Chacun sait que le 4 juillet 1776, les leaders blancs des colonies anglaises proclamèrent leur indépendance, qu'une
guerre s'ensuivit, que La France y participa, que George Washington fut victorieux à la tête des "Insurgents" et que le traité de Paris reconnut la défaite de l'Angleterre en 1783.
Et ensuite ? Pour clore leur Révolution, les Américains se donnèrent une Constitution qui entra en application en janvier 1789. Alors que la France vivait en Révolution à son tour, comment les anciennes colonies pouvaient-elles survivre et devenir une jeune nation alors que leur ancienne métropole et leur ancienne alliée s'opposaient durablement dès mars 1793 ? Comment aussi allaient-elles s'imposer sur le continent américain peuplé par les nations indiennes, et se comporter face à la Révolution noire de Saint-Domingue ? Est-ce que les grands principes issus des Lumières, inscrits dans la Déclaration de 1776 et dans la Constitution de 1787 guideraient le nouvel État ? Autant de réponses qui constituent comme une seconde naissance de l'État américain.
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Les relations entre les États-Unis naissants et les puissances européennes avec lesquelles, finalement, ils ne signeront pas d'alliance.
l Marie-Jeanne Rossignol montre d'abord la formation progressive de deux partis déterminants pour fixer la politique extérieure de l'Union. Autour d'Alexander Hamilton, les Fédéralistes veulent s'entendre au mieux avec l'ancienne métropole pour bâtir la prospérité américaine sur des relations commerciales étroites avec une Angleterre en voie d'industrialisation. Autour de Thomas Jefferson, les Républicains, aux conceptions plus égalitaires, voudraient conserver de bonnes relations avec Paris, mais ils en viennent à s'inquiéter des crimes de la Terreur puis de la dictature militaire de Bonaparte. Après le départ de George Washington, le président John Adams suit la ligne pro-anglaise et quand, à Paris, Talleyrand, revenu de son exil américain pour devenir ministre des affaires étrangères du Directoire, se moque des trois envoyés de Philadelphie, c'est la crise appelée XYZ (1798) et on frôle la guerre entre la France et les États-Unis.
l Avec la présidence de Jefferson les perspectives changent puisque contre toute attente, les Français cèdent en 1803 l'immense Louisiane après l'avoir récupérée sur l'Espagne. Rapidement, les relations se dégradent avec Londres dont la marine attaque en 1805 les navires neutres américains pour récupérer des marins anglais jugés déserteurs. La tension s'exprime alors dans la presse et l'opinion publique réclame la guerre contre l'Angleterre. En 1807-1808, Jefferson déçoit son opinion en temporisant avec un embargo désastreux. James Madison qui lui succède obtient du Sénat qu'il déclare la guerre contre l'Angleterre en 1812. Cette guerre enthousiasme le public mais n'est pas très glorieuse : les Anglais débarquent et incendient la nouvelle capitale fédérale, Washington D.C., en août 1814. L'opinion américaine préféra donc retenir que l'armée d'Andrew Jackson entra victorieuse à la Nouvelle-Orléans le 8 janvier 1815.
Les perspectives américaines d'expansion dans le Nouveau Monde.
l En 1783, l'Union n'a pas hérité de territoires vides : les nations indiennes, tant au Nord-Ouest qu'au Sud-Ouest, n'entendent pas céder les terres aux nouveaux venus. Le pouvoir soutient les colons dans leur marche vers le Mississippi et il organise des expéditions de reconnaissance au-delà. Celle de Michaux est suivie, après l'annexion de la Louisiane, par une série d'expéditions auxquelles les Espagnols tentent de s'opposer, car ils sentent les menaces pesersur le Texas, la Californie et la Floride. Jefferson envoie ainsi Lewis et Clarke jusqu'à la Columbia et au Pacifique (1803-1806). Colon puissant établi à Natchez, William Dunbar mène une expédition médiatisée par le président qui fait publier son récit en 1806. Il y évoque avec lyrisme l'implantation du colon sur ces terres vierges :
« En un an ou deux, il parvient à être indépendant, il achète des chevaux, des vaches et d'autres animaux domestiques,
peut-être un esclave aussi qui partage avec lui les peines et les produits de ses champs et de la forêt adjacente. Quel contraste heureux, quand nous comparons le sort de ce nouveau colon aux
États-Unis avec la misère du Paysan européen, à demi mort de faim, opprimé et dégradé !!»
Voilà qui anticipe sur le destin de Jacques Lajonie, un des héros de la thèse d'Eric Saugera, "Renaître en Amérique", soutenue en 2008, où l'on voit les officiers napoléoniens
exilés s'établir en Alabama dans la Colonie de la vigne et de l'olivier.
En poursuivant la lecture de l'ouvrage de Mme Rossignol, on note même des propos du président Jefferson évoquant le jour où Cuba entrerait dans l'Union, et la possibilité d'envoyer une armée jusqu'à Mexico en un mois. Cette menace qui sera exécutée quarante ans plus tard fait frémir les Espagnols. L'étonnante confiance en l'expansion continentale à venir est à la base de la fameuse "destinée manifeste" comme on dit encore aujourd'hui.
l Pourtant, vers le Sud, il y a un coup d'arrêt. Le soulèvement des esclaves noirs de Saint-Domingue conduits par Boukman en 1791 est-il une nouvelle Révolution inspirée par les idées des Lumières et les principes de 1776 et de 1789 —et alors il faut la soutenir— ou bien est-elle simplement une vulgaire révolte d'esclaves, comme il y en a d'autres au Brésil ou en Virginie, —et alors il faut laisser les Français la combattre et quand la République noire d'Haïti est proclamée en 1804 : l'ignorer ? L'Union, où les esclaves Noirs forment 20 % de la population, préfère contredire ses valeurs que courir le risque de la révolte et de la libération des esclaves. Aussi dès 1806, les échanges avec Haïti sont-ils interdits par la loi votée par le Congrès américain.
l C'est seulement après la Civil War , après la Guerre de Sécession, une fois les Noirs américains libérés de l'esclavage, que
Washington pensera vraiment à reprendre la marche de son influence vers le Sud. Entre temps, la déclaration de Monroe, contemporaine de l'action de Bolivar contre l'empire espagnol, aura
synthétisé les différents éléments que l'on vient d'évoquer. L'isolationnisme américain, base durable d'un nationalisme différent de ceux d'Europe, a pour contre-partie l'affirmation de la
domination exclusive sur le continent : l'Amérique aux Américains, certes, mais une nation "wasp" — blancs, anglos, et protestants— ce qui ne convient guère davantage aux francophones et
hispanophones de Louisiane et de Floride, qu'aux Indiens, dont les chefs seront écrasés (tel Tecumseh, en 1812, dans l'Indiana actuel), et les terres grignotées.
