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Après le 11-Septembre, la certitude que « n'importe quoi peut disparaître » saisit Jerome Charyn. Deux ans plus tard, arpentant la Grande Rue du Broadway « anémique » d'aujourd'hui « transformé en un cirque plutôt sage voué à aspirer les touristes vers des théâtres aseptisés », la nostalgie l'envahit. Dévorant essais et biographies, le romancier tenta alors de faire revivre “son” Broadway des années 1920, « son tourbillon d'énergie » et « son parler crépitant ». Nulle amertume pourtant au fil des pages : de sa plume alerte et parfois drôle Charyn révèle un monde mythique et fascinant, autant par les personnages aujourd'hui oubliés que par les lieux désormais défigurés.

« Broadway était à l'origine un vieux sentier indien qui traversait Manhattan de part en part et continuait jusqu'au Bronx »: ce sera la Grande Rue. Entre 1880 et 1900 des immigrés italiens et des juifs pauvres venus de l'empire russe — « la horde asiatique » —, naît la figure du gangster, « ce que nous voulons être et avons peur de devenir ». Amoureux des affaires et de la bagarre, il tenait les speakeasies —les bars clandestins—, les clubs et les music-halls, telles les Ziegfeld Follies. Tous, de May West à Fred Aster, des Max Brothers à Charlie Chaplin avaient débuté dans ces spectacles de « vaudeville », en français dans le texte!

C'était Broadway des années 20 où, à la delicatessen “Lindy's”, Damon Runyon, le grand chroniqueur de l'époque et Arnold Rothstein, « le banquier de la pègre » avaient leur table ; où « un fil de soie liait flics, politiciens, banquiers, bootleggers et boxeurs ». Quand vers 1910 la population noire crut de 66%, Broadway n'échappa pas au racisme pervers de l'époque : on pouvait voir des acteurs ambulants blancs maquillés en noirs —des blackfaces— jouer les minstrels du théâtre de boulevard raciste. Pourtant Bert William le premier comédien noir interpréta Othello ; dix ans plus tard apparut le premier spectacle de music-hall totalement noir, parodie de la « blancheur obligatoire » des Ziegfeld Girls.

Outre William Randolph Hearst, le magnat de la presse, ou le fabuleux couple Fitzgerald et Zelda, le Broadway de Charyn c'était Runyon et Jack Johnson. Le premier, oiseau de nuit désenchanté ami d'Al Capone, inventa la langue officieuse de Broadway, le slanguage, mélange de patois des tripots et de yiddish, véritable code d'une culture rebelle à l'Amérique blanche protestante. Le second, boxeur noir et musicien donna son tempo à la Grande Rue grâce au jazz : c'était Broadway cette frénésie du rythme syncopé d'un Louis Armstrong ou d'un Duke Ellington, avant que ne s'affirme le ragtime, né de la bohème noire du quartier Tenderloin.

Certes, Charyn n'oublie ni Orson Welles, ni Gershwin, ni la Prohibition, ni le jeudi noir de 29…. Mais ce n'était déjà plus “son” Broadway, celui des déesses adolescentes, des « belles plantes basanées » du Cotton Club de Harlem; ce monde insaisissable, enivrant, celui des borderlines et des marginaux.

Ce Broadway a-t-il vraiment existé? Est-ce la fleur sulfureuse au parfum délétère née de l'imagination charynienne? Le cinéma en perpétue encore le souvenir si l'on en croit l'auteur.

Jerome Charyn – C'était Broadway. Traduit par Cécile Nelson. Denoël, 2005, 346 pages. Titre original : « Gangsters and Gold Diggers. Old New York, the Jazz Age, and the Birth of Broadway » (2003).

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS
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