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Voici une sélection propre à éveiller la curiosité des lecteurs. Traduits et présentés par le germaniste Stéphane Rilling, ces textes écrits par Kafka à partir de mars 1917 évoquent la Chine, et d'abord sa grande muraille, d'où le titre du recueil. Le thème de l'empire est en fait au cœur de ces fragments.

Étrange muraille, construite en diverses régions par tronçons de mille mètres avec les efforts conjoints de « deux grands bataillons de travailleurs, celui de l'est et celui de l'ouest ». On est tenté d'y voir une métaphore de la double monarchie austro-hongroise, alors menacée. « De qui la muraille de Chine devait-elle nous protéger ? » demande le narrateur. « Des peuples du nord. Je suis originaire du sud-est de la Chine ». Ces hommes du nord sont des barbares, mais aussi des nomades. On les retrouve dans le fragment intitulé ''Une vieille feuille'' : « Par un moyen qui me reste incompréhensible, ils ont pénétré jusqu'ici dans la capitale, qui est pourtant éloignée de la frontière. » L'empire est infiltré par des étrangers aux mœurs rustiques et que la barrière de la langue sépare des habitants de l'Empire. [ Ils parlent « comme des choucas » — oiseau qui se dit ''kavka'' en tchèque remarque S. Rilling et ''gracchio'' en italien, d'où le texte ''La Chasseur Gracchus''...] L'empire est immense, fort de « cinq cents provinces », et le temps ne compte pas vraiment ; « l'essentiel de toute cette entreprise » est que les habitants aient conscience du projet, repris d'une génération à l'autre jusqu'à ce qu'arrive une troisième génération qui le remette en cause —de même que la tour de Babel dans ''les armes de la ville''. Ceci s'apparente donc à une menace révolutionnaire alors que sont réitérés les thèmes de la loi et du droit. L'empereur qui a ordonné la grande muraille est peut-être déjà mort quand la nouvelle fait irruption « dans chacun des dix mille villages que compte notre province ». On ne sait plus son nom, ni celui de la dynastie. À supposer qu'une autre ne lui ait pas succédé. La gouvernance d'un tel empire est un défi : le pouvoir incarné sur place par le colonel ou la noblesse est-il légitime ? « Un parti qui en plus de la croyance dans les lois rejetterait aussi la noblesse, aurait aussitôt tout le peuple derrière lui, mais un tel parti ne peut émerger parce que personne n'ose remettre en cause la noblesse. Nous vivons sur ce fil du rasoir. »

Pas d'exotisme : la Chine imaginaire est ici une métaphore de l'empire austro-hongrois dont la fin peut être source d'inquiétude. Succédant à la dignité impériale — « l'une de nos institutions les moins bien définies »—, quel sera le pouvoir de l'homme ordinaire ? Ces textes brefs nous montrent un Kafka plus politique que l'idée qu'on s'en fait couramment.

Franz KAFKA : La Muraille de Chine. - Aux Forges de Vulcain, 2013, 89 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE