Bonjour !

Bienvenue sur Wodka
et bonne lecture !

Je vous invite à donner
votre avis sur Wodka par
les liens de bas de page.


visiteurs depuis 1/2006

Auteurs chroniqués


Edward ABBEY
Michel ABITBOL
Olivier ADAM
Samuel Joseph AGNON
Juan Miguel AGUILERA
Milena AGUS
Jose AGUSTIN
César AIRA
Jean Louis AIRAULT
Khaled AL KHAMISSI
Sholem ALEIKHEIM
Monica ALI
Tariq ALI
Jorge AMADO
Younes AMRANI
Pierre ANTONETTI
Arjun APPADURAI
Natacha APPANAH
Guillermo ARRIAGA
Claudine ATTIAS-DONFUT (a) (b)
Pierre AUBÉ
J.-Louis AUDUC
Nan AUROUSSEAU
Vassili AXIONOV (a) (b) (c) (d) (e)
Elisabeth BADINTER
John W. BALDWIN
Zsuzsa BANK
Russell BANKS
Enzo BARNABÀ(a) (b)
Vladimir BARTOL
Stella BARUK
Michaël BAR-ZVI
Vaikom M. BASHEER
Cesare BATTISTI
Pierre BAYARD
Nicolas BEAU
Stéphane BEAUD
François BEGAUDEAU
Hélé BEJI
Christophe BELSER
Juan BENET
Gabriel BERGOUNIOUX
Peter L. BERSTEIN
Frei BETTO
Renzo BIASION
Richard BINET
Adam BIRO
Pascal BLANCHARD
Paul-Eric BLANRUE
J.M. BLAS de ROBLES
Lucian BOIA
Roberto BOLAÑO
Luc BOLTANSKI
David BORATAV
Bernard du BOUCHERON
Pierre H. BOULLE
Carmen BOULLOSA
Rémy BRAGUE
Anne BRENON
André BRINK
Ken BUGUL (a) (b)
Giosué CALACIURA
Riccardo CALIMANI
Andrea CAMILLERI (a) (b)
Ian CAMPBELL
Belinda CANNONE
Massimo CARLOTTO
T.di CARPEGNA FALCONIERI
Tony CARTANO
Bernardo CARVALHO
Orly CASTEL-BLOOM
Claire CASTILLON
O.CATTAN et I.LEVY
Javier CERCAS
Vikram CHANDRA
Mehdi CHAREF
Pierre CHRISTIN
Jean CLAIR
Francisco COLOANE
C. COQUERY-VIDROVITCH
Catherine COQUIO
Alain CORBIN
A.R. COULON
Hannah CRAFTS
É.CROUZET-PAVAN
Alfred W. CROSBY
José de la CUADRA
Louis M. CULLEN
Euclides da CUNHA
Jocelyne DAKHLIA
Louis-Philippe DALEMBERT (a) (b)
Mike DAVIS (a) (b) (c)
Robert C. DAVIS
René DEPESTRE
Kiran DESAI
Mohammed DIB
Boubacar Boris DIOP
Chahdortt DJAVANN
Assia DJEBAR (a) (b)
Christophe DONNER
Frederick DOUGLASS
J.-P. DUBOIS (a) (b) (c)
Bruno DUMEZIL
Marguerite DURAS
Ceridwen DOVEY
J.M. ECA de QUEIROZ
Umberto ECO (a) (b)
Gaston-Paul EFFA
Rita EL KHAYAT
Pieter EMMER
Olaudah EQUIANO
Michel ERMAN
Annie ERNAUX
Lygia FAGUNDES TELLES (a) (b)
Nicolas FARGUES
Jon FASMAN
David FAUQUEMBERG
Dominique FERNANDEZ
Taïeb FERRADJI
Madeleine FERRIERES
Richard FORD (a) (b)
Benjamin FRANKLIN
Carlos FUENTES(a) (b) (c) (d) (e) (f) (g)
Santiago GAMBOA
Eugenio GARIN
Laurent GAUDÉ
Vincent GEISSER
Jean-Claude GUILLEBAUD
R. GOMEZ DE LA SERNA (a) (b)
William GODWIN
Friedrich GORENSTEIN
Henri GOUGAUD
Sylvain GOUGUENHEIM
Oleg GRABAR
Simone GRAND
Günter GRASS
Serge GRUZINSKI
Faïza GUENE
Eddy L. HARRIS
Victor HUGO
Andrew HUSSEY
Christophe INGRAO
Jonathan ISRAEL
Uzodinma IWEALA
Albert JACQUARD
Gwenolé JEUSSET
Pilar JIMENEZ
François JULLIEN (a) (b)
Ismail KADARE (a) (b) (c) (d)
Sudhir et Katarina KAKAR
Ernst KANTOROWICZ
Ryszard KAPUSCINSKI (a) (b)
Sabrina KASSA
Yachar KEMAL
D. et P. KLADSTRUP
Douglas KENNEDY
Fahrad KHOSROKHAVAR
Vénus KHOURY-GHATA
Moussa KONATÉ
Benoît de L'ESTOILE
Cécile LADJALI
LAO She
David LE BRETON
J.M.G. LE CLEZIO
Hervé LE CORRE
Harper LEE
Michel LEIRIS
José LENZINI
Gilles LEROY
Edouard LEVÉ
Claude LEVI-STRAUSS
Claude LIAUZU (a) (b)
Antoine LILTI
Paolo LINS
Carlos LISCANO
Clarice LISPECTOR
Jonathan LITTELL
José Carlos LLOP
Albert LONDRES
Henri LOPES
Rosetta LOY
Emmanuelle LOYER
Alain MABANCKOU (a) (b) (c) (d) (e)
Cormac McCARTHY (a) (b)
Ramsay McMULLEN
J.M. MACHADO de ASSIS (a) (b)
Neguib MAHFOUZ (a) (b)
Norman MANEA (a) (b)
Benedicte MANIER
Helena MARIENSKIÉ
Eric MARLIERE
Juan MARSÉ
Tomas Eloy MARTINEZ
Jean-Charles MASSERA
M.A. MATARD-BONUCCI
Laurent MAUVIGNIER
Peter MAYLE
Abdelwahab MEDDEB (a) (b)
Suketu MEHTA
Philippe MEIRIEU
Patricia MELO (a) (b)
Leonora MIANO (a) (b) (c)
Walter Benn MICHAELS
Serge MICHEL
Pierre MICHON (a) (b)
Richard MILLET
Franco MIMMI
Patrick MODIANO
Malika MOKKEDEM
Tierno MONÉNEMBO (a) (b)
Marie Rose MORO
George L. MOSSE
H. Castellanos MOYA (a) (b) (c)
Antonio MUNOZ MOLINA
Alvaro MUTIS (a) (b)
Meja MWANGI
V.S. NAIPAUL
Tidiane N'DIAYE
Marie NDIAYE
Pap NDIAYE
Marc-Edouard NABE
Vladimir NABOKOV
Mende NASER
Taslima NASREEN
Tobie NATHAN
Alexandre OEXMELIN
Alberto ONGARO
Tahar OUETTAR
Amos OZ
Ignacio PADILLA
Orhan PAMUK
Giovanni PAPINI
Michel PASTOUREAU
Daniel PAYOT
Patrick PECHEROT
George PELECANOS
Alessandro PERISSINOTTO
Leo PERUTZ
O.PETRE-GRENOUILLEAU
Jean-Robert PITTE
Patrice PLUYETTE
Thomas PYNCHON (a) (b)
Elisabeth QUIN
Atiq RAHIMI (a) (b)
Marcus REDIKER
Judith REVEL
Pierre RIGOULOT
Franck RIMBERT
Jacqueline RISSET
Agusto ROA BASTOS
Santiago RONCAGLIOLO
João Guimaraes ROSA (a) (b)
Marie-Jeanne ROSSIGNOL
Philip ROTH
Olivier ROY
Jed RUBENFELD
J.C. RUFIN
Juan RULFO (b)
Salman RUSHDIE (a) (b)
Marshall SAHLINS
Louis SALA-MOLINS
Lydie SALVAYRE
Boualem SANSAL (a) (b)
Ken SARO-WIWA
Eric SAUGERA
Bruno SAURA
Roberto SAVIANO
Bruno SCHULZ
Leonardo SCIASCIA
Leïla SEBBAR
Catherine SEGURET
Jacques SEMELIN
SENNEP
Amartya SEN
Pierre SERNA
Akhil SHARMA
Albert SIMONIN
Vladimir SOROKINE
Michael STOLLEIS
Botho STRAUSS
Heloneida STUDART (a) (b)
Karla SUAREZ
Antonio TABUCCHI
Paco Ignacio TAIBO II
Wassyla TAMZALI
Marc TARDIEU
Jean TEULÉ
Paul THEROUX
Germaine TILLION
Nick TOSCHES
Emmanuel TODD
Giorgio TODDE
Giacomo TODESCHINI
John TOLAN
David TOSCANA
Armitage TRAIL
Vitaliano TREVISAN
Bertrand TROADEC
Lionel TROUILLOT
Amos TUTUOLA
Alvaro URIBE
Zoé VALDES (a) (b) (c) (d) (e)
Fernando VALLEJO
Mario VARGAS LLOSA
Dinah VERNANT
Paul VEYNE
Laurent VIDAL
Pierre VIDAL-NAQUET
Tanguy VIEL
Enrique VILA-MATAS
Ornela VORPSI
Abdourahman A. WABERI
François WALTER
Nicolas WALZER
Jacques WEBER
Marc WEITZMANN
Michel WIEVORKA
Irvin YALOM
Avraham B. YEHOSHUA
Marguerite YOURCENAR
Evgueni ZAMIATINE
Samuel ZAOUI
Natalie ZEMON DAVIS
Joseph ZOBEL
Emile ZOLA

