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Pinar Selek, sociologue turque, choisit de borner l'intrigue de son premier roman entre 1980, date du coup d'état militaire, et 2001; mais par ailleurs dans chacune des six parties, passé, présent, personnages s'organisent en réseaux. Tout rayonne à partir d'un des plus anciens quartiers d'Istanbul, Yedikule. Les conflits communautaires, l'exil, l'étouffement général sous la férule du dictateur devenu président, autant de problématiques que P. Selek rend sensibles en suivant les errances de quatre jeunes en quête de leur chemin : Sema et Elif, Salih et Hasan. Ils tentent de donner corps à leurs rêves, galvanisés par un vers de Metin Altıok, exécuté par les islamistes radicaux en 1993 : "il nous reste un demi espoir". Sous la plume alerte de la romancière, le parfum de nostalgie et l'amertume du désenchantement n'entravent pas cet espoir : l'ancienne maison du Bosphore restaurée s'élève à l'image de la Turquie d'antan où les différences se conjugaient à l'humanisme.

De nombreux personnages, la plupart de milieu modeste, fréquentent la pharmacie du quartier. On peut croiser Artin le menuisier arménien, Nadjila l'institutrice, Handi la prostituée ou Guldjan la domestique dont la fille, Sema, n'a pu entrer au lycée… Cette "gazelle enfermée", velléitaire indécise, ne rêve que de partir, mais sans projet précis; or "aucun vent n'aide le voilier s'il ne connaît sa direction". Sema supporte mal le manque d'ambition de son amoureux, Salih, que sa mère déteste car il est kurde... Apprenti chez maître Artin, chargé de famille depuis la disparition de son père, Salih s'agrippe à son rêve de construire une maison… Ces deux jeunes sans diplômes côtoient Hasan : orphelin de père, sa vie c'est le violon ; sa chance, c'est d'avoir réussi l'entrée au conservatoire de Paris. Mais c'est grâce à Rafi, son "frère", jeune arménien également orphelin et joueur de doudouk –une sorte de pipeau–, qu'Hasan portera la musique hors des frontières. Elif, son amie, envisage des études de philosophie; mais l'incarcération de son père Djemal présumé communiste la précipite, par "désir de justice", dans la révolution armée, aveuglée par l'idéal de "l'organisation". Fascinée par Haydar, engagé pour venger son père, la jeune fille passe deux ans dans la clandestinité avant de revenir à Yedikule, désenchantée devant l'inutilité de sa lutte; mais son père n'a pas survécu à son départ...

Ceux qui partent toujours reviennent dans leur vieux quartier. Car être turc et musulman en Europe c'est rester "un étranger en transit"; "tout est fait pour nous rappeler sans cesse notre condition d'individus de second ordre" déplore Gulistan à son retour de Hollande. Si l'intégration des Turcs immigrés reste une illusion, les anciens se souviennent que l'on peut aussi être "étranger" en Turquie, même s'ils ne parlent pas des pogroms contre les Grecs et les Arméniens. Les Kurdes paient encore le prix fort, "même à Yedikule (…) tu attires l'attention parce que tu es kurde, que tu parles une autre langue. Ça fait mal". L'oppression politique pèse sur les esprits depuis que "les socialistes qui luttaient pour la démocratie ont été écrasés sous les bottes des militaires", "la police n'aime pas les gens de gauche".

Néanmoins ces quatre jeunes finissent par trouver leur chemin; même Salih, le plus faible du groupe, réalise son rêve. Pinar Selek la romancière garde un regard de sociologue. Le contexte socioéconomique et politique donne de la profondeur aux caractères des personnages et préserve les derniers chapitres du sentimentalisme sirupeux. On comprend à quel point la Turquie, lourde de ses préjugés et de ses paradoxes, se cherchait il y a dix ans ; qu'en est-il aujourd'hui?

Pinar SELEK. La maison du Bosphore. Traduit du turc par Sibel Kerem. - Liana Levi, avril 2013, 318 pages.

 

Tag(s) : #TURQUIE