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Comment le toulousain Paul Hansen, fils de Johanes le pasteur qui a perdu la foi et d'Anna la directrice d'un cinéma d'Art et essai, est-il devenu au Canada le compagnon de Winona, pilote d'hydravion, mi-irlandaise, mi-algonquine ? L'homme est sensible, morose, désabusé à l'image des héros habituels de Jean-Paul Dubois – autant d'autoportraits. Mais, chose nouvelle chez ce romancier, voici Paul en prison, qui remémore sa vie entre deux scènes du présent pénitentiaire, attendant tristement sa libération. La raison qui a conduit Paul en prison ne sera découverte que dans les dernières pages, suspense oblige, pourtant on s'en doute bien avant la révélation des gestes punissables.

 

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Ce roman qui vient de recevoir le Prix Goncourt est à la jonction de tous les univers de Jean-Paul Dubois : d'un côté le Sud-Ouest de la France, centré sur Toulouse, comme dans Une vie française (Femina 2004); de l'autre l'Amérique, surtout le Canada d'Hommes entre euxpuisque Paul Hansen, dans la prison de Bordeaux (ne riez pas c'est à Montréal !), partage sa cellule avec Patrick Hurton, membre des Hells Angels, un gros dur, mais pas plus rassuré d'aller voir un dentiste que le héros de Tous les matins je me lève. C'est peut-être le moment d'expliquer pourquoi l'action émigre de Toulouse au Canada. Quand l'épouse athée du pasteur Hansen programme des films pornographiques, ses supérieurs lui montrent la sortie. C'est ainsi qu'il ira au Canada officier dans un trou pourri d'amiante.

Enlèverait-on la couverture du livre, qu'à la lecture on serait vite convaincu d'entrer dans l'univers de Jean-Paul Dubois, tant on y retrouve les éléments matériels et moraux, le ton fort désenchanté quoique modéré d'humour, qui lui sont propres. Avec cette fois un réglage des couleurs un peu plus sombre, un climat psychologique plus grave, un peu moins d'humour — excepté une savoureuse histoire juive.

 

Comme un kit qu'il faut assembler, avec des variantes de montage. Au rayon des mécaniques c'est tout un catalogue d'engins motorisés : la Harley Davidson du codétenu ; la DS 19 fatale aux parents d'Anna, la NSU à moteur rotatif du pasteur, les Ford Pinto qui s'enflamment ; le tracteur John Deere au volant duquel l'oncle de Winona traverse la pays, coast to coast ; l'hydravion Beaver pour survoler les paysages enneigés et les lacs gelés... Les outils des métiers du bâtiment, si importants dans Vous plaisantez, monsieur Tanner, se retrouvent ici puisque Paul occupera un premier emploi dans l'entreprise familiale DuLaurier, avant de se voit charger de l'entretien de l'immeuble Excelsior, vingt-six ans durant : tondre le gazon, s'occuper de la piscine, réparer ici et là et même aider avec abnégation les copropriétaires âgés.

 

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Soucis quotidiens et drames humains sont ici légion et vont pousser Paul à bout malgré un tempérament placide. Jean-Paul Dubois affirme un goût prononcé pour expédier ses personnages ad patres et attrister son héros. Anna se suicide. Le pasteur Hansen s'effondre à la fin de l'office où il a tout avoué. Winona se crashe en hydravion. Expert auprès des assurances, Kieran Read, le résident de l'Excelsior devenu son ami, susurre aux oreilles de Paul Hansen une longue liste d'accidents tragiques. Pour faire contre-poids, une fois Winona décédée, Paul ne dispose plus que de la chienne Nouk ; elle figure l'amitié, la sensibilité, pour tout dire… l'humanité dont Paul est privé, comme les chiens à promener dans Le cas Sneijder.

 

Oui, « tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon », le roman en est la démonstration avec en son centre l'immeuble Excelsior, où la générosité de Paul s'oppose à la mesquinerie de Sedgwick le nouveau syndic.

 

Comme Une Vie française la nouvelle fiction de Jean-Paul Dubois témoigne de notre époque. L'histoire personnelle se rythme sur la grande histoire : « J'ai été incarcéré à la prison de Bordeaux le jour même de l'élection de Barack Obama, le 4 novembre 2008 » déclare Paul. Indirectement, le roman s'intéresse à l'évolution des mœurs du dernier demi-siècle. Le cas du pasteur Hansen illustre le recul de la foi et Dieu, s'il existe, l'a laissé tout perdre dans les courses de chevaux et les jeux du casino.

 

Libéré, Paul peut-il encore espérer se raccrocher à quelque chose ? Il faut absolument lire ce livre.

 

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Jean-Paul Dubois : Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Editions de l'Olivier. 2019, 245 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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