---------------------
Retour / Back

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

overblog

LITTERATURE RUSSE et de l'EST

Lundi 7 décembre 2009 1 07 12 2009 17:56


L'URSS des années 20, au temps de la NEP finissante et du grand virage de la collectivisation et la planification : telle est la toile de fond de ces nouvelles satiriques, drolatiques, impertinentes, loin du "fantastique" au sens romantique.

Il faut dire deux mots des auteurs tous deux natifs d'Odessa et pour cela je reprends quelques informations données par Alain Préchac dans sa postface. ILF c'est le pseudonyme d'Iékhiel-Leib Ariévitch Fainzilberg – ce qui est un peu plus compliqué – tandis que Petrov se nommait Yevguéni Petrovitch Kataïev. Le premier était né en 1897, fils d'un modeste employé de banque. Le second en 1902, fils d'un professeur d'histoire. Ils se rencontrèrent en 1925 à Moscou en collaborant à la presse syndicale puis décidèrent de signer à deux d’abord un roman parodique « Les douze chaises » (1928) puis des recueils de nouvelles qui eurent un large succès populaire en URSS. Ce seront en 1928-1929 : « Une personnalité lumineuse », « Histoires extrordinaires des habitants de Kolokolamsk », et « les 1001 jours ou la nouvelle Schéhérazade » qui forment ce recueil. D’autres recueils suivront : « Le Veau d’Or » (1929), d’autres encore dans les années 30, couronnées pour eux par un voyage en Amérique en 1936 dont Ilf revint perturbé au point de se suicider en 1937. Petrov mourut dans un accident d’avion en 1942. L’immense popularité des auteurs semble les avoir protégés jusqu’à l’époque des grandes purges de 1936.

« Une personnalité lumineuse »

Nous voici dans la Russie profonde, à Pichtchéslav. Un petit bureaucrate, Filiourine, vit une aventure peu banale. Il devient l’Invisible. En somme il disparaît aux yeux de tous, par la faute du savon révolutionnaire de l’inventeur Babski, célèbre aussi pout son peu pratique vélo en bois. La disparition provoque des réactions étonnantes et édifiantes à son bureau et dans la ville. D’autant que l’Invisible – alias le Transparent – surgit çà et là en criant « Coucou, je suis là !» Ce texte de dix épisodes parut dans « Ogoniok » en 1928, l’année où Trotsky fut exilé en Asie centrale, et pour cette raison, ne serait-il pas le héros invisible de cette histoire ?

« Histoires extrordinaires des habitants de Kolokolamsk »

Autrement dit la cité de la Cloche (kolokol). Une sorte de Clochemerle russe en somme. Entourée d’une vaste forêt, Kolokolamsk avait été épargnée par les invasions mongoles, c’est dire que le coin est reculé et les habitants sont méchants, crédules et stupides. Ils construisent une petite Arche de Noé et se battent pour s’y réfugier de crainte du déluge. Ils s’imaginent voir une fontaine de jouvence quand se produit une fuite d’égout. Ils bouzillent l’immeuble moderne que leur offre un Russe fortuné de retour au pays. Ils tuent même la poule aux œufs d’or. Les auteurs ne lésinent pas sur l’absurde et le grotesque : on en viendrait presque à plaindre ces pauvres moujiks.