L'impérialisme américain a donc une histoire ancienne... Ce livre remarquable nous la rappelle et il est d'une lecture beaucoup moins austère qu'on pourrait le croire !
Marie-Jeanne ROSSIGNOL
Le ferment nationaliste
Aux origines de la politique extérieure des États-Unis : 1789-1812
Avec bibliographie, notes, index et cartes.
Belin, 1994, 400 pages
On laissera de côté la polémique causée
par l'emploi provocateur du mot "génocide" dans le titre français
(et "holocaust" dans le titre original en anglais)
pour ne considérer que l'intérêt de l'essai.
Aux origines du sous-développement.
On connaît la thèse essentielle de Paul BAIROCH : vers 1700, le niveau de vie des différentes aires de civilisation est à peu près identique. C'est donc plus récemment, et particulièrement au XIXème siècle, que les différences sont apparues et se sont creusées. Le chercheur original qu'est Mike DAVIS, réputé pour sa connaissance de l'histoire de Los Angeles, montre dans ce livre comment les différences se sont creusées au XIXè siècle, bien avant qu'Alfred Sauvy ne lance l'expression "Tiers monde" en 1952.
Cette amorce du sous-développement qu'examine Mike Davis est étudiée dans une période particulièrement tragique marquée par la simultanéité de plusieurs événements. C'est la série des calamités naturelles : le Niño et les sécheresses qui s'abattent sur l'Inde, la Chine, le Brésil, etc, les famines exceptionnelles dans ces mêmes pays, la nouvelle poussée de l'expansion coloniale, la nouvelle phase de la mondialisation (centrée sur Londres, sa City et sa £ sterling, sa révolution des transports (navigation à vapeur, canal de Suez) et des télécommunications (télégraphe).
La première partie est consacrée à la Grande Sécheresse de 1876-1878. Le chapitre I traite de l'Empire des Indes qu'administrait au nom de la reine Victoria le vice-roi Lytton. La domination britannique est sans pitié pour les Indiens que l'une des pires sécheresses de leur histoire fait basculer dans la famine. Tandis que plusieurs millions d'habitants de l'Empire des Indes périssent de faim et de son cortège d'épidémies, des négociants exportent du blé vers l'Angleterre.
Le chapitre 2 montre l'extension de cette famine hors de l'Inde. En Chine, la catastrophe résulte pour partie de l'effondrement de capacité de l'État à administrer des secours comme dans les périodes antérieures, particulièrement dans le Chine du nord, dans le Shanxi. L'Occident a réagi par l'envoi de missionnaires. Au Brésil, la Grande Seca a sévi au Nordeste (sertão) en 1876-1878 : des milliers de retirantes se sont enfuis vers le littoral tandis que plus de 80 % des troupeaux étaient détruits.
Le chapitre 3, "Messies et Canonnières", (titre qui convient davantage au chapitre 6), envisage les victimes dans les autres pays tropicaux ou assimilés : Corée, Vietnam, Bornéo et l'ensemble des Indes néerlandaises, Philippines, Nouvelle-Calédonie, Angola, Afrique du sud, Égypte, Maroc, etc. L'auteur esquisse un bilan de cet épisode 1876-1878. En Inde, pas moins de 7 millions de morts. Au Maroc, peut-être 25 % de la population. Au Brésil, 50 % de la population du Ceara. Le Shanxi perdit tant d'habitants (95 %) qu'il ne retrouva sa population de 1875 qu'en 1953.
La seconde partie examine les conséquences des épisodes d'El Niño de 1888 à 1902, en relation avec le contexte impérialiste.
« La Grande Sécheresse des années [1876-1878] ne fut que le premier acte d'une tragédie planétaire qui en compta trois. Des millions d'autres victimes, voire des dizaines de millions, allaient succomber dans le monde entier pendant les sécheresses liées à El Niño en 1888-1891, et surtout entre 1896 et 1902 » écrit Mike Davis au début du chapitre 4.
Entre les deux premières périodes se mit en place un grand marché mondial du blé dont le télégraphe permit une spéculation réagissant vite. L'auteur montre peu d'exemples de rébellions de peuples affamés contre les exportations : il mentionne en Corée la société Tonghak (Sagesse orientale) d'inspiration anti-occidentale et anti-confucéenne, mais ce sont les armées chinoise et japonaise qui intervinrent contre cette rébellion, ce qui conduisit à la première guerre sino-japonaise. La Russie fut touchée par la sécheresse et la famine en 1891-1892 dans la vallée de la Volga et au sud de l'Oural ; mais « les secours organisés par les autorités réussirent à empêcher que le taux de mortalité augmente de plus de 1 [point de pourcentage] dans les provinces affectées » de 1881 à 1892. La situation fut bien plus dramatique en Éthiopie et au Soudan. Certains estiment qu'un tiers de la population de la Corne de l'Afrique disparut en 1892. Au Soudan, la famine écrasa les partisans du Mahdi plus que les armées anglaises : ces "hécatombes darwiniennes" provoquèrent l'extinction complète de plusieurs tribus.
Le chapitre 5, "le carnaval des squelettes", nous fait revenir en Inde pour la famine de 1896-1897. Cette fois-ci on voit une agitation nationaliste organisée, celle du Poona Sarvajanik Sabha, animée par Bal Gandaghar TILAK. On constate aussi des réactions en Grande-Bretagne (de Florence Nightingale par exemple). La peste bubonique fit son apparition à Bombay dès l'été 1896 : c'est à peu près l'époque où Alexandre Yersin en découvrait le bacille à Hong kong tandis que le vice-roi achevait la construction du Mémorial de la Reine Victoria à Calcutta et que Kipling songeait à un fardeau de l'homme blanc. Le pouvoir colonial britannique organisa des "poorhouses" qui n'ont guère concouru à réduire la mortalité. Alors que l'Inde était affamée en 1899-1902, le vice-roi Curzon appelait à la générosité les patriotes indiens en faveur d'un Fonds de guerre destiné à financer les dépenses de Lord Kitchener dans le Transvaal ! En avril 1900, le choléra entama son périple dans le sous-continent. Pierre Loti qui parcourut en train une partie du pays témoigna de la désolation (in "L'Inde sans les Anglais") dans le Rajputana et le Gujarat : « Quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour; mais on ne leur en donnera point (…) c'est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l'argent et qui paieront.»
