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Émigrée du Laos en 1975, remarquée pour ses romans graphiques au festival d’Angoulême, Loo Hui Phang signe ici son premier roman biographique. Revenue au Vietnam pour les obsèques de sa grand-mère, les souvenirs l’assaillent, ses proches se révèlent. L’imprudence, cet « égoïsme salvateur », constitue le moteur du récit. Elle a permis à sa grand-mère, à son père et à elle-même, en prenant le risque de s’enfuir, de se construire libres. Le style alerte, à la fois incisif et osé, contribue à la force de ces pages.

 

La première imprudence ? Ce fut celle de Waïpo, – grand-mère en chinois –, qui, «  à douze ans s’est précipitée dans la plus insensée des imprudences », fuyant les raclées parentales. Caractère dur et autoritaire, elle a « emporté un homme insaisissable », anéantissant son amour pour Madeleine, une infirmière française. « Mère implacable », attachée à sa fille et à ses petits-enfants, elle a su pourtant les laisser quitter le Laos car leur bonheur dépendait de cet exil loin de la soumission aux colonisateurs français puis de la dictature communiste.

La deuxième imprudence ? Ce fut cette « fuite insensée » du père de Loo, loin du Laos afin de soustraire sa famille au nouveau régime politique. Toutefois, réfugiés à Cherbourg, les parents de la romancière ont conservé les valeurs vietnamiennes. La mère, « force motrice du foyer », a élevé ses enfants selon les principes de Confucius : la vertu, l’obéissance, le respect des aînés. Elle leur a enseigné la force du groupe, la tradition de « marcher dans le sentier et chanter avec le chœur ». Si cet exil fut la chance de Loo, il anéantit son frère aîné : traumatisé, dépressif, réfugié entre les jeux vidéos et la drogue, il était revenu , à trente-trois ans, au domicile familial, « les yeux rouges, hébété ».

La troisième imprudence ? Ce fut celle de Loo, qui quitta Cherbourg  à dix-huit ans pour Paris, fuyant l’autoritarisme maternel. Rebelle aux règles dès l’enfance elle refusa le jeune vietnamien que ses parents lui destinaient pour choisir elle-même ses amours. Aux yeux des siens elle incarnait « le diable en personne », une « petite salope » qui prenait en filature des hommes dans la rue : alors montait son désir. Entre Florent, l’amant parisien, et l’Américain croisé au Laos, la narratrice évoque des scènes érotiques osées, d’une forte sensualité.
 

Mais Loo tente aussi de renouer le dialogue d’enfance avec son frère. Lui, très attaché à son pays et à sa grand-mère, la rejette, la voit « pervertie par l’exil ». Il ne s’est jamais senti français et reproche à sa sœur son vietnamien hésitant, alors que pour elle la langue française reste un « exosquelette » qui l’aide à se structurer socialement face à sa condition d’étrangère. Car étrangère elle l’est, autant au Laos qu'en France. Les Vietnamiens la considèrent comme « une exfiltrée occidentalisée travestie en autochtone ». En France où « tout se joue sur le visage », Loo reste « la Viet, signe d’une xénophobie plus ou moins assumée ». Devenue assistante de photographe, elle a certes conquis son indépendance mais son vrai territoire de liberté c’est son corps. Les confidences de son grand-père la réconfortent lorsqu’un soir, partageant une cigarette, il ose lui parler d’amour, discours prohibé en territoire laotien. « Tu me ressembles » lui confie-t-il. Loo sait désormais que l’affection qui l’attache aux siens la construit autant que ses amants : ce sont « ses familles », dédicataires du roman. « Je pourrais dire mon affranchissement total de vos lois, mais malgré la révolte qui me hante je tiens à vous ». Fuir loin des règles et des traditions permet de se réaliser, mais on emporte toujours un peu de la terre de son pays à la semelle de ses souliers.

Un remarquable premier roman qui mérite de rencontrer son public !
 

• Loo Hui Phang : L'Imprudence. Actes Sud, 2019, 140 pages.

Chroniqué par Kate

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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