« Les 1001 jours ou la nouvelle Schéhérazade »

La camarade Chaïtanova joue le rôle de Shéhérazade. Elle n’a pas à séduire un calife malveillant, mais le camarade Fanatiouk, qui après s’être débarrassé de son rival Sataniouk le dégénéré, entreprend à la tête d’une Commission ad hoc, l’épuration généralisée du personnel de son entreprise. La camarade Chaïtanova, entre 10 heures et 16 heures, plusieurs jours ouvrables de suite, vient bercer de sornettes le camarade Fanatiouk, assez crédule pour se croire irremplaçable et attendre l’histoire suivante avant de se décider à licencier la belle discoureuse. Ces récits permettent à Ilf et Petrov de se déchainer contre la bureaucratie et les apparatchiks qui prolifèrent avec la période stalinienne.

Entre Gogol et Axionov

L’humour soviétique des auteurs s’inscrit à la fois dans la tradition russe et dans la nouvelle société bolchevique. Dans la tradition, car se moquer de la bureaucratie tsariste et de ses employés a été un sujet illustré par Gogol avec « Le Révizor » et certaines de ses nouvelles pétersbourgeoises. Dans la jeune société soviétique avec les commissions, comptoirs, et officines d’Etat qui prolifèrent sous le contrôle du Gosplan et de l’Utopie au pouvoir. D’où les appellations grotesques : « Comptoir des Griffes et des Queues », « Grand rue de la Cellule syndicale », association « Halte aux poignées de mains ! » et le meilleur local de la ville de Kolokolamsk : « la salle des Formulaires des Cours militarisées de déclamation et de chant. » Aux institutions bidons correspondent les patronymes hilarants traduits en français : ainsi le camarade Toufeutoutflamme est capitaine des pompiers. C’est un peu le même humour que l’on retrouvera à l’époque suivante dans « L’Oiseau d’acier » ou « Paysage de Papier » de Vassili Axionov. Pour finir je concède que ces histoires sont plus amusantes si l’on connaît un peu l’histoire et la littérature d’avant le réalisme socialiste.

ILF et PETROV

Kolokolamsk et autres nouvelles fantastiques

Traduit du russe par Alain Préchac

Editions Parangon, Lyon, 2003, 251 pages.



Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 12 novembre 2009 4 12 11 2009 08:07
Ryszard Kapuscinski, reporter polonais décédé en 2007, a surtout travaillé en Afrique, Asie et Amérique latine. Cet ouvrage réunit les conférences qu'il a prononcées, de 1990 à 2006, devant divers publics en Pologne (une à Vienne), à propos de "Cet Autre" non européen et non blanc. Il tentait de sensibiliser ses compatriotes à la nécessaire ouverture à l'Autre, comme un défi à relever.

Kapuscinski rappelle l'histoire millénaire des rencontres entre les cultures non européennes, au hasard des échanges commerciaux, des migrations et des guerres. Rencontrer l'Autre, partenaire économique ou ennemi, n'a jamais été facile : existent toujours la méfiance, la peur, voire l'hostilité et le rejet. L'auteur insiste également sur la volonté européenne de dominer le monde depuis l'Antiquité jusqu'à la colonisation : des militaires incultes et obtus, selon le reporter, n'ont cherché qu'à humilier et asservir cet Autre qu'ils ne considéraient pas comme humain. De là les stéréotypes et préjugés  européens à l'égard des non européens non blancs.

Or, souligne Kapuscinski, notre monde est devenu multiethnique et multiculturel ; si pour Malinowski, anthropologue polonais, comme pour l'auteur, il fallait aller rencontrer l'autre sur son territoire, désormais les flux migratoires l'amènent en Europe et nos cultures se métissent. Les Polonais doivent donc, grâce à ces conférences, se préparer à rencontrer cet Autre, notre frère en humanité par delà ses différences : c'est une aventure difficile, faite de bienveillante acceptation et de connaissance de la culture de "Cet Autre" afin de le comprendre avec empathie et de nous enrichir par comparaison.

Ryszard KAPUSCINSKI
Cet Autre
Plon, 2009, 109 pages.
Par Kate - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 13 septembre 2009 7 13 09 2009 11:41

❋  Né à Kiev le 18 mars 1932, l'année de la famine que Staline infligea à l'Ukraine, Gorenstein fut orphelin tout jeune. Son père fut liquidé en 1935 comme ennemi du peuple et sa mère mourut de tuberculose en 1943. Dans les années 50, il étudia à l'Institut des Mines de Dniepropetrovsk puis se mit à écrire des récits. Même si son père fut réhabilité sous Khrouchtchev, il ne put faire publier qu'un seul texte en URSS, en 1964, une nouvelle intitulée "La maison à la tourelle", et il se trouva donc longtemps contraint à écrire pour son tiroir, selon la formule consacrée. Sa participation au projet d'almanach littéraire "Métropole" avec une pléïade d'auteurs russes comme Axionov, se heurta à une censure impitoyable. Il dut émigrer et s'installa à Berlin-Ouest en 1979. Ses ouvrages ont donc paru en quasi-totalité en Allemagne. C'est ainsi que "Le Rachat" fut édité en Allemagne en 1979 dans sa version originale russe.

❋  Peut-être plus connu comme scénariste de « Solaris », d'après Stanislas Lem, tourné par Andreï Tarkovski en 1972, que comme écrivain, Friedrich Naumovitch Gorenstein est pourtant l'un des principaux romanciers russes de la fin du XXe siècle. Son thème de prédilection concerne l'identité juive en Russie. Il s'élargit à l'antisémitisme en URSS et à l'antistalinisme, accompagnant ses réflexions de références bibliques et de considérations métaphysiques. Son œuvre sans doute la plus connue est « La Place », un gros roman écrit entre 1969 et 1972 et traduit en français dès 1991 : cette "place" est d'abord celle que Gocha, le personnage principal, mi-juif mi-slave, trouve dans un dortoir quand il revient à Moscou après des années passées au goulag, c'est ensuite celle qu'il cherche à retrouver dans la société soviétique.

