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 Que voilà un univers bien éloigné des terres africaines chères à E. Dongala ! De sa plume fluide et minutieuse il entraîne le lecteur de 1789 à 1804, de Paris à Londres puis à Vienne, dans le bouillonnement des idées qui agitent l’Europe  des Lumières.


 

   En fait, après avoir découvert que la célèbre sonate à Kreutzer n’était pas à l’origine dédiée à ce musicien mais à un jeune violoniste génial, George Bridgetower, le romancier consacra trois ans à reconstituer quelques années de son existence. Ce récit de formation sert de fil rouge à une passionnante immersion dans la fin du 18e siècle, quand la nouveauté s’invite, tant dans les débats d’idées que dans les sciences ou la musique.

   Né d’un père noir, Frederik de Augustus, et d’une mère polonaise, George Bridgetower a grandi à Eisenstadt, au palais du prince Esterhazy et a reçu des leçons de Haydn. Laissant à Dresde son épouse et son cadet Friedrich, son père l’emmena à Paris à neuf ans à peine. Il multiplia les contacts et obtint pour l’enfant de nombreux concerts. En réalité, Frederik espérait ainsi obtenir reconnaissance sociale et fortune. Mais très vite, « les égards qu'on lui témoignait étaient dus au talent de son fils qui s’était concrétisé en espèces sonnantes et trébuchantes ». Alors qu’à dix ans le jeune virtuose connaissait déjà le succès, la Révolution les força à quitter Paris pour l’Angleterre.. George y vécut quatorze ans. Le prince de Galles le prit sous sa protection et Londres consacra l’enfant prodige que Paris avait su découvrir. Il s'émancipa peu à peu de la tutelle paternelle étouffante. Après avoir revu sa mère et son frère à Dresde, il gagna Vienne et se lia d’amitié avec Beethoven. Celui-ci lui dédia la « Sonata mulattica » avant de rompre avec lui et de la dédier à J. Kreutzer.

   Frederik de Augustus, « grand nègre de La Barbade » se disait « prince d’Abyssinie » car son arrière grand-père l’avait été. Puis son grand-père avait été vendu à un planteur et son père fut affranchi. Personnage hâbleur et menteur, il fréquentait les maisons de plaisir et « dilapidait l’argent gagné par son fils pour payer des dettes de jeu », sans jamais envoyer de subsides aux siens. Le prince de Galles l’expulsa du royaume en raison de « ses frasques et de ses beuveries », de son soutien à l’abolitionnisme aussi, mal vu des milieux aristocratiques anglais... Il aurait rejoint Toussaint-Louverture. George ne le revit jamais.

   Ces années de formation s’inscrivent sur fond de revendications révolutionnaires en faveur de la liberté et de l’égalité. Le problème de l’esclavage enflamme les polémiques et a interpellé le romancier qui s’est beaucoup documenté sur cette question. On  découvre, par exemple, que si la majorité des noirs à Paris étaient domestiques, existait une élite noire, métisse : ainsi le chevalier de Saint-George, excellent musicien : le roi le nomma directeur de l’Opéra, mais les divas refusèrent d’être dirigées par un mulâtre !

   On découvre aussi l’existence d’une police des noirs à Paris, chargée de vérifier si ces personnes portaient bien sur elles la « cartouche », leur carte d’identité en quelque sorte !

   Au fil des pages on peut croiser Condorcet, O. de Gouges ou Lavoisier, tous trois exécutés en 1793, mais aussi Jefferson, fervent partisan de l’esclavage, ou Lafayette. Les découvertes scientifiques se multiplient, on découvre Uranus, on invente le mètre... La musique ancienne, celle de Haendel, se voit préférer celle de Haydn ou de Mozart...

   Dongala a su revisiter l’Europe de la fin du 18e siècle sans lasser le lecteur qui peut trouver dans ce récit autant l’occasion de se divertir que d’enrichir ses connaissances. E. Dongala va même jusqu’à insérer des reproductions de documents d’époque : on s’y croirait !


 

   • Emmanuel Dongala. La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica). Actes Sud, 2017 ; Babel, 2019, 430 pages.

 

Chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #LITTERATURE FRANÇAISE
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