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Le Brésil — comme le Canada, l'Argentine ou l'Australie— est terre d'immigration. C'est sur ce trait de l'histoire que s'appuie l'auteure de ce premier roman salué par la critique à Rio en 2008. Si le grand-père est un juif turc natif de Smyrne, et qui a émigré faute de n'avoir pu épouser une certaine Rosa, la narratrice, sa petite-fille retourne à Smyrne munie d'une clé qu'il lui confie —d'où le titre— tenter de retrouver maison des ancêtres et parents perdus de vue.

Mais la narratrice –disons "Elle" faute de prénom avoué dans cette histoire sans doute richement autobiographique–, mêle le récit du voyage à la complainte de la maladie et du décès de sa mère adorée. Elle évoque également sa liaison avec un opposant au régime militaire, son arrestation et la torture dont elle gardera des séquelles, torture qu'elle subit par sa faute à lui, l'ayant obligée de refuser un asile étranger. Cette liaison est abordée sous un angle clairement érotique et non pas politique. « C'était notre première bière, et je savais déjà ce qui m'attendait. Nous étions dans un bar quelconque à Botafogo. Nous ne nous connaissions pas bien encore, mais j'étais déjà sous ton emprise…» Elle se souvient bientôt de scènes torrides : mais était-ce de l'amour ? Cet homme n'est-il pas qu'un jouisseur cynique ? Sinon pourquoi dirait-elle : « Tout le monde a eu un jour envie de tuer, j'en suis certaine...»

Du voyage en Turquie on retiendra particulièrement une scène au hammam où elle découvre les pratiques corporelles du massage et du gommage sous les mains de Sihem qu'elle aurait aimé un peu plus connaître. Parvenue enfin à Smyrne elle noue des contacts avec des parents éloignés, mais comme on s'en doute, la vieille maison que le grand-père quitta vers 1925 n'est plus. La petite ville ancestrale est devenue une métropole peu typique... Le récit nous emmène aussi à Lisbonne, qui servit momentanément d'exil aux parents fuyant la dictature militaire du Brésil –c'est ainsi que l'auteure y est née–, et ville où Elle rencontre l'amour en demandant à un inconnu de la prendre en photo devant la statue de Fernando Pessoa : un signe de reconnaissance littéraire qui n'est certainement pas le fruit du hasard.

Tout cela sans doute est assez attirant mais l'intérêt majeur du livre est finalement (selon moi) à rechercher dans le ton de l'écriture et dans la structure narrative. Exemple : à la dernière page du roman, le grand-père entre dans sa chambre pour lui demander si Elle est prête pour le voyage et lui donner la fameuse clé. Ce qui signifie une structure en boucle. Plus remarquable encore est la perte relative de la chronologie ; les changements de sujets d'un chapitre à l'autre peuvent créer un choc, ainsi telle scène érotique est-elle directement suivie d'une scène de torture. Il faut dire que ces chapitres sont d'une très inégale longueur et parfois jusqu'à une courte phrase. Un regret : on a quelquefois des difficultés pour savoir si la voix qui dit "Je" est-celle de la fille ou de sa mère. Ce n'en est que plus intrigant.

• Tatiana SALEM LEVY. La Clé de Smyrne. Traduit du portugais par Meei-huey Wang. Buchet-Chastel, 2011, 227 pages.

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