En 1901 la revue The Lancet estimait à 19 millions le nombre des victimes de cette famine. Un autre épisode fit 2 ou 3 millions de victimes dans les Provinces centrales en 1907-1908 puis la peste ferait 8 millions de morts jusqu'en 1914. Ces saignées freinèrent quelque peu la croissance démographique. Entre 1891 et 1921, la population de l'Empire des Indes passa quand même de 282 à 306 millions d'habitants : mais « on était loin de l'explosion malthusienne » note Mike Davis.
Le chapitre 6, "Révolutions millénaristes" montre d'abord les réactions populaires en Chine à partir de 1897, suite aux inondations catastrophiques en Chine du nord. Dans centaines de villages sont noyés. Le banditisme se développe, attaquant les missions étrangères que l'armée allemande vint protéger dans le Shandong. Le pays se dirige alors vers l'insurrection des Boxers anti-chrétiens et xénophobes. Les leaders des Yiheqan, leurs précurseurs, furent exécutés en décembre 1898 alors que la sécheresse succédait à l'inondation en Chine du nord. Les Boxers scandaient le mot d'ordre « Vive les Qing, mort aux étrangers !» et l'impératrice douairière déclara la guerre aux pays occidentaux. Aux millions de morts de faim et de maladies allait s'ajouter ceux de la campagne d'extermination menée par les troupes de von Walderseee « auquel le Kaiser avait ordonné de rivaliser de férocité avec Attila » et des autres armées étrangères.
Dans le même chapitre passionnant, Mike Davis nous transporte au Brési lpour assister à la guerre de la Fin du monde, ainsi qu'il appelle les opérations de l'armée brésilienne contre les adeptes d'Antonio Conselheiro regroupés à Canudos. Ce millénarisme avait pris racine dans la Grande Seca de 1876-1878 et il mêlait des tendances apocalypyiques et messianiques. À la différence de Canudos, l'autre utopie sociale et religieuse, celle du père Cicero à Juazeiro ne fut pas écrasée par l'armée. L'analyse de Mike Davis s'écarte quelque peu de celle d'Euclides Da Cunha (Os Sertões, 1902 — en français sous le titre Hautes Terres- cf. article sur l'année du Brésil). S'appuyant sur les travaux de Robert Levine, Mike Davis montre bien le contexte de cette crise. Non pas une révolte de paysans fous de Dieu, mais l'acharnement des élites brésiliennes contre ceux qui occupent la fazenda abandonnée de Canudos appartenant au plus gros propriétaire foncier de l'État de Bahia, le baron de Jeremoabo, tandis que le nouveau régime fédéral et républicain, fier de son idéologie comtienne, appuyée sur le dynamisme économique du Sudeste, laisse les oligarques locaux gouverner à leur guise des périphéries comme le Nordeste (Voir pages 207-214).
Dans ce même chapitre, l'auteur évoque aussi les drames de Negros (Philipines) où Dionisio Sigobela, alias Papa isio, mène la guérilla contre les Espagnols puis les Américains, et mentionne aussi des drames en Afrique australe.
Ce n'était pas la Belle Époque ! Surtout qu'El Niño s'est mis de la partie.
"La recherche d'ENSO" est le titre de la troisième partie. L'auteur aborde "le mystère des moussons" (chapitre 7) et la description des "climats de famine" (chapitre 8). Pour la compréhension des moussons et du Niño (alias ENSO : oscillation australe) il est préférable d'utiliser… un manuel de géographie. Mais l'auteur donne d'intéressantes précisions historiques, notamment comment, au XIXè siècle, on a voulu mettre en rapport les taches solaires et les variations des moussons en Inde. Après le Niño, la Niña : c'est en 1985 que George Philander baptisa ainsi ce phénomène connu pour être à l'origine, après les sécheresses, de fortes inondations comme ce fut le cas en Chine en 1898 ou plus récemment en 1998. Avec les "climats de famine", l'auteur fait le tour du monde des anomalies pluviométriques (plusieurs tableaux utiles, notamment page 289 pour l'Afrique de l'Est depuis 1828; page 294 pour la région de la Volga; page 296 les principaux événements ENSO de 1782 à 1998.)
Dans la quatrième partie, Écologie politique des famines, le chapitre 9 expose "les origines du tiers monde" et les chapitres 10, 11 et 12 approfondissent les études de cas sur Inde, Chine et Brésil. L'originalité est, à partir d'exemples, de confronter les facteurs historiques, endogènes et exogènes aux aléas climatiques.
On apprend ainsi qu'en Inde et mieux encore en Chine, il y eut avant 1800 des systèmes complexes et efficaces par lesquels l'État maîtrisait l'usage agricole de l'eau, contrôlait le commerce des céréales, constituait et gérait des stocks de blé ou de riz pour éviter les pires famines.
Et cette vulnérabilité a été principalement provoquée par l'impérialisme occidental, entendez l'intervention ou la domination britannique — ce qui explique le sous-titre de l'édition originale. Celle-ci a intégré des millions d'agriculteurs des tropiques au marché mondial au moment de la baisse du coût du transport maritime, notamment après l'ouverture du canal de Suez en 1869.
