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Comme dans Bilbao-New York-Bilbao, le tableau d'un peintre local vient ancrer la récit dans une “belle époque”, un paradis perdu antérieur à la Guerre civile. (voir ci-dessous).

Mais ici Kirmen Uribe s'est réconcilié avec la chronologie pour nous conter la véridique histoire de Karmele et de Txomin, belle figure de patriote basque résistant à Franco et aspiré par les luttes nationalistes. Après le récent succès de Patria d'Aramburu qui se fixe sur le déclin et la fin de l'ETA, ce remarquable récit historique et psychologique de Kirmen Uribe nous éclaire au contraire sur les origines de la lutte des Basques tout en se focalisant merveilleusement sur son héroïne.

Antonio Gezala - Nuits d'artiste à Ibaigane - 1927

Histoire d'amour donc. On apprendra comment la belle Karmele Urresti et le séduisant Txomin Letamendi ont fait connaissance à Paris en 1937. L'un et l'autre ont participé à la guerre : lui comme soldat républicain, elle comme infirmière. Karmele recrutée comme choriste et Txomin le trompettiste n'imaginent pas à ce moment s'engager dans une action politique de longue durée même si leur groupe d'artistes, Eresoinka, est porteur de la cause basque soutenue par leur ami et mécène Manu Sota. Par amour, Karmele accepte les choix politiques de son mari et lui reste fidèle même dans la solitude tropicale du Venezuela.

Histoire familiale, aussi car l'auteur fait revivre la famille Urresti. Portant béret, Frantzisko, le père de Karmele, a vécu en prospère constructeur de bateaux de pêche à Ondarroa. Devenu veuf en 1918, il se remarie avec Karmen une institutrice. C'est elle qui après 1953 élèvera un temps les enfants de Karmele repartie seule gagner sa vie au Venezuela en travaillant pour Mobil Oil. Sa fille Ikerne, viendra la rejoindre quelques années plus tard. Txomin junior aussi, avant d'être rappelé au pays natal par les sirènes de l'agitation politique. Ikerne, Txomin et Patxi souffrent évidemment d'être éloignés de leur père — d'où ce titre inspiré par un poème d'Ezra Pound.

Histoire de l'exil politique ensuite. A Caracas, de nombreux émigrés et exilés basques constituaient une petite communauté vivante — jouissant de meilleures conditions de vie qu'en Espagne. Le « charismatique » président basque en exil, le Lehendakari José Antonio Agirre, soutenu par les Etats-Unis, et aidé par Manu Sota, avait installé à New York des bureaux pour diriger la propagande de son gouvernement. Bien vite, les services secrets anglais puis américains s'intéressèrent aux exilés. Recruté comme agent secret en 1942, Txomin abandonna sa vie de trompettiste célèbre. Il rentra en Europe sur le même paquebot qu'un dirigeant franquiste qui tenta mais en vain de l'acheter à sa cause. Jusqu'en 1947, les exilés espèrent une intervention militaire des Américains pour renverser Franco. Mais l'arrivée de la Guerre froide change la donne : Franco est anticommuniste, comme l'Amérique et le Monde libre.

Histoire du nationalisme basque enfin. Les idées des abertzale, le père de Karmele les partage déjà. Txomin Letamendi, deux fois incarcéré, est une figure de martyr de la cause basque. Libéré une première fois en 1947, il est envoyé loin d'Ondarroa : il s'agit d'aller contacter à Barcelone les clandestins catalans anti-franquistes. Il y fut aussitôt arrêté. Suite aux mauvais traitements subis notamment à la prison de Carabanchel, il mourut en décembre 1950 à Madrid. La génération suivante, impatiente devant la modération d'Agirre et son lâchage par Washington, allait créer l'ETA. L'auteur nous rappelle comment ce mouvement fut d'abord disons culturel, soucieux de sauver la langue basque, avant, de se lancer en 1968 dans l'action violente. Le 13 avril 1969, Txomin junior fut à son tour arrêté... et l'année suivante Karmele songea à rentrer au Pays basque tandis que se tenaient les procès de Burgos.

Récit avec le moins de fiction possible tant l'auteur a trouvé de documentation pour tracer cette saga politico-familiale, L'Heure de nous réveiller ensemble se lit avec intérêt même si l'on n'a pas de racines basques ! La traductrice a choisi de conserver en euskara tous les noms de lieux basques même ceux dont l'équivalent français est bien connu. Ainsi « Bilbo » n'est pas une coquille : c'est Bilbao bien sûr pour le lecteur français.

Né en 1970, Kirmen Uribe est donc un auteur à suivre. Décidément la littérature reste passionnante au sud des Pyrénées...

 

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• Kirmen URIBE. L'Heure de nous réveiller ensemble. Traduit du basque par Miren Edurne Alegria Aierdi. Le Castor astral, parution le 23 août 2018, 297 pages. [Voir sur ce site, les photos de nombreux protagonistes du livre].

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE, #PAYS BASQUE
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