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Après la franc-maçonnerie féminine du siècle des Lumières explorée par Janet Burke et Margaret Jacob, découvrons, toujours dans la collection « Monde maçonnique » des Presses de l'Université de Bordeaux, des loges plus lointaines, celles de l'univers colonial de l'Inde britannique. Simon Deschamps y étudie la sociabilité maçonnique depuis la première loge ouverte à Calcutta en 1730, l'East India Arms n° 72, jusqu'en 1921, moment où Gandhi prend le contrôle de Congrès national indien, marquant « la fin de l'emprise coloniale sur la franc-maçonnerie indienne ».

 

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1 – L'histoire de la Franc-maçonnerie en Inde commença en 1729 quand Ralf Farwinter, un capitaine de la marine, débarqua à Calcutta comme premier Grand Maître Provincial des Indes orientales. Portée par les Lumières, la Grande Loge d'Angleterre née en 1717 regroupait dès 1740 neuf loges dans les colonies contre trois sur le continent. L'expansion de l'institution ésotérique vers l'outre-mer était donc rapide en parallèle avec la présence britannique dans les Mers du Sud. D'obédience anglaise ou d'obédience écossaise, les loges constituent des réseaux utiles pour les marins, les commerçants, les banquiers et les militaires. En 1786 par exemple la loge de Calcutta Star in the East, n°37, O. A. — c'est-à-dire d'obédience anglaise — comptait déjà 86 membres. L'auteur souligne la proximité des dirigeants de la Compagnie des Indes et autres hommes d'affaires avec les responsables des Loges : ainsi sur huit fondateurs de la première joint stock bank à Madras en 1788, cinq au moins étaient francs-maçons.

 

À l'heure où les littéraires et les scientifiques britanniques découvraient l'Orient, à l'exemple de William Jones, inventeur de la théorie des langues indo-européennes, arrivé comme juge en 1783 à Calcutta, ce sont surtout les hommes de la Compagnie des Indes qui animent les loges des trois provinces de Calcutta, Bombay et Madras.

La Compagnie s'appuyant sur des troupes britanniques et indigènes, se sont aussi développées des loges militaires, la première en 1754 au temps des Guerres Carnatiques. Les grandes campagnes militaires des années 1798-99 au Mysore et de 1802-04 contre le pouvoir marathe permirent d'asseoir le pouvoir britannique sur les dynastes indiens : ce fut l'occasion première pour accueillir une poignée d'aristocrates indiens dans les loges. Quand le premier chantier de chemin de fer démarra en 1853, son édification facilita la création de nouvelles loges à l'intérieur du pays.

 

Piliers de la colonisation, les loges maçonniques jouent un rôle majeur ; elles sont un élément clé de la sociabilité britannique dans le monde colonial. Rudyard Kipling, initié à la loge Hope and Perseverance à Lahore en 1886, illustre parfaitement l'attitude britannique voulue par les libéraux à l'égard des Indiens : son héros Kim s'intègre parfaitement à la société indienne dont il accepte la diversité religieuse.

 

Basée sur les Constitutions d'Anderson, et proche de la Royal Society vouée aux sciences, la maçonnerie anglaise — comme sa sœur écossaise — choisit dès le XVIII° siècle d'ignorer les querelles de religion et prône l'égalité (« sous le même niveau »), l'universalisme des valeurs et le cosmopolitisme des frères. Ceci entre évidemment en contradiction avec la pratique de la domination coloniale car l'égalitarisme des loges ne se retrouvait pas à l'extérieur des loges.

 

La majorité de la population considérait la présence britannique comme impie. Elle voyait dans le Temple une maison de la magie, le secret du rituel alimentant les spéculations sur ce qui s'y passait vraiment. Malgré le principe de neutralité religieuse des liens existaient entre la franc-maçonnerie, l'Église anglicane et ses missionnaires après le Charter Act de 1813, et de ce fait beaucoup d'Indiens manifestaient de la méfiance à l'égard des Loges, confondant “Masonry” et “Missionary”. La nomination à Calcutta d'un « franc-maçon enthousiaste », le comte de Moira-Hastings comme gouverneur général et commandant en chef était la promotion d'un réformiste, hostile aux castes et au sati, favorable à l'éducation pour rapprocher les communautés, et à l'essor de la presse. L'État colonial se mit véritablement en place en imposant l'anglais comme langue officielle et langue de l'enseignement. On multiplia les cérémonies de fondations par exemple du Hindu College en 1817 ou encore du Elphinstone College, premier établissement d'enseignement supérieur, en même temps que l'essor des sociétés savantes était encouragé, tout cela avec une forte mobilisation des francs-maçons en uniformes et emblèmes de cérémonie.

