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Voilà toute une galerie familiale, qui peuple la France à partir des années 1950. C'est une vraie dynastie depuis l'arrière-grand mère — « mémé », qui a tenu magasin, la grand-mère — « mamie » épouse d'un industriel amateur de rugby, la mère femme de médecin, un peu frivole et dont on ne connaît pas le prénom, jusqu'à sa fille cadette, Laurence, figure centrale de toute cette histoire… sans oublier la petite-fille, Alice, qui confesse à la fin « c'est merveilleux, une fille ». Ainsi le sujet est-il tout entier dans son titre : Fille.

 

La narration débute sur la naissance de Laurence dans une famille rouennaise. À cinq ans, Laurence entend à la maison une conversation qui la sidère. À la question « Vous avez des enfants ? », son père répond : « Non. J'ai deux filles »... La préférence des hommes pour avoir un fils plutôt qu'une fille est l'un des leitmotive de ce roman ; viennent ensuite le prétendu (?) malheur d'avoir des filles, et la procession des soucis que la nature et la société — et jusqu'à la parentèle salace — donnent aux filles. Il ne manque guère que la fessée ! L'histoire parcourt en effet un catalogue quasiment complet des catastrophes de la maternité et de l'éducation des filles. Suis-je une bonne fille ? Suis-je une bonne mère ? Pourquoi l'une puis l'autre est un garçon manqué ?

 

La consultation chez le psy est un morceau de bravoure à cause des jeux de mots. Depuis Lacan, on n'y échappe pas : le garçon manqué n'est que le garçon manquant. De fait, la vérité est là, évidente et triste, il y a un frère décédé, puis un fils décédé dans la famille. Le « C'est une fille » de l'incipit, signe d'une déception paternelle, n'était pas sans raison, outre son côté, disons : traditionnel. Persistant dans son rêve, le père de Laurence, sur le tard, aura enfin un garçon avec sa jeune maîtresse...

 

Le roman de Camille Laurens est un régal par son intelligence du sujet comme par son écriture moderne qui passe du « Tu » à « Elle » et à « Je » selon les périodes. Plus encore, son jeu avec le langage, avec tous les sens possibles du mot « fille », rend la lecture souvent réjouissante. Le ton humoristique, riche en jeu sur les mots, est particulièrement présent dans la première partie, pour le récit de la petite enfance de Laurence. Le ton se fait grave ensuite avec l'avortement de Laurence encore lycéenne, plus tard dramatique avec la perte du bébé qui ce serait appelé Tristan. L'auteure de « Fille » adapte donc à merveille son écriture. Jusqu'à la leçon de féminisme qu'Alice donnera à sa mère ! Lire-Magazine littéraire l'a proclamé meilleur roman français de l'année 2020 ! Non sans raison. Bien dans l'air du temps  ce roman vient offrir à la question du genre son couronnement littéraire.

 

Camille Laurens. Fille. Gallimard, 2020, 224 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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