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Numa Cazenave avait fondé un commerce de bois à Langon. « Numa Cazenave était mort seul parce que, cette année-là, Félicité faisait prendre à Fernand les eaux de Salies. Elle savait que son mari était tombé sur la route... » Sa veuve Félicité s'est débarrassée des vignes et a couvé toute sa vie leur fils Fernand. Ce fils « ancien élève de Centrale » et sa mère vivent en si étroite relation qu'on imagine mal que Fernand se marie, sa liberté personnelle se résumant à fumer en cachette dans le jardin ; « il y fuyait la surveillance maternelle » comme l'ironique Mathilde l'avait aperçu à travers les haies.

• Cette Mathilde, préceptrice chez les voisins Lachassaigne, réussit à devenir une seconde Madame Cazenave. Mal lui en prit : enceinte mais détestée par sa belle-mère pour son ironie. Une fausse couche fut suivie d'une infection mal soignée qui l'emporta en peu de temps. Elle aurait eu une faiblesse cardiaque selon le médecin de la famille. Elle aurait pu être sauvée si sa belle-mère lui avait porté secours à temps. C'est la certitude que Fernand finit par avoir : Mathilde est une victime. « Tu l'as tuée. C'est toi qui l'as tuée un peu tous les jours » —comme Thérèse Desqueyroux qui tenta d'éliminer son mari dans un autre roman bien connu. Alors l'attitude de Fernand changea. Il se replia sur le seul souvenir de l'épouse mal aimée. Bientôt Félicité en mourut.

• Antérieur de dix ans au ''Mystère Frontenac'', ''Génitrix'' —le titre s'appliquant au personnage de Félicité— est un roman bref mais qui porte en lui bien des thèmes mauriaciens. « Comme tous ceux de sa race, il aurait dû mourir sans savoir ce qu'est aimer ». Mais les passions dévorantes, bien sûr, sont à la base des romans ! À quoi s'ajoute ici l'opposition de la campagne saine à la ville, lieu de perdition. Ainsi Jean, le frère de Mathilde, a-t-il été expédié au Sénégal sur un comptoir d'une famille cousine, pour l'éloigner d'une chanteuse de petite vertu, comme Yves, dans le ''Mystère Frontenac'' est envoyé s'occuper de bois en Norvège pour oublier une danseuse de cabaret. « Fernand a malheureusement à Bordeaux une habitude rue Huguerie » : une relation tarifée qui n'a jamais pu le retenir plus de trois jours. Car il est pingre aussi, refusant à Mathilde, encore jeune mariée, un hôtel ou un restaurant de bonne tenue, puis mégotant sur ses achats de layette.

• De la moquerie aussi, qui s'exerce à l'endroit de la bourgeoisie locale satisfaite. C'est ici un trait de caractère de Mathilde, « ce goût de la moquerie qui, chez les Cazenave, devait la perdre... Et voici qu'elle considérait les Lachassaigne avec une cruauté forcenée et sourde... Elle les comparait à deux méduses... Et elle composa leur épitaphe : ''Ils mangèrent et mirent de côté''. »

• La couleur locale comme toujours dans les romans de Mauriac. « Dans les pays du feu les passions des hommes s'accordent à la violence du ciel » note le romancier.

Ainsi le rythme des saisons permet-il surtout d'insister sur l'été brûlant. « On racontait qu'entre La Réole et Tonneins la chaleur avait dilaté les rails »... Ou encore : « Le vent du sud brûlait la peau, sentait le pin consumé. Du côté des Landes, le ciel devait être rougeâtre et fumeux. » Alors, en servant le déjeuner, « Marie de Lados pouvait s'exclamer : « qué calou !'', dire que le feu était du côté de Landiras, mais que le tocsin n'avait pas sonné parce que c'était trop loin du bourg… » L'action se déroulant à Langon, il faut savoir que Landiras est quelques kilomètres plus à l'ouest, au-delà d'Yquem et de Sauternes.

Que voilà une bonne introduction au monde romanesque de François Mauriac !

François Mauriac : Génitrix. Grasset, 1923. 160 pages dans l'édition de poche.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE