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Théâtre ou roman ? La poésie mise à part, les candidats à l'épreuve de français du bac ont toujours un peu plus peur d'un sujet sur le théâtre que sur le roman réputé plus abordable. Mikhaïl Boulgakov avait trouvé une solution intermédiaire avec son Roman théâtral !

 

Serguei Leontievitch Maksoudov s'ennuie à la rédaction du Courrier de la Navigation malgré l'immensité du réseau navigable russe. Aussi a-t-il écrit un roman, La Neige noire, titre qui cache mal quelque événement tragique puisque le personnage principal, Bakhtine, trouve la mort d'un coup de pistolet, sur un pont. L'obscur journaliste rencontre néanmoins divers écrivains réputés dont les avis le déstabilisent : les uns disent que ce roman est très bon, les autres qu'il est impubliable... Peut-être certains sont-ils jaloux ! Nous sommes à l'époque de la NEP : l'entreprise privée renaît au cœur des années vingt. Un curieux éditeur, qui fait aussi office de distributeur d'anchois de la Caspienne, publie le roman. Peu de temps après avoir reçu ses exemplaires d'auteur, Maksoudov constate que l'éditeur a fermé boutique et il craint évidemment que son roman ne rencontre jamais son public. Aussi a-t-il songé à mettre fin à ses jours.

 

Or, — et c'est l'incipit —, l'auteur reçoit un courrier d'un responsable du “Théâtre Indépendant”. Il s'ensuit un rendez-vous et Maksoudov se voit proposer un contrat pour porter son roman à la scène. Il y travaille d'arrache-pied et à la fin de l'été son manuscrit est terminé. Très rapidement, La Neige noire est inscrite au programme de la saison. Mais Maksoudov n'est pas au bout de sa peine. On lui fera même croire que sa pièce ne sera jamais jouée. Non pas en raison d'une question de censure, mais par l'oukase du directeur du théâtre qui tient d'abord à éviter que Bakhtine soit victime d'une arme à feu et qui insiste pour modifier plusieurs scènes, forçant l'auteur à masquer son mécontentement.

 

C'est par ce moyen que Boulgakov nous attire vers le sujet qui lui tient à cœur : faire découvrir le milieu théâtral en amenant le jeune auteur sans expérience à se frotter à une fort nombreuse et fort originale compagnie dont le personnel administratif, les techniciens, les comédiens forment une collection inénarrable de figures bien campées, d'égos susceptibles, et d'identités amusantes — autant de raisons d'être des anecdotes qui tendent à proliférer sans qu'on en apprenne beaucoup sur la pièce elle-même.

 

Rival des scènes publiques, le “Théâtre Indépendant” a été fondé bien avant la Révolution par deux personnages hauts en couleur, qui se sont fâchés depuis des lustres. L'un, Aristarque Platonovitch, est en voyage en Inde mais continue d'adresser des directives que sa secrétaire Polyxène Vassilevna Toropietskaïa (sic) s'efforce de distribuer au personnel tout en faisant la dactylo à qui Maksoudov dicte sa pièce. L'autre, l'intimidant Ivan Vassilievitch, évite de venir au théâtre et se tient généralement chez lui, dans un bureau quasiment inaccessible sous la protection d'un voiturier, d'une tante cultivée, et d'un chat qu'un rien effraie. Et quand Ivan Vassilievitch se déplace jusqu'au théâtre, c'est avec le décorum d'une calèche, pas d'une automobile, pour assister à des répétitions où ses méthodes et ses exigences ahurissantes — ainsi va l'initiation du jeune auteur. Boulgakov lui-même a travaillé sous les ordres de Constantin Stanislavski, qui a marqué l'histoire de la direction d'acteur, et l'on doit considérer qu'il s'en est inspiré pour créer le personnage du directeur charismatique.

Bien qu'inachevée, cette œuvre du dramaturge, romancier et nouvelliste russe mort en 1940 reste un plaisir de lecture.

 

Mikhaïl Boulgakov. Le roman théâtral. Traduit du russe par Claude Ligny. Robert Laffont, coll. Pavillons poche. 2005, 310 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE
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