La route des Indes fut, on le sait, vitale pour Londres : Mike Davis a plongé dans de multiples travaux de chercheurs —notamment Indiens— pour nous révéler à quel point la domination britannique exerça une ponction fiscale ahurissante sur le sous-continent, fut indifférente à l'endettement croissant des paysans indiens auprès des usuriers locaux, laissa dépérir les systèmes traditionnels d'irrigation, brisa l'industrie textile indienne en drainant le coton vers Manchester, utilisa les chemins de fer pour exploiter l'Inde et non pas pour l'aider à se développer, etc. « Entre 1875 et 1900, période au cours de laquelle eurent lieu les famines les plus terribles de l'histoire de l'Inde, les exportations de céréales passèrent de trois millions à dix millions de tonnes par an.» L'essor imposé des cultures d'exportations est une cause plusieurs fois soulignée de l'involution qui mena au cercle vicieux du sous-développement. C'est le cas du coton au Maharashtra, du blé dans la vallée de la Narmada au Madhya Pradesh (j'utilise les noms actuels), de l'indigo au Bihar, ou du pavot au Bengale [l'auteur persiste à parler de "culture de l'opium…]. Ces cultures commerciales détournent les paysans des cultures vivrières : ils doivent acheter pour se nourrir — pourquoi est-ce un problème ? L'inconvénient vient du fait que les paysans sont sans cesse endettés auprès d'intermédiaires qui leur achètent à bas prix leur récolte même quand les cours mondiaux sont favorables.
1876-1878 / 1896-1898 / 1899-1902
1876-1878
1896-1897
1899-1902La Guerre de l'Opium a été l'événement capital de "l'ouverture de la Chine" à l'influence occidentale, britannique principalement. L'opium des pavots cultivés au Bengale est exporté en Chine : s'il va contribuer à la décadence de l'Empire du Milieu, sapant la morale des mandarins, c'est que l'Empire a commencé à rencontrer des problèmes qui s'accumulent depuis plusieurs décennies. L'État pékinois, dont la population a assez fortement augmenté au XVIIIème siècle au point de rendre fragiles les performances alimentaires, n'arrive plus à entretenir les digues du fleuve Jaune ni le Grand Canal. Vers 1800, tout semblait encore en place dans "le système de contrôle des crues du fleuve Jaune, entièrement reconstruit par le grand ingénieur Pan Jixun entre 1577 et 1589".
Le financement de la guerre de reconquête du "far west" chinois, l'affrontement avec la série des révoltes intérieures (Taïpings —20 à 40 millions de victimes selon les estimations—, Nian, Boxers…), la montée de la corruption : tout ruine progressivement le système qui avait été si efficace. Mike Davies décortique bien ces facteurs internes (au point que cela affadit la thèse de la responsabilité impérialiste britannique, au contraire de l'étude du cas des Indes). Dans cet effondrement progressif, c'est la Chine du Nord, plus fragile au plan écologique, qui sombre en premier, particulièrement le Shaanxi. Le changement de cours du fleuve Jaune en 1855 a des conséquences dramatiques que l'Empire ne peut plus combattre. On comprend le ralliement ultérieur des paysans au programme du PC maoiste qui promet de réparer le système hydraulique chinois.
Dans le sous-développement du Brésil, on connaît généralement la succession de cycles liés à un produit (l'or, l'hévéa, le café, le cacao, etc). L'auteur nous montre un Nordeste qui a connu une prospérité éphémère en produisant du coton pour l'Angleterre au temps de la guerre de Sécession puis qui décline entre 1873 et 1914 quand l'Angleterre cesse ses achats tandis que le café enrichit le Sudeste, région vitale désormais, qui a remplacé en 1889 l'Empire par la République. Le changement de régime laisse cependant le Brésil dans la dépendance financière totale vis-à-vis de Londres, notamment de la banque Rothschild. L'énorme service de la dette empêche le gouvernement fédéral de faire le moindre effort en faveur du développement du Nordeste. Le pouvoir pauliste laisse les pauvres, "caboclos" et autres "sertanejos", sous la domination des latifundistes. Se forge alors l'image que le cinéma va donner du Nordeste : l'espace des "cangaceiros".
Génocides tropicaux.
Catastrophes naturelles et famines coloniales (1870-1914)
Aux origines du sous-développement.
Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry
479 pages. La Découverte (2003, 2006 pour l'édition de poche)
Titre original : Late Victorian Holocausts.
El Niño Famines and the Making of the Third World.
Verso, Londres, 2001.
Lien vers Wikipedia, article en anglais sur Mike Davis
La République des Girouettes
Champ Vallon, 2005, 570 pages.
Tout le monde connaît l'Opportuniste* de Jacques Lanzmann interprété par Jacques Dutronc. Il « retourne sa veste, toujours du bon côté.» (Voir les paroles en notes à la fin.) Ah, le bienheureux ! D'autres retournent leur veste du mauvais côté : ainsi Benjamin Constant, après des années d'opposition farouche à Bonaparte, s'est-il rallié –et sans qu'on le lui demande– à l'Empereur lors des Cent-Jours, parce qu'il espérait soutenir un projet libéral avec les Actes additionnels ; mal lui en prit, le 18 juin 1815 ce fut Waterloo. D'autres furent encore plus mal inspirés : Pierre Pucheu crut habile de trahir Pétain pour de Gaulle, qui le fit exécuter. C'était il y a longtemps… Savez-vous que des girouettes se rencontrent encore de nos jours ? En 1992 Laurent Fabius s'est battu pour l'Europe. En 2005 il l'a assassinée d'un coup de poignard dans le dos de sa Constitution. On pourrait multiplier les exemples, sans prouver grand chose. Le propos de Pierre SERNA* est d'ériger la girouette en sujet noble. Pour cela, il remonte à notre glorieuse révolution. Nous indiquerons d'abord le parcours auquel l'auteur nous convie (Tour d'Horizon) puis nous indiquerons de manière critique certains aspects de l'ouvrage (Points cardinaux).
Tour d'horizon
L'ouvrage de Pierre SERNA comprend trois grandes parties. Une première partie sur le thème du TRANSFUGE –ou CAMÉLÉON– utilise des textes de Balzac ("Les Employés" et "Le Député d'Arcis"), Stendhal ("Lucien Leuwen"). L'auteur s'appuie aussi sur des dossiers de demandes de réhabilitation ou d'admission à la retraite par des fonctionnaires-caméléons après la tourmente de 1815. Il travaille aussi sur le cas de l'historien Edgar Quinet bouleversé par la versatilité des politiques après 1789 et soucieux que la République née le 4 septembre (1870) ait un meilleur sort que le Directoire.
La seconde partie s'intitule Naissance d'une figure politique française : LA GIROUETTE. Elle est riche d'informations et de réflexions sur la période 1814-1816, qualifiée de "météo politique instable" ; on y voit les autorités qui ont servi l'Empereur s'incliner devant Louis XVIII puis saluer le retour de l'exilé de l'île d'Elbe, puis saluer le retour du Bourbon, et prêter serment à répétition. Leurs palinodies (= déclarations contradictoires successives et serments à chaque nouveau pouvoir) provoquent le jaillissement de journaux comme "Le Nain jaune" ou "le Nain vert" qui choisissent de rire des girouettes. D'ailleurs un "Dictionnaire des Girouettes" paraît en juillet 1815 et présente la France des notables comme "le pays des tourne-veste". Au-delà de l'ironie, l'auteur de "L'Almanach des Girouettes" pose bien le problème quand il écrit dans sa préface de 1815 : « Si l'on faisait une liste nominative des personnes qui ont changé d'opinion depuis vingt-cinq ans, il faudrait citer les trois-quarts et demi de la France.» Faire de l'ironie sur les girouettes est en fait superficiel (il y a une nécessaire continuité de l'État et de ses services !), et il est plus important de s'intéresser à l'instabilité des régimes qui se succèdent à partir de 1789. Dès lors, les personnalités qui traversent tous les régimes successifs en gardant des responsabilités ne sont-elles pas moins des girouettes que de louables modérés tel Daunou (1761-1840), Lanjuinais (1753-1827) ou Merlin de Douai (1754-1838) (cf. pages 272-273)? C'est aussi la figure de Marc-Antoine Jullien (1775-1848) étudié par R.R. Palmer et par E. di Rienzo. Ces hommes politiques moins connus que Danton ou Robespierre, ces "seconds couteaux" en somme, eurent à divers moments le mérite de chercher à faire fonctionner une république parlementaire fondée sur la possibilité de l'alternance de coalitions incluant le centre plus des hommes de droite ou des hommes de gauche. Ou bien après 1799 de vouloir sauver quelque chose de 1789.
La troisième partie intitulée DE THERMIDOR À L'EMPIRE, montre le Directoire cherchant à réaliser cet objectif. Après avoir rappelé le mauvais fonctionnement du pays de 1789 à 1794 et interprété le pouvoir robespierriste comme un centre malencontreux, Pierre Serna tente une réhabilitation du DIRECTOIRE. Après avoir mis les têtes de Georges Lefebvre et d'Albert Mathiez au bout de ses piques, l'auteur valorise raisonnablement les essais des Directeurs, pris entre les deux feux extrêmes qui partageaient le désir de faire périr la République "bourgeoise" et d'imposer leur Terreur, blanche ou rouge. Le chapitre IX sous-titré "un laboratoire pour une idéologie de l'extrême-centre" est illustré de plusieurs textes qui proposent des solutions pour sauver la République avant qu'elle ne tombe aux mains des généraux. Après Fructidor, avec Augereau délégué par Bonaparte, l'affaire est entendue. Au retour d'Egypte, Bonaparte, auréolé des mystères de l'Orient qui s'ajoutent aux victoires en Italie, cueille un pouvoir qu'il va dire corrompu et attire à lui, par son charisme, les ralliés de tous bords : nouvelle vague de girouettes, que dis-je, un vrai tsunami. La période qui s'ensuit est qualifiée d'Empire du Milieu : rien de chinois, mais l'apogée de l'Extrême-Centre c'est-à-dire de l'exécutif fort qui annihile les illusions des jacobins et des royalistes. Cette troisième partie se termine avec les réflexions de Germaine de Staël et de Benjamin Constant, de Fiévée et de Thibaudeau, et de Napoléon Ier lui-même. Ce dernier, à Sainte-Hélène, conclut que les Français doivent aux Gaulois leur caractère inné de girouettes.
En conclusion, Pierre Serna nous invite à rapprocher les deux Restaurations de 1815 et 1945 : puisque chaque tourmente génère ses girouettes, Galtier-Boissière renouvelle le genre du Dictionnaire des girouettes, en 1945 puis 1957. Finalement, Pierre Sernia nous invite aussi à nous interroger sur le caractère malfaisant d'avoir depuis vingt ans affaibli la saine bipolarisation dans les consensus mous et les cohabitations débilitantes.
Points cardinaux
Nord. — La Révolution de 1789 a changé la vie politique en inventant la nation et le citoyen. On a souvent dit qu'elle accomplissait le triomphe de l'individualisme. L'historien a plus rarement accordé attention à l'individu dans la tourmente de l'histoire. C'est ce que réalise ici superbement Pierre Serna. L'intérêt de cette thèse réside évidemment aussi dans le dépouillement de nombreuses publications des années 1790-1830 : littérature, mémoires, pamphlets, journaux engagés. Il en résulte la présentation de très nombreuses figures intéressantes, notables et auteurs oubliés, qui viennent compléter le panorama des grands hommes de ce temps. Les contemporains de Robespierre et de Bonaparte ont d'autant plus cherché à justifier leurs choix que leurs revirements ont été nets et visibles. Des citations copieuses mettent à notre disposition des documents éclairants dont beaucoup sont difficiles d'accès.
Surpris par la diversité des références et charmé par l'excellence du style, le lecteur peine à saisir l'intention réelle de l'auteur. Pierre Serna a sous-titré son ouvrage : "une anomalie politique : la France de l'Extrême Centre". Ceci pose deux questions. Où y a-t-il anomalie ? Et pourquoi Extrême centre ?
Sud. — Avant d'y répondre, il faut reprendre avec simplicité le raisonnement que l'on croit avoir perçu —quitte à sacrifier bien des subtilités de la démarche de l'auteur. Celui-ci explique qu'il a placé sa réflexion dans la continuité de certaines analyses de la période post-gaulliste : François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon ont publié "la République du Centre" en 1988. Même si l'on a besoin d'une bipolarisation claire pour servir de repères, ils affirment que notre vie politique a trop souvent été plombée par une opposition violente et chaotique entre deux courants hostiles. De la émergerait la nécessité du Centre pour apaiser les conflits. De fait, l'on a vu, après 1986, se développer "consensus" et cohabitations. Donc d'une certaine façon : davantage de "Centre". Giscard l'avait déjà dit : la France veut être gouvernée au centre.
En réalité on nous affirme que trop de Centre nuit.
Vaste et mou, il additionne le centre gauche au centre droit, et de ce fait décevrait des électeurs qui, par dépit, se porteraient à l'extrême-gauche ou à l'extrême-droite (cf. le 22 avril 2002 auquel Serna fait allusion dans sa conclusion). [NB. Cette opinion ne me semble pas pleinement fondée. Trop confiant en son succès, Lionel Jospin n'avait guère fait campagne ni évité la prolifération de candidatures de "témoignage".]
Vaste et dur, c'est la dictature militaire et/ou personnelle qui entend couper les têtes qui dépassent, c'est le régime de Napoléon Bonaparte, colosse au pied d'argile. Dès 1813 s'amorcent les trahisons puis prolifèrent les girouettes de 1814-1816, cœur de l'intérêt de cet ouvrage.
Mais pas ou peu de Centre, est-ce mieux ?
Réduit, fragile ou absent, c'est l'instabilité assurée ; c'est la chute de Robespierre le 9 Thermidor, c'est la chute du Directoire le 18 Brumaire.
Or le Directoire n'a pas démérité —c'est l'une des thèses de Serna— puisqu'il a essayé de faire fonctionner un régime parlementaire bipartisan (gauche jacobine + droite royaliste). Dommage qu'au bout de deux ans le coup d'état de Fructidor, ait orienté la République vers le Césarisme. Vers la négation du régime parlementaire. Il faut donc reprendre le travail, ce qui permet à Pierre Serna de conclure : « Redéfinir de façon honnête une droite et une gauche républicaines, n'est-ce pas tenter de sortir de cette anomalie française qu'a été depuis deux cents ans la République du Centre ?»
Est. — Anomalie française la République du Centre ? Là, je voudrais qu'on m'explique. Cela supposerait de montrer que les autres pays ne sont gouvernés que par des gauches ou des droites bien nettes, bien solitaires et jamais coalisées avec des partis "modérés". Manifestement c'est impossible à démontrer. S'il y a anomalie française, c'est plutôt dans la multiplication des changements constitutionnels depuis 1789! D'où la surabondance des girouettes qui traduisent à l'échelle de l'individu ce qui se passe à l'échelle du pays. L'auteur rappelle à juste titre la formule d'Edgar Faure : «Ce ne sont pas les girouettes qui tournent, mais le vent.»
Ouest. — Extrême Centre * enfin ? Un jour, Georges Pompidou conclut une conférence de presse par ces mots : « Comprenne qui pourra !» Essayons tout de même de trouver du sens. Si par "Extrême" on peut entendre autre chose qu'un mot en vogue du marketing, il faut accorder qu'il dénote l'absence de tout compromis. Beaucoup concluront de ce fait à l'irréalisme ou à la maladresse de la formule. L'ouvrage innovant qu'est la "République des Girouettes" vaut décidément bien mieux que son sous-titre.
Notes
• Extrême Centre. Dans la campagne présidentielle de 2007, on pourrait dire que c'est la position de Bayrou. Son ambition. Dépasser les vaines alternances des 25 dernières années... Où les réformateurs se limitent à corriger une partie des "erreurs" des prédécesseurs et à perdre la majorité dans la foulée…
• L'Opportuniste
Je suis pour le communisme
Je suis pour le socialisme
Et pour le capitalisme
Parce que je suis opportuniste
Il y en a qui conteste
Qui revendique et qui proteste
Moi je ne fais qu'un seul geste
Je retourne ma veste, je retourne ma veste
Toujours du bon côté
Je n'ai pas peur des profiteurs
Ni même des agitateurs
Je fais confiance aux électeurs
Et j'en profite pour faire mon beurre
Il y en a qui conteste
Qui revendique et qui proteste
Moi je ne fais qu'un seul geste
Je retourne ma veste, je retourne ma veste
Toujours du bon côté
Je suis de tous les partis
Je suis de toutes les patries
Je suis de toutes les coteries
Je suis le roi des convertis
Il y en a qui conteste
Qui revendique et qui proteste
Moi je ne fais qu'un seul geste
Je retourne ma veste, je retourne ma veste
Toujours du bon côté
Je crie vive la révolution
Je crie vive les institutions
Je crie vive les manifestations
Je crie vive la collaboration
Non jamais je ne conteste
Ni revendique ni ne proteste
Je ne sais faire qu'un seul geste
Celui de retourner ma veste, de retourner ma veste
Toujours du bon côté
Je l'ai tellement retournée
Qu'elle craque de tous côtés
A la prochaine révolution
Je retourne mon pantalon
Bertrand Barère de Vieuzac
ou l'Anacréon de la Guillotine
• Quand la partie du programme d'Histoire de la classe de Seconde portant sur la Révolution française est traité en constituant des fiches ou des exposés sur les grands acteurs de l'époque, il est rare que l'on trouve Barère retenu et la raison en est sa quasi-absence de la mémoire nationale (Connaissez-vous des rues Barère, des Collèges Barère ?) et ceci est renforcé par la minceur de sa fiche dans les dictionnaires et encyclopédies?
C'est qu'en réalité, Bertrand Barère n'a pas bonne réputation. À la rigueur à Tarbes on peut le connaître positivement pour avoir été le créateur du département des Hautes-Pyrénées en 1790. Mais les historiens ont, dès le XIXè siècle, eurent des opinions très critiques à son égard.
Le surnom d'« Anacréon de la guillotine » lui a été donné par Edmund Burke (mort en 1797) en raison de sa disposition à travestir élégamment l'horreur quand la Première République s'installa en France. Pour Macaulay, «jamais individu dans l'histoire ou la fiction, que ce soit un homme ou un démon, n'a autant approché que Barère l'idéal de la dépravation consommée et universelle? Quand on réunit tous ses vices, sensualité, poltronnerie, bassesse, effronterie, fourberie, barbarie, on arrive à un résultat qu'on qualifierait du nom de caricature dans un roman et qui n'a pas, j'ose le dire, de parallèle dans l'histoire.» Jugement de Britanniques fâchés contre la Révolution française ?
