• Professeur et écrivain, Hélé Béji dirige le Collège International de Tunis. Elle s'inscrit dans la démarche intellectuelle d'Albert Memmi dont elle prononça l'éloge en 1998, lors d'un colloque consacré à ce grand humaniste, juif, tunisien et ex-colonisé. Ils ont en commun le questionnement dialectique et l'analyse comparative. Tous deux condamnent autant les dogmatismes que la certitude d'avoir raison. Dans son essai, « Nous, décolonisés », Hélé Béji prolonge et renforce le « Portrait du Colonisé » de Memmi édité en 1985 chez Gallimard : les anciennes victimes du racisme colonial sont devenues racistes à leur tour.
• Le titre « Nous, décolonisés » signale une auto-analyse cinquante ans après la décolonisation. Avec honnêteté et rigueur, l'auteur dresse un constat d'échec. Si l'Indépendance a donné aux peuples "la liberté de disposer d'eux-mêmes", ils n'ont pas su la mettre en œuvre, ni conquérir leur souveraineté ni accéder à une nouvelle forme d'humanisme. Hélé Béji confronte tous les décolonisés – y compris les intellectuels comme elle – à leur responsabilités et les invite à en prendre conscience. Mais elle leur concède aussi des circonstances atténuantes et pointe du doigt le système-monde. Tout l'ouvrage s'articule sur des paradoxes ; le style reste aisé, souvent emphatique, martelé d'anaphores : on remarque la virulence du registre polémique. On retiendra quelques arguments de l'auto-accusation puis de l'auto-défense.
• L'Indépendance promettait aux peuples colonisés la liberté, l'égalité, la possibilité de promulguer leurs propres lois, l'espoir d'être considérés au même titre que leurs colonisateurs. En fait, ces aspirations politiques ont été étouffées par la soif de pouvoir. Hélé Béji dénonce les compromissions, les luttes d'intérêt des chefs nationalistes, leur orgueil aveugle : ils ont vite occupé la place dominatrice de leurs anciens colons ; ils ont soumis la masse illettrée et passive : elle aime avoir paraît-il un chef, une figure héroïque d'identification, plutôt que sa liberté. Convaincus d'incarner le Bien – une fois chassé le Mal Blanc – les dirigeants politiques ont assouvi leurs passions dans la déliquescence morale généralisée. En outre en cultivant le ressentiment, l'esprit de vengeance vis-à-vis de l'Occident, ils sont devenus racistes à leur tour. Refusant d'être le clone de l'Europe, le pouvoir politique décolonisé brandit les droits de Dieu contre les droits de l'Homme. Ce pouvoir n'est pas parvenu à articuler la tradition et la modernité. Enferrés dans leurs propres paradoxes, les décolonisés n'ont pas su fonder leur liberté politique sur la liberté nationale reconquise. Hélé Béji toutefois laisse une espérance : les peuples décolonisés ont été victimes d'une trop rapide accélération de l'histoire : ils ont donc imité l'ancien pouvoir oppresseur. Ils ont besoin de temps pour se mettre en question et accéder à une conscience politique mature.
• D'ailleurs, l'Occident a connu également dans son histoire l'intolérance religieuse ; il a lui aussi engendré la violence et la barbarie totalitaire avant d'en venir à ériger la démocratie en déesse et de l'imposer – fusse par la guerre – à tous les peuples. Pourtant le régime démocratique reste fragile et ne garantit ni les valeurs morales ni l'humanisme. C'est pour ne pas imiter cet Occident que l'on assiste à la montée en puissance du religieux seule force identificatrice des décolonisés. Malgré tout, ils restent victimes de la "re-colonisation" économique et technologique mondiale qui les attire et les frustre à la fois. Ils en viennent à assimiler la consommation à la liberté : elle les libère de la pauvreté. Et lorsque les jeunes veulent vivre en Europe, attirés par le mirage matérialiste, on les refoule : ils apprennent alors qu'ils sont "nés du mauvais coté." L'auteur concède aux décolonisés des circonstances atténuantes : son propos ne vise pas à asséner une vérité.
Les décolonisés se veulent encore victimes, de l'Europe, de l'Occident, de la mondialisation, alors qu'ils ne sont que les colonisés d'eux-mêmes. Hélé Béji les interpelle dans cet essai, les exhorte à se prendre en charge, à s'assumer indépendants et responsables. Rien ne sert d'avoir réclamé la liberté s'ils ne savent s'en montrer dignes.
On aimerait adhérer au point de vue de l'auteur. Cependant ses propos manquent d'exemples démonstratifs et on regrette la généralisation imprécise du concept de "décolonisés".
Critique rédigée par Kate
Hélé BÉJI
Nous, décolonisés
Éditions Arléa, 2008, 235 pages.
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par Rousseau
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HISTOIRE 1900 - 2000
L'histoire qui se déroule, comme l'histoire qui s'écrit, est faite de passions plus que de raison. Dans la Cuba des Castro, c'est une évidence et pendant longtemps on a publié en France les textes des idolâtres de Fidel.
Bilan averti et lucide d'un demi-siècle de castrisme, le livre de Pierre Rigoulot n'appartient pas à cette hagiographie. Alors si vous avez un faible pour les barbudos, Fidel ou le Che, passez votre chemin : cet ouvrage ne concourt pas à la mythologie révolutionnaire. L'auteur, en historien du XXe siècle et du communisme, étudie successivement la dictature castriste de l'intérieur, la politique étrangère de Fidel, et l'attitude des Français à leur égard. Je reprendrai à grands traits le contenu extrêmement dense et documenté de cet essai avant d'en rechercher les mérites et les limites.
Un caudillo super-menteur
Le « Lider Maximo » a toujours menti. Il a exagérément présenté le régime de Batista son caudillo de prédécesseur comme une abominable dictature, et le pays comme une île sous-développée, colonisée par la mafia et devenue le bordel des Yankees. Et avant comme après l'installation au pouvoir à La Havane, il a menti en promettant non le communisme mais la démocratie, l'état de droit, les réformes économiques et le progrès social. Au lieu de cela, il a recouru aux exécutions capitales dès 1959 pour liquider ses adversaires, créé un parti unique, organisé un régime policier, placé les intellectuels en prison, – 300 aujourd'hui ? – traqué les homosexuels (comme l'écrivain Reinaldo Arenas), confisqué les entreprises privées des étrangers et des Cubains, collectivisé et ruiné l'économie insulaire, fait fuir plus d'un million de ses compatriotes, principalement vers la Floride. La presse d'opposition disparut. Les dernières arrestations massives d'opposants en 2003 concernaient les journalistes indépendants. Heberto Padilla une fois emprisonné on publia sous sa signature maintes autocritiques sordides.
Un barbu bavard et boutefeu
Fidel est bien sûr célèbre pour sa barbe de rebelle et ses discours d'une longueur extravagante. Furieusement anti-américain, le régime de Castro a cherché toutes les occasions pour combattre "l'impérialisme". Dès 1959-60 il tenta d'exporter la guérilla en Amérique latine et y soutint Tupamaros et Montoneros… Il tenta aussi de s'immiscer dans les troubles de la décolonisation en Afrique, mais les aventures de Guevara restant sans succès, il fut rappelé par Fidel en 1965 et expédié en Bolivie où il fut tué en 1967. Avant même l'affaire de la Baie des Cochons (1961) Castro qui s'était proclamé anticommuniste demanda des armes à Moscou. Les livraisons soviétiques de missiles à têtes nucléaires provoquèrent la fameuse crise de 1962 entre Kennedy et Khrouchtchev : on a su plus tard que Fidel Castro cherchait à entraîner l'URSS dans le conflit. La crise se termina par l'appartenance claire et nette de Cuba au bloc socialiste.