❋  « Le Rachat » nous ramène dans la Russie de décembre 1945, en ruines sous la neige et le froid mais victorieuse, et se prolonge en 1946-1947 dans un cruel contexte de famine. L'auteur insiste sur les ruines matérielles, les pertes en vies humaines, les pénuries alimentaires qui s'aggravent malgré la victoire, et puis les poux qui énervent tant Sachenka. Ce contexte pousse à la haine entre voisins, d'autant que, la paix revenue, les affreux secrets du temps de l'occupation allemande resurgissent. A cette époque, une famille juive avait été massacrée et sommairement enterrée dans une fosse proche des immeubles d'habitations où vivent la plupart des personnages, tandis que les Allemands opéraient non loin de là des massacres à grande échelle.


« — C'est Chouma l'Assyrien qui les a bousillés, fit l'autre en soufflant. Le cireur de bottes… Il a enveloppé une brique dans un journal, leur a fracassé le crâne avec en plein jour et les a tirés jusqu'au trou : la fille qu'avait seize ans, la mère, Léopold Lvovitch, et le gamin qu'avait cinq ans. (…) C'te famille , elle est restée là quatre jours, entassée les uns sur les autres, Chouma nous défendait de la sortir pour que tous les voisins, il disait, puissent leur verser leurs seaux de toilette dessus et jeter leur saloperie. Tout le monde le craignait, vu qu'il était engagé comme Polizei…»


❋  Ne pouvant ignorer ces crimes, les principaux personnages du roman sont amenés sinon à les expier du moins à les racheter — d'où le titre du roman. Au centre de l'action la jeune Sachenka, 16-17 ans, qui en veut à Catherine sa jeune maman d'héberger deux mendiants, Olga et Vassia — peut-être un ancien collabo lui aussi — , d'avoir pris comme amant Fiodor le tankiste handicapé, de vivre de rapines à la cantine de l'armée, elle dont le mari fut un pilote héroïque de la guerre. En se rendant à la gare, puis à un bureau pour dénoncer sa mère, Sachenka a rencontré Auguste, un jeune lieutenant avec qui elle va vivre une brève aventure amoureuse alors qu'il est chargé d'exhumer les restes des Lvovitch qui sont ses parents. Les exhumations se déroulent de nuit ; le lieutenant a sous ordres des prisonniers politiques, comme Pavel, exclu de l'Université, et qui discute avec lui du sort tragique des Juifs avant de se replonger dans une dernière lecture de Spinoza. 


« Le châtiment, la vengeance sont à portée de n'importe qui, explique le professeur, mais le rachat ne l'est qu'à celle des justes au côté desquels se range la vérité. »


❋  Sa mission remplie, Auguste part vers une autre affectation. Quand reviendra-t-il ? Quelques mois après son départ, Olga, Catherine et Sachenka mettent au monde chacune une fille… Je ne déflore en rien l'histoire : c'est la 4ème de couverture qui en dit trop. Gorenstein est mort à Berlin en 2002.


Friedrich GORENSTEIN

Le Rachat
Traduit du russe par Lily Denis
Gallimard, 1988, 198 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 10 septembre 2009 4 10 09 2009 09:56
Vassili Axionov est né de parents communistes en pleine époque de terreur stalinienne. Sa mère Evguénia Guinzbourg perd son poste à l'Université et est arrêtée en 1937 ; juive et accusée de trotskysme, son avenir est sombre. Déportée en Sibérie orientale elle survit miraculeusement au goulag puis rédige sa biographie en deux volumes ("Le Vertige" et "Le Ciel de la Kolyma") publiés en samizdat puis en Occident, en France aux éditions du Seuil en 1967 et 1990. Avec de telles origines "douteuses", Vassili Axionov doit écrire bien sagement selon les règles du "réalisme soviétique" pour avoir des chances d'être publié. En d'autres termes : des héros positifs et pas de critique du système au pouvoir. Cependant il ne passe la barre que de justesse, avec dit-on un coup de pouce de Khrouchtchev, en 1960 ; l'année suivante il devient membre de l'Union des Ecrivains. Si le titre russe de ce premier roman est « КОЛЛЕГИ », le titre français, "Confrères", renvoie effectivement au monde médical.

En effet, le jeune écrivain a acquis cette expérience avec des études de médecine terminées à Leningrad (auj. Saint-Petersbourg) en 1956. Affecté aux Services sanitaires du port puis nommé dans une bourgade au bord du lac Onéga, en Carélie, c'est sur ce passé proche qu'il bâtit l'intrigue de son premier roman, publié en URSS en 1960. Les trois amis, principaux personnages du récit, sont de jeunes médecins qui, au sortir de l'Ecole de médecine de Leningrad, doivent partir pour une première affectation : Vladislav Karpov et Alexis Maximov restent dans l'ex-capitale, affectés aux Services sanitaires du port, tandis qu'Alexandre Zélénine est affecté à Krouglogorié village imaginaire au bord du lac… Onéga, vous avez gagné. Leur entrée dans la vie professionnelle et l'évolution de leur vie affective se croisent au cours des chapitres, jusqu'à ce que l'idéaliste Zélénine, après avoir rencontré Inna, une pianiste moscovite, soit sauvé in extremis par ses deux camarades de promotion, non de l'amour d'Inna mais de la mort qu'a voulu lui donner Fédor Bougrov, un mauvais sujet, ivrogne bien sûr et malfrat local, déçu de son influence auprès d'une infirmière dynamique, Dacha, la vraie blonde aux yeux bleus.

Même si ce premier roman n'est qu'un examen de passage, même s'il est à la gloire d'un héros positif, on y trouve quelque intérêt. Evidemment le médecin de campagne Zélénine est un homme plein de qualités ; il prêche contre l'alcoolisme et en sauve le cocher Philémon ; au lieu de se rendre à la gare accueillir son amie il saute dans un hélico pour aller sauver un chasseur blessé par un ours ; il s'entend avec le chef du village kolkhozien, membre du Parti, patriote et vétéran de la guerre ; il écoute Radio-Moscou le soir ; il fait réparer son laboratoire de campagne, etc… Mais les différents personnages sont plutôt bien campés, avec une économie de moyens, — point trop de mélo —, de même que les lieux sont évoqués rapidement, sans s'attarder dans de lassantes descriptions. Et puis il y a ces citations de chansons, de poèmes, qui ponctuent plusieurs chapitres et que l'on retrouve dans les œuvres suivantes. Et des allusions littéraires comme la liaison de Tourguéniev avec la cantatrice Pauline Viardot, ou artistiques au cours d'une soirée pétersbourgeoise où explose une controverse sur la peinture abstraite.

