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En même temps qu'une œuvre fondatrice du réalisme magique, « Monsieur le Président » est l'archétype du roman traitant d'une dictature latino-américaine. Le thème a certainement prospéré sur la sombre réalité politique que les pays du continent ont souvent offert depuis le XIXe siècle.

 

Écrit à partir de 1924, principalement à Paris où Miguel-Angel Asturias était exilé, et publié en 1946 à Mexico, Monsieur le Président prend comme modèle le dictateur guatémaltèque Manuel Estrada arrivé au pouvoir en 1898 et renversé en 1920. Mais ni son nom ni l'historique de sa dictature ne figurent dans ce roman dont les deux premiers tiers se passent en 1916 — précision due à un article de journal mentionnant la bataille de Verdun. Monsieur le Président fut d'abord traduit en France en 1950 et reçut le prix du meilleur roman étranger. (Le prix Nobel de Littérature fut décerné à Miguel-Angel Asturias en 1967).

 

La dictature est abordée par le biais d'une intrigue qui commence avec l'assassinat du colonel José Parrales Sonriente par un mendiant atteint de folie, le Pantin. C'est l'occasion pour le pouvoir d'agir contre ses ennemis : les libéraux représentés par l'avocat Carvajal et le général Eusebio Canales. Homme de confiance du Président, Miguel Visage d'Ange (sic) se débrouille pour couvrir la fuite du général en enlevant sa fille Camila et en la cachant dans le café que tient la Serpente. Miguel tombe amoureux de Camila mais la jeune beauté est malade. Le mariage lui rendra la santé par miracle. Or le bonheur est impossible dans ce fichu pays. La vie du couple est brisée par l'arrestation de Visage d'Ange alors qu'il s'apprête à embarquer sur un bateau en partance pour les Etats-Unis : la mission de propagande que lui avait confiée le Président n'était qu'un piège diabolique. Visage d'Ange n'a plus qu'à croupir dans une forteresse laissant son épouse enceinte dans une cruelle incertitude.

 

Plus que l'armée, l'institution judiciaire et son extension pénitentiaire sont les piliers du régime. Le Président du Tribunal est particulièrement cynique et corrompu. Tandis que l'enquête sur la mort de Sonriente s'oriente vers l'élimination d'adversaires politiques, le Pantin est tué au terme d'une chasse à l'homme par un membre de la police secrète, Julio Vasquez, l'amant de la Serpente mais aussi l'ami de Genaro Rodas dont la femme, Fedina, est arrêtée par la police dans la maison des Canales. Amie de Camila elle était venue inviter le général à fuir au plus vite. Ayant passé la frontière il sera néanmoins empoisonné après avoir pris la tête des rebelles. A l'issue d'un procès honteusement truqué, Fedina dont le bébé se meurt est vendue par le Président du Tribunal en personne à la tenancière du bordel le Doux Enchantement. Choquée, Fedina doit être évacuée à l'hôpital. Tandis que les prostituées organisent les obsèques du bébé, la maquerelle réclame au juge ses dix mille pesos... Coups tordus, corruption, tromperie, la dictature telle qu'elle nous est décrite, loin d'être une simple institution politique, est une pieuvre maléfique qui pourrit la vie de tous, y compris des Indiens susceptibles d'être expulsés de leurs terres.

 

Après le thriller “politique”, quelques mots de l'écriture qui est parfois lyrique et joue de l'accumulation, ou bien reprend le parler populaire. Miguel-Angel Asturias dépayse aussi quelque peu le lecteur par des touches d'exotisme. Le général Canales a failli être victime des crocodiles, mais son passeur indien veillait. Les nuits tropicales baignent dans une atmosphère particulière qui participe du « réalisme magique » que l'auteur revendiquait, au sens d'un climat envoûtant — et non pas de diableries. Le chapitre où le Président prépare sa réélection est intitulé « La danse de Tohil », c'est un dieu maya, dieu du soleil et du feu. Le Président est un dieu du mal, un acteur politique malfaisant et tout ce qu'il y a de plus terre à terre. En ce sens on est très loin du « réalisme magique » de L'Automne du Patriarche de Garcia Marquèz où l'invraisemblable et le merveilleux sont omniprésents.

 

Une petite liste de romans centrés sur des dictateurs latino-américains pourrait commencer avec Tirano Banderas de Ramón del Valle-Inclán (1926), et continuer avec Monsieur le Président de Miguel-Angel Asturias (1946), et puis le sujet semble se précipiter : Moi, le Suprême de Roa Bastos (1974), Le recours de la méthode d'Alejo Carpentier (1974 également), L'Automne du Patriarche de Garcia Marquèz (1975), sans oublier plus récemment La Fête au bouc de Mario Vargas Llosa (2000).

 

 

• Miguel-Angel Asturias : Monsieur le Président. Traduit de l'espagnol (Guatemala) par Georges Pillement et Darita Nouhaud, Albin Michel, 1977, 335 pages.

 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #GUATEMALA
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