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La Révolution de 1917, dont les Bolcheviks emmenés par Lénine prennent le contrôle en octobre, fait jaillir l'espoir d'une société nouvelle et égalitaire. Jusqu'au milieu des années 20, le pouvoir autorise les artistes à oser l'avant-gardisme, sans imposer de dogme esthétique. Dans les années suivantes, dominées par la personnalité de Staline jusqu'à sa mort en 1953, les créateurs sont strictement mis au service d'un pouvoir totalitaire qui préfèrera le "réalisme socialiste" à toute autre expérience. Mais des fils rouges se laissent deviner : par exemple l'importance du prolétariat au travail, la valorisation du corps du travailleur, mais aussi la conception d'un cadre de vie modernisé, ou encore le rejet de l'étranger capitaliste. 

 

 

— "Le Bolchevik" (1920) de Boris Kustodiev (1878-1927). Moscou, Galerie Tretiakov.

 

LE TEMPS DES AVANT-GARDES

En ce printemps de 2019, l'exposition du Grand Palais intitulée « Rouge. Art et Utopie au pays des Soviets » montre d'abord les artistes russes s'enthousiasmant pour la révolution de 1917, se constituant en avant-gardes aussi bien dans les arts plastiques que le théâtre, l'architecture, la décoration ou l'édition. Cette exposition doit beaucoup aux œuvres prêtées par la Galerie Tretiakov de Moscou.

 

• Les artistes se mettent au service de la Révolution.

Celle-ci prend d'emblée une dimension à la fois russe et internationale symbolisée par le drapeau rouge, par l'étoile rouge aux cinq branches comme autant de continents, par l'action du prolétariat renversant le capitalisme international. 

— "Le Fantôme rouge du communisme se déplace à travers l'Europe" de Vladimir Lebedev (1920) Gouache sur carton. Moscou, Galerie Tretiakov. L'ouvrier révolutionnaire précédant le paysan, les deux révolutionnaires mettent en fuite trois ennemis de classe, trois capitalistes qui dans la panique en perdent leur magot. [ Pourquoi trois ? Ce peut être une façon d'évoquer la Triple Alliance qui du point de vue léniniste a déclenché la guerre mondiale et a ensuite soutenu les Blancs…] Haut de forme, noeud papillon et gros ventre de profiteur, Vladimir Lebedev reprend ici la caricature standard du capitaliste.

Pour mobiliser la population, l'agit-prop fait flèche de tout bois. A l'initiative de l'Agence télégraphique russe (ROSTA) des affiches sont placardées sur les vitrines de magasins vides ou pallient par des planches décorées la pénurie de verre à vitre, d'où l'appellation de "Fenêtres ROSTA".

— Vladimir Maïakovski (1893-1930) y trouvé l'inspiration pour de courts slogans. "Chaque absence injustifiée fait la joie de l'ennemi, alors qu'un héros du travail est un coup pour le bourgeois". Affiche ROSTA n°858 (1921). Moscou, Musée d'histoire de la littérature russe Vladimir Dahl.

 

— La "Fantaisie" de Kouzma Petrov-Vodkine (1878-1939) pourrait résumer cet élan révolutionnaire avec son cheval rouge du Musée d'Etat russe de Saint-Pétersbourg de 1925 — mais en 1912 l'artiste avait déjà peint un autre cheval rouge, à la Galerie Tretiakov. Désormais la révolution est en place dans tout le pays, aux champs comme à l'usine.

— Efim Tcheptsov (1874-1950) "Réunion de la cellule rurale". Huile sur toile de 1923. Galerie Tretiakov.

 

— Viktor Perelman (1892-1967) "Le Correspondant ouvrier". Huile sur toile 1925, Galerie Tretiakov.

La révolution a gagné l'Allemagne dès novembre 1918, et la Hongrie en 1919. Une Troisième Internationale a été proclamée à Moscou en 1919 — le Komintern — et les artistes se doivent de la célébrer. 

