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Ce roman est le second d'une tétralogie que Sergueï Lebedev, né en 1981, a consacrée à l'histoire de sa famille. Le troisième volume, Les Hommes d'Août sortira en France en septembre 2019. Avec L'Année de la comète, le narrateur qui est enfant unique raconte ses années d'enfance qui correspondent aux dernières de l'URSS. A première vue, il paraît s'agir moins d'autofiction que d'autobiographie. En réalité c'est un peu plus complexe puisque le narrateur prétend être né le 4 mars 1977, le jour où un séisme détruisit une partie de Bucarest, interprété comme un signe annonciateur de la déconfiture du monde soviétique.

 

Disciple sans le savoir du marquis de Custine qui écrivait vers 1840 qu'« en Russie le secret préside à tout », le jeune Lebedev s'aperçoit qu'il vit entouré de secrets. Secrets de famille avant tout. Secrets d'un Etat policier aussi. « On était surveillé par un Argos collectif aux cent yeux » souligne Lebedev. Or le jeune garçon a été formaté comme un bon petit soviétique : il n'imagine rien de ce qui a pu précéder 1917, or la vie de ses grands-parents pourrait recéler nombre de secrets. Il ne faut pas compter sur père et mère pour en savoir plus. La tension entre cette éducation soviétique et l'expérience acquise par l'enfant est à l'origine de ces confessions originales.

 

Le garçon vit à Moscou. Ses parents sont géologues. Sa mère travaille au ministère. Son père part souvent en mission sur le terrain. La grand-mère paternelle, Tania, vit avec eux. L'autre grand-mère, Mara, possède son propre appartement, et surtout une datcha dans un lotissement de la banlieue ouest de la capitale où le narrateur passe presque toutes ses vacances, souvent à courir la forêt, et là c'est vraiment un enracinement dans la vie quotidienne et l'imaginaire russes. Les deux grands-mères sont de vrais piliers de l'Union soviétique. L'une était correctrice aux éditions d'Etat Politizdat. L'autre est surnommée « le pouvoir des soviets » par ses voisins amusés qui prétendent qu'elle cherche à apprendre le communisme à ses arbres fruitiers. Il se rend compte de la différence sociale et culturelle entre elles deux. D'origine paysanne, Mara estropie les mots compliqués et ne jure que par Staline. Les deux grands-mères veuves chérissent leur petit-fils elles lui trouvent un air de famille avec tel ou tel disparu, Alexei le petit-frère de Tania ou Pavel le frère aîné de Mara. Si elles pouvaient parler, les photographies qui couvrent tout un mur lui en apprendraient beaucoup sur les membres disparus de la famille dont on ne lui en parle pas, sauf par inadvertance. Comme cet ancêtre, un général tué par les Tchétchènes au XIXè siècle. Il faut donc qu'il soit aux aguets. Alors, il cherche, il fouine dans les tiroirs et les recoins des deux appartements et de la datcha. Et il trouve des indices bien sûr. Tania lui cache un gros cahier mais les pages en sont encore vierges ; plus tard elle lui expliquera que l'histoire de sa famille remonte bien avant 1917. Mara lui cache une collection de la Grande Encyclopédie Soviétique publiée au début de l' ère stalinienne, mais curieusement, il manque plusieurs volumes. Et la vie des grands-pères est un autre mystère. L'un, Trofim, a reçu de nombreuses médailles militaires. L'autre une seule. Leur petit-fils voudrait devenir un héros soviétique comme eux, et comme Tchapaïev aussi. Par exemple en partant à la recherche d'un criminel ravisseur d'enfants qui rôde dans la région (un long passage qui m'a paru le point faible du livre). Mais n'est-ce pas trop tard pour devenir un héros soviétique ?

 

Le thème le plus original du roman est la découverte des signes prémonitoires de la fin des temps… soviétiques. Outre le séisme de 1977 en Roumanie, il y a cette comète de Halley qui revient en 1986. Il en attend une révélation, des signes à décrypter. Le dernier passage de la comète avait été marqué par la naissance de la grand-mère Tania en 1910 ce qui fait d'elle « un être préhistorique » aux yeux du garçon. Un signe de catastrophe lui dit-elle, ça annonçait la guerre et la révolution — avant de se reprendre par un réflexe de politiquement correct communiste : enfin, la révolution a fait le bonheur du peuple. Et là, c'est la catastrophe de Tchernobyl qui fait que le père est réveillé en pleine nuit par la sonnerie du téléphone ; l'événement inquiète et fait courir les rumeurs les plus folles. « Mon père partait de plus en plus souvent vers des lieux où des bateaux sombraient, des avions tombaient, des édifices s'écroulaient, du gaz explosait… ». C'était « l'arrivée des temps sombres », rappel du Temps des Troubles qui précéda l'avènement des Romanov. D'ailleurs les voisins de la datcha ont émigré vers Israël et le nouveau propriétaire n'envisage pas de faire pousser des légumes – à la grande consternation de la grand-mère Mara qui prie Staline de revenir. Collégien, il visite avec sa classe le monument qui témoigne de l'attentat manqué contre Lénine en 1918. De même il est témoin de scènes significatives des années 1989-1991 à Moscou, comme la chute de la statue de Dzerjinski le fondateur de la Tchéka. Mort et résurrection! La fin de l'Union soviétique devient pour lui « une nouvelle naissance ».

 

Ce très riche roman d'apprentissage baignant dans la culture russe et l'histoire soviétique mérite absolument votre lecture attentive.

 

Sergueï Lebedev. L'année de la comète. Traduit par Luba Jurgenson, Verdier, 2016, 311 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE
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