L'année 1963 marque le lancement d'Axionov en France avec la publication de "Confrères" publié aux Editeurs Français Réunis, puisque Julliard publie le second titre de l'auteur russe : "Billet pour les étoiles", et que Pierre Daix donne un article, « Axionov et le réalisme », aux "Lettres françaises" (n°982) tandis que "Les Temps modernes" (n°202) publient une nouvelle ("L'écrevisse") traduite par Claude Ligny [source: Cahiers du monde russe et soviétique, année 1964]. Mis sur orbite par le PCF, le "spoutnik" Vassili Axionov va peu à peu dévier de sa course et révéler sa vraie personnalité littéraire critique et fantaisiste. Ses prochains romans, au temps du camarade Leonide Brejnev qui a chassé du pouvoir "Monsieur K" en 1964, finiront par ne plus franchir l'obstacle de la censure, à force de parler de jazz et de rock, de filles et de jeans, mais aussi à cause de sa participation active à une revue d'opposition, Métropole. Expulsé d'URSS en 1980, il y reviendra en 1989 avec la perestroïka, hissé sur le piédestal d'une œuvre qui n'aura plus grand chose de commun avec ces "Confrères" d'après-guerre.

Vassili AXIONOV
Confrères

Traduit du russe par Jean Cathala
Les Editeurs Français Réunis, 1963, 255 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 4 septembre 2009 5 04 09 2009 09:56

Publié en 1983 par l'éditeur new-yorkais Ardis Publishers alors que Vassili Axionov, qui avait dû quitter l'URSS deux ans plus tôt, résidait désormais aux Etats-Unis, ce roman est alors le plus « politique » de ses textes. Et à la fois l'un des plus humoristiques. Il se passe presque tout entier en 1973.

Commençons par l'intrigue : bientôt la trentaine, le héros (anti-héros le plus souvent) est un invraisemblable ingénieur d'un invraisemblable laboratoire de recherches dans le domaine des pistons. Son nom : Igor Vélocipèdov, tout fier de son patronyme latin apparu deux siècles avant la bicyclette, si l'on en croît ses connaissances généralogiques. Alors que la fréquentation assidue de la fantaisiste Fenka satisfait ses ardeurs sexuelles et qu'il devrait s'estimer un travailleur heureux, Igor se juge brimé par la bureaucratie quand elle lui refuse coup sur coup : le visa pour un voyage en Bulgarie, l'attribution d'un potager en banlieue, et l'inscription sur la liste d'attente pour acquérir une Jigouli. Vraiment fâché par le système, Igor ne trouve rien mieux que d'écrire naïvement à Brejnev pour se plaindre et lui demander de l'aide. Patatras. Le voilà pris dans l'engrenage bureaucratique et policier. Une seconde lettre à Brejnev fait de lui un des dissidents les plus en vue de la capitale. Mais la roue tourne et il est puni de dix ans de goulag, lui le fils d'une artiste lyrique émérite, lui l'enfant de Krasnodar né en 1943 pendant l'invasion nazie qui a dû justifier sa pureté ethnique slave.

Résumer ainsi le roman d'Axinov ce serait en omettre la substantifique moëlle. Les lettres adressées à Léonide Brejnev sont de bons exemples des fantaisies stylistiques d'Axionov. Dans l'une, il manque des verbes, et dans l'autre des substantifs, comme pour se moquer des pénuries quotidiennes. L'humour ne doit pas nous cacher les revendications que le pouvoir ne peut accepter : libérer la Tchécoslovaquie, libérer les intellectuels expédiés au goulag, etc … Jamais Axionov n'avait autant politisé son œuvre. La propagande anti-soviétique même est montrée comme étant bien reçue des Moscovites. On se demande même si l'auteur, tout juste débarqué en Amérique, n'en rajoute pas plusieurs couches…

Quelle galerie de portraits, mes aïeux ! Quel voyage en Soviétie, chers camarades ! Axionov invente un nombre incroyable de personnages humoristiques sinon hilarants, comme les soeurs Tikhomirova, Agrippine et Adélaïde, l'une dactylo des dissidents, l'autre secrétaire pincée d'un intrigant apparatchik. Au fil des rencontres de Vélocipèdov c'est un carnaval de policiers corrompus, de membres influents du Parti, d'artistes émérites comme le danseur Kalachnikov, d'intellectuels juifs dissidents comme l'intellectuel Protubérantz, d'officiers du KGB comme le général Opékoun. Vélocipèdov tombe dans les bras d'Hanuk, l'Arménienne séductrice et épouse du général précité. Notre anti-héros ne s'arrête pas là ; il délivre du dessouloir un cinéaste clochardisé qui ne pense qu'à filmer la révolution ; il répare au noir des voitures de célébrités du monde des arts comme de l'armée rouge. C'est lors d'une de ces délicates interventions mécaniques qu'il est attaqué par une veuve de guerre, bardée de décorations, à coups de fer à repasser. Oh ! le dur retour du passé stalinien…

Pourtant, les temps changent. L'URSS survivra-t-elle encore en 1984 ? C'est la question que posait depuis quelques années l’historien russe Andreï Amalric. La question brièvement entrevue dans ce roman n'est pas aussi saugrenue que le lecteur français pouvait l'imaginer en lisant « Paysages de Papiers » à sa publication dans la collection "Du monde entier". Mais il est clair qu'Axionov, veut donner l'image d'un pays qui tient debout moins par la force du Parti et du KGB, l'un et l'autre stupides et corrompus, que par la force des habitudes. Ses élites, notamment ses écrivains, se font expulser ou migrent vers Israël, l'Allemagne et les Etats-Unis : voyez Gorenstein, Pliouchtch, Soljénitsyne, ou Zinoviev. Le chapitre final qui se déroule dix ans plus tard illustre ces tendances : le "zek" libéré Igor Vélocipèdov débarque à New York et y est accueilli par quasiment tous les protagonistes du roman, ses amis, ses rivaux et ses anciens ennemis. On les rencontre dans Manhattan et à Brighton Beach. Dans une farandole finale, Fenka fait une apparition magique dans Broadway et y retrouve son prince Igor ! Mais Vélocipèdov n'est pas délivré pour autant de la paperasserie bureaucratique ; celle de Washington remplace celle de Moscou : « paysages de papiers » toujours !

• L'année même de la publication de la traduction française, un certain Gorbatchev s'assoyait dans le fauteuil branlant de Léonide Ilytch. Quelques années encore et Vassili Axionov pourrait revenir s'installer à Moscou, redevenue capitale de la Russie et donner un nouveau souffle à son œuvre !