 

Foyer de “britannicité” en Inde, la franc-maçonnerie diffusait des valeurs réputées britanniques : travail en équipe, courage dans l'adversité, loyauté et respect des règles mais aussi la justice, intérêt pour la science, affirmation des libertés individuelles, sens de la propriété privée… et loyauté envers une dynastie fort impliquée dans la franc-maçonnerie. Les fils du roi George III furent francs-maçons. Plus tard le prince de Galles, futur Edward VII, visita l'Inde en 1875 alors qu'il était Grand Maître de la Grande Loge Unie d'Angleterre. En 1903 un durbar dans la tradition de l'Empire moghol fut organisé à l'occasion de son couronnement comme Empereur des Indes, de même qu'en 1911 à Delhi pour George V. La franc-maçonnerie brillait dans ces cérémonies. On célébrait l'Empire à la façon du culte impérial romain. Des loges furent fondées, dites « impériales », comme l'Empress Lodge à Londres en 1895, ou l'Imperial Brotherhood à Bombay en 1908 créée par dix-sept Indiens et six Britanniques.

 

Mais tout n'était pas rose. Les régiments de Cipayes s'étaient mutinés en 1806 à Vellone puis à Barrackpur en 1824 puis la grande révolte des Cipayes éclata en 1857. Elle tenta de placer sur le trône l'héritier moghol Bahadur Sah. Une rumeur en était à l'origine : la graisse des cartouches des nouveaux fusils aurait été issue de porcs et de vaches ! Selon Simon Deschamps c'est la politique « libérale » de James Ramsay premier marquis de Dalhousie et Gouverneur général des Indes de 1848 à 1856 qui avait poussé les indigènes à la révolte. Il voulait supprimer les États princiers et la Compagnie prit effectivement le contrôle de plusieurs États comme Udaipur et Oudh en 1856 et il avait annexé le Punjab après la campagne militaire de 1849. Les massacres de Cawnpore horrifièrent durablement les Britanniques, même si les temples maçonniques avaient été épargnés lors de la révolte. Conséquence de la crise, le 1er août 1858 le Parlement de Londres vota le Government of India Act qui marqua la fin de l'administration de l'Inde par la Compagnie remplacée désormais par un secrétaire d'Etat. Dès lors, la franc-maçonnerie devait accentuer sa mission civilisatrice et tenter d'être le « talisman » du Raj. L'initiation de grands notables indigènes, puis de membres des classes moyennes, était censée favoriser l'acceptation de la domination impériale. Des élites aristocratiques locales voyaient l'opportunité de renforcer leur propre pouvoir en devenant membres des Loges en même temps que les Britanniques cherchaient à renforcer la loyauté des indigènes tandis que le nationalisme naissait. Les expatriés britanniques risquaient alors de vouloir se replier sur eux-mêmes, déçus d'une vision de l'Inde divisée en communautés aux intérêts conflictuels tandis que se multipliaient des tensions inter-communautaires comme les Muslim-Parsi Riots à Bombay en 1874.

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2 – Les Indiens admis dans les Loges. Le Bengal Club fondé en 1827 était interdit aux femmes aux Indiens et aux chiens… Mais les Loges pouvaient-elles rester repliées sur la seule communauté britannique ? À toutes les époques se posa la question de l'ouverture des loges à des personnalités indiennes. Devenu Grand Maître de la Grande Loge Provinciale de Calcutta, le chirurgien John Grant demanda en 1840 au duc de Sussex, Grand Maître de la Loge Unie d'Angleterre, de statuer définitivement sur l’admissibilité des musulmans et des hindous. Outre la maîtrise de la langue anglaise, la croyance « en l'Être suprême » était requise et servit d'abord pour accepter les parsis (souvent commerçants), les musulmans (aristocrates moghols et grands propriétaires fonciers) et rejeter les représentants de l'hindouisme. Par la suite, des hindous convertis se présenteront ; mais les réticences quant à l'entrée des indigènes dans la maçonnerie subsisteront jusqu'à la création de loges confessionnelles et leur multiplication après 1870.

