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Voici un classique anglais qui demande beaucoup aux lectrices et lecteur d'aujourd'hui, mais sa réputation n'est pas surfaite et l'effort sera récompensé. Simplement, sa fréquentation n'est pas un grand fleuve tranquille...

 

La naissance de Tristram en 1718 en est le premier grand sujet ; ça occupe à peu près le tiers du livre mais de façon discontinue. L'affaire est suivie de la conception à l'accouchement —— difficile malgré le prétendu savoir-faire du médecin du village avec qui Shandy père discute longuement d'obstétrique tandis que la parturiente souffre en compagnie d'une sage-femme dépassée par l'événement ——, et s'étend à la question du prénom avant d'effleurer, quelques centaines de page plus loin, celle de son éducation. Shandy père, marchand à la retraite et gentilhomme, s'est mis en tête que le prénom influence énormément la vie de qui le reçoit, or un fâcheux concours de circonstances fait qu'au lieu de Trismégiste le nouveau-né se retrouve baptisé par le pasteur Yorick, ami de la famille, du nom de Tristram —— le pire prénom qui soit selon le père —— et de fait, quelques années plus tard, une fenêtre à guillotine a failli le circoncire... et plus. Beaucoup de cris et d'injures fusèrent alors et Shandy père se servit même d'une arme absolue dans sa fureur : un texte d'excommunication.

 

 

C'est la quarantaine passée que Tristram a décidé de raconter sa vie et l'autobiographie semble bien au programme, croit-on, le temps de deux ou trois centaines de pages. Mais à ce stade le titre choisi par Laurence Sterne s'avère plus qu'à moitié menteur car la suite de la vie de Tristram, son adolescence, sa vie d'adulte, brillent largement par leur absence du récit — sinon par une parodie creuse de grand tour sur le continent—, et il en va de même pour ses opinions. En fait, il écrit bien davantage sur la vie militaire de son oncle Tobie et sur les opinions de son père Gauthier (William dans l'original anglais) dont la tête est pleine de lectures grecques et latines — comme il ressort de ses méditations sur la mort de son fils aîné — et d'essais d'auteurs contemporains. Fort cultivé en effet, et soucieux de publier, le père Shandy se lança dans un ouvrage destiné à diriger l'éducation de son fils ; ce serait la Tristrapédie, mais l'ouvrage grandit moins vite que le fils et perdit sa raison d'être. Outre une certaine misogynie, le lecteur d'aujourd'hui risque de tiquer à voir le souvenir des batailles meurtrières réduit à l'honneur et à la noblesse des combattants, tandis que les choses de l'amour sont ravalées à des cochonneries dont on évite de parler — à l'instar de l'oncle Tobie, très pudique, qui alors sifflote un air irlandais pour s'en purifier l'esprit.

 

 

De fait, n'oublions pas ce personnage essentiel qu'est l'oncle Tobie, installé chez son frère depuis son retour de guerre ! Bien que blessé à l’aine en 1692 devant la porte de Saint-Nicolas lors du siège de Namur, l'oncle Tobie, alors capitaine d'infanterie, a conservé un intérêt inépuisable pour la poliorcétique. C'est son dada ! La guerre de la Ligue d'Augsbourg puis celle de la Succession d'Espagne multiplièrent en effet les sièges des villes flamandes. Avec son valet, le caporal L'Astiqué blessé lui au genou, l'oncle Tobie se livre à la reconstitution en réduction des sièges, à l'abri dans son jardin, cartes des fortifications à l'appui. Depuis sa guérite il conduit et surveille les opérations menées sur le terrain par l'Astiqué. Un jour la voisine, la veuve Tampon l'y rejoindra et ce sera le début d'une histoire d'amour —— incertaine, car la blessure à l'aine a peut-être bien affecté la virilité du capitaine —— tandis que l'ironie de Laurence Sterne présentera les approches de la veuve par son amoureux improbable et timide comme une nouvelle guerre de siège à emporter. Voilà, j'utilise de grands tirets comme il en abonde au fil du texte !

 

 

Le siège de Namur rejoué par l'oncle Tobie avec son valet l'ex-caporal L'Aiguisé. Gravure de Hanbury. 

 

Une particularité de la structure narrative que le lecteur remarque vite c'est l'emploi quasi frénétique des tirets, souvent très longs ———— et plus encore, qui forment un entassement de parenthèses où l'on risque de se perdre. Très vite aussi, on aura remarqué le goût de la digression qui prend le contrôle du récit. Il en résulte que le récit progresse lentement ou stagne avec fantaisie dans des digressions parfois inattendues et proches des préoccupations philosophiques de l'époque, parfois simplement drôles. Au chapitre XXXIII du Volume VI, le narrateur concède au lecteur qu' « en ce moment, vous voyez, me voici moi-même perdu ! ». Ne venait-il pas d'avouer au lecteur : « il y a dans cette histoire une telle débauche d'affaires fumeuses et de sujets équivoques jaillissant à tout bout de champ, et à tout bout de champ soumis à coupures et lacunes... » ? Avec sa plume originale, Sterne-Tristram semble bien décidé à opérer la destruction du roman classique de Defoe, Richardson, Fielding & Cie. Aux constructions rigoureuses, Sterne-Tristram préfère les narrations fantaisistes inspirées de Cervantès et de Rabelais auxquels il fait plusieurs fois référence. Son contemporain Diderot qui l'a qualifié de « Rabelais des Anglais » s'est beaucoup inspiré de Tristram Shandy pour écrire Jacques le Fataliste et son maître. Longtemps avant que le Nouveau Roman vienne dynamiter le “roman balzacien” en plein vingtième siècle, Laurence Sterne (1713-1768) avec sa Vie et opinions de Tristram Shandy — une publication qui s'étire de 1760 à 1767 — avait créé un joyeux chaos littéraire contre lequel Scott et Balzac, Dumas et Dickens, imposeront le retour à l'ordre du roman classique — historique ou réaliste. Aujourd'hui le personnage de Tristram Shandy inspire Enrique Vila Matas...

 

 

La traduction de Guy Jouvet (aux éditions Tristram) est certainement plus “rabelaisienne” que celle de Charles Mauron (chez Garnier-Flammarion) ; elle se fait plaisir à coups d'inventions verbales réjouissantes mais hélas n'hésite pas à modifier les noms de certains personnages : Mrs Wadman est devenue la veuve Tampon, tandis que le caporal Trim du texte originel cède la place au caporal l'Astiqué, le docteur Slop devient ici le docteur Bran... Dommage.

 

 

Laurence Sterne : La Vie et les Opinions de Tristram Shandy. Traduit par Guy Jouvet, Editions Tristram, Auch, 2006, 937 pages.

 

(La première édition française parut en 1776. Wikisource donne une traduction française de 1803 en deux volumes — mais la numérotation des chapitres ne correspond pas à cette édition).

 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE
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