Vassili AXIONOV
Paysage de papiers

Traduit par Lily Denis
Gallimard, 1985, 232 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 30 août 2009 7 30 08 2009 12:15


La publication en 1979 dans la collection "Littéraires soviétiques" — que dirigeait Aragon — de « Recherche d'un genre » avait pu être considérée comme l'évolution ultime des recherches formelles d'Axionov. Il y a en effet deux axes bien différents dans cet ouvrage, l'un, manifestement routier, qui constitue l'essentiel du texte, l'autre, qui se révèle par des allusions artistiques et finit en apothéose. « La Recherche d'un genre » égrène les avantages de l'automobile qui ne se résume pas à un moyen de transport : « ton automobile c'est ta maison, une maisonnette sur roues, une part de ta sphère de protection personnelle, ton lit, ton parapluie, tes galoches, et bien sûr, ton miroir à raser.»  Et maintenant, en route.
 
Tandis qu'au siècle précédent, la fiction russe se développait à travers la taïga ou la steppe en suivant en troïka les longues routes dont les distances se mesuraient en verstes, au siècle de l'industrie soviétique, la fiction prend la route en Jigouli, une de ces Fiat construites à Autograd. Dans ce « road novel » version soviétique, le narrateur parcourt la Russie et les démocraties populaires sans autre but apparent que d'abattre des kilomètres. Les accidents de la circulation jalonnent le parcours de Pavel Apollinariévitch Dourov : l'antique Moskvitch « copie de l'Opel-Kadett d'avant-guerre » retournée dans un fossé, la collision avec une arrosseuse municipale conduite par un ivrogne, etc… Cette errance routière lui permet de prendre à bord des auto-stoppeuses et de faire ainsi entrer la société soviétique dans le récit. Celles-ci bien sûr racontent leurs vies : Mamania, une babouchka à la recherche de son gendre qui trompe sa fille, ou Alla à la recherche d'un amour de mari dans les ports de la mer Noire.

« Et là, lorsqu'ils eurent franchi les limites du bienheureux comté de Koktebel, comme si elle rejetait d'étranges doutes, Alla déballa toute son histoire à Dourov, toute sa vie, tous les hommes de sa vie, tous les ratages et les passions qui l'avaient tourmentée jusqu'à l'époque présente où elle avait déjà vingt-sept ans et en portait, c'est horrible à penser ! trente-cinq.»

Dans ce dernier roman publié en Russie avant l'exil aux Etats-Unis (Novy Mir, 1978), l'auteur fait un clin d'œil à ses prédécesseurs Ilf et Petrov reporters russes qui parcourent en Ford l'Amérique des années trente ;  ils ont intitulé « Crise du genre » et « Nouvelle crise du genre » deux chapitres de leur « Veau d'Or » ! (1) Ceci nous amène au deuxième axe de lecture du roman d'Axionov.

Pavel n'est pas un chauffeur routier mais un artiste, « un illusionniste spécialisé dans un genre rare et mystérieux » (2) ce qu'il ne confesse généralement pas à ses passagers et passagères. Dès le premier chapitre, il est reconnu comme « artiste » par l'officier de la milice venu à sa rescousse et plus loin il se présente comme « magicien » sans que le lecteur s'y arrête puis qu'il accepte aussi de passer pour un marin comme l'envisage Mamania quand il la conduit chez sa fille Zinaïda.

Cette activité artistique Pavel Dourov la précise petit à petit, avec les six scènes enchâssées en intermède du roman routier, avec la mention d'un spectacle vivant qui lui a rapporté 500 roubles et un parchemin honorifique ; elle aboutira en pleine montagne aux retrouvailles avec les quatorze membres de l'atelier errant. Alors, Dourov sortira du coffre de la Jigouli son précieux « Générateur On Dirait ». Leur groupe meurt et ressuscite : il atteint enfin la  « véritable vallée », un paradis bien séparé du quotidien soviétique gris et rouillé.

Si Axionov décrit avec malice ses contemporains, il esquisse avec Dourov le portrait d'un artiste en quête d'innovation, en recherche d'un genre d'art nouveau. En somme, une narration originale qui mérite mieux que l'avis répandu d'un roman égaré dans des recherches formelles. Les kilomètres en voiture forment comme le brouillon de l'œuvre à venir.

(1) Comme le note Laure Troubetzkoy dans son article "Route américaine et voie soviétique: une convergence éphémère", in Cahiers Slaves n°10, UFR d'Etudes slaves, Université Paris-Sorbonne, 2008, page 251.
(2) Idem, page 266.

Vassili AXIONOV
Recherche d'un genre

Traduit par Lily Denis
Gallimard, 1979, 192 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 30 août 2009 7 30 08 2009 12:00

Avec ce titre emprunté à une chanson de soldats citée en exergue, Axionov nous donne un conte satirique plus que politique. Pourtant, la censure n'a pas voulu de lui dans l'URSS de 1978. Plusieurs passages pouvaient effectivement déplaire au pouvoir. On y trouve un vice-ministre plaqué par sa femme « férue d'objets anciens », un immeuble collectif qui tombe en ruines (possible métaphore de l'Union soviétique ?), et des médecins juifs persécutés à la fin du règne de Staline, allusion au prétendu "complot des blouses blanches de 1952".

Au 14 de la rue de la Lanterne, dans un immeuble de standing construit avant la révolution de 1917, au coeur du quartier moscovite de l'Arbat, débarque un certain Véniamine Popenkov au passé mystérieux. Comme dans toutes les fictions qui prennent vie dans un immeuble, une coupe de la société est pratiquée et nous découvrons ainsi plusieurs familles et des personnages plus ou moins truculents. Nicolaïev l'ancien de la fanfare du Parc Gorki, Filipytch le scaphandrier, Foutchinian l'arménien irascible, Zourab à la moto trafiquée et pétaradante, le docteur Zeldovitch, le vice-ministre Zinamourov et son ex-femme Zina, la beauté n°1 du quartier, et puis Marina Tsvétkova, — presque un nom de poétesse — en fait la deuxième beauté du numéro 14 et qui vit de ses charmes, sans oublier un certain Vassili Axiomov ! Oui, avec un "m".

Popenkov utilise les parties communes pour s'aménager un logement : le hall de l'entrée principale est occupé au détriment des autres résidents qui se retrouvent contraints de passer par l'entrée de service. Popenkov agit donc comme un coucou mais personne ne proteste vraiment parce que le gérant fait croire qu'il est un homme des "organes" c'est-à-dire de la police politique. Popenkov privatise néanmoins l'ascenseur qui ne fonctionne plus que pour lui. Quand il décide enfin de percer le toit pour s'aménager une sorte de terrasse on s'inquiète pour l'avenir de l'immeuble qui est déjà en fort mauvais état.