Pas seulement. Pour Hyppolite Taine : « Il n'y eut jamais d'homme moins gêné par sa conscience. Il en a plusieurs, celle de l'avant-veille, celle de la veille, celle du jour, celle du lendemain, celle du surlendemain, d'autres encore et autant qu'on en veut, toutes pliantes et maniables, au service du plus fort contre le plus faible?» (in Origines de la Révolution française).
Son goût pour la propagande conjugué à la proclamation de discours fanatiques et criminels pourrait nous conduire à le qualifier de «Goebbels français», mais ce fut davantage un caméléon de la politique.
Barère est né à Tarbes le 10 septembre 1755 dans une famille de robin. Avocat au parlement de Toulouse à la veille de la Révolution, Barère partage son temps entre le droit et les belles-lettres, et obtient des succès académiques. Un beau parti ce bourgeois qui s'est emparé d'une particule ? À trente ans, il épouse une jeune fille noble qui n'a que treize ans : il lui offre une poupée en cadeau de mariage. Élisabeth de Monde à peine mariée voit son bellâtre la quitter pour Toulouse puis Paris car le Bigorre l'envoie siéger aux États généraux. Il la reverra brièvement trois ans plus tard et ce sera tout. À Toulouse il appartenait à la loge l'Encycopédique, sa recommandation lui avait permis d'être admis à Paris chez les Amis des Noirs et aux Amis réunis lors d'un séjour effectué en 1788.
« C'était le seul homme que j'aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacés dans le grand monde et à la Cour », notera Mme de Genlis. Et en effet, il sait y faire. Le duc d'Orléans en fait le tuteur de la belle Paméla, la fille qu'il a eue avec précisément Mme de Genlis. Il ne semble pas y avoir jamais eu de jugement plus flatteur sur notre personnage.
Bertrand Barère qui est habitué à briller par sa plume comprend, dès le début de la Révolution, la puissance de la presse et fonde Le Point du jour qui rend compte des débats de l'Assemblée constituante, où, à l'inverse de Robespierre, il brille beaucoup.
David - Le serment du Jeu de PaumeSur le tableau de David, on le voit assis, prenant des notes, derrière le chartreux dom Gerle (en blanc). En 1791, à la mort de Mirabeau, c'est lui, Barère, qui prononce devant l'Assemblée une oraison funèbre larmoyant. En juin, c'est encore lui qui prévoit que le roi conservera de nombreux châteaux et disposera d'une Liste civile en conséquence. Lorsque le roi tente de rejoindre l'armée des émigrés, c'est lui Barère qui ramène Marie-Antoinette de Varennes aux Tuileries.
Après la dissolution de la Constituante, la Législative marquant un renouvellement complet des députés, il occupe les fonctions de juge du Tribunal de cassation, en conséquence il met fin à son journal le Point du jour. Modéré jusqu'à l'été 1791, Barère va se muer en un énergique démocrate, après avoir hésité entre le club des Feuillants et celui des Jacobins.
2 - Un Conventionnel régicide et terroriste
Après la chute de la monarchie, il est élu à la Convention (par les Hautes-Pyrénées) et il s'impose rapidement, d'abord dans l'entourage de Danton. Il se prononce contre les Girondins dans la séance du 4 novembre 1792, lorsque les sections viennent exiger l'éloignement de Paris des fédérés des départements. Mais il condamne dans le même temps « le monstre de l'anarchie dont la tête s'élève du sein de la Commune de Paris ». Ayant pris place sur les bancs de la Plaine (ou Marais), il deviendra un allié des Montagnards et il laissera tomber Danton.
Cette posture de patriote fait de lui en novembre-décembre 1792 un Président de la Convention qui conduit le procès du roi. Il figure parmi les régicides ce qui lui vaut une rupture définitive avec sa femme et sa belle-mère. Mais à Paris cela lui permet de devenir membre du Comité de Salut Public (commission des affaires étrangères, de la marine, affaires militaires) du 6 avril 1793 au 1er septembre 1794. Dans la première version du CSP, il est l'élu qui recueille le plus de voix, 360, quand Danton en recueille 233.
Il présente à la Convention des rapports lyriques sur la situation militaire : face aux armées de la Coalition, les armées de la République volent de victoire en victoire. Ses carmagnoles n'hésitent pas à travestir les défaites en succès. La perte du Vengeur au large de Brest, alors que plusieurs navires de ravitaillement venus de Saint-Domingue sont pris par les Anglais, devient ainsi un monument de propagande nationale.
La situation politique intérieure fait de Barère un chantre de la répression. Le 17 septembre 1793 il proclame: "Le vaisseau de la révolution ne pourra arriver au port que sur une mer de sang ". La Vendée est l'abomination à détruire :
L'attitude de Barère, inquiet d'être victime de la Grande Terreur, est hésitante lors du 9-Thermidor. Il craint à la fois Robespierre et les Parisiens. Il soutient finalement la mise hors-la-loi des robespierristes en croyant sauver la Terreur et en devenir le leader par suite de l'élimination des plus compromis qu'il n'hésite pas à trahir. Barère vote ainsi contre Carrier. Mais la réaction thermidorienne ne lui pardonne pas son rôle au sein du Comité de salut public. Est-il lui aussi destiné à la guillotine ?
3 - Le proscrit du Directoire
Barère est d'abord mis sous surveillance à son domicile de la rue Saint-Honoré. Puis la Convention le condamne à la déportation. On doit l'escorter jusqu'à l'île d'Oléron, dernière étape avant la Guyane, en compagnie de deux autres proscrits. À Orléans, à Tours, à Poitiers, à Niort, la population tente de le lyncher. Les proscrits doivent partir chacun sur un bateau différent. Tandis que Billaud-Varennes et Collot d'Herbois sont embarqués pour la Guyane, faute de bateau Barère est ramené à Saintes, à l'abbaye des Dames transformée en prison, au milieu de détenus destinés aux galères. À Paris, Fréron s'indigne du retard et demande «qu'il emporte à Madagascar le secret de tailler des carmagnoles.» Informé, le 26 octobre 1795, Barère s'évade, se cache à Bordeaux chez le négociant Jacques Fonade. Le 19 avril 1797, les électeurs de Tarbes l'élisent néanmoins membre du Conseil des Cinq Cents : l'élection est annulée par le Directoire. En avril 1799, arrive à Bordeaux l'ordre d'arrêter Barère qui a été repéré : son cousin Hector est arrêté par erreur et Barère trouve une nouvelle cache dans la chaumière d'un paysan. Peu après, il retourne à Paris.
