Jeudi 10 avril 2008

En 1942, à Drohobycz, c'est-à-dire en Galicie, un SS mit fin à la vie d'un enfant du pays : Bruno Schulz. Fils d'un drapier israélite il était né sujet de François-Joseph en 1892 et après la Grande Guerre les  frontières nouvelles l'avaient transformé en citoyen de la République de Pologne. Entre temps, il était devenu professeur de dessin, qu'il enseignait dans sa ville natale. Ce talent lui permit d'illustrer la première édition de "Ferdydurke" de Gombrowicz tandis qu'il écrivait pour son propre compte et qu'il traduisait "Le Procès" de Kafka en polonais (1936). On connaît la suite, sa fin tragique, la shoah par balles… Quant à sa ville natale, Drohobych, elle est aujourd'hui en Ukraine, près de Lviv...


Qu'écrivait-il ? Des textes courts, comme des nouvelles, qui s'apparentent à des morceaux d'autobiographie et d'autofiction, de souvenirs et de rêves, de contes merveilleux même. Parmi ces fragments, "Le Printemps" (extrait du recueil "Sanatorium au croque-mort" - 1937) constitue le texte le plus long, le plus organisé. Promesse du renouveau de la nature, le printemps est aussi promesse de nouveaux récits. Déjà captivé par l'album de timbres-poste de son ami ami Rodolphe, le narrateur rencontre initialement Bianca en train de savourer un baba dans une pâtisserie. À partir de ces bases "objectives", on se retrouve plongé à la recherche de Bianca, dans un monde onirique dominé par François-Joseph, aux côtés de Rodolphe et de Maximilien, le prince expédié au Mexique. Mais ces personnages, Habsbourgs tragiques et autres héros du siècle, sont aussi des automates et des figures de cire échappées d'un musée...


"Les boutiques de cannelle", le livre-culte de Bruno Schulz (1934), doit son titre à l'une des nouvelles du recueil, très caractéristique de la manière de l'auteur : à peine arrivé en famille au théâtre, le narrateur, encore enfant, est envoyé à la recherche du porte-feuilles oublié à la maison par son père. Sortant du théâtre, il rajoute à sa course nocturne la recherche de ces fameuses boutiques où l'on vend des produits exotiques et des friandises, mais il s'égare, traverse le lycée désert où officiait le professeur Arendt, prend un fiacre et se retrouve en pleine campagne à contempler le ciel. Dans d'autres nouvelles ("La rue des Crocodiles", "Les mannequins","La nuit de la grande saison"…) l'univers du récit est plus nettement fondé sur le monde enchanté de la boutique. On y retrouve le père, figure essentielle, aux prises avec les coupons de tissus, les clientes, les commis. Mais toujours avec des glissements vers le monde onirique. Celui-ci est particulièrement émouvant dans la nouvelle "Les Oiseaux" : le père, devenu incapable de gérer la boutique, élève des oiseaux dans son appartement, jusqu'au jour où Adèle, la bonne qui incarne la réalité prosaïque, intervient vigoureusement.


Les forces de la nature, les saisons, sont aussi présentes dans ces textes et fortement même. Le vent soulève les rideaux et les robes, et va jusqu'à mettre en péril la maison ("La bourrasque"). Les arbres et toute la végétation tiennent une place importante : par magie, ils surgissent vivants des tapisseries, comme les oiseaux des papiers peints. Et tous les interstices sont susceptibles de livrer cafards et cloportes dans cette maison si vaste que le nombre des pièces reste inconnu. Lecture faite, il n'est pas anormal de penser autant à Kafka qu'aux surréalistes.


Bruno Schulz
• Les Boutiques de Cannelle
Traduit du polonais par T. Douchy, G. Sidre, G. Lisowski
[Denoël 1974] 210 pages, Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 2005

• Le Printemps
Traduit du polonais par Thérèse Douchy
[Denoël 1974] 118 pages, Folio 2€, 2005


 

Mardi 1 avril 2008

Rien à voir avec " Une journée d'Ivan Denissovitch " d'Alexandre Soljenitsyne ! Au départ, il y a une idée intéressante : l'auteur imagine la journée d'Andréï Danilovitch Komiaga, un agent des basses œuvres du pouvoir russe dans un futur proche, après 2027. Cette Nouvelle Russie est à la fois un retour affligeant sur celle d'Ivan le Terrible, qui régnait jadis par la terreur en s'appuyant sur l'opritchnina, mais aussi une plongée dans un futur de hautes technologies. Le monde en fait n'a pas beaucoup changé : il n'y a pas de réchauffement du climat russe, la Chine est l'usine du monde, la Russie exporte son gaz, à Moscou le pouvoir est évidemment violent et corrompu, mais désormais soutenu par l'Église orthodoxe, et le Président porte une barbe comme Nicolas II.

Les allusions au passé et au présent de la Russie sont véritablement légion. Comme la Grande Catherine, la Présidente aux gros seins, a des amants officiers. Telle la dernière tsarine qui avait recours à un pope et devin sibérien, elle consulte une vieille sorcière sibérienne qui brûle les livres. On va lui expédier des œuvres de Tchékhov pour se chauffer. Alors que les Romanov offraient des œufs Fabergé, il existe pour les nouveaux privilégiés des boules magiques dites "aquarium" où flottent des petits poissons en or avec quoi on se drogue — sans doute une astuce : les poissons, "putina" en russe, comme le nom de l'actuel homme fort du Kremlin. À l'invite du Président, les Russes se sont précipités Place Rouge pour brûler leurs passeports. Une Grande Muraille protège le pays de l'Occident... La Nouvelle Russie nationaliste, chauvine, inculte et raciste : telle est la tendance lourde — trop lourde — du roman.

Andréï Danilovitch Komiaga se réveille donc en sursaut au premier chapitre et se recouche à la fin du livre dans les bras d'une Anastasia. Entre temps, une pleine journée de privilèges, de crimes, de liquidations, de vodka, de corruptions, de menaces et d'orgies. On sourit dans les premières pages de quelques gags et allusions, de quelques vieux vocables, de quelques piques contre l'actuelle dictature poutinienne, mais très vite on se lasse devant des débordements de bêtise et de vulgarité — même si Sorokine a pu s'amuser en croyant rédiger une fable ironique. N'est pas Gogol qui veut.

"Journée d'un opritchnik"
par Vladimir SOROKINE

Traduit du russe par Bernard Kreise
Editions de l'Olivier, 2008, 252 pages.



n
Vendredi 6 avril 2007



Vassili AXIONOV est un romancier étonnant. Jugez-en.

“A la Voltaire” est qualifié de “roman à l’ancienne”. Si l’on cherche un sens à cette formule, c’est à la fois une tentative de retrouver un style évocateur du siècle des Lumières et une narrativité qui renouvelle le picaresque. Le sommaire qui figure à la fin du livre est éclairant sur ce dernier point tandis qu’en le parcourant on s’aperçoit d’une autre originalité : nulle part la table des matières n’évoque la rencontre imaginée par le romancier en Voltaire et la tsarine, Catherine II de Russie ! C’est pourtant l’événement –imaginaire– central du roman. 


TABLE

1 - Où une toile devient un roman, des rivages déserts un Mardi gras à Paris, un portrait de Voltaire un personnage vivant, un scandale théâtral un triomphe, le trident de Neptune les bras de Morphée.

2 - Où le général Afsiomski reçoit le philosophe d’Alembert et où les propriétés bénéfiques de l’huile de noix sont mises en évidence.

3 - Où, avec quelque retard, un personnage, le baron von Figuine, monte à bord de l’«Intouchable», vaisseau de cent canons, tandis que nos jeunes héros, Michel, Nicolas, Claudia et Fiokla, ainsi que quelques diablotins se délectent de la société de Voltaire en son domaine de Ferney.

4 - Qui offre à Voltaire la possibilité de lire des extraits de son «Traité sur la tolérance», au chevalier de Terrano de tomber dans le péché et à des officiers supérieurs de débattre du cas du “Double Nez”.

5 - Qui commence dans les allées idylliques du parc où l’émissaire von Figuine et le grand Voltaire examinent les singularités du siècle des femmes, qui trébuche dans le couloir du château où deux dames-chevalières ne parviennent pas à se croiser en raison du volume de leurs paniers, et qui s’achève par une abominable piraterie qui permet à nos jeunes gens de faire preuve de qualités héroïques passant quelque peu l’ordinaire.

6 - Qui blesse profondément l’âme des petites altesses jumelles, chasse les démons de la cheminée, et amène aussi à réfléchir aux qualités androgynes des gradés de la Garde impériale dans la société du beau vieillard Voltaire.

7 - Qui nous fait découvrir de façon inattendue certains secrets du royaume de Prusse ainsi que la vaine passion du roi Frédéric le Grand pour la mastication des macarons.

8 - Où Voltaire expose au baron von Figuine et au général Afsiomski son point de vue sur les domaines ancestraux de Russie tout comme sur les esclaves noirs d’Amérique, cependant qu’au-dessus de la gothique mer Baltique passent des pigeons de l’ancienne race des sarymhadours, de même que tonne le bruit d’une bataille pas tout à fait réelle, où, parmi d’autres partis, est impliquée l’armée du Zweig-Anstalt et Brégovine, sous la conduite de l’électeur Magnus V.

9 - Qui se transforme peu à peu en un “drame d’idées du XVIIIè siècle” au cours duquel Voltaire se rappelle à quel point il avait été, avec Emilie du Châtelet, au bord de la découverte des propriétés du “phlogiston”, cependant que ce méchant chimiste de Vidal Quarantsé se livre à la chasse aux grenouilles et aux souris, et que les singularités de la tête de Micha Zemskov continuent à étonner la Compagnie.

10- Qui tombe l’avant-dernière nuit de juillet 1764, où prend fin la Compagnie de la Baltique. On entend des violes et des clarinettes. Tout s’est embrouillé au château et dans le parc, et l’on a plaisir à répéter : Russie, Occident, Infini, révélations nocturnes et changement matinal du paysage.

11- Et dernier, marqué par l’apparition d’un personnage excessivement tardif. Les tours d’illusion de l’utopie font place à des crimes historiques.

Epilogue. En tant que tel, n’a nul besoin d'un chapeau engageant.


Chacun sait que la jeune, libérale et séduisante tsarine n’a pas rencontré le vieux Voltaire ! Ils se sont contentés d'entretenir une correspondance. Aussi Axionov a-t-il mis au point une rencontre secrète entre Voltaire et un mystérieux visiteur venu de Saint Petersbourg. Et telle l’Union soviétique qui, selon Churchill, était une énigme enveloppée d’un mystère, l’intrigue centrale de ce roman est enchâssée dans un écrin de digressions, d’histoires dans l’histoire, et de diableries... Ce tsunami de frivolités narratives risque de noyer le lecteur désormais averti des risques encourus et des bonheurs qui l’attendent dès qu’il tourne la première page de ce roman couronné dans la Russie de 2004.


Vassili AXIONOV
À la Voltaire
Traduit du russe par Lily Denis
Actes Sud, 2005, 391 pages.







Mercredi 28 février 2007


Qu'est-ce qu'un hooligan  ?
Pour le Français moyen, c'est un supporter qui sème la terreur sur un stade de football où joue une équipe britannique. À l'origine il s'agit d'une famille de brigands irlandais d'un quartier populaire de Londres. Mais ici ? C'est Norman le hooligan. «C'est-à-dire marginal, non aligné, exclu» (page 28). L'époque du mariage des parents et de sa naissance est qualifiée d'année hooliganique : juste avant, en 1934-1935, l'écrivain Mihail Sebastian publiait " Comment je suis devenu un hooligan " et Mircea Eliade " Les Hooligans ". Tous deux Roumains, comme Norman Manea, qui admire le premier, et déteste l'attitude politique du second, dont il a dénoncé, une fois exilé aux États-Unis pour fuir la dictature de Ceaucescu, la compromission avec les nationalistes antisémites de la Garde de Fer, pilier de la dictature d'Antonescu, responsable de la déportation de la famille Manea en 1941. On voit déjà les thèmes qui hantent cette autobiographie : l'identité de l'exilé, juif, roumain ; la mère adorée, peu attentionnée, décédée en Roumanie et seule de la famille proche a y être inhumée ; les deux dictatures roumaines, nationaliste et communiste; sans compter les écrivains juifs et/ou roumains, les morts et les vivants — dont beaucoup sont des amis de l'auteur. L'autobiographie commence avec les interrogations sur l'opportunité d'un voyage en Roumanie : c'est le retour du hooligan. Il s'agit du prétexte d' accompagner un chef d'orchestre, collègue de l'université Bard, il s'agit surtout d'aller se recueillir sur la tombe de la maman et d'entendre parler le roumain.
La mère, centre de la famille
La mère juive est possessive dit-on. Bien sûr celle de Norman l'est. Mais pas du genre à chouchouter le petit Norman. Les temps de l'enfance sont durs : à cinq ans, il est déporté avec ses parents, de l'autre côté du Dniestr (Transnistrie), après l'invasion de 1941. Les grands parents maternels y périssent. En 1945, Norman et ses parents sont libérés par l'Armée Rouge. Comment ne pas croire au moins pour un temps à la vertu du stalinisme ? C'est alors le retour en Bukovine (Suceava, etc). Le père, comptable dans une entreprise avant la guerre, devient, un peu contre son gré, un petit chef communiste, et ne tarde pas à se retrouver en camp de travaux forcés (Periprava, 1958). Après des études supérieures à Bucarest, l'auteur est lassé par le travail d'ingénieur sur les chantiers de construction : il préfère la littérature. Kafka et Proust deviennent les dieux essentiels de son panthéon culturel. Quand l'auteur quitte la Roumanie en 1986, sa mère est déjà touchée par un début de cécité. La séparation est difficile. Norman Manea parle beaucoup plus de sa mère que de sa femme : il faut attendre la dernière partie du livre pour se persuader de son existence ! La maman est morte au début de l'exil américain. Le père, âgé et malade, a rejoint Israël. Sa soeur Ruti également.
L'identité de l'exilé
Norman est un juif de Bukovine. L'un des grands-pères tient une librairie et maison de la presse. Avant 1940, déjà, le sionisme s'adresse à cette minorité qui, dans le passé a souffert de persécutions, de pogroms, bien avant l'arrivée au pouvoir de Hitler et de son allié Antonescu. Aussi certains membres de la famille envisagent-ils d'émigrer. La roue de l'histoire s'accélérant, les Manea sont pris au piège de la déportation par le régime roumain. C'est ce que l'auteur appelle l'Initiation : un jour d'octobre 1941, Norman découvre ce que c'est qu'être juif. En avril 1945, il redevient un Roumain ordinaire. Un homme comme les autres ? Non, car l'exil en Allemagne et à New York l'éloigne de sa famille, de ses racines, des amis qui parlent le roumain. Sa patrie c'est sa Langue, – il y est plus attaché qu'à la religion israélite et il n'est pas sioniste – et la Littérature. On ne peut être plus clair : c'est le 16 juin 1986, le Bloomsday, qu'il dépose sa demande de visa. Il fête alors ses 50 ans. Bloomsday : allusion à la journée de Leopold Bloom rapportée par James Joyce dans Ulysse. Ainsi commence l'odyssée américaine de Norman Manea. Cependant l'identité juive s'affirme dans la dernière partie : le cauchemar d'après un tableau de Chagall, le don à la synagogue et au cimetière du pays natal… Et puis New York n'est-ce pas aussi "Jew York" ?
La dictature communiste
D'abord il y eu la libération communiste... Norman, lycéen, est secrétaire des jeunesses communistes. Obligé de faire une "purge" de trois de ses camarades, il perd la foi dans le communisme. Ce régime devient même à ses yeux pire que celui qui l'envoya quatre longues années pourrir dans un camp moldave. Quand arrive au pouvoir Ceaucescu, c'est le déchaînement d'ironie, de flèches acérées, de formules bien mordantes. Le tyran est "le Clown Blanc des Carpathes". La Roumanie n'est qu'un "pachalik" appelé parfois Jormanie. La collectivisation de l'économie roumaine est tournée en ridicule : le "commerce socialiste" est une contradiction dans les termes, comme la "philosophie socialiste" (page 200). Le pays Dada. Le pays où les toilettes sont pleines d'excréments. Le pays où le père est injustement condamné au camp de travaux forcés. À quoi s'oppose l'Amérique : «In paradise one is better off than in whatever country…» comme l'auteur aime répéter, quelques vers d'un poète polonais... Mais qu'on ne se trompe pas : la Roumanie post-communiste est présentée sans aucun attrait!


Norman MANEA
Le retour du hooligan
Traduction de Nicolas Véron et Odile Serre
Seuil, 2006, 447 pages.

Prix Médicis étranger 2006

Lire également des nouvelles…



Vendredi 2 février 2007




Certains lecteurs préfèrent ses ouvrages sur "Le Négus" et sur "Le Shah", récits de la chute de deux empereurs. À l'occasion de sa disparition, voici quelques extraits et quelques opinions sur deux bouquins de lui qui m'ont totalement séduit :

IMPERIUM (Varsovie 1993, trad. fr. Plon 1994)

ÉBÈNE (Varsovie 1998 ; trad. fr. Plon 2000 puis Pocket n° 11351)

Les deux ouvrages sont traduits du polonais par Véronique Patte.


ÉBÈNE

Cet ouvrage est riche des souvenirs d'une demie-vie passée à courir d'un pays d'Afrique à un autre. Né en 1932 à Pinsk, une ville de Polésie aujourd'hui en Biélorussie, Ryszard Kapuscinski fut envoyé en Afrique, à l'âge de 25 ans, comme correspondant de Gazeta Wyborcza. En 1958, il fut témoin de l'indépendance du Ghana suite à l'action du charismatique N'Krumah. Il se trouvait à Zanzibar au moment du soulèvement. Au Nigéria au moment d'un coup d'état militaire. En Éthiopie sous le règne du Négus et sous la dictature sanglante de Menguistu. Son chemin croisa celui de bien d'autres potentats, comme Idin Amin Dada ou Jomo Kenyatta. Au Liberia, il a vu Taylor se battre contre Johnson. Au Mali il a visité Tombouctou et il est passé au Rwanda entre deux génocides.

EBENE n'est pas une étude systématique de l'Afrique de la décolonisation, et Kapuscinski s'intéresse aussi bien aux crises politiques qu'à la vie quotidienne, à l'extension des bidonvilles comme à l'intérêt du jerrycan en plastique :

« La moitié de la population de l'Afrique n'a pas encore quinze ans. Les enfants sont nombreux dans toutes les armées, ils sont majoritaires dans les camps de réfugiés, ils cultivent les champs, vendent sur le marché. A la maison, l'enfant a le rôle le plus important : il est responsable de l'eau. Quand tout le monde dort encore, les petits garçons se lèvent dans les ténèbres et filent à la source, à l'étang ou au fleuve. La technologie leur a donné un sacré coup de pouce en leur offrant le jerrican en plastique, bon marché et léger. Il y a quelques années, ce bidon a révolutionné la vie en Afrique. Sous les tropiques, pour survivre, il faut de l'eau. Comme les canalisations sont pratiquement inexistantes et que l'eau est rare, il faut la transporter sur de grandes distances, parfois sur des dizaines de kilomètres. Pendant des siècles et des siècles, ce sont les cuves en argile ou en pierre qui ont servi à transporter l'eau. La culture africaine ne connaissant pas la roue, c'est l'homme, ou plus exactement la femme, puisque telle était la répartition des tâches domestiques, qui transportait tout, le plus souvent sur la tête. L'enfant n'aurait d'ailleurs guère pu soulever une telle cuve. En outre, dans cet univers de pauvreté, il n'y en avait probablement qu'une par foyer.

