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      Née aux USA dans les années 2000, la psychologie positive a gagné tous les secteurs d’activité au niveau mondial. Désormais chacun a le devoir d’être heureux, et y parvenir ne dépend que de lui-même. De nombreuses stratégies coercitives tentent de nous y contraindre : la happycratie nous manipule. Une véritable industrie du bonheur génère un marché conséquent d’applications, (Happify par exemple, à 12 dollars par mois), de manuels de self-help, de coachings.  Être heureux devient l’unique objectif puisque, selon ces « prosélytes », «  un sort misérable est toujours la conséquence d’efforts insuffisants ». E. Cabanas et E. Illouz dénoncent avec beaucoup de distance critique cette prétendue science du bonheur aux résultats peu probants, qui ne tient nul compte des inégalités socio-économiques, culpabilise ceux qui sont malheureux et fait les beaux jours des entreprises.

 

       Visant à « rompre avec la psychologie traditionnelle fondée sur l’idée de faiblesse », la psychologie positive cible les personnes « saines et normales » afin de « maximiser les potentiels » de leur individualité. Car le bonheur devient un enjeu vital dans la vie privée, professionnelle ou dans l’enseignement. Comme pour ces « apôtres » tout homme est libre et responsable de ses choix, tout est une question de volonté de s’auto-transformer en cultivant des pensées positives, en gérant ses émotions. Cette pseudo-science pousse donc à l’auto-centration, en évitant tout jugement critique sur soi-même. Ainsi le happycondriaque cultive son image de marque personnelle — son personal branding — comme le font les youtubeurs. Ne pas s’aimer, refuser de s’améliorer, c’est le signe d’une déficience psychique. En outre quiconque est heureux consomme davantage, devient un meilleur salarié, car un état d’esprit positif compte plus que les compétences... Plus flexible, capable d’autorégulation et de résilience il accroît la productivité de l’entreprise ; toutefois « les risques inhérents à l’économie contemporaine pèsent désormais sur ses épaules », « il se sent responsable des difficultés rencontrées par son employeur ». En outre, toujours selon les chantres de la psychologie positive, l’inégalité sociale serait un facteur d’espoir : la réussite du riche serait motivante pour le pauvre !!!

 

      Cette conception réductionniste du bonheur apparaît à l’évidence fallacieuse, dangereuse, voire nuisible à la santé psychique. Les hyperpositifs égocentrés nourrissent peu d’empathie et de solidarité avec autrui ; s’isolant de la réalité sociale, ils deviennent souvent dépressifs. De plus la psychologie positive ignore le rôle de l’inconscient comme du passé personnel et des circonstances, comme si nous pouvions toujours choisir et éliminer souffrance et chagrin ! comme si nous étions malades en raison d’une mauvaise constitution psychique ! Enfin, « il n’y a pas de raison, ni sur le plan sociologique, ni sur le plan psychologique de séparer les émotions positives et négatives » : les unes comme les autres contribuent à la construction de la personnalité.

      Le marché du bonheur a le vent en poupe, hélas. Or l’obsession égocentrique occulte tout esprit critique, tout intérêt porté à autrui comme à la compréhension du monde. « Et ce ne sont certes pas les sciences du bonheur qui nous épargneront les douleurs et les pertes (...) qui accompagnent inévitablement les petits et grands sacrifices auxquels nous devons consentir dans la vie ».

        Cet ouvrage très polémique vient à point nommé alerter sur les dangers de trop s’aimer.

      

       Edgar Cabanas et Eva Illouz. Happycratie. Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. Traduit de l'anglais par Frédéric Joly. Premier Parallèle, 2018, 267 pages.

Chroniqué par Kate

 

 

 

Tag(s) : #ESSAIS, #PSYCHOLOGIE, #SCIENCES SOCIALES
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