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Paul Morand est un homme pressé. Reçu au concours du Quai d'Orsay à vingt-cinq ans il ne tarde pas à entrer dans la carrière... littéraire. La paix revenue, il inaugure les années folles avec "Tendres stocks" et "Ouvert la nuit". "Lewis et Irène" vient en 1924. C'est une relation d'affaires doublée d'une relation amoureuse en moins de deux cents pages au style étincelant.

Edition de 1938

Lewis a pris la direction de la Banque Franco-Africaine et du coup expédié au Père Lachaise le vieux président du conseil d'administration.  Don juan « aux façons débraillées d'artiste bancaire » Lewis mène tambour battant conquêtes féminines et opérations de bourse et fréquente en soirée les mondains du salon d'Elsie Magnac. Le hasard l'amène à acheter aux frères Pastafina —on peut sourire, c'est du Morand— une mine située en Sicile et que convoitait aussi la belle Irène Apostolatos, famille de banquiers grecs, siège à Trieste, Petrarca n°8, agences à Marseille et à Londres. On s'aperçoit vite que Lewis tient plus à Irène qu'à ses intérêts en Sicile où des difficultés inattendues surgissent bizarrement. La compagnie minière change donc de main. Calcul plus que passion, Irène se laisse tenter par le mariage : "Essayons" télégraphie-t-elle. Morand emmène son jeune couple de banquiers sur une île de mer Egée, Sporades du Nord – « Vous ne trouverez cela que sur les atlas allemands » explique-t-elle. Le virus des affaires ne tarde pas à démanger Lewis non content d'avoir spéculé sur les raisins secs de l'île. De retour à Paris Irène reprend secrètement le chemin de la banque qui porte son nom. Si leurs affaires peuvent fusionner et prospérer qu'en sera-t-il de leur couple ?

Paul Morand se trouve à l'aise dans cette modernité d'après-guerre ; Lewis frémit au rythme des affaires, émoustillé par « la grande nervosité mondiale à l'annonce d'un puits de pétrole nouvellement foré au Mexique ». Tournée la page Elsie Magnac, Lewis s'est soucié de son intérieur :  « Il comprit qu'un âge comme le nôtre est assez grand pour se passer d'antiquités…» Fier de son époque, Morand jette son héros dans un avion pour Londres –Croydon–, car ça se fait depuis 1919 avec l'aérobus Farman : « Qu'on était loin du Bourget, quitté deux heures plus tôt…» D'autre part, c'est un beau portrait de femme que peint Morand, une personnalité forte, moderne et libre, mais aussi fidèle à sa culture grecque, pleine de ressentiment à l'égard de la Turquie nouvelle qui venait de chasser les Grecs après avoir exterminé les Arméniens. Ainsi « cinq siècles d'une haine de belle qualité brillaient dans les yeux d'Irène». Un prénom qui pourtant signifie "paix".

« Il sacrifiait la profondeur à l'étendue » dit Morand de son héros, peut-être en se livrant lui-même. Si l'écriture de Morand joue parfois avec les clichés, elle jongle souvent avec les paradoxes — « Par goût de la pauvreté, Lewis se mit à dépenser beaucoup d'argent » — et s'amuse à multiplier les images du registre financier tout en mêlant les vocabulaires : « Ils étaient là tous deux (…) en proie à un bonheur public dépendant l'un de l'autre comme l'offre et la demande…».

Trente ans après "L'Argent" de Zola, c'est le grand retour du thème de la vie économique dans la fiction.

• Paul MORAND. Lewis et Irène. Grasset, 1924. Réédité en Cahiers Rouges.

 

 

 

 

 

Paul Morand est un homme pressé. Reçu au concours du Quai d'Orsay à vingt-cinq ans il ne tarde pas à entrer dans la carrière... littéraire. La paix revenue, il inaugure les années folles avec "Tendres stocks" et "Ouvert la nuit". "Lewis et Irène" vient en 1924. C'est une relation d'affaires doublée d'une relation amoureuse en moins de deux cents pages au style étincelant.

Lewis a pris la direction de la Banque Franco-Africaine et du coup expédié au Père Lachaise le vieux président du conseil d'administration.  Don juan « aux façons débraillées d'artiste bancaire » Lewis mène tambour battant conquêtes féminines et opérations de bourse et fréquente en soirée les mondains du salon d'Elsie Magnac. Le hasard l'amène à acheter aux frères Pastafina —on peut sourire, c'est du Morand— une mine située en Sicile et que convoitait aussi la belle Irène Apostolatos, famille de banquiers grecs, siège à Trieste, Petrarca n°8, agences à Marseille et à Londres. On s'aperçoit vite que Lewis tient plus à Irène qu'à ses intérêts en Sicile où des difficultés inattendues surgissent bizarrement. La compagnie minière change donc de main. Calcul plus que passion, Irène se laisse tenter par le mariage : "Essayons" télégraphie-t-elle. Morand emmène son jeune couple de banquiers sur une île de mer Egée, Sporades du Nord – « Vous ne trouverez cela que sur les atlas allemands » explique-t-elle. Le virus des affaires ne tarde pas à démanger Lewis non content d'avoir spéculé sur les raisons secs de l'île. De retour à Paris Irène reprend secrètement le chemin de la banque qui porte son nom. Si leurs affaires peuvent fusionner et prospérer qu'en sera-t-il de leur couple ?

Paul Morand se trouve à l'aise dans cette modernité d'après-guerre ; Lewis frémit au rythme des affaires, émoustillé par « la grande nervosité mondiale à l'annonce d'un puits de pétrole nouvellement foré au Mexique ». Tournée la page Elsie Magnac, Lewis s'est soucié de son intérieur :  « Il comprit qu'un âge comme le nôtre est assez grand pour se passer d'antiquités…» Fier de son époque, Morand jette son héros dans un avion pour Londres –Croydon–, car ça se fait depuis 1919 avec l'aérobus Farman : « Qu'on était loin du Bourget, quitté deux heures plus tôt…» D'autre part, c'est un beau portrait de femme que peint Morand, une personnalité forte, moderne et libre, mais aussi fidèle à sa culture grecque, pleine de ressentiment à l'égard de la Turquie nouvelle qui venait de chasser les Grecs après avoir exterminé les Arméniens. Ainsi « cinq siècles d'une haine de belle qualité brillaient dans les yeux d'Irène». Un prénom qui pourtant signifie "paix".

« Il sacrifiait la profondeur à l'étendue » dit Morand de son héros, peut-être en se livrant lui-même. Si l'écriture de Morand joue parfois avec les clichés, elle jongle souvent avec les paradoxes — « Par goût de la pauvreté, Lewis se mit à dépenser beaucoup d'argent » — et s'amuse à multiplier les images du registre financier tout en mêlant les vocabulaires : « Ils étaient là tous deux (…) en proie à un bonheur public dépendant l'un de l'autre comme l'offre et la demande…».

Trente ans après "L'Argent" de Zola, c'est le grand retour du thème de la vie économique dans la fiction. 

 

 

 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE