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« Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps… Il souffrait de rédiger des histoires peu conformes au goût du public, remplis d'énigmes que peu de lecteurs décortiqueraient, des textes pour oiseaux perdus qui ne lui assuraient aucun succès... » On dirait un autoportrait doux-amer ou amusé de Volodine !

Incipit : trois hommes sortent de prison, Matko Amirbekian, Aram Bouderbichvili, Will MacGrodno... Ils sont affublés de noms bizarroïdes bien dans la tonalité de l'univers de l'inventeur du post-exotisme. Un musicien les invite à un concert classique — à supposer qu'il ait lieu— et en attendant ils vont rechercher l'ami de l'un d'eux, clown au cirque Vanzetti. Or voici que tous les saltimbanques de ce cirque sont embauchés pour se produire à la fête populaire que donne le même soir un parti d'opposition extrémiste, devant le théâtre même où le quatuor Djylas doit se produire !

Volodine dépeint un parti genre nazi. Le chef des « frondistes », Balynt Zagoebel, est « un homme des années quarante », portant des vêtements démodés comme de longs imperméables. Jadis, cet homme a été « le rouage le plus solide, le plus astucieux, le moins accessible à la pitié, de toute la machinerie totalitaire. » Il s'est retiré du pouvoir d'Etat, tout en laissant en place des « patriotes-pitres et des social-marionnettes. » Ainsi les revers militaires — « une poignée de provinces méridionales résistaient encore à la pieuvre » — et économiques ne seront pas de son fait. Mais les troubles sociaux, oui ! Les frondistes, menaçants, s'installent devant le théâtre : « Des groupes s'agitaient aux fenêtres des étages supérieurs afin de déployer les bannières du frondisme, inévitables dès qu'une concentration de masse doit avoir lieu : rouge bordeaux, gris souris, et, au centre d'un cercle blanc éblouissant, les lourdes pattes noires de leur sigle, l'araignée bancale, à peine stylisée... » Bieno, le frère de Matko, a été attiré dans cette organisation dont l'emblème est une copie de la croix gammée.

La seconde partie est le récit à la première personne de la soirée tragique par l'écrivain Iakoub Khadjbakiro. Il emmène son amie Dojna, une artiste peintre, au concert. Beaucoup craignent qu'il ne soit empêché par les militants extrémistes et musclés. Pourtant le concert commence, en présence de Zagoebel à la tête d'une forte délégation qui manifeste très vite son hostilité à la musique classique et sa préférence pour le cirque. Le quatuor range bientôt ses affaires, mais on oblige Tchaki Estherkhan à jouer : alto solo ! Baldakouchian et Djylas, les compositeurs des œuvres programmées n'étaient pas du goût des brutes en uniforme. Rires, lazzi : « Assez de Baldakouchian »  — « Bal-dak-c'est-chiant ! » — « On veut de la musique pour le peuple » !

Les fascistes transforment en un tournemain le concert de l'élite en guet-apens et le public mélomane se retrouve bientôt évacué de la salle de concert et livré aux injures démagogiques. « Nous étions dans un bonbonnière précieuse, et, dans notre écrin de velours, en retard de deux bons siècles sur l'histoire » confesse piteusement l'écrivain. « Un seul peuple ! une seule culture ! Un seul spectacle ! » proclame hardiment la copie du leader nazi en paraphrasant l'original. Et puis, des grenades explosent... On comptera des morts, des blessés, et plus tard un suicide.

L'écriture d' “Alto Solo” est certes soignée mais le lecteur s'agace vite de pas mal de choses. Des procédés d'écriture par exemple : « C'est également l'histoire d'un violoncelliste. D'un violoncelliste et d'un altiste. Un homme et une femme, mais, en fait, ils sont quatre. » Formule qui reproduit celle de la présentation des taulards dans l'incipit et qui revient plusieurs fois. Antoine Volodine, célèbre traducteur du russe, multiplie en stakhanoviste obstiné les noms inspirés des peuples post-soviétiques, comme à plaisir, mais à l'excès. Volodine pratique aussi un humour que certains jugeront lourdingue. Comme ses personnages sont de drôles d'oiseau, Zagoebel — j'allais dire Goebbels — ou un autre milicien, additionne les formules racistes et les insultantes métaphores volatiles.

• Antoine VOLODINE. Alto Solo. Editions de Minuit, 1991, 125 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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