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L'histoire des techniques n'étant pas très répandue dans l'édition française grand public, la traduction de l'essai de David Edgerton ne pouvait que retenir l'attention. L'ouvrage de l'historien britannique a d'abord paru en 2006 sous le titre "The Shock of the Old". Il est fondé sur l'idée que les inventions ne révolutionnent pas l'histoire autant qu'on le croit et qu'on l'enseigne couramment, fascinés qu'on est par la nouveauté. Idée complémentaire : les innovations peuvent très bien être repoussées, refusées ; ce qui compte c'est l'usage. Reprenant la formule de Bruno Latour, il peut affirmer qu'en un sens "nous n'avons jamais été modernes"...
• Ses propos n'hésitent donc pas à surprendre. Ainsi le chercheur londonien traque-t-il dans les clichés les faux-semblants de la modernité du XXe siècle. La mécanisation de l'agriculture des États-Unis cacherait en fait beaucoup de chevaux puisque la traction animale y était encore fréquente vers 1941 (photo à l'appui, page 22). Le rouet de Gandhi, qui est passé sur le drapeau de l'Union indienne, affirmerait à la même époque la pertinence de la vieille technologie, genre "Small is beautiful" façon Schumacher. De même que la "mule jenny" fonctionnait encore dans les vieilles usines anglaises au temps de Churchill. Plus récemment, durant la Guerre d'Irak, on torturait à l'ancienne dans les prisons de l'armée US, comme dans les geôles sud-américaines des années 70, ou au temps de la bataille d'Alger en 1957. Ce à quoi je peux aussi faire remarquer, que je quitte parfois mon ordinateur Mac, pour prendre un papier, un crayon et une gomme sans pour autant conclure que la bureautique est nulle et non avenue. C'est sans doute exagérer à peine le défaut de ce livre qui prétend montrer que les États ont tort de financer d'inutiles budgets de recherche, que le progrès technologique est une fiction désuète comme en témoigne selon lui la démolition des navires dans le Gujarat, en Inde : « La plage d'Alang est devenu le plus grand centre industriel de démolition navale, et un exemple saisissant de la nouvelle régression technologique » (page 273). Parfois on ne sait trop si les arguments relèvent de la mauvaise fois ou de la propension professorale au paradoxe. En 1941, Edgerton nous montre ainsi une armée soviétique enfoncée par la Wehrmacht forte, elle, de ses chevaux de trait. Il prétend ailleurs que la révolution agricole de l'Europe des Trente Glorieuses est passée inaperçue « en raison de la focalisation sur la nouveauté » qui tournait forcément le dos aux travaux des champs. Cela surprendra sans doute les lecteurs de la "Fin des Paysans" ! Depuis des lustres le Salon de l'Agriculture n'a-t-il pas prouvé aux Parisiens que les campagnes ont plus changé au XXe siècle que la place de la Concorde ou la butte Montmartre. On pourrait suggérer au professeur de l'Imperial College de venir s'y documenter.
• Mais cessons de nous offusquer d'éventuelles faiblesses du livre et considérons maintenant ses points forts. D'abord l'aéronautique. Des thèmes que David Edgerton a largement traités comme le montrent ses récentes publications : "England and the Aeroplane : Militarism, Modernity and Machines" en 2013, après "Britain's War Machines : Weapons, Resources and Experts in the Second Word War" en 2011. On lira dans "Quoi de neuf ?" d'intéressantes fiches sur les avions, les personnels qui les concevaient ou les utilisaient. « Durant l'entre-deux-guerres, l'aviatrice fut l'un des personnages favoris de la presse. Ces femmes volantes qui battaient toutes sortes de records de distance, devinrent des héroïnes nationales, soutenues par l'industrie aéronautique parce qu'elles montraient que l'avion était un moyen de transport sûr.» Pour ces machines volantes le temps entre deux révisions (le TBO - time between overhaul) s'allonge : « Ainsi le moteur Jupiter de Bristol était contrôlé toutes les 150 heures à sa sortie en 1929…» Fin des années 50, le moteur Pratt & Whitney du DC-3 l'est toutes les 1500 heures. « Aujourd'hui, les TBO d'un réacteur peuvent atteindre 50 000 heures.» On suit avec l'auteur la carrière du B-52 : alors que sa production cessa dès 1962, il est susceptible de voler jusqu'en 2040, « certains [dit-on] sont pilotés par les petits-enfants de leurs premiers pilotes…» Longue carrière aussi celle du ravitailleur KC-135 : entre 1956 et 1966, 732 exemplaires furent construits et plus de 600 étaient encore en service dans les années 1990. Autre temps fort, l'industrie des armements. Edgerton nous parle des dreadnoughts de 1914, des cuirassés de 39-45, des légendaires fusils Lee-Enfield et des Kalachnikov AK-47, des canons de marine, des V2 de von Braun copiés par l'URSS en Scud-A et Scud-B.