Or voilà qu'est apparu le jerrican en plastique. Miracle ! C'est une véritable révolution ! En premier lieu, il est relativement bon marché (même si c'est le seul objet de valeur dans certaines maisons), puisqu'il coûte environ deux dollars. Mais le plus important, c'est qu'il est léger! Et en plus, il peut avoir diverses tailles, si bien que même un gosse peut transporter quelques litres d'eau.

Tous les enfants portent l'eau! Aujourd'hui on peut voir des bandes de gamins qui, tout en s'amusant et en se taquinant, vont chercher de l'eau à une source lointaine. Quel soulagement pour la femme africaine, éreintée et à bout de forces ! Quel changement dans sa vie ! Cela lui dégage un temps précieux pour elle-même, pour sa maison! »



Reporter désargenté mais plus proche des Africains de toutes conditions que les autres journalistes, son regard d'Européen venu d'un régime communiste est toujours dénué de préjugé, la Pologne n'ayant pas été une puissance coloniale… Mais aux détracteurs de Stephen SMITH (Négrologie, 2003) je dois dire qu'il ne trouveront pas chez Kapuscinsky de quoi réfuter l'auteur franco-britannique!


IMPERIUM

Avec ce titre où l'espace soviétique semble fusionner avec celui de Rome, Ryszard Kapuscinski nous entraîne dans une série de découvertes de l'Union Soviétique et de ses périphéries, principalement au temps de sa chute en 1989-1991.
En cette fin d' «ère de la stagnation » comme disait Gorbatchev, l'URSS a un peu partout le visage de "Rouille-land" avec ses chantiers inachevés et ses usines obsolètes à demi-ruinées : on y avait produit tant de métal!

L'empire du barbelé

« Un sacré morceau. La surface de l'Imperium est supérieure à vingt-deux millions de kilomètres carrés, et ses frontières terrestres, plus longues que l'équateur, s'étendent sur quarante-deux mille kilomètres.

Comme les frontières, là où c'était techniquement possible, ont toujours été, et sont encore closes par des barbelés (j'en ai vu aux frontières avec la Pologne, la Chine, l'Iran), que le fer, du fait de la rigueur climatique, se détériore rapidement, et qu'il faut par conséquent le remplacer régulièrement par des centaines, que dis-je, des milliers de kilomètres, on peut supposer qu'une grande partie de la métallurgie soviétique ne produit que des barbelés.

Mais les frontières ne sont pas les seules à être concernées. Combien de milliers de kilomètres de fil de fer ont été utilisés pour entourer l'archipel du Goulag, les centaines de camps, de zones de transit, de prisons dispersés sur le territoire de l'Imperium ? Combien de milliers de kilomètres ont été engloutis pour encercler les polygones de tir, les sites nucléaires ? Et les casernes ? Et les entrepôts de toutes sortes?

Si l'on multiplie ces kilomètres par les années d'existence du pouvoir soviétique, on comprend tout de suite pourquoi, dans les magasins de Smolensk ou d'Omsk, on ne trouve pas de serfouettes ni de marteaux, encore moins de couteaux ou de cuillères: pour fabriquer ces articles, la matière première fait défaut, elle a été absorbée par la production des barbelés. Et ce n'est pas tout ! Ces tonnes de fer, il a fallu les convoyer par bateau, par train, par hélicoptère, sur des chameaux, des traîneaux tirés par des chiens, jusque dans les coins les plus inaccessibles de l'Imperium, puis il a fallu les décharger, les dérouler, les couper en morceaux, les fixer. On imagine sans peine les sommations téléphoniques, télégraphiques, épistolaires des chefs des gardes-frontières, des directeurs des camps et des prisons, pour se faire livrer ces tonnes de barbelés, leur assiduité à se constituer des réserves en prévision des pénuries dans les entrepôts centraux. On imagine tout aussi aisément les milliers de commissions et d'équipes de contrôle parcourant les immenses étendues de l'Imperium, afin de vérifier que tout était correctement fermé, que les barrières étaient assez hautes et compactes pour qu'une souris ne puisse les traverser. On imagine aussi très bien Moscou appelant ses hommes sur le terrain et répétant inlassablement: « Êtes-vous tous bien clôturés ? » Ainsi, au lieu de se construire des maisons et des hôpitaux, au lieu de réparer leurs canalisations et leurs systèmes électriques constamment défectueux, ces hommes furent-ils occupés (pas tous, heureusement), des années durant, à doter leur Imperium de barbelés, intérieurs et extérieurs, locaux et fédéraux. »


L'histoire donne le vertige quand Kapuscinski arpente la vaste scène du crime. La nostalgie pourrait voisiner avec la colère, mais Kapuscinski se satisfait d'évocations nostalgiques. L'arpenteur polonais rencontre en tous lieux les méfaits du régime de Staline, au bord de la Kolyma, dans les camps les plus redoutés du Goulag, au bord de la Moscova, à l'ombre de la cathédrale du Saint-SauveurLa 1ère Grande Guerre Patriotique avait mené la Russie à la victoire sur Napoléon chassé de Moscou qu'il avait incendié en 1812. Pour remercier la Providence d'avoir sauvé la Russie, le tsar Alexandre Ier décida d'ériger une cathédrale. Le chantier du Saint-Sauveur dura 45 ans. La bénédiction eut lieu en présence d'Alexandre III le 26 mai 1883. L'église était la plus colossale de l'empire et la plus magnifiquement décorée. Mais quand Staline dut conduire contre Hitler la seconde Grande Guerre Patriotique, ce témoignage de la première n'existait déjà plus. En effet en juillet 1931 Staline avait décidé de construire un Palais des Soviets. Devinez-où ! À la place de la cathédrale du Saint-Sauveur.



« Le doigt du Guide s'était posé exactement sur l'endroit où s'élevait l'impressionnante silhouette de la cathédrale construite pas les tsars de toutes les Russies afin de rendre grâces au Seigneur d'avoir contraint Napoléon à la retraite et d'avoir sauvé l'Imperium.
Staline fait démolir le plus grand objet sacré de Moscou. Donnons libre cours à notre imagination. Nous sommes en 1931. Mussolini, qui à cette époque gouverne l'Italie, fait détruire à Rome la basilique Saint-Pierre? Paul Doumer, qui à cette époque est président de France, fait démolir la cathédrale Notre-Dame. La maréchal Pilsudski fait mettre à terre le monastère Jasnogorski à Czestochowa.
Est-ce vraiment imaginable ? Non.»



La démolition fut rondement menée et Staline en personne choisit le projet du Palais des Soviets à l'époque même où l'Ukraine mourait de faim. Les années passèrent, avec leur cortège de purges. La guerre passa aussi. Le palais projeté ne voyait toujours pas le jour. À sa place Nikita Khrouchtchev fit aménager une piscine. Après le plongeon de l'URSS la piscine fut démolie et la cathédrale reconstruite —mais après la publication d'Imperium.


Les périples africains de Kapuscinski lui permettent un regard d'ethnologue à la découverte des usages de l'homo sovieticus. Mais l'histoire s'est dégelée. Kapuscinski témoigne du réveil des nationalismes, de la démangeaison des indépendances, en Ukraine, en Géorgie, en Asie centrale. Son pèlerinage dans un empire mourant passe aussi par la mémoire à vif de la Pologne et de l'Ukraine juste réveillées des deux cauchemars de la barbarie nazie et de la barbarie stalinienne. À Lvov, un curé l'emmène chez sa mère à qui la Grande Famine enleva six de ses neuf enfants. Non loin de là il rencontre le souvenir de l'écrivain juif Bruno Schulz, à qui un gestapiste prit la vie en 1942.


Drohobycz est une ville de pèlerinages. C'est la ville où a vécu, créé et péri Bruno Schulz. M. Schrejer a justement été un élève de Schulz, qui écrivait, peignait, mais enseignait aussi les travaux manuels et le dessin au lycée Jagellon. « Quand nous n'avions pas envie de travailler, nous lui demandions de nous raconter des contes. Il interrompait alors son cours et se mettait à raconter, il aimait cela. »

Schulz vivait dans une petite maison sans étage au 12, rue Floriañska, à cinq cents mètres environ du lycée de la rue Zielona. Il lui suffisait de traverser deux ruelles et un joli vieux square pour arriver à son travail. A proximité, se trouvent une église et encore un square. Derrière cette église, tout contre le square, il y a aujourd'hui une boulangerie. C'est là qu'en 1942, en pleine rue, un agent de la Gestapo, Karl Günter, abattit Bruno Schulz. II avait un petit pistolet de dame.

La vie du grand écrivain se déroula dans cette petite ville, ou plus précisément dans le minuscule triangle compris entre la rue Floriariska, la rue Zielona et le square de la boulangerie. Aujourd'hui les gens peuvent parcourir ce trajet en quelques minutes tout en méditant sur le mystère de l'extraordinaire imagination de Schulz. Mais je doute qu'ils parviennent à des conclusions claires et logiques. Une fois seulement cette belle petite ville livra ses secrets inhabituels, une fois seulement, et à Bruno Schulz uniquement, particule vigilante et sensible de ses murs, esprit discret et silencieux de ses rues.

Aussi la question que je pose à M. Schrejer est-elle complètement absurde: «Monsieur Schrejer, où se trouvaient donc les boutiques de cannelle ? » Schrejer s'arrête, son regard exprime un mélange d'étonnement, d'ironie et même de reproche. « Les boutiques de cannelle? répète-t-il. Mais dans l'imagination de Schulz ! C'est là qu'elles brillaient. C'est là qu'elles embaumaient aussi merveilleusement.» (…)

« Schulz a écrit Les Boutiques de cannelle en 1933, l'année la plus terrible de la Grande Famine en Ukraine. Or Drohobycz se trouve tout près de l'Ukraine. Sans doute Schulz ignorait-il cette tragédie si habilement occultée.»



Nous avons peut-être perdu cette tradition du grand reportage que le prix Albert Londres essaie de maintenir. Pour Ryszard Kapuscinski c'est du prix Nobel qu'il fut question. Il ne le reçut pas. Arrêtons la déploration et lisons Kapuscinski.







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D. et P. KLADSTRUP
Douglas KENNEDY
Moussa KONATÉ
Benoît de L'ESTOILE
Cécile LADJALI
LAO She
David LE BRETON
Harper LEE
Michel LEIRIS
Gilles LEROY
Edouard LEVÉ
Claude LEVI-STRAUSS
Antoine LILTI
Paolo LINS
Clarice LISPECTOR
Jonathan LITTELL
Albert LONDRES
Henri LOPES
Rosetta LOY
Alain MABANCKOU
Cormac McCARTHY
J.M. MACHADO de ASSIS
Neguib MAHFOUZ (a)
Neguib MAHFOUZ (b)
Norman MANEA
Benedicte MANIER
Juan MARSÉ
Tomas Eloy MARTINEZ
Jean-Claude MASSERA
M.A. MATARD-BONUCCI
Peter MAYLE
Suketu MEHTA
Philippe MEIRIEU
Leonora MIANO
Leonora MIANO (c)
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Richard MILLET
Franco MIMMI
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George L. MOSSE
Horacio Castellanos MOYA
Meja MWANGI
Tidiane N'DIAYE
Vladimir NABOKOV
Tobie NATHAN
Alexandre OEXMELIN
Ignacio PADILLA
Giovanni PAPINI
Patrick PECHEROT
Alessandro PERISSINOTTO
O.PETRE-GRENOUILLEAU
Jean-Robert PITTE
Pierre RIGOULOT
Franck RIMBERT
Jacqueline RISSET
João Guimarães ROSA
Marie-Jeanne ROSSIGNOL
Philip ROTH
Jed RUBENFELD
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