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Nouveau roman, nouveau style... Cette fois M.H. Lafon se laisse aller au plaisir des phrases interminables, accumule, mâche noms et adjectifs... Cette boulimie linguistique c’est celle de Jeanne Santoire, jeune retraitée parisienne qui imite « ceux qui ont le temps » et dissèquent la vie des autres, ou la dépècent, la commentent, la triturent, et inventent ce qu’ils ne savent pas ; elle-même « entend des bribes et recoud des morceaux ». À grand renfort de conditionnel la narratrice invente les vies des gens, se les approprie et les raconte au lecteur : peu à peu elles deviennent « nos vies », interchangeables, rarement heureuses, comme ses propres souvenirs.

Depuis « un an et quatre mois » qu’elle est à la retraite, Jeanne fait ses emplettes le vendredi matin au Franprix de la rue du Rendez-Vous et paie toujours en caisse 4, où officie Gordana « impavide », distante. Gordana ce sont des seins « considérables et sûrs, dardés. C’est un dur giron de femme jeune et cuirassée » ; ce sont des cuisses, un pied-bot et un rugueux accent qui fleure l’Europe de l’Est. Sur une  photo tombée de son sac elle porte un bébé. L’imaginaire de Jeanne fait le reste... Le vendredi vient aussi « l’homme sombre » qu’elle suit à la pharmacie ! Elle l’entend nommer Horacio Fortunato et « invente tout de cet homme ». « J’ai toujours fait ça au pensionnat, à Moulins »  confie-t-elle ; « je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées ». Par association d’images ses propres souvenirs croisent ces existences inventées ; ses parents, ses frères et surtout Karim, ce jeune algérien infirmier en psychiatrie : dix-huit années de coup de foudre avant qu’il ne l’abandonne...

Le bonheur n’a guère de place dans ces vies : « c’est de la mort, de la maladie, de la perte, de la trahison, de l’absence..., on tient..., on fait face..., on dure ». Jeanne c’est la lucidité tragique sur l’existence puisque « nous sommes seuls et nous ne serons pas secourus ». Parfois surgit une lumière : « chacun aurait sa part du monde. Karim aura été la mienne. Une grâce ».

La plupart des gens de ce quartier parisien dont la narratrice imagine les existences subissent la solitude. Elle, au contraire, comble la sienne en s’appropriant leurs vies : elle devient chacun et tout le monde.

Célébration des pouvoirs de l’imaginaire ancré dans la chair des mots, ce roman confirme la puissance d’écriture de M.H. Lafon.

Marie-Hélène Lafon. Nos Vies. Buchet-Chastel, 2017, 182 pages.

Chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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