 

Le prince Umdar-ul-Umrah Bahadur fut en 1775 le premier Indien à être initié. Il était le fils aîné du Nabab de Carnatique qui avait soutenu les Anglais contre les Français pendant la guerre du Mysore en 1767-69. Il y eut bien d'autres réceptions « politiques ». Quand un réformateur comme Sir Charles Napier, commandant en chef de l'armée des Indes et conquérant du Sind, voulut en 1845 récompenser son secrétaire Mirza Akbar Khan il le recommanda à la loge Star of Western India n°342, alors seule loge de Bombay accessible aux Indiens.

 

À Bombay la place des parsis devint importante dans la franc-maçonnerie à partir des années 40 : la Rising Star of Western India, fut expressément créée pour les indigènes : Maneckji Cursetji fut le premier maçon parsi après un voyage à Paris où en 1840 il avait été initié à la loge La Gloire de l'Univers, par le duc Decazes, officier du Grand Orient de France. Trois ans plus tard cette loge s'ouvrait aussi à des commerçants musulmans. Le parsi Jamsetjee Jeejeebhoy avait fait fortune dans le commerce de l'opium avec la Chine, puis anobli par la reine Victoria en 1842 ; sensible à l'idéal de fraternité il se fit philanthrope pour financer un hôpital. Bombay fut le véritable berceau des loges indigènes. Entre 1843 et 1893, sur huit loges indigènes ouvertes en Inde, sept le furent à Bombay. En 1872 la province de Bombay comptait en tout quinze loges, dont sept européennes, cinq indigènes et trois mixtes. À cette date, sur 522 francs-maçons dénombrés dans le district de Bombay, 113 étaient issus de la communauté parsi. Chez les parsis, 25 % parlaient anglais en 1901 contre 0,5 % des hindous. La loge Zoroaster avait choisi comme devise « Humata, Hukhta, Hvarshta » : les parsis y étaient entre eux ! L'élite parsi de Bombay était anglophile : elle adopta même le cricket dès 1848 ! En retour les Britanniques manifestèrent de l'intérêt pour les disciples de Zoroastre en qui certains voyaient des précurseurs de leur entreprise ésotérique.

 

La Grande Loge de District du Bengale, par contre, résista longtemps à l'initiation des hindous. L'action de Prosonno Coomar Dutt contre les discriminations finit par payer au bout de neuf ans ; la loge Anchor and Hope lui ouvrit ses portes en 1872 et à la fin de l'année suivante il en fut élu Vénérable Maître.

 

Mixtes, certaines loges ont pu accompagner la naissance du nationalisme, comme cette loge qui fonctionnait en ourdou à Hyderabad. Autre signe, en 1885 les membres de la loge Carnatic de Madras troquèrent leur costume européen pour une tenue indienne de couleur blanche. Des Grands Maîtres accompagnèrent la politique réformiste d'une élite hindoue hostile aux castes. Chandavarkar, un des premiers présidents du Congrès national indien, était membre de la loge Aryan. Dadabhai Naoroji incarnait la convergence entre la franc-maçonnerie et le mouvement nationaliste naissant, initié à la loge Rising Star of Western India en 1856, il s'engagea en politique dans la East India Association puis au Congrès national indien, lors d'une première session à Bombay en décembre 1885, session décidée lors d'une réunion de la Société Théosophique.

 

L'auteur souligne les liens de la franc-maçonnerie avec la Société Théosophique. Helena Blavatsky, exclue de la maçonnerie puisque femme, décida de créer sa société « sous le signe de la Fraternité Universelle », et de revaloriser la culture hindoue avec Annie Besant qui avait été initiée à Paris en 1902 à la Loge du Droit humain avant de créer une loge à Bénarès en 1904.

 

Cette belle étude s'arrêtant en 1921, il serait intéressant de savoir ce que la maçonnerie devint en Inde au-delà de cette date et après l'indépendance de 1947.

 

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Simon Deschamps. Sociabilité maçonnique et pouvoir colonial dans l'Inde britannique (1730-1921). Presses universitaires de Bordeaux, 2019, 419 pages.

 

 

Tag(s) : #MONDE INDIEN, #HISTOIRE 1789-1900, #ESCLAVAGE & COLONISATION
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