À Bordeaux, Barère ne reste pas inactif. Il publie De la pensée du gouvernement républicain (1797) qui passe inaperçu, puis La Liberté des Mers ou le gouvernement anglais dévoilé : il y souhaite l'avènement d'une Société des Nations dont le centre serait quelque part au milieu de l'Europe et qui aurait pour but de grouper tous les États dans une défense commune, tout en endiguant la puissance navale anglaise.
4 - Un agent de la propagande de Bonaparte
Le coup d'état du 18-Brumaire a de quoi inquiéter Barère car Bonaparte pourrait s'en prendre Jacobins. Mais comme le nouveau pouvoir considère que la révolution est finie, Barère, reprend contact avec Fouché et offre ses services. Cambacérès et Bonaparte le reçoivent place Vendôme à l'Hôtel de la Chancellerie. Le premier Consul lui annonce la fin de la surveillance policière dont il était l'objet et lui offre de devenir préfet et de se mettre à son service comme informateur et propagandiste. Un premier travail consiste à répliquer à un transfuge, Francis d'Yvernois, qui avait fui la Révolution pour se mettre au service de l'Angleterre, et publié "Des causes qui ont amené l'usurpation de Bonaparte". Barère produit un texte plein de flagornerie, où Bonaparte est comparé à Solon, Lycurgue, et autres démocrates de l'Antiquité.
Buste réalisé par Giuseppe Ceracchi en 1799
(Musée Carnavalet, Paris).
Barère se trouve compromis dans le complot de Demerville (qui l'a hébergé) avec Aréna et Ceracchi. Ce Ceracchi est l'artiste romain qui a sculpté le buste de l'ancien Conventionnel. Barère va voir le général Lannes dont les services de surveillance doublent ceux de Fouché et dénonce les conjurés : on doit assassiner le Premier Consul à l'Opéra. Peu après survient l'explosion de la machine infernale, rue Saint-Nicaise : «Voilà l'oeuvre des Jacobins, dit Bonaparte dans son conseil. Si on ne peut les enchaîner, il faut qu'on les écrase, il faut purger la France de cette lie dégoûtante.» L'attentat accélère les poursuites contre Aréna et ses coaccusés. Le 30 janvier 1801 ils sont guillotinés. Barère l'a échappé belle; il va devoir se montrer plus reconnaissant envers le Premier Consul.Devenu informateur de Bonaparte, il adresse de 1803 à 1807 des rapports hebdomadaires sur l'opinion publique. Chaque semaine il remet son rapport confidentiel au général Duroc. Pour remplir sa mission de mouchard, Barère fréquente et épie les salons parisiens. Il retrouve le goût du journalisme et publie Le Mémorial antibritannique, journal subventionné (500 francs par mois) et dirigé contre le gouvernement de Londres. Bonaparte n'y trouvant que «niaiseries couvertes par des mots sonores» la publication dure peu mais cela suffit à Barère pour s'ouvrir les portes de l'ambassade de Russie où le convie Zatrapesnoff. Ainsi Barère est-il devenu une sorte d'agent double ou triple : il est aussi devenu un proche d'Izquierdo, envoyé de la Cour de Madrid et intime de Godoï, qui lui démontre l'immoralité de la guerre de "Buonaparte".
L'importance de Barère décline désormais de plus en plus. Après le Sacre, il reçoit de Duroc l'ordre de cesser l'envoi de ses notes confidentielles après le 223è bulletin. En 1810, l'élection par les Tarbais est invalidée une seconde fois sous l'Empire. En 1812, lors de l'agitation des faubourgs, le ministre de la Police, le général Savary, le convoque : «Quels sont les chefs du mouvements ?» Mais Barère n'est plus un informateur utile. Deux ans après, c'est l'invasion et Barère fuit Paris pour les Pyrénées. À peine est-il arrivé à Tarbes que l'armée anglo-espagnole de Wellington est déjà à Orthez : alors Barère fait demi-tour et se replie sur Limoges. Une fois les cosaques entrés dans Paris, Barère peut y revenir. Il se tourne vers Louis XVIII, lui propose un projet d'alliance commerciale avec Londres et compose à tout hasard un appel à l'acceptation de la Charte, en attendant, l'Ogre une fois revenu de l'île d'Elbe, de proposer un projet de Constitution à Fouché ! Le droit constitutionnel est resté sa spécialité. Enfin il est élu des Hautes-Pyrénées à la Chambre des Cent-Jours !
5 - Le dernier survivant du Comité de Salut Public
Louis XVIII revenant après Waterloo, Barère doit fuir, en tant que régicide, et réussissant à tromper la Kommandantur prussienne, c'est en Belgique qu'il trouve asile, à Mons. Parfois, à Bruxelles il va retrouver Cambacérès et David. Le gouvernement français demande son arrestation mais la police du roi Guillaume ne trouva aucun Barère : il avait pris le nom de M. de Roquefeuille.
Il revient en France après la glorieuse Révolution de 1830. Mais on s'interroge encore sur son passé. Alors Barère prétend qu'il n'a eu aucune responsabilité dans la mort de Philippe-Égalité et, apparemment convaincu, Louis-Philippe lui verse une pension. De retour à Tarbes, il a encore assez de prestige pour être élu conseiller général et il y mourut en janvier 1841.
Ainsi s'éteignit le dernier survivant du Comité de Salut Public. Cet homme avait vécu le combat des Parlements contre l'absolutisme, la monarchie régénérée par 1789, la Terreur et la dictature du CSP, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, la Restauration, la monarchie de Juillet. Avait-il cru en autre chose que l'opportunisme ?
Caméléon ou Girouette ? « Je retourne ma veste, toujours du bon côté…» chantait Jacques Dutronc interprétant le texte de Jacques Lanzmann. Une publication récente de Pierre Serna (Paris-Sorbonne) traite savamment de La République des Girouettes (Champ-Vallon, 2005) en s'appuyant principalement sur la période 1789-1815 car l'époque de la Révolution est riche de retournements. Des centaines de girouettes ! Plus tard, la IVè République a peut-être brièvement repris le thème puisqu'Edgar Faure disait, en substance :« Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent.»
(24 juin 2006)
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