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À contre courant des sciences sociales qui méprisent l'astrologie, prétendue féminine et futile, le sociologue A. Esquerre montre que cette pratique reste encore vivace au XXIe siècle dans tous les milieux sociaux et intéresse aussi les hommes. Depuis l'antiquité elle s'est transformée suivant les évolutions de la société. Suspectée de menacer le pouvoir politique, on l'interdit en France de 1560 à 1682; elle est aujourd'hui reconnue et n'a plus aucune portée séditieuse. Nombre d'astrologues ont suivi des cours. D'autres, simples pigistes, ont acquis dans des manuels spécialisés la connaissance des mouvements des planètes et des signes zodiacaux. La plupart des astrologues se démarquent du charlatanisme autant que de la voyance. Dans cet essai très documenté, illustré d'éclairantes interviews, l'auteur met en lumière les raisons du succès de l'astrologie : lire son horoscope dans un journal, sur Internet ou aller consulterun astrologue, ces deux pratiques tirent leur efficacité de l'usage du langage et de la référence au temps de l'existence. Que leurs prédictions se révèlent vraies ou fausses est secondaire; ce qui compte pour les lecteurs ou les consultants c'est que l'astrologie "leur redonne de l'énergie", leur permette de "garder le moral" face aux aléas du quotidien : c'est une thérapie à l'instar des antidépresseurs.

 

L'astrologie est une technique prédictive et non un "art divinatoire" : elle se fonde sur le mouvement des astres et leur influence sur le futur de l'individu, alors que médiums et voyants, en convoquant les "esprits", s'intéressent au passé de la personne pour prédire son avenir. Quels que soient les supports, numérologie ou tarot, la pratique astrologique revendique son sérieux.

L'étude comparée des horoscopes du "Parisien" entre 1950 et 2010 montre bien l'adaptation des notices au lectorat d'une époque : il y a 60 ans, destinées à la bourgeoisie commerçante soucieuse de stabilité, elles rassuraient par leur conservatisme. Au XXIe, les mêmes thèmes — Amour, Vie professionnelle, Santé — mais le contexte socioprofessionnel est devenu instable : l'astrologie incite désormais à "faire des projets", à "saisir une offre d'emploi", à "accepter les compromis": à s'adapter, non à contester.

Les notices astrologiques populaires, publiées dans la presse régionale et dans la plupart des magazines de télévision, répondent à des contraintes rédactionnelles : l'astrologue doit utiliser un style tonique et concis — sujet-verbe-complément. De l'indicatif. Pas de termes techniques. Surtout il faut trouver un vocabulaire qui puisse convenir à des lecteurs de vingt comme de soixante ans; éviter les répétitions (de signe à signe ou de jour à jour), n'évoquer que la vie quotidienne, des considérations générales sans rien de politique; toutefois chaque notice doit rester bien corrélée à chaque signe.

 

En cabinet, après avoir bâti le thème astral du consultant, l'astrologue lui propose des hypothèses d'interprétation de ses difficultés : le client les valide ou non et, en coopérant, participe à l'élaboration de son horoscope. En outre l'astrologue se protège par des techniques "de flottaison": à la différence d'un médium, il reconnaît qu' "il peut se tromper" car l'interprétation des astres n'est pas une science exacte.

De même que l'horoscope lu le matin ne constitue pas un guide de conduite pour la journée —"on y croit sans y croire"—, de même l'astrologue ne manipule pas son client. Dans les deux cas, c'est l'alternance de prédictions positives et négatives qui lui donne de l'énergie: elle sont "roboratives" si, évitant les termes anxiogènes, elles annoncent davantage de "bonnes" périodes que de "mauvaises". Sur une journée, une semaine ou un mois, l'astrologue place le lecteur ou le consultant en "position projective": il l'amène à prendre du recul sur son vécu, à relativiser les moments sombres puisqu'un événement faste surviendra.

Si, selon Esquerre, le recours à l'astrologie régresse depuis les années 2000, c'est en raison de son association avec la psychanalyse, de plus en plus contestée. S'y ajoute la possibilité de consommer des psychotropes remboursés. Il n'en reste pas moins que les manuels d'astrologie se vendent bien, les sites dédiés font florès. L'astrologie "modifie le social et l'intériorité des individus grâce à sa maîtrise du langage". Puisque rien ne dure, l'essentiel n'est pas de vouloir changer le monde, mais d'accepter que le monde change, et nous aussi.

• Arnaud ESQUERRE : Prédire. L'astrologie au XXIe siècle en France. Fayard, 2013, 287 pages.

 

Tag(s) : #PSYCHOLOGIE, #SCIENCES SOCIALES
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