Quand Popenkov s'énerve il ne parle plus russe mais un étrange sabir que Zina essaie de traduire. Quand Popenkov s'énerve, il lui vient une force étonnante, comme métallique, ce qui en fait un drôle d'oiseau d'acier.
« J'aurais pu recourir à quelque subterfuge naïf, écrit Axionov, et mener effectivement le lecteur par le bout du nez, mais la morale littéraire avant tout, c'est pourquoi je suis contraint de déclarer que je ne sais absolument rien de Popenkov…» Symboliquement, l'oiseau d'acier décollera à la fin de l'histoire.

Voilà un conte qui se situe dans le filon drolatique qui va de Nicolas Gogol à Andreï Kourkov, et qui en peu de pages illustre la plaisante puissance imaginative de Vassili Axionov.

Vassili AXIONOV
L'Oiseau d'acier

Traduit par Lily Denis
Gallimard, "Du monde entier", 1980, 142 pages.
Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Jeudi 10 avril 2008 4 10 04 2008 10:58

En 1942, à Drohobycz, c'est-à-dire en Galicie, un SS mit fin à la vie d'un enfant du pays : Bruno Schulz. Fils d'un drapier israélite il était né sujet de François-Joseph en 1892 et après la Grande Guerre les  frontières nouvelles l'avaient transformé en citoyen de la République de Pologne. Entre temps, il était devenu professeur de dessin, qu'il enseignait dans sa ville natale. Ce talent lui permit d'illustrer la première édition de "Ferdydurke" de Gombrowicz tandis qu'il écrivait pour son propre compte et qu'il traduisait "Le Procès" de Kafka en polonais (1936). On connaît la suite, sa fin tragique, la shoah par balles… Quant à sa ville natale, Drohobych, elle est aujourd'hui en Ukraine, près de Lviv...


Qu'écrivait-il ? Des textes courts, comme des nouvelles, qui s'apparentent à des morceaux d'autobiographie et d'autofiction, de souvenirs et de rêves, de contes merveilleux même. Parmi ces fragments, "Le Printemps" (extrait du recueil "Sanatorium au croque-mort" - 1937) constitue le texte le plus long, le plus organisé. Promesse du renouveau de la nature, le printemps est aussi promesse de nouveaux récits. Déjà captivé par l'album de timbres-poste de son ami ami Rodolphe, le narrateur rencontre initialement Bianca en train de savourer un baba dans une pâtisserie. À partir de ces bases "objectives", on se retrouve plongé à la recherche de Bianca, dans un monde onirique dominé par François-Joseph, aux côtés de Rodolphe et de Maximilien, le prince expédié au Mexique. Mais ces personnages, Habsbourgs tragiques et autres héros du siècle, sont aussi des automates et des figures de cire échappées d'un musée...


"Les boutiques de cannelle", le livre-culte de Bruno Schulz (1934), doit son titre à l'une des nouvelles du recueil, très caractéristique de la manière de l'auteur : à peine arrivé en famille au théâtre, le narrateur, encore enfant, est envoyé à la recherche du porte-feuilles oublié à la maison par son père. Sortant du théâtre, il rajoute à sa course nocturne la recherche de ces fameuses boutiques où l'on vend des produits exotiques et des friandises, mais il s'égare, traverse le lycée désert où officiait le professeur Arendt, prend un fiacre et se retrouve en pleine campagne à contempler le ciel. Dans d'autres nouvelles ("La rue des Crocodiles", "Les mannequins","La nuit de la grande saison"…) l'univers du récit est plus nettement fondé sur le monde enchanté de la boutique. On y retrouve le père, figure essentielle, aux prises avec les coupons de tissus, les clientes, les commis. Mais toujours avec des glissements vers le monde onirique. Celui-ci est particulièrement émouvant dans la nouvelle "Les Oiseaux" : le père, devenu incapable de gérer la boutique, élève des oiseaux dans son appartement, jusqu'au jour où Adèle, la bonne qui incarne la réalité prosaïque, intervient vigoureusement.


Les forces de la nature, les saisons, sont aussi présentes dans ces textes et fortement même. Le vent soulève les rideaux et les robes, et va jusqu'à mettre en péril la maison ("La bourrasque"). Les arbres et toute la végétation tiennent une place importante : par magie, ils surgissent vivants des tapisseries, comme les oiseaux des papiers peints. Et tous les interstices sont susceptibles de livrer cafards et cloportes dans cette maison si vaste que le nombre des pièces reste inconnu. Lecture faite, il n'est pas anormal de penser autant à Kafka qu'aux surréalistes.


Bruno Schulz
• Les Boutiques de Cannelle
Traduit du polonais par T. Douchy, G. Sidre, G. Lisowski
[Denoël 1974] 210 pages, Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 2005

• Le Printemps
Traduit du polonais par Thérèse Douchy
[Denoël 1974] 118 pages, Folio 2€, 2005


 

Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 1 avril 2008 2 01 04 2008 10:17

Rien à voir avec " Une journée d'Ivan Denissovitch " d'Alexandre Soljenitsyne ! Au départ, il y a une idée intéressante : l'auteur imagine la journée d'Andréï Danilovitch Komiaga, un agent des basses œuvres du pouvoir russe dans un futur proche, après 2027. Cette Nouvelle Russie est à la fois un retour affligeant sur celle d'Ivan le Terrible, qui régnait jadis par la terreur en s'appuyant sur l'opritchnina, mais aussi une plongée dans un futur de hautes technologies. Le monde en fait n'a pas beaucoup changé : il n'y a pas de réchauffement du climat russe, la Chine est l'usine du monde, la Russie exporte son gaz, à Moscou le pouvoir est évidemment violent et corrompu, mais désormais soutenu par l'Église orthodoxe, et le Président porte une barbe comme Nicolas II.