Furieux contre Kennedy, qui avait autorisé l'expédition des "contras" en 1961 et adroitement négocié avec Khrouchtchev en 1962, Fidel Castro a probablement fait assassiner J.F. Kennedy l'année suivante ; le chef des services cubains était venu à Dallas et Lee Oswald, l'assassin arrêté, devait se réfugier à Cuba. Ensuite, Lyndon Johnson aurait renoncé à donner une correction aux Cubains pour ne pas retomber dans le risque de guerre avec l'URSS. [Si cela est exact, j'aurais aimé plus de précisions. Mais il est certain qu'il faut toujours considérer à qui profite le crime…] Et Washington maintint des sanctions économiques contre l'île… Et Castro s'inventa une nouvelle tribune anti-américaine : la Tricontinentale réunie à La Havane en 1967 puis 1979.
Les apparatchiki du Kremlin et les barbudos cubains ayant des références et des styles quelque peu différents, l'appartenance au bloc de l'Est ne fut pas toujours sans nuage. Souvent Moscou pressait Castro de renoncer aux actions de guérilla et de soutenir les réformistes (comme le chilien Allende). L'armée cubaine se fit mercenaire en Afrique pour soutenir les communistes angolais, soutenir la Somalie pro-soviétique, puis l'attaquer. En effet, la révolution en Ethiopie porta au pouvoir Menguistu, que Moscou choisit contre le somalien Barré. L'armée cubaine, composée de soldats noirs, équipée par les Soviétiques, montra son savoir-faire sur le terrain : les généraux cubains devenaient populaires. En 1989, Fidel et Raul Castro se débarrassèrent d'eux (La Guardia, Ochoa) dans un procès truqué qui en faisait des traîtres, des corrompus et des trafiquants de drogue.
Trompés, complices et idiots utiles
Pierre Rigoulot démontre que Castro et son système ont bénéficié d'un extraordinaire appui des Français au contraire des autres Occidentaux. Rêvant de révolution romantique, puisqu'ils mourraient d'ennui – dixit Viansson-Ponté – beaucoup de Français des sixties s'entichèrent des barbudos. Mais Fidel ne dit pas un mot favorable aux étudiants en barricades de mai 68 (non plus qu'aux étudiants mexicains massacrés en juillet suivant) : si Castro cultive le thème de la jeunesse rebelle, c'est à condition qu'elle s'en prenne aux cibles désignées par La Havane.
Non, Castro préfèrait inviter des personnalités et des journalistes qui rentreraient à Paris pontifier à sa gloire : Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre furent parmi les premières célèbrités séduites. Dans la presse française, le Monde Diplomatique de Claude Julien puis Ignacio Ramonet eut constamment un jugement bienveillant pour La Havane. Du côté des "économistes", Charles Bettelheim et René Dumont y trouvèrent leur bonheur. L'auteur nous donne maints autres exemples de défenseurs sincères ou aveuglés, de rêveurs complices – voire d'idiots utiles ainsi que disait Lénine.
Amour et désamour
Comme dans le cas de l'URSS, les échecs et les erreurs du régime avaient été connus sans tarder ; mais certains événements de politique étrangère – surtout ? – auraient amené les supporters à abandonner leur idole et son paradis tropical :
• 1968, Castro approuve l'invasion de la Tchécoslovaquie ;
• 1979, Castro approuve l'invasion de l'Afghanistan ;
• 1987-89, Castro désapprouve la politique de Gorbatchev – qui réduisit l'aide soviétique.
À dire vrai, Rigoulot énumère les reproches adressés au régime castriste au nom des droits de l'homme. Ainsi, passé disons 1975, les Français soucieux des libertés savaient à quoi s'en tenir sur le régime de Castro. Puis les ONG comme Amnesty International ou Reporters sans Frontières ont achevé de casser le mythe. Enfin, on saura gré à François Mitterrand d'avoir fait libérer le poète Armando Valadares à l'occasion de la première visite de Castro à Paris.
• Cet essai très documenté, presque encyclopédique, donne la priorité non pas à la biographie de Guevara et des frères Castro, mais aux questions politiques. Néanmoins, j'aurais aimé y lire une description plus précise des institutions cubaines et de l'évolution de ces rouages (avec par exemple un index des personnalités cubaines). Par contre, le livre est irremplaçable en ce qui concerne les prises de position "castrophiles" des intellectuels et journalistes français depuis 1959. Il semble que la France ait été frappée par cette "maladie tropicale" plus qu'aucun autre pays européen, sans doute parce qu'on n'y a jamais vécu bien longtemps sous une dictature et que l'anti-américanisme y est une seconde nature.
Humour dissident en conclusion :— Sais-tu pourquoi Cuba est le plus grand pays du monde ?— Ce pays a son gouvernement à Moscou, son armée en Afrique et sa population active en Floride…
Pierre RIGOULOT
Coucher de soleil sur La Havane
La Cuba de Castro 1959-2007
Flammarion, 2007, 520 pages.
Cliquer ici pour joindre le site des nostalgiques
par Rousseau
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HISTOIRE 1900 - 2000
Sous le titre original de « Buda's wagon », l'étonnant Mike Davis que nous avons déjà rencontré sur ce blog pour "Génocides Tropicaux" parcourt l'histoire des attentats à la voiture piégée depuis 1920 quand l'anarchiste italien Mario Buda fit exploser sa carriole au coin de Wall Street face au siège de la banque Morgan. En réalité l'histoire des machines infernales avait déjà un long passé : un soir qu'il allait à l'opéra, Bonaparte alors Premier Consul avait frôlé la mort rue Saint-Nicaise le 24 décembre 1800.
Extension du domaine de la lutte
Au fil des chapitres nous voyageons aux États-Unis, en Argentine, en Corse, en Espagne, en Irlande, en Angleterre, en Turquie, en Algérie, en Égypte, au Vietnam —au temps du viet-minh et au temps du viet-cong— , à Ceylan, en Indonésie, etc… De plus en plus de pays sont malheureusement concernés. Mike Davis ayant exposé sa recherche sous forme de brefs chapitres propres à un lieu et un temps, j'ai tenté de figurer ci-dessous cette "extension du domaine de la lutte" (merci M.H.).
— Géographie des attentats à la voiture piégée depuis 1920 d'après le livre de M.Davis —
Ces voitures piégées explosent en relation avec l'affirmation du nationalisme (basque, irlandais, palestinien), dans le cadre du conflit israélo-palestinien (y compris à Buenos-Aires), ou du conflit indo-pakistanais, dans un contexte de "résistance" à l'impéralisme américain (actions attribuées à ou revendiquées par Al-Qaïda), ou dans un "djihad" contre le tourisme occidental (Bali, Sinaï…). Le Canada, la Chine, le Japon, l'Océanie restent pour l'instant aussi calmes que l'Antarctique.
Bombevilles
L'intervention américaine au Vietnam fit de Saïgon une "Bombeville" dans les années 60-70. Et l'historien californien montre dès lors que les attentats à la voiture piégée tendent à se focaliser dans les villes, et particulièrement les mégapoles. Aussi le lecteur est-il, après Saïgon, accompagné dans ces lieux dangereux que sont Beyrouth, Londres, New York, Bombay, Bagdad, Karachi, Jakarta, Madrid… Naturellement, la grande ville abrite des institutions visées en priorité : bourses (New York, Londres, Bombay), banques, ministères, ambassades et consulats, voire musées (attentats de Cosa nostra). Et ces villes sont vulnérables : définitivement ?
Organiser des villes protégées à coup de murs de béton comme à Fallujah, c'est-à-dire revenir aux villes fortifiées du Moyen-Âge européen, paraît impraticable à l'échelle de toute une métropole comme Londres, même avec une panoplie de surveillance électronique tout au mieux capable de lire les numéros de plaques d'immatriculation des véhicules — ce qui s'applique au centre de Londres et de Milan à des fins autres : réduire la place de la voiture dans le centre-ville. Mais on ne doit pas se cacher que le kamikaze peut venir à pied…
Terroristes et Services secrets
Comme les mesures de protection telles que les zones fortifiées et les plans vigipirates ne peuvent surveiller que des points particuliers, et que les terroristes ne se limitent pas à viser des institutions précises, la conclusion est que la terreur est susceptible de toucher tout un chacun. Soit que les terroristes se moquent des "dégâts collatéraux ", soit qu'ils visent à maximiser le nombre de victimes innocentes, la terreur pour tous est la perspective dramatique qu'on entrevoit au fil de cette lecture. Le seul espoir d'éviter l'enfer ? — Ce sont les esprits qu'il faut désarmer. Vaste programme, comme aurait dit le Grand Charles.
Un grand mérite du livre de Mike Davis est enfin (surtout ?) de nous faire visiter l'arrière-boutique du terrorisme. On rencontre ainsi les hommes des réseaux terroristes, notamment de l'IRA, des artificiers des Tigres tamouls ou du Hezbollah, ou encore Zarqaoui et ses djihadistes…. Mais aussi des services secrets, principalement CIA, ISI pakistanais.
Mike DAVIS
Petite histoire de la voiture piégée
Traduit par Marc Saint-Upéry
Zones (La découverte), 2007, 248 pages.
par Rousseau
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HISTOIRE 1900 - 2000
Depuis près de cinquante ans, les travaux sérieux sur le nazisme se sont multipliés, en Allemagne, aux Etats-Unis, en France, etc… Les interprétations les plus diverses donnaient
déjà lieu en 1972 au passionnant livre-catalogue de Pierre Ayçoberry. Les comparaisons avec le fascisme et le communisme ont fleuri et créé des polémiques mémorables. Mais dans presque tous les
cas, le substrat völkisch, propre à l’Allemagne (et à l’Autriche de langue allemande) était sous-estimé quand il n’était pas omis. Or, un livre avait prouvé dès 1964 l’importance de l'idéologie
völkisch pour comprendre l'Allemagne des années 1871 à 1933. Son auteur ? George L. MOSSE. Juif allemand exilé en 1933 et devenu historien américain, il
avait publié en 1964 « Les racines intellectuelles du Troisième Reich » Cette fameuse étude
pionnière sous-titrée "La crise de l'idéologie allemande" est enfin traduite en français en 2006.
La thèse de l'historien américain décédé en 1999 est que la victoire de Hitler en 1933 repose sur l'habile exploitation du courant völkisch, qui était devenu tellement dominant en Allemagne, qu'après la chute du Reich wilhelminien la République parlementaire n'avait pas suffisamment de partisans pour pouvoir vivre durablement. La formule "Troisième Reich" a été inventée dès 1923 par un des des idéologues völkisch les plus connus : Möller van den Bruck.
1- Qu'est-ce que le "völkisch" ?
Ni populaire ni populiste
Est völkisch ce qui exprime authentiquement l'esprit du Volk, à comprendre comme une population cohérente par la culture, les racines rurales, le sang et la terre (“Blut und Boden”). L’unité politique voulue en 1848 avait abouti à l'Unité allemande de 1871, mais c'était une addition d'États autour de la Prusse, non une fusion des Allemands. Sous Bismarck et Guillaume II, les frustations résultaient au moins autant du choc de la révolution industrielle : forte industrialisation, grandes entreprises, urbanisation en forte augmentation. D'où crise de l’idéologie allemande parce que crise des campagnes, crise du paysage, crise sociale, crise culturelle avec l'essor des classes nouvelles, bourgeois devenus matérialistes et ouvriers gagnés au marxisme.
Le Volk dépasserait les divisions politiques et sociales, il serait le dépositaire de la force vitale et le conservatoire des anciennes coutumes. La pensée völkisch a été progressivement constituée depuis le milieu du XIXè siècle. D’abord des précurseurs. Friedrich Ratzel a souligné la particularité du paysage allemand, c'est-à-dire façonné par les Allemands, avec un sens de la nature quasi-religieux. Wilhelm Heinrich Riehl (1823-1897) a imaginé que « l'ouvrier retrouverait son moi personnel et créateur et deviendrait capable de fonctionner comme un artisan médiéval plutôt que comme un prolétaire moderne aliéné.»
Les doctrinaires völkisch
Deux prophètes völkisch : Paul de Lagarde (“Deutsche Schriften”, 1878) et Julius Langbehn (“Rembrandt als Erzieber”, c'est-à-dire "Rembrandt comme éducateur"— voir note ci-dessous, 1890) transformèrent cette crise, qui était en fait les premiers accès de la modernité, en une crise de l'idéologie. Ils exprimèrent leur hostilité contre les Juifs, boucs émissaires de toutes les rancœurs, alors que leur intégration allait vers son apogée des années 1920. Entre Juifs nés allemands et assimilés, et Juifs étrangers venus de l'Est dans les années 1880 et ne pouvant s’assimiler, parce qu’ils symbolisaient le ghetto et portaient le caftan, une distinction semblait s’imposer. Mais pour la pensée völkisch, ils étaient comme la peste et le choléra.
Jeunes romantiques et vieux Germains
Dans une atmosphère néo-romantique et chargée d'ésotérisme, la redécouverte des anciens Allemands renvoyait à une société d'états et non de classes. Suite à la lecture de Tacite, divers auteurs voyaient dans les anciens Germains des modèles à suivre pour l'Allemagne du temps de Bismarck et de Guillaume II… D'où le succès de "Kampf um Rom" (“Le combat pour Rome”, 1867) roman de Félix Dahn à qui l'Église fit porter la responsabilité du renouveau du culte de Wotan. L'éditeur Eugen Diederichs se fabriquait lui un christianisme allemand incluant fête du solstice et danses folkloriques. Le journal “Die Tat” dont il devint rédacteur en chef en 1912 fut la tribune du mouvement völkisch.
L'occultisme de Guido von List, qui s'était mis en tête de prouver que Vienne était la Ville sainte, concernait aussi le groupe Schönerer des pangermanistes qui attendait un Führer, Alfred Schuler, le "Luftmensch" de Schwabing (quartier artiste de Munich) donnait des conférences au domicile de Bruckmann à Munich en 1922 (Hitler y assista). Schuler disait que par son sang germanique il avait vécu le passé germanique tandis qu'un nommé Tarnhari se présentait comme le chef réincarné de l'ancienne tribu des Völsungen et diffusait des images völkisch montrant Thor, Baldur. Dietrich Eckart, mentor de Hitler au début du parti nazi, en était entiché. Le roman de Thomas Mann “Mario et le Magicien” (1929) s'est inspiré de ce Schuler.
Hermann Burte, dans son roman “Wiltfeber, der ewige Deutsche” (1912), explora les valeurs éternelles du Volk et plus tard il se rallia à Hitler. Le roman d'Ernst Wachler (“Osning”, 1914) rêve d'une organisation secrète à la gloire des Anciens germains; il fonda en 1907 un théâtre de nature dans le Harz pour monter des spectacles populaires. On voulait aussi présenter l'idéologie par l’opéra wagnérien et les arts plastiques. Karl Höppner, alias Fidus, peignait de virils Germains nus et musclés.
Une célèbre gravure de Dürer
La célèbre gravure de Dürer
intitulée “Le Chevalier, la Mort et le Diable” devint le symbole de la situation du Volk. Avec les Allemands dans le rôle du
chevalier…
Dans les années 1930, Hubert Lanziger peindra Hitler en Chevalier médiéval : courage face au danger et suppression totale du doute.
Un certain Hans Günther a rédigé en 1924 un essai sur ce même thème : “Ritter, Tod und Teufel” : Walther Darré l’accueillit dans le milieu nazi. Le chevalier, surhomme moderne dans une lecture de Nietzsche détourné.
Comme bien des poètes, Stefan George fut sensible à ce thème du surhomme, mais il finit par refuser l’antisémitisme nazi et s’exila en Suisse où il mourut.
2. Le völkisch diffuse racisme et antisémitisme
La profusion des auteurs racistes
Franz Joseph Gall (1758-1828), fonda la phrénologie : on s'intéressa aux crânes pour bâtir une théorie raciale qui plaça l'aryen en haut de la hiérarchie. Les idées de Gobineau furent introduites en Allemagne en 1894 par Ludwig Schemann avec le soutien du cercle de Richard Wagner, et adoptées par les pangermanistes et leur chef Heinrich Class. Schemann écrivit une biographie de Paul de Lagarde et fut un supporter du putsch de Kapp (1920). Plus que Gobineau, c'est Houston Stewart Chamberlain qui diffusa le racisme (et il épousa la fille de Wagner). Paru en 1900, son essai “Les fondements du XXè siècle” mêlait pseudo-science et mysticisme. Il devint le livre favori du mouvement völkisch en présentant le racisme comme la chance de l'Allemagne.
Auteur de “Les sélections sociales” (1876) Vacher de Lapouge s'intéressa au moyen d'assurer une pureté raciale adéquate par l'eugénisme. Ludwig Woltmann jugeant que les grandes villes détruisaient les vertus de la race, l''hygiène raciale fut diffusée par le Vortrupp (l'Avant Garde) fondé en 1910 par Hermann Popert, auteur du roman très lu : “Helmut Harringa” (1910); spécimen de choix de la race allemande, le héros condamne aussi l'alcoolisme.
Pour régénérer le pays, Adolf Damaschke s'élève contre l'appropriation capitaliste de la terre et inspire un mouvement de création de colonies agricoles. Fondée en 1893, celle d’Eden fut l’une des plus réussies, sorte de communauté libérée de toute contrainte capitaliste. Après la Grande Guerre, ces colonies se multiplièrent et devinrent des centres de propagande racistes. Willibald Hentschel, alors connu pour son livre “Varuna” (1907), proposa de créer Mittgart, du nom de l’origine imaginaire des Aryens : la colonie ignorerait l’argent et serait un nouveau départ pour la race. On y sélectionnerait les meilleurs étalons humains : un millier de femmes et une centaine d’hommes. Le Lebensborn des SS n’est pas loin.
La littérature antisémite
Tandis que l’intégration des Juifs avançait (cf. Philippe Simonnot, Juifs et Allemands, 1999), les écrits antisémites se multipliaient. La littérature fleurissait : Gustav Freytag (“Débit & Crédit”, 1855), Wilhelm Raabe (“Hungerpastor”, 1863), Hermann Gödsche (“Biarritz”, 1868) : sous le pseudo de Sir John Radcliffe, ce dernier fut un précurseur des “Protocoles des Sages de Sion” ; ses conspirateurs juifs se réunissent dans un cimetière du ghetto de Prague pour se préparer à dominer le monde. En 1871, “Der Talmud Jude” d’August Rohling provoqua la panique chez les Juifs d’Europe centrale : il révélait que les Juifs n’avaient pas véritablement de religion mais l’obligation de se livrer aux crimes rituels. Ce livre fut traduit en français par… Edouard Drumont!
Theodor Fritsch publia en 1887 un “Catéchisme antisémite”. Le sociologue Eugen Dühring s'en prit aux Juifs avec une grande violence dans "Die Jugenfrage" (“La question juive”, 1890). Des romans décrivaient les conséquences fâcheuses des mélanges raciaux : succès littéraire pour Arthur Dinter, “Le péché contre le sang” (1918) ; il racontait qu’après avoir eu un riche juif pour amant, une femme allemande mariée à un Aryen ne mettait plus au monde que des enfants dégénérés. Pendant la montée de Hitler au pouvoir, les écrits antisémites ont continué à paraître : avec Hans Günther, Ludwig Ferdinand Clauss, Siegfried Passarge… Mais l’antisémitisme le plus concret resta celui des nazis.
Les premières organisations antisémites
Entre 1867 et 1914, dans le seul empire autrichien on compta douze procès pour crimes rituels avec un verdict de culpabilité en 1899. En 1879, un journaliste viré, Wilhelm Marr, fonda la première organisation au nom antisémite : Antisemiten Liga. Dix ans avant l’Antisemiten Bund autrichienne qui prétendait qu’un seul Juif était capable de ruiner dix mille tailleurs à Vienne. Déjà, un parti antisémite s’était créé : Otto Böckel fut élu en 1893 au Reichstag comme député antisémite ; il reprit à Toussenel l’idée que les Juifs étaient “les rois de l’époque” avant de perdre son siège en 1903.
La pensée völkisch pour la bonne société
Quand Werner Sombart publie en 1910 “Les Juifs et la vie économique”, il confère involontairement une respectabilité aux préjugés économiques antijuifs. Le courtier en Bourse et le banquier corpulent sont devenus des stéréotypes largement diffusés et le propagande populaire y ajouta la concupiscence pour les femmes chrétiennes. Le summum devint alors l’image du banquier juif adipeux caressant une jolie blonde sur ses genoux.
En 1932, un conférencier berlinois comparait les Juifs à des microbes et demandait leur extermination : la police notait dans son rapport que le public était constitué de la “haute bourgeoisie” de Charlottenburg — ce qui montre que l’antisémitisme ne se cantonnait plus — s’il l’avait jamais été— aux couches populaires.
3 – Les institutions völkisch font la courte échelle pour Hitler
Le système éducatif véhicule de l’esprit völkisch
L’analyse des manuels scolaires d’histoire du XIXè siècle montre cette pénétration de l’idéologie antimoderne. Les programmes pronaient la Heimatkunde, la connaissance de la patrie. Les associations d’anciens élèves commençaient à exclure les Juifs (Leipzig, 1908).
Des écoles et internats ruraux furent créés : en 1898 Hermann Lietz fonda une première école en Saxe. Pour lutter contre les ravages de la modernité, il plantait des arbres avec ses élèves. Ces écoles en arrivèrent à fermer leurs portes aux Juifs : « ils avaient tendance à être intellectuellement trop précoces, trop citadins et irrévérencieux pour les goûts germaniques de Lietz.» La Grande Guerre provoqua une nouvelle vague de fondations avec les écoles Heimat.
Les nazis trouvèrent des adeptes dévoués dans le corps enseignant. Les écoles de Weimar inculquaient une pensée antimoderniste, antirépublicaine et antiprogressiste. «Ainsi la jeunesse bourgeoise fut perdue pour le régime de Weimar avant même que la République ait véritablement commencé.».
Les organisations de jeunesse
Le Mouvement appelé Wandervögel démontra que le mouvement völkisch avait gagné la jeunesse. Vantant la connaissance du Volk, de la nature et des traditions, il avait été fondé en 1901 à Stieglitz près de Berlin par Karl Fischer. Il marqua chez les jeunes bourgeois un virage à droite dont les nazis profitèrent. Les Wandervögel se passionnèrent pour les rites “germaniques” et participaient à cet esprit d’aventures qu’illustrent les fictions de Karl May, le romancier pour la jeunesse que lisait Adolf Hitler. Les chants folkloriques renforçaient une camaraderie virile et les Wandervögel étaient propices aux amitiés masculines chez ces garçons de 14 à 18 ans. À la veille de la Grande Guerre, Hans Breuer, leur principal dirigeant, considérait que c'était le seul organisme capable de rendre la santé à l’Allemagne. 92 % des sections locales de ce mouvement ne comptaient plus aucun Juif : c’était inscrit dans leur règlement.
Après la guerre, le Mouvement de jeunesse développa des tendances diversifiées, y compris au messianisme révolutionnaire. Il se rallia finalement à l’idée du combat contre l’ennemi de l’intérieur : le Juif. Les nazis obtinrent une défection croissante de ses membres, par l’influence “socialiste” des frères Gregor et Otto Strasser même s'ils méprisaient l’antisémitisme vulgaire de certaines nazis et paraissaient se satisfaire d’un apartheid entre Juifs et Allemands. Dans ses “Quatorze thèses de la révolution allemande” (1929) Otto Strasser, qui venait de rompre avec Hitler, souhaitait “nettoyer à fond” l’Allemagne de tous les éléments étrangers qui l’infestaient : les francs-maçons, les catholiques et les Juifs. [NB. La société Kärcher sera fondée plus tard, en 1935.]
Les Universités
Dans les Universités aussi l’idéologie völkisch avançait. En 1896, les associations d’étudiants autrichiens commencèrent à écarter les Juifs de leurs rangs. Leurs homologues allemandes firent de même et se proclamèrent Judenrein après avoir, en 1920, interdit tout duel entre Juif et Allemand. En 1922, la menace d’une émeute antisémite “contraignit” l’université de Berlin à annuler l’office religieux prévu pour honorer la mémoire de Walter Rathenau. Durant les années 20, les associations étudiantes s’opposèrent au recrutement de professeurs juifs. Il faut arriver en 1929 pour voir ces associations s'inquiéter de la rivalité des organisations nazies. Trop tard : à Graz, en 1931, les nazis prirent le contrôle de la Deutsche Studenschaft et Gerhardt Krüger en organisa la reprise en main : il terminait ses communiqués par la formule “Heil Hitler”.
L’idéal du Bund
Le Bund, c’est une communauté d’une élite masculine, se tournait contre la suffragette, symbole de la modernité haïe. Après la Grande Guerre, 73 Bünde furent créés, en comprenant les Corps Francs partis se battre à l’Est et que Ernst von Salomon a dépeints. Le Thulé Bund s’organisa en 1918, il adopta la croix gammée pour symbole. Redonnant vie à la Guerre de Trente Ans, le "Wehrwolf" (Le Loup-Garou, 1917) du romancier Hermann Löns faisait l'éloge de la violence des paysans. De même, le Bund Wehrwolf se distingua contre les socialistes de Weimar puis contre la présence française dans la Ruhr. Hitler considéra les Bünde comme des organisations trop étroites —il est vrai qu’ils refusaient le prosélytisme— et il fit donc évoluer le NSDAP en parti de masse.
Le rôle des Pangermanistes
Les pangermanistes s’étaient organisé en 1890 dans l’opposition à la cession de l’île d’Helgoland aux Anglais. Heinrich Class en devint le chef en 1908. Il publia en 1912 un texte célèbre “Si j’étais le Kaiser” pronant une dictature völkisch et le repeuplement des territoires de l’Est. Il entraîna les pangermanistes vers des positions antisémites et la lecture des Protocoles des Sages de Sion. Il suggérait que les journaux signalent d’une étoile de David leurs collaborateurs juifs. Mais en 1932, Class rompit avec Hitler qu’il qualifiait de parvenu. En fait l’arrivée de Hitler au pouvoir sonnait la fin des pangermanistes. Ils s’étaient presque tous ralliés au NSDAP.
Les anciens combattants de la Grande Guerre
Le Stahlhelm (Casque d’Acier) est la grande organisation des anciens combattants fondée en 1919. Tous unis comme au front ? En 1924-25, il commença à se séparer des Juifs et il était devenu proche du DNVP qu’il rejoignit dans le Front de Harzburg. Mais il s’opposait aux nazis sur certains points. Stahlhelm et SA furent rivaux. En 1932, le Stahlhelm opposa à Hitler son propre candidat à la Présidentielle : Düsterberg. Le leader des Casques d’Acier, Seldte, entra néanmoins dans le gouvernement de Hitler et fut ministre du Travail.
La droite allemande devenue völkisch
Après 1918, les extrémistes cherchèrent des alternatives à la république parlementaire. En 1920 le putsch de Kapp échoua. Faute de soutien massif estima le DNVP de Kuno von Westarp. Dès l’année suivante, il convertit le DNVP (ex-parti conservateur) en organisation völkisch. Il ferma officiellement ses portes aux juifs en 1929 — ce qui ne stoppa pas forcément leurs adhésions, certains estimant que le parti restait simplement conservateur, ce qui montre à quel point les Juifs allemands avaient sous-estimé la puissance de l’antisémitisme. Le demi-juif, R.G.Quaatz, chef de file du DNVP à la Diète, se suicida peu après le 31 janvier 1933.
Paul Bang, l’expert économique du parti, publia sous le nom de Wilhelm Meister (!) un “Judas Schuldbuch” (Le livre des crimes juifs) : le commerce international y était l’instrument de leur agissement criminel [Transposé de nos jours, c’est, si j’ose dire, l’équivalent de la condamnation de l’omc, des multinationales et de la mondialisation...] Paul Bang réclamait un retour aux idées protectionnistes de Friedrich List (cf. l’Etat commercial fermé). Une Allemagne élargie (Lebensraum) serait autosuffisante.
Alfred Hugenberg, ancien directeur de Krupp, devenu patron de presse et propriétaire des studios UFA, se crut un vaste destin politique. Hugenberg avait constitué le Front de Harzburg en 1931 pour, selon G.L. Mosse, tenter de désunir les différentes factions du NSDAP. N’ayant pu devenir Chancelier, il entra dans le gouvernement de Hitler et introduisit Bang au ministère de l’économie.
« Lorsqu’on était membre du DNVP, on n’était pas considéré comme un nazi bagarreur ou un fanatique völkisch.» Le DNVP a ainsi attiré des cadres supérieurs et des membres des professions libérales qui n’auraient pas envisagé de dîner avec Hitler, estime l’auteur. [Une fois le Troisième Reich installé, ce sera un peu différent. Cf. Fabrice d’Almeida “La vie mondaine sous le nazisme.” Perrin, 2005]
Les employés syndiqués du DNV
Le principal syndicat d’employés, le DHV, s’était converti au corporatisme. Avant la guerre, sa section de Bohême autrichienne avait contribué à fonder le DAP (Deutsche Arbeiter Partei) —plus tard DNP— qui fut une sorte de précurseur du NSDAP. Ce syndicat passa de 50.000 membres een 1903 à 409.000 en 1931. Il se ferma aux juifs, notamment parce que ceux-ci travaillaient le dimanche. Il s’opposa aussi au travail des femmes hors de la maison. Son idéologue, August WINNIG, participa au putsch avorté de Kapp, mais ne se rallia pas au nazisme.
4 - La révolution völkisch réalisée par les Nazis
La révolution allemande ne serait pas parlementaire pour ne pas diviser le Volk en partis rivaux. Les Parlements faisaient partie de la panoplie des idées bourgeoises dépassées.
Depuis 50 ans l’antisémitisme s’intensifiait. Hitler a pu lire des revues antisémites comme “Ostara”, mais même sans cela, il y avait autour de lui toute l’atmosphère völkisch et antisémite. Il savait que l’élection du maire de Vienne, Karl Lueger, était due à son antisémitisme. Il fut capable de traduire les croyances völkisch en un mouvement de masse parce qu’il avait une approche pragmatique de la politique. D’où son programme ramené à 25 points. George L. Mosse considère que le NSDAP fit le choix de l’antisémitisme radical dès 1921, préconisant l’utilisation de la force contre la menace juive, mais que le programme antisémite resta masqué d’objectifs “socialistes” jusqu’au tournant de 1933.
Le mouvement völkisch avait profondément imbibé le tissu national. Ces conceptions imprégnaient toute la droite allemande. Mais elles constituaient une idéologie qui fuyait la réalité : Hitler sut lui donner du sens pratique. Et le mouvement völkisch fut lui-même peu à peu aspiré par le national-socialisme. En 1934, les nazis éliminèrent les extrémistes du mouvement völkisch comme de leurs propres rangs. En conclusion, l’auteur souligne que si le nazisme est irréductible au fascisme, dans sa version italienne ou autre, c’est à cause de sa base völkisch.
La thèse de l'historien américain décédé en 1999 est que la victoire de Hitler en 1933 repose sur l'habile exploitation du courant völkisch, qui était devenu tellement dominant en Allemagne, qu'après la chute du Reich wilhelminien la République parlementaire n'avait pas suffisamment de partisans pour pouvoir vivre durablement. La formule "Troisième Reich" a été inventée dès 1923 par un des des idéologues völkisch les plus connus : Möller van den Bruck.
1- Qu'est-ce que le "völkisch" ?
Ni populaire ni populiste
Est völkisch ce qui exprime authentiquement l'esprit du Volk, à comprendre comme une population cohérente par la culture, les racines rurales, le sang et la terre (“Blut und Boden”). L’unité politique voulue en 1848 avait abouti à l'Unité allemande de 1871, mais c'était une addition d'États autour de la Prusse, non une fusion des Allemands. Sous Bismarck et Guillaume II, les frustations résultaient au moins autant du choc de la révolution industrielle : forte industrialisation, grandes entreprises, urbanisation en forte augmentation. D'où crise de l’idéologie allemande parce que crise des campagnes, crise du paysage, crise sociale, crise culturelle avec l'essor des classes nouvelles, bourgeois devenus matérialistes et ouvriers gagnés au marxisme.
Le Volk dépasserait les divisions politiques et sociales, il serait le dépositaire de la force vitale et le conservatoire des anciennes coutumes. La pensée völkisch a été progressivement constituée depuis le milieu du XIXè siècle. D’abord des précurseurs. Friedrich Ratzel a souligné la particularité du paysage allemand, c'est-à-dire façonné par les Allemands, avec un sens de la nature quasi-religieux. Wilhelm Heinrich Riehl (1823-1897) a imaginé que « l'ouvrier retrouverait son moi personnel et créateur et deviendrait capable de fonctionner comme un artisan médiéval plutôt que comme un prolétaire moderne aliéné.»
Les doctrinaires völkisch
Deux prophètes völkisch : Paul de Lagarde (“Deutsche Schriften”, 1878) et Julius Langbehn (“Rembrandt als Erzieber”, c'est-à-dire "Rembrandt comme éducateur"— voir note ci-dessous, 1890) transformèrent cette crise, qui était en fait les premiers accès de la modernité, en une crise de l'idéologie. Ils exprimèrent leur hostilité contre les Juifs, boucs émissaires de toutes les rancœurs, alors que leur intégration allait vers son apogée des années 1920. Entre Juifs nés allemands et assimilés, et Juifs étrangers venus de l'Est dans les années 1880 et ne pouvant s’assimiler, parce qu’ils symbolisaient le ghetto et portaient le caftan, une distinction semblait s’imposer. Mais pour la pensée völkisch, ils étaient comme la peste et le choléra.
[NB. En fait Rembrandt vivait dans le quartier juif sépharade à Amsterdam. Langbehn prétendait montrer que l'artiste était la plus pure expression du génie germanique, selon Philippe Dagen dans Le Monde daté 15-16 avril 2007.]
Jeunes romantiques et vieux Germains
Dans une atmosphère néo-romantique et chargée d'ésotérisme, la redécouverte des anciens Allemands renvoyait à une société d'états et non de classes. Suite à la lecture de Tacite, divers auteurs voyaient dans les anciens Germains des modèles à suivre pour l'Allemagne du temps de Bismarck et de Guillaume II… D'où le succès de "Kampf um Rom" (“Le combat pour Rome”, 1867) roman de Félix Dahn à qui l'Église fit porter la responsabilité du renouveau du culte de Wotan. L'éditeur Eugen Diederichs se fabriquait lui un christianisme allemand incluant fête du solstice et danses folkloriques. Le journal “Die Tat” dont il devint rédacteur en chef en 1912 fut la tribune du mouvement völkisch.
L'occultisme de Guido von List, qui s'était mis en tête de prouver que Vienne était la Ville sainte, concernait aussi le groupe Schönerer des pangermanistes qui attendait un Führer, Alfred Schuler, le "Luftmensch" de Schwabing (quartier artiste de Munich) donnait des conférences au domicile de Bruckmann à Munich en 1922 (Hitler y assista). Schuler disait que par son sang germanique il avait vécu le passé germanique tandis qu'un nommé Tarnhari se présentait comme le chef réincarné de l'ancienne tribu des Völsungen et diffusait des images völkisch montrant Thor, Baldur. Dietrich Eckart, mentor de Hitler au début du parti nazi, en était entiché. Le roman de Thomas Mann “Mario et le Magicien” (1929) s'est inspiré de ce Schuler.
Hermann Burte, dans son roman “Wiltfeber, der ewige Deutsche” (1912), explora les valeurs éternelles du Volk et plus tard il se rallia à Hitler. Le roman d'Ernst Wachler (“Osning”, 1914) rêve d'une organisation secrète à la gloire des Anciens germains; il fonda en 1907 un théâtre de nature dans le Harz pour monter des spectacles populaires. On voulait aussi présenter l'idéologie par l’opéra wagnérien et les arts plastiques. Karl Höppner, alias Fidus, peignait de virils Germains nus et musclés.
Une célèbre gravure de Dürer
La célèbre gravure de Dürer
intitulée “Le Chevalier, la Mort et le Diable” devint le symbole de la situation du Volk. Avec les Allemands dans le rôle du
chevalier…Dans les années 1930, Hubert Lanziger peindra Hitler en Chevalier médiéval : courage face au danger et suppression totale du doute.
Un certain Hans Günther a rédigé en 1924 un essai sur ce même thème : “Ritter, Tod und Teufel” : Walther Darré l’accueillit dans le milieu nazi. Le chevalier, surhomme moderne dans une lecture de Nietzsche détourné.
Comme bien des poètes, Stefan George fut sensible à ce thème du surhomme, mais il finit par refuser l’antisémitisme nazi et s’exila en Suisse où il mourut.
2. Le völkisch diffuse racisme et antisémitisme
La profusion des auteurs racistes
Franz Joseph Gall (1758-1828), fonda la phrénologie : on s'intéressa aux crânes pour bâtir une théorie raciale qui plaça l'aryen en haut de la hiérarchie. Les idées de Gobineau furent introduites en Allemagne en 1894 par Ludwig Schemann avec le soutien du cercle de Richard Wagner, et adoptées par les pangermanistes et leur chef Heinrich Class. Schemann écrivit une biographie de Paul de Lagarde et fut un supporter du putsch de Kapp (1920). Plus que Gobineau, c'est Houston Stewart Chamberlain qui diffusa le racisme (et il épousa la fille de Wagner). Paru en 1900, son essai “Les fondements du XXè siècle” mêlait pseudo-science et mysticisme. Il devint le livre favori du mouvement völkisch en présentant le racisme comme la chance de l'Allemagne.
Auteur de “Les sélections sociales” (1876) Vacher de Lapouge s'intéressa au moyen d'assurer une pureté raciale adéquate par l'eugénisme. Ludwig Woltmann jugeant que les grandes villes détruisaient les vertus de la race, l''hygiène raciale fut diffusée par le Vortrupp (l'Avant Garde) fondé en 1910 par Hermann Popert, auteur du roman très lu : “Helmut Harringa” (1910); spécimen de choix de la race allemande, le héros condamne aussi l'alcoolisme.
Pour régénérer le pays, Adolf Damaschke s'élève contre l'appropriation capitaliste de la terre et inspire un mouvement de création de colonies agricoles. Fondée en 1893, celle d’Eden fut l’une des plus réussies, sorte de communauté libérée de toute contrainte capitaliste. Après la Grande Guerre, ces colonies se multiplièrent et devinrent des centres de propagande racistes. Willibald Hentschel, alors connu pour son livre “Varuna” (1907), proposa de créer Mittgart, du nom de l’origine imaginaire des Aryens : la colonie ignorerait l’argent et serait un nouveau départ pour la race. On y sélectionnerait les meilleurs étalons humains : un millier de femmes et une centaine d’hommes. Le Lebensborn des SS n’est pas loin.
La littérature antisémite
Tandis que l’intégration des Juifs avançait (cf. Philippe Simonnot, Juifs et Allemands, 1999), les écrits antisémites se multipliaient. La littérature fleurissait : Gustav Freytag (“Débit & Crédit”, 1855), Wilhelm Raabe (“Hungerpastor”, 1863), Hermann Gödsche (“Biarritz”, 1868) : sous le pseudo de Sir John Radcliffe, ce dernier fut un précurseur des “Protocoles des Sages de Sion” ; ses conspirateurs juifs se réunissent dans un cimetière du ghetto de Prague pour se préparer à dominer le monde. En 1871, “Der Talmud Jude” d’August Rohling provoqua la panique chez les Juifs d’Europe centrale : il révélait que les Juifs n’avaient pas véritablement de religion mais l’obligation de se livrer aux crimes rituels. Ce livre fut traduit en français par… Edouard Drumont!
Theodor Fritsch publia en 1887 un “Catéchisme antisémite”. Le sociologue Eugen Dühring s'en prit aux Juifs avec une grande violence dans "Die Jugenfrage" (“La question juive”, 1890). Des romans décrivaient les conséquences fâcheuses des mélanges raciaux : succès littéraire pour Arthur Dinter, “Le péché contre le sang” (1918) ; il racontait qu’après avoir eu un riche juif pour amant, une femme allemande mariée à un Aryen ne mettait plus au monde que des enfants dégénérés. Pendant la montée de Hitler au pouvoir, les écrits antisémites ont continué à paraître : avec Hans Günther, Ludwig Ferdinand Clauss, Siegfried Passarge… Mais l’antisémitisme le plus concret resta celui des nazis.
[NB. J'en profite pour noter la récente traduction du livre antiraciste d'Eric Voegelin, "Race et Etat", chez Vrin. Dans le Monde des Livres du 14 septembre 2007, Roger-Pol Droit salue cet ouvrage du philosophe allemand, publié en 1933 et qui montre que le racisme est affaire de représentations, non de biologie.]
Les premières organisations antisémites
Entre 1867 et 1914, dans le seul empire autrichien on compta douze procès pour crimes rituels avec un verdict de culpabilité en 1899. En 1879, un journaliste viré, Wilhelm Marr, fonda la première organisation au nom antisémite : Antisemiten Liga. Dix ans avant l’Antisemiten Bund autrichienne qui prétendait qu’un seul Juif était capable de ruiner dix mille tailleurs à Vienne. Déjà, un parti antisémite s’était créé : Otto Böckel fut élu en 1893 au Reichstag comme député antisémite ; il reprit à Toussenel l’idée que les Juifs étaient “les rois de l’époque” avant de perdre son siège en 1903.
La pensée völkisch pour la bonne société
Quand Werner Sombart publie en 1910 “Les Juifs et la vie économique”, il confère involontairement une respectabilité aux préjugés économiques antijuifs. Le courtier en Bourse et le banquier corpulent sont devenus des stéréotypes largement diffusés et le propagande populaire y ajouta la concupiscence pour les femmes chrétiennes. Le summum devint alors l’image du banquier juif adipeux caressant une jolie blonde sur ses genoux.
En 1932, un conférencier berlinois comparait les Juifs à des microbes et demandait leur extermination : la police notait dans son rapport que le public était constitué de la “haute bourgeoisie” de Charlottenburg — ce qui montre que l’antisémitisme ne se cantonnait plus — s’il l’avait jamais été— aux couches populaires.
3 – Les institutions völkisch font la courte échelle pour Hitler
Le système éducatif véhicule de l’esprit völkisch
L’analyse des manuels scolaires d’histoire du XIXè siècle montre cette pénétration de l’idéologie antimoderne. Les programmes pronaient la Heimatkunde, la connaissance de la patrie. Les associations d’anciens élèves commençaient à exclure les Juifs (Leipzig, 1908).
Des écoles et internats ruraux furent créés : en 1898 Hermann Lietz fonda une première école en Saxe. Pour lutter contre les ravages de la modernité, il plantait des arbres avec ses élèves. Ces écoles en arrivèrent à fermer leurs portes aux Juifs : « ils avaient tendance à être intellectuellement trop précoces, trop citadins et irrévérencieux pour les goûts germaniques de Lietz.» La Grande Guerre provoqua une nouvelle vague de fondations avec les écoles Heimat.
Les nazis trouvèrent des adeptes dévoués dans le corps enseignant. Les écoles de Weimar inculquaient une pensée antimoderniste, antirépublicaine et antiprogressiste. «Ainsi la jeunesse bourgeoise fut perdue pour le régime de Weimar avant même que la République ait véritablement commencé.».
Les organisations de jeunesse
Le Mouvement appelé Wandervögel démontra que le mouvement völkisch avait gagné la jeunesse. Vantant la connaissance du Volk, de la nature et des traditions, il avait été fondé en 1901 à Stieglitz près de Berlin par Karl Fischer. Il marqua chez les jeunes bourgeois un virage à droite dont les nazis profitèrent. Les Wandervögel se passionnèrent pour les rites “germaniques” et participaient à cet esprit d’aventures qu’illustrent les fictions de Karl May, le romancier pour la jeunesse que lisait Adolf Hitler. Les chants folkloriques renforçaient une camaraderie virile et les Wandervögel étaient propices aux amitiés masculines chez ces garçons de 14 à 18 ans. À la veille de la Grande Guerre, Hans Breuer, leur principal dirigeant, considérait que c'était le seul organisme capable de rendre la santé à l’Allemagne. 92 % des sections locales de ce mouvement ne comptaient plus aucun Juif : c’était inscrit dans leur règlement.
