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Cette œuvre qu'on peut difficilement qualifier de roman se fonde sur quelques moments de la vie de Chancelade : c'est l'enfant qui joue avec des doryphores, ou fait un dessin, le garçon qui fait l'école buissonnière pour aller à la plage et nager, le jeune homme amoureux de Mina et qui erre dans la ville et sur la côte, puis le père d'Emmanuel, enfin brutalement, comme en une nuit, il passe de vingt et quelques années à quatre-vingt et meurt. Une vie en accéléré cela peut suggérer l'universel dans le récit, et l'intemporel, mais les errances de Chancelade s'inscrivent dans l'espace niçois dont sont citées des rues du quartier du port, non loin du musée qui s'élèvera sur le site préhistorique de Terra amata fouillé par Henri de Lumley à partir de janvier 1966. Ce site serait l'un des premiers en Europe à attester la domestication du feu.

 

Dans ce texte, Le Clézio s'enflamme à plusieurs reprises dans des visions cosmiques. L'astre solaire éclaire les plus belles pages. « La lumière s'était déchaînée... » Le soleil éclate sur les murs et les vitres, sur les corps des femmes en bikini sur la plage, sur la mer, les trottoirs et les collines. S'y ajoute le feu, celui des allumettes pour brûler les doryphores comme pour fumer des cigarettes. S'y ajoute l'importance des reflets dans les vitrines, le choc des illuminations. Chancelade fixe « le rond éblouissant du soleil ». Sur la route du bord de mer, les carrosseries des voitures entassées par l'embouteillage luisent sous le soleil niçois et éblouissent Chancelade. La course diurne du soleil, « monstre sans pitié qui cherche à détruire le monde », se compare à l'existence de Chancelade.

 

En effet, une conception tragique de la vie ressort assez vite de la lecture de ce texte. Le sens du tragique alimente des pages souvent désespérées, avant même que soit abordée la glissade fatale de Chancelade vers la mort. La nuit qu'après une errance en ville Chancelade passe sur le toit d'un immeuble pour contempler les étoiles donne déjà matière à dire le vertige et l'infini. Le tragique c'est aussi le supplice des doryphores perpétré par Chancelade encore gamin auquel fait écho l'hécatombe des mouches par un piège chimique dans la maison de Chancelade moribond.

 

Surtout l'écriture est faite pour surprendre. Un chapitre — heureusement bref — est fait de « mots incompréhensibles ». Un autre comprend une page en morse écrite par Chancelade avec sa torche électrique. Ailleurs ce sont des dialogues apparemment creux et des listes mélange de questions à la fois simples et métaphysiques. Est-ce triomphe de l'imagination, exercices de style, ou puérile provocation ? N'oublions pas que Terra amata est écrit dans ces années de mise en question du roman et du personnage de fiction. A partir de Désert (1980) Le Clézio deviendra, avec succès, un auteur plus lisible. Roman est mort, vive le roman !

 

• J.M.G. Le Clézio. Terra amata. Gallimard, 1967. Repris dans la collection L'Imaginaire, 1998, 271 pages.

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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