Les allusions au passé et au présent de la Russie sont véritablement légion. Comme la Grande Catherine, la Présidente aux gros seins, a des amants officiers. Telle la dernière tsarine qui avait recours à un pope et devin sibérien, elle consulte une vieille sorcière sibérienne qui brûle les livres. On va lui expédier des œuvres de Tchékhov pour se chauffer. Alors que les Romanov offraient des œufs Fabergé, il existe pour les nouveaux privilégiés des boules magiques dites "aquarium" où flottent des petits poissons en or avec quoi on se drogue — sans doute une astuce : les poissons, "putina" en russe, comme le nom de l'actuel homme fort du Kremlin. À l'invite du Président, les Russes se sont précipités Place Rouge pour brûler leurs passeports. Une Grande Muraille protège le pays de l'Occident... La Nouvelle Russie nationaliste, chauvine, inculte et raciste : telle est la tendance lourde — trop lourde — du roman.

Andréï Danilovitch Komiaga se réveille donc en sursaut au premier chapitre et se recouche à la fin du livre dans les bras d'une Anastasia. Entre temps, une pleine journée de privilèges, de crimes, de liquidations, de vodka, de corruptions, de menaces et d'orgies. On sourit dans les premières pages de quelques gags et allusions, de quelques vieux vocables, de quelques piques contre l'actuelle dictature poutinienne, mais très vite on se lasse devant des débordements de bêtise et de vulgarité — même si Sorokine a pu s'amuser en croyant rédiger une fable ironique. N'est pas Gogol qui veut.

"Journée d'un opritchnik"
par Vladimir SOROKINE

Traduit du russe par Bernard Kreise
Editions de l'Olivier, 2008, 252 pages.



n
Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 6 avril 2007 5 06 04 2007 11:01


Un jour, Axionov voulut se faire le plaisir d'écrire un roman historique. L'idée d'y faire se rencontrer deux des plus grands personnages du siècle des Lumières, connus aussi pour leur correspondance dont des extraits sont repris vers la fin d'ouvrage, a permis au romancier russe connu pour sa liberté de ton, de créer ce chef-d'œuvre insolite, intelligent et raffiné. Diderot n'est donc pas seul à s'inquiéter de la Russie où il irait en 1773 et de sa grande Catherine qui lui a acheté d'avance sa bibliothèque en 1765. Auparavant, du jour où il apprit qu'elle venait, en juin 1762, de placer son mari derrière les barreaux, Voltaire était intrigué par la tsarine. La tsarine s'est intéressée à Voltaire. Et Axionov à eux deux.

Axionov a trouvé dans "Candide" des éléments qui l'ont inspiré pour ce roman foisonnant d'aventures et de personnages, quelques-uns réels, comme Catherine II et le vieux philosophe, les autres, très nombreux, inventés. La décalque est à lire dans l'ironie des noms grotesques, dans l'évocation d'un sombre conflit d'après-guerre de Sept Ans : enjeu une dérisoire principauté au bord de la Baltique, territoire contesté du prince fauché Magnus V de Zweig-Anstalt et Brégovine tandis que ses héritières, les graciles jumelles Claudia et Fiokla lisent Richardson et Marivaux. Leurs chaperons se nomment Evdokia Bramszenberger-Popovo et Marie-Laure Grossessen-Gorkovo (sic). Comme Cunégonde, Candide est dédoublé : les deux jeunes godelureaux, Nicolas Leskov et Michel Zemskov, — « de la simple noblesse de service »— s'intéressent à elles dès le début du roman tandis qu'à sa fin, une génération plus tard, ces nobles russifiés cultivent leur jardin au propre et au figuré :

« Claudia Magnussovna Zemskova passait, en dépit de son âge respectable, pour la plus diligente des dames campagnardes du district de Riajsk. À ces moments, elle se levait au chant du coq et sillonnait jusqu'au couchant, en calèche légère, son vaste domaine, faisait le tour des champs et des potagers, allait jusqu'aux hameaux les plus éloignés et entretenait partout des conversations instructives et indicatives avec les gens des artels. Rentrée chez elle, loin de tomber morte de fatigue, elle se mettait au piano afin de charmer les oreilles de son mari et de disserter avec lui du sublime.»

Axionov nous fait réviser l'histoire et les idées de Voltaire tout en nous égarant dans les arcanes de son roman baroque et heureusement inracontable. À Paris, on va au café Procope. On croise Mme Denis. On révise l'épisode Émilie du Châtelet. À Dotterink-Motterink, on parlera de Dieu et du Diable, des hommes et des femmes, de « l'opposition de la religion et de la philosophie ou, comme l'on définit parfois ce phénomène dans les  milieux éclairés d'Europe, la contradiction de la superstition et de la raison pure.» Par ces mots le baron von Figuine inaugure une culturelle soirée de la "Compagnie de la Baltique" où Voltaire répond en posant la question : « Qu'est-ce que la philosophie moderne ?» et se voit objecter : « Ne tournez pas autour du pot, Voltaire. Dites franchement que Dieu n'existe pas.»

Axionov dévoile enfin la puissance de la Grande Russie face à une Europe divisée en pauvres petits Etats subalternes et l'attraction exercée par la tsarine. Recevant von Figuine, le jeune confident de l'Impératrice — si ce n'est la souveraine déguisée en homme — Voltaire lui avait déclaré : « Parlez-moi un peu plus de l'Impératrice… je voudrais me rapprocher d'elle au sens le plus humain qui soit.» Le vieux démon qui a 70 ans ne voit pas en elle que le chef d'état, despote éclairé, qui reprend son idéal de tolérance, il y voit aussi une jeune femme de trente-quatre ans assez délurée pour lui fixer rendez-vous sur une île de la mer Baltique où accoste le navire amiral de sa flotte, l'Intouchable, dans une région en proie à des conflits minuscules mais diablement terrifiants. Figuine-Catherine reparti(e), la région achève petitement de sombrer dans le chaos. Les pirates conduits par Barberousse s'emparent du château de Dotterink-Motterink, où Magnus V est pendu, sa femme violée, les princesses, je n'ose en parler… La soldatesque se livre au saccage jusque dans la cave qui recèle des barils et des barils de caviar, de concombres, d'or et de poudre. Boum !!!

Axionov fait (aussi) du Axionov : de l'ironie bien sûr, et comme dans toutes (?) ses œuvres il place des poèmes au milieu des chapitres. Il invente quelques vers approximatifs qu'il prête à Marivaux : et c'est logique, ce roman est un long marivaudage entre Voltaire et l'officier von Figuine qui représente la belle tsarine. Axionov en plein baroque : il ne faut surtout pas bouder son plaisir tandis que Voltaire remet son bonnet de nuit qui le fait ressembler à Pinocchio.


Vassili AXIONOV
À la Voltaire
Roman à l'ancienne
Traduit du russe par Lily Denis
Actes Sud, 2005, 391 pages.








Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés