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 Si bien des entrepreneurs occidentaux sont déconcertés par les réactions de leurs partenaires chinois, c'est faute de connaître leur mode de pensée différent du nôtre parce que la morphologie et la sémantique de la langue chinoise s'opposent à celles des langues indo-européennes. Grâce à des analyses linguistiques très rigoureuses du chinois de tous les jours, E. Martens rejoint l'opinion de M. Sauquet dans "l'intelligence de l'autre" paru en 2008.

 

À l'origine chaque langue est née des rapports des hommes à leur environnement. Sur les hauts plateaux arides d'Asie centrale, nos lointains ancêtres, éleveurs nomades étaient toujours en mouvement vers de meilleurs pâturages : bergers dominants, brebis dominées, leurs langues servaient à diriger, commander. À l'inverse, sur les riches terres entre les deux fleuves, les Chinois, agriculteurs sédentaires, observaient les aléas des saisons et s'y adaptaient pour de bonnes récoltes : à la nature maîtrisée des premiers s'oppose la connivence des seconds avec l'environnement. À la rigidité de la langue française, l'adaptabilité de la chinoise et son "ni oui, ni non".

Les langues indo-européennes ont la rigidité du chêne, le chinois la souplesse du bambou note Martens. Les premières se structurent selon des règles grammaticales contraignantes et chaque mot y répond à une signification prédéfinie : séparant, isolant les éléments d'un message, ces langues sont "psychorigides" et induisent un rétrécissement de la pensée, une "pensée de la rupture". À l'inverse, la langue chinoise ne connaît ni règles grammaticales fixes, ni conjugaisons, ni marque du genre ou du nombre. Chaque mot se construit sur des syllabes qui ont leur propre signification à l'inverse des phonèmes en français ; et le sens de chaque mot ou caractère écrit varie selon le voisinage des autres. Cette polyvalence sémantique n'isole ni concepts ni abstractions tels le vrai-le faux ; le bien-le mal : toute valeur, toute opinion dépendent du contexte, de même qu'il y a toujours du Yin de l'automne, dans le Yang de l'été. Une telle structure linguistique ouvre l'esprit chinois au changement et à l'ambivalence, à la complexité du réel, car elle associe en permanence les contraires à l'inverse de la logique déductive et binaire du français. Le Taiji (太极) en constitue l'emblème, où le dragon noir ouvre un oeil rouge et le dragon rouge un noir.

Ainsi, le respect des lois reste incertain en Chine, en fonction de leur interprétation dans une situation donnée ; et souvent le guanxi (关系) –le réseau personnel de relations– et la "débrouille" dont parle Yu Hua, importent davantage que ces mêmes lois. Pas toujours franc-jeu en affaires au regard des Occidentaux, ils croient à tort que le chinois esquive alors qu'il cherche juste à éviter tout conflit frontal et à jouer gagnant-gagnant.

Dans la pensée chinoise, tout est relatif et impermanent ; donc, pour durer, tout processus doit sans cesse se transformer. C'est l'image du surfeur. Si dans les relations commerciales le partenaire occidental est tendu vers son objectif et élabore à l'avance la stratégie adaptée il court à l'échec. Il faut le temps à son homologue chinois de l'apprivoiser, d'identifier ses points faibles afin de prendre la bonne vague et de laisser advenir : l'occidental doit être toujours prêt à changer de direction jusqu'au dernier moment.

Le matérialisme chinois, sans rapport avec le consumérisme mondial, reste une attitude pragmatique, fondée sur la relation sans cesse évolutive de chacun aux autres, à l'espace et au moment.

Pour une bonne part, la structure de la langue détermine nos comportements sociaux : en avoir conscience nous ouvre à la compréhension de l'autre.

Elisabeth MARTENS. Qui sont les Chinois ? Pensées et paroles de Chine. Editions Max Milo, 2013, 318 pages.

 
Wu Wei

Wu Wei

Tag(s) : #CHINE, #SCIENCES SOCIALES
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