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   Dans cet essai très polémique, le philosophe R. Ogien réfute le projet de V. Peillon d'imposer l'enseignement de la morale laïque à l'école : un projet infondé et politiquement dangereux qui a connu des précédents, de gauche comme de droite, entre 2008 et 2011. L'école doit-elle enseigner la morale? laquelle? à qui? Pour l'auteur, la réponse est évidente : à "ceux qui ne partagent pas les valeurs de la République", entendez ces jeunes des quartiers, "barbares" issus des "classes dangereuses" qu'il faudrait "civiliser"! C'est "un nouvel épisode de la guerre intellectuelle contre les pauvres". Ce projet vise à créer un consensus gauche-droite sur le dos des plus défavorisés; profondément conservateur, il déplace sur le terrain des valeurs les inégalités socio-économiques.
   On prévoit de faire enseigner la morale laïque par des professeurs formés, puis d'en évaluer les acquis par notes et examens du primaire à la terminale. Le contenu se décline en deux axes : la connaissance des règles de la société, mais aussi les principes d'une "vie bonne". Ce projet n'est pas neutre, qui vise à enseigner, selon Peillon, "ce que sont les vertus et les vices, le bien et le mal".
   Les médias ne cessent de manipuler l'opinion en l'abreuvant d'exemples de "violences scolaires" toujours dans les établissements de milieux défavorisés, jamais dans ceux des beaux quartiers. S'y ajoutent de graves lacunes dans les savoirs de base et des cas de plus en plus nombreux de décrochage scolaire. Selon certains, tout viendrait du laxisme des enseignants, de la "mauvaise nature" de ces jeunes réfractaires à l'effort : la tolérance zéro serait la panacée. Pour les plus pragmatiques comme R. Ogien tout provient des difficultés socio-économiques de certaines familles et du manque de moyens de certains établissements. Si beaucoup d'élèves abandonnent les études c'est pour avoir compris que l'école n'est pour eux qu'une source d'humiliation, une voie de garage qui ne leur apportera rien.
   On enseignerait donc à penser librement, hors de toute croyance : le principe de non nuisance à autrui, la solidarité, le respect de l'autorité, la valeur du travail, tout ce qui est juste dans nos rapports aux autres. Mais on enseignerait aussi le bien, le bon choix de vie personnelle : épargner, se lever tôt?
   Or, selon le philosophe, ces valeurs de la République ne sont pas convaincantes pour tous ; c'est oublier le principe du pluralisme moral : libre à chacun, dans sa vie personnelle, d'adhérer à une morale utilitariste, ou hédoniste. Enseigner l'instruction civique devrait suffire.
   De plus, l'école française se fonde sur la compétition, la sélection : toujours mis en concurrence, on voit mal comment les élèves vont y appliquer le beau principe de l'entraide solidaire! En fait, Peillon reprend à son compte l'idéalisme naïf de Jules Ferry pour qui tout individu libéré des dogmes religieux respecterait d'instinct les bons principes de la morale commune; comme si, et J.-J. Rousseau n'est pas loin, chacun était "bon par nature". Or l'altruisme ne va pas de soi! Sinon, pourquoi faudrait-il des cours de morale? Même en interrogeant des enfants, on n'a pu prouver qu'il existerait une morale intuitive universelle. Enfin, comme l'écrivait Montaigne, chacun pense que son voisin partage les mêmes valeurs que lui, surtout dans les populations les moins "occidentalisées" et les plus précarisées.
   On perçoit bien les motivations idéologiques du ministre : "blâmer les victimes", "les rendre entièrement responsables de l'état de dépossession dans lequel elles se trouvent. Cet état ne serait pas une conséquence du fonctionnement d'un système social qui ne cesse de produire des injustices, mais de leur "immoralité"! Ce projet est politiquement dangereux, qui refuse de promouvoir la justice sociale, ose prétendre à l'absence de sens moral des populations défavorisées et veut imposer son idéologie de la "vie bonne". Reste à espérer, avec R. Ogien, qu'il n'aboutisse pas !
• Ruwen OGIEN. La guerre aux pauvres commence à l'école. Grasset, 2013, 165 pages.
Tag(s) : #EDUCATION