   Dans la foulée des considérations létales, notre spécialiste aborde après Upton Sinclair l'histoire des abattoirs de Chicago. Puis il descend dans les ports du Rio de la Plata, pour visiter les frigorifiques qui alimentèrent l'Angleterre. En Uruguay, l'usine qui fabriquait l'extrait de viande inventé par le chimiste Justus von Liebig est devenue un musée de la Révolution industrielle (page 228). La pêche baleinière est à l'origine de la production de margarine, un marché développé par la firme anglo-hollandaise Unilever. Après 1933 les nazis inaugurèrent une flotte baleinière avec le "Walter Rau" du nom du propriétaire de la principale firme margarinière allemande. Ce chapitre intitulé "La mise à mort" passe avec une élégance discutable des abattoirs aux camps d'extermination nazis... et se termine par les machettes de la mise à mort des Tutsi du Rwanda. « Pour la première fois dans l'histoire, la machette apparaut comme une machine à tuer exceptionnellement efficace. L'invention survient en des lieux et à des moments inattendus.» Humour britannique ? Non : transition vers l'ultime chapitre consacré à "L'Invention" où est soulignée l'importance durable de certains sites et laboratoires comme ceux de Bayer à Leverkusen. Le rôle des firmes géantes est remarquable dans l'industrie pharmaceutique. « Tous les plus gros investisseurs en recherche et développement dans les secteurs de la pharmacie et des biotechnologies sont des sociétés très anciennes. Pfizer, Johnson & Johnson, Roche, chacune des compagnies suisses qui fusionnèrent pour former Novartis (Ciba, Geigy, Sandoz) et celles qui fusionnèrent pour former Aventis (Hoechst et Rhône-Poulenc), tout comme les composantes de GlaxoSmithKline…»
   • Il ne faut pas trop compter sur ce livre pour apprendre comment le téléphone, la radio, la télévision, ont changé le monde avant même que l'ordinateur portable, la wifi, les smartphones et les tablettes aient révolutionné notre monde au moment même où il se globalisait. On oubliera aussi les scanners et autres équipements hospitaliers... Pour avoir enseigné la géographie, je voudrais souligner l'absence étonnante des conteneurs et des porte-conteneurs dont les capacités croissantes ont été un outil technique essentiel de l'histoire globale, depuis le milieu du XXe siècle, jusqu'à nos jours où l'on voit Panama doubler son canal pour permettre le passage des nouveaux porte-conteneurs, et pas seulement des géants des mers de l'industrie touristique... À mon avis, cet ouvrage intéressera davantage par la variété de ses exemples et de ses anecdotes que par ses considérations générales sur l'histoire des techniques ; tout au plus retiendra-t-on qu'on a eu trop tendance à ne scander les phases de l'économie que par des inventions marquantes : machine à vapeur, chemin de fer, automobile, ordinateur, etc.
• David EDGERTON. Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l'histoire globale. - Traduit par Chr. Jeanmongin. Editions du Seuil, 2013, 315 pages.

 

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