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Ces "Contes de la Solitude" ont pour la plupart l'originalité d'être bâtis autour du souvenir d'un personnage que l'auteur se plait à faire revivre comme s'il lui rendait visite.

D'abord Bonneval Pacha*, un comte français qui s'est mis au service du Grand Turc, « étranger agité et insolent » qui cherchait de l'or et ne trouva que de la houille. Il est suivi d'Ali pacha Rizvanbegović, vieux tyran d'Herzégovine qui est déposé par Omer pacha Latas « plus jeune, plus perfide et plus brutal » — pour le déshonorer ce dernier l'oblige à parcourir le pays perché sur une mule avant de le faire assassiner. Ensuite le baron Dorn, qui ne faisait que mentir. « Même quand il lui arrivait la force de dire toute la vérité, personne ne le croyait car sa réputation de menteur pathologique, de mythomane était trop répandue et confirmée.»

Après ces aristocrates, vient le géomètre jaloux de sa femme : elle aime danser avec les officiers : Julka lui dit toujours « C'est çà, c'est çà » mais n'en fait qu'à sa tête si bien que le géomètre s'est suicidé, pense-t-on. Suicide aussi pour Jagoda*, la jolie fille qui à la fin d'une guerre balkanique est à vendre comme esclave, alors que sa famille a été exterminée et son village détruit. Elle ne se voit pas devenir esclave sexuelle ni même simple domestique au service du vieil Hasan aga. Amour déçu d'une prostituée pour son mac qui lui donne des coups (récit situé dans un port du Midi de la France, tous les autres se passant en Bosnie). Amour déçu aussi pour le directeur du cirque qui, après la mort de son épouse, a épousé Etelka la jeune trapéziste hongroise; elle lui mène une vie impossible et après une tentative de meurtre, il perd son cirque et bientôt meurt ruiné, en pleine déchéance physique et morale...

Ces contes portent bien leur nom : la solitude est le sort de chacun des personnages tristes venus visiter l'imaginaire du narrateur. C'est aussi la Bosnie présentée comme une contrée austère et triste dans la conversation de deux amis, notables de Sarajevo, sur un banc près de la mosquée ou sur les bords de la Miljacka. Penser à Dubrovnik ou à Istanbul réjouit le cœur et ouvre l'esprit.

En somme, ces textes s'accordent bien à ce qu'on a lu par ailleurs d'Ivo Andrić. Il n'est pas le romancier du bonheur, il s'en faut de beaucoup... À signaler : la préface de Predrag Matvejevitch. Si Andrić avait vécu quelques années de plus, quels sommets de tristesses eût-il atteint dans son écriture en voyant la guerre déchirer à nouveau la Bosnie et toute cette utopie qui lui était chère et qu'on appelait "Yougoslavie"?

Ivo ANDRIC. Contes de la Solitude. Livre de poche "biblio". 2006. (et aussi L'Esprit des péninsules, 2001).

* "Bonneval pacha" et "L'Esclave" figurent également dans le recueil "Mara".

Tag(s) : #BOSNIE