— Vladimir Tatline (1885-1953) a imaginé cette maquette d'un Monument à la III° Internationale en 1919 (reconstitution). Surnommée "la Tour de Tatline" et haute de plusieurs mètres elle fut exposée à Petrograd en 1920 puis transportée à la Maison des Syndicats de Moscou. Il aurait dû en résulter un édifice en double hélice, de quatre-cents mètres de haut, et animé de rotation, pour évoquer la dynamique de la révolution née en 1917.

— Heinrich Vogeler (1872, Allemagne - 1942, Kazakhstan) a peint en 1924 cette toile intitulée "Le Secours rouge international" (Moscou, Musée d'histoire contemporaine). Elle symbolise l'action révolutionnaire du prolétariat dans tous les pays, sous l'égide de Lénine (en haut à droite). L'artiste s'est fixé en URSS après 1933. 

 

• Innovations dans les loisirs : le théâtre et le club ouvrier

Sous Lénine, la révolution finit par triompher après une cruelle guerre civile. Le NEP est lancée pour favoriser la reprise économique jusqu'en 1928. Le domaine de l'art s'étend à la vie quotidienne d'un régime qui paraît se stabiliser. Meyerhold renouvelle le théâtre avec sa mise en scène de La Terre cabrée de S. Tretiakov.

— Lioubov Popova (1889-1924) conçoit tout un dispositif scénique. Une photographie montre l'étonnante mise en scène.

La maquette confirme sa conception audacieuse (Moscou, Musée du théâtre Bakhrouchine).

— Pour un slogan utilisé dans une pièce, Lioubov Popova a conçu un collage de papier noir : "La religion est l'opium du peuple". (Moscou, Galerie Tretiakov). 

 

Le "Club ouvrier" (reconstitué pour l'exposition) favorise la culture en milieu populaire. On y trouve jeu d'échecs, revues, livres.

— Alexandre Rodtchenko (1891-1956) a conçu la couverture du catalogue de la section soviétique de l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs en 1925.(Paris, Centre Pompidou, Bibliothèque Kandinsky).

Au Club ouvrier de 1925, les échecs sont en rouge et noir ! La Révolution avait vaincu les Blancs !

 

• La technique des photomontages pour servir la cause de la Révolution

 

— Alexandre Rodtchenko. Projet d'illustration pour l'édition du poème de Maïakovski "À propos de çà".

— Sergueï Senkine (1894-1964). Photomontage extrait de la revue La Jeune Garde (Molodaya gvardya) n°4, 1924. Moscou, Musée d'Etat Maïakovski. 

 

— Anonyme. "Le coin Lénine". Années 1920. Moscou, Fondation Mardjani. - Sous le drapeau rouge de l'URSS flottant au sommet de l'édifice, des extraits de presse à l'intention du monde arabe font état de l'influence croissante du communisme soviétique. De la droite Lenine lance la foudre contre les ennemis de la cause : noter en bas à gauche la fuite de la croix gammée (nazie…), d'une botte (fasciste…) et de deux hauts-de-forme (banquiers capitalistes…), tandis qu'à l'autre côté le pays des Soviets se construit : grue, usine éclairée.

Le pouvoir est ici illustré par la photo de la réunion du Conseil des Commissaires du Peuple présidée par V. I. Lenine le 3 octobre 1922. (Détail du document précédent).

 

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LE TEMPS DU STALINISME

 

Dans un deuxième temps, avec la mort de Lenine en 1924, et le "grand tournant" de 1929, l'exposition ROUGE montre les arts mis au service du stalinisme et s'acheminant vers le réalisme socialiste. Sous la direction de la Société des artistes de chevalet fondée en 1925, par Deïneka entre autres, les peintres figuratifs reprennent l'avantage sur les formalistes et constructivistes qui ont tenu le haut du pavé dans les premiers temps du nouveau régime. 

 

• Une nouvelle économie, une nouvelle société

La collectivisation de l'agriculture, le plan quinquennal, l'industrialisation à marche forcée, c'est une véritable épopée rouge qui nous est montrée. Les peintures de grand format caractérisent fortement cette seconde partie de l'exposition.

 

— Alexandre Nikolaev (1897-1957) dit Ousto Moumine. Fondation Mardjani. Elève de Malévitch, il est envoyé en Asie centrale soviétique et se convertit à l'islam en 1922. Cette affiche de 1933 vise le public local des kolkhoziens, souvent d'anciens nomades. Traduction du texte encadré : "Mais à présent même les aveugles devraient voir que le secteur agricole, même lorsque nous aurons mécanisé les kolkhozes à 100 %, ne saurait se passer du cheval…"

— Piotr Williams (1902-1947). Installation d'un atelier. Huile sur toile de 1932. Galerie Tretiakov. L'industrie lourde a été nettement prioritaire dans les premiers plans quinquennaux.

 

— Alexandre Deïneka (1899-1969). "Sur le chantier de construction de nouveaux chantiers". Galerie Trétiakov. Cette huile sur toile de 1926 a anticipé la tendance générale. L'ouvrière vue de dos au premier plan effectue un travail pénible et salissant mais nécessaire. Elle contraste avec l'ouvrière qui nous fait face, rayonnante et presque élégante, symbole de l'avenir radieux.

 

— Affiche célébrant le grand chantier moscovite que fut la construction du métro dans les années 1930. Les travaux, employant de nombreux "zeks" ont été supervisés par Nikita S. Khrouchtchev alors chef du Parti pour la capitale. 

 

— Vassily Kouptsov (1889-1935). Le "Dirigeable" est une huile sur toile de 1933, du Musée des forces armées. Aux côté de l'immense dirigeable, plusieurs avions marqués de l'étoile rouge survolent un paysage industriel. Constantin Tsiolkovski a dirigé la construction de ces imposants dirigeables. - Le pouvoir stalinien a développé toute une industrie militaire dans les années 1930, mais il a aussi arrêté, fusillé ou déporté beaucoup de cadres de l'Armée rouge…

 

— Ekaterina Zernova (1900-1995). "Usine de conserves de poisson". Huile sur toile de 1927. Galerie Tretiakov.

 

— Youri Pimenov (1903-1977). Projet d'affiche de la fin des années 1920, intitulé "Nous construisons", Galerie Tretiakov. A l'arrière-plan une usine en service, puis des bâtiments neufs de réalisation plutôt agréable. Trois ouvriers portant des pics et une pelle, au centre, symbolisent le prolétariat mobilisé dans la construction du nouveau monde soviétique. Tournant le dos à deux femmes en conversation, les deux hommes qui marchent vers la gauche figurent les "cadres" du nouveau régime, voire des tchékistes.

 

 

— Youri Pimenov. "Héroïne de film de chez nous et pas de chez nous". Frontispice pour le revue L'Ecran soviétique, n°19, 1927. Encre de Chine et crayon sur papier. Galerie Tretiakov. - La partie gauche reprend presque à l'identique une femme en conversation de l'œuvre précédente, dans ce paysage industriel, elle conduit à l'école sa fille qui porte un foulard de pionnière. La partie droite expose une version négative de la femme occidentale, les cheveux ébouriffés, en tenue légère, paressant au salon, sous la peinture décadente d'un formaliste qui pourrait être Rodtchenko. 

 

— "Morgan and Co". Crayon, années 30. Musée Pouchkine. La Banque Morgan symbolisait la puissance financière américaine. Elle est représentée ici comme une truie où viennent se gaver les dirigeants américains : parmi leurs noms, Coolidge à gauche, le général Pershing à droite. A l'horizon, le Capitole. Une sorte de guerre froide s'est développée entre Moscou et Washington dès 1918 avant de connaître une escalade dès 1947.

 

— Alexandre Deïneka. Donbass, la pause-déjeuner. Huile sur toile de 1935. Riga, Musée national des arts de Lettonie. L'époque est marquée par l'importance du sport, un certain culte du corps et de la bonne forme physique — c'est l'époque des records du mineur Stakhanov ! Un train de marchandises ferme l'horizon. Ces hommes — nus — ont fait une pause, ils ne sont pas en vacances à la plage… Mais la stylisation empêche encore de crier au "réalisme socialiste".

— Alexandre Deïneka. "Pleine liberté". 1944.Ces jeunes filles qui courent sur les berges d'une rivière font écho au tableau précédent. Saint-Pétersbourg, Musée d'Etat russe. Le "réalisme socialiste" est déjà plus nettement établi, comme courant dominant de la peinture officielle après la Grande Guerre patriotique.

 

• Le culte de la personnalité.

 

— Lénine disparu, et le pouvoir de Staline renforcé (symboliquement par les fêtes de son 50è anniversaire en 1929), le culte de Lénine prospéra. Un projet grandiose de monument à Lénine fut envisagé au sommet du Palais des Soviets proposé par les architectes Iofane, Gelfreikh et Chtchouko. L'ensemble mesurerait 416 mètres dont 100 pour la seule statue de Lénine pesant 6000 tonne, et éclairée la nuit. Ainsi Moscou serait la nouvelle capitale du monde. (cf. Yuri Slezkine, La Maison éternelle, p.464-469). 

 

— Alexandre Deïneka, encore lui, peignit en 1938 cette vaste huile sur toile conservée à Moscou au Musée central des forces armées. Elle est intitulée "V. I. Lénine en promenade avec des enfants". On le distingue assis à l'arrière de la voiture, un modèle typique des années 1920-25, (et non pas ce que l'on fabriquait en 1938). Comme le chauffeur, tous regardent vers l'avant, vers l'avenir radieux (un orage s'est éloigné au loin). Selon le cartel de l'exposition, c'est la seule œuvre de Deïneka consacrée à Lénine, réalisée probablement pour contrer l'accusation de formalisme portée contre lui en 1936. 

 

— Solomon Nikritine (1898-1965). "Le Tribunal du peuple" huile sur table de 1934, Galerie Tretiakov. Voilà qui évoque les procès des années trente et la terreur comme mode de gouvernement. Le tableau, sinistre, n'a jamais été exposé du vivant de l'artiste. 

 

—Vassili Svarog (1883-1946). "Staline et les membres du Politburo parmi des enfants". Cette grande toile de 2 mètres sur 3 date de 1939. Comment ne pas se laisser attendrir par ce côté papa-gâteau du Vojd et de ses acolytes… 

 

— Viktor I. Govorkov (1906-1974). "Au Kremlin, Staline se soucie de chacun de nous". Lithographie. Moscou, Bibliothèque nationale russe. Autrement dit, nous dit la propagande, Staline travaille pour vous même la nuit. Mussolini, de même, laissait son bureau allumé la nuit pour l'édification des noctambules... Les dictateurs sont des bourreaux de travail et des bourreaux tout court.

 

— Georgi Roublev (1902-1975) nous donne une autre image de Staline avec ce "Portrait" de 1935. Galerie Tretiakov. Ce tableau a été longtemps caché, puisque découvert seulement après la mort de l'artiste!

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• Cette extraordinaire exposition du Grand Palais à Paris, "Rouge. Art et utopie au pays des Soviets" a eu pour commissaire Nicolas Liucci-Goutnikov, conservateur du MNAM, Centre Pompidou. - Une brève vidéo officielle est accessible en cliquant ici. - Exposition à voir jusqu'au Ier juillet 2019.

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Notes dans ce blog sur ce sujet :

- La maison éternelle, de Yuri Slezkine, La Découverte, 2017.

- Le Triomphe de l'artiste, de Tzvetan Todorov, Flammarion, 2017.

 

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Tag(s) : #ARTS PLASTIQUES, #HISTOIRE 1900 - 2000, #RUSSIE
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