Après la guerre, le Mouvement de jeunesse développa des tendances diversifiées, y compris au messianisme révolutionnaire. Il se rallia finalement à l’idée du combat contre l’ennemi de l’intérieur : le Juif. Les nazis obtinrent une défection croissante de ses membres, par l’influence “socialiste” des frères Gregor et Otto Strasser même s'ils méprisaient l’antisémitisme vulgaire de certaines nazis et paraissaient se satisfaire d’un apartheid entre Juifs et Allemands. Dans ses “Quatorze thèses de la révolution allemande” (1929) Otto Strasser, qui venait de rompre avec Hitler, souhaitait “nettoyer à fond” l’Allemagne de tous les éléments étrangers qui l’infestaient : les francs-maçons, les catholiques et les Juifs. [NB. La société Kärcher sera fondée plus tard, en 1935.]
Les Universités
Dans les Universités aussi l’idéologie völkisch avançait. En 1896, les associations d’étudiants autrichiens commencèrent à écarter les Juifs de leurs rangs. Leurs homologues allemandes firent de même et se proclamèrent Judenrein après avoir, en 1920, interdit tout duel entre Juif et Allemand. En 1922, la menace d’une émeute antisémite “contraignit” l’université de Berlin à annuler l’office religieux prévu pour honorer la mémoire de Walter Rathenau. Durant les années 20, les associations étudiantes s’opposèrent au recrutement de professeurs juifs. Il faut arriver en 1929 pour voir ces associations s'inquiéter de la rivalité des organisations nazies. Trop tard : à Graz, en 1931, les nazis prirent le contrôle de la Deutsche Studenschaft et Gerhardt Krüger en organisa la reprise en main : il terminait ses communiqués par la formule “Heil Hitler”.
L’idéal du Bund
Le Bund, c’est une communauté d’une élite masculine, se tournait contre la suffragette, symbole de la modernité haïe. Après la Grande Guerre, 73 Bünde furent créés, en comprenant les Corps Francs partis se battre à l’Est et que Ernst von Salomon a dépeints. Le Thulé Bund s’organisa en 1918, il adopta la croix gammée pour symbole. Redonnant vie à la Guerre de Trente Ans, le "Wehrwolf" (Le Loup-Garou, 1917) du romancier Hermann Löns faisait l'éloge de la violence des paysans. De même, le Bund Wehrwolf se distingua contre les socialistes de Weimar puis contre la présence française dans la Ruhr. Hitler considéra les Bünde comme des organisations trop étroites —il est vrai qu’ils refusaient le prosélytisme— et il fit donc évoluer le NSDAP en parti de masse.
Le rôle des Pangermanistes
Les pangermanistes s’étaient organisé en 1890 dans l’opposition à la cession de l’île d’Helgoland aux Anglais. Heinrich Class en devint le chef en 1908. Il publia en 1912 un texte célèbre “Si j’étais le Kaiser” pronant une dictature völkisch et le repeuplement des territoires de l’Est. Il entraîna les pangermanistes vers des positions antisémites et la lecture des Protocoles des Sages de Sion. Il suggérait que les journaux signalent d’une étoile de David leurs collaborateurs juifs. Mais en 1932, Class rompit avec Hitler qu’il qualifiait de parvenu. En fait l’arrivée de Hitler au pouvoir sonnait la fin des pangermanistes. Ils s’étaient presque tous ralliés au NSDAP.
Les anciens combattants de la Grande Guerre
Le Stahlhelm (Casque d’Acier) est la grande organisation des anciens combattants fondée en 1919. Tous unis comme au front ? En 1924-25, il commença à se séparer des Juifs et il était devenu proche du DNVP qu’il rejoignit dans le Front de Harzburg. Mais il s’opposait aux nazis sur certains points. Stahlhelm et SA furent rivaux. En 1932, le Stahlhelm opposa à Hitler son propre candidat à la Présidentielle : Düsterberg. Le leader des Casques d’Acier, Seldte, entra néanmoins dans le gouvernement de Hitler et fut ministre du Travail.
La droite allemande devenue völkisch
Après 1918, les extrémistes cherchèrent des alternatives à la république parlementaire. En 1920 le putsch de Kapp échoua. Faute de soutien massif estima le DNVP de Kuno von Westarp. Dès l’année suivante, il convertit le DNVP (ex-parti conservateur) en organisation völkisch. Il ferma officiellement ses portes aux juifs en 1929 — ce qui ne stoppa pas forcément leurs adhésions, certains estimant que le parti restait simplement conservateur, ce qui montre à quel point les Juifs allemands avaient sous-estimé la puissance de l’antisémitisme. Le demi-juif, R.G.Quaatz, chef de file du DNVP à la Diète, se suicida peu après le 31 janvier 1933.
Paul Bang, l’expert économique du parti, publia sous le nom de Wilhelm Meister (!) un “Judas Schuldbuch” (Le livre des crimes juifs) : le commerce international y était l’instrument de leur agissement criminel [Transposé de nos jours, c’est, si j’ose dire, l’équivalent de la condamnation de l’omc, des multinationales et de la mondialisation...] Paul Bang réclamait un retour aux idées protectionnistes de Friedrich List (cf. l’Etat commercial fermé). Une Allemagne élargie (Lebensraum) serait autosuffisante.
Alfred Hugenberg, ancien directeur de Krupp, devenu patron de presse et propriétaire des studios UFA, se crut un vaste destin politique. Hugenberg avait constitué le Front de Harzburg en 1931 pour, selon G.L. Mosse, tenter de désunir les différentes factions du NSDAP. N’ayant pu devenir Chancelier, il entra dans le gouvernement de Hitler et introduisit Bang au ministère de l’économie.
« Lorsqu’on était membre du DNVP, on n’était pas considéré comme un nazi bagarreur ou un fanatique völkisch.» Le DNVP a ainsi attiré des cadres supérieurs et des membres des professions libérales qui n’auraient pas envisagé de dîner avec Hitler, estime l’auteur. [Une fois le Troisième Reich installé, ce sera un peu différent. Cf. Fabrice d’Almeida “La vie mondaine sous le nazisme.” Perrin, 2005]
Les employés syndiqués du DNV
Le principal syndicat d’employés, le DHV, s’était converti au corporatisme. Avant la guerre, sa section de Bohême autrichienne avait contribué à fonder le DAP (Deutsche Arbeiter Partei) —plus tard DNP— qui fut une sorte de précurseur du NSDAP. Ce syndicat passa de 50.000 membres een 1903 à 409.000 en 1931. Il se ferma aux juifs, notamment parce que ceux-ci travaillaient le dimanche. Il s’opposa aussi au travail des femmes hors de la maison. Son idéologue, August WINNIG, participa au putsch avorté de Kapp, mais ne se rallia pas au nazisme.
4 - La révolution völkisch réalisée par les Nazis
La révolution allemande ne serait pas parlementaire pour ne pas diviser le Volk en partis rivaux. Les Parlements faisaient partie de la panoplie des idées bourgeoises dépassées.
« L’enthousiasme massif que plus d’un demi-sècle d’agitation völkisch avait rendu explosif risquait de devenir dangereux, s’il n’était pas canalisé, pour ceus-là même qui
l’avaient suscité. C’est pourquoi il fut transféré du terrain des revendications sociales et économiques vers l’antisémitisme. On fit en sorte que le Juif essuie la colère du peuple.»
Depuis 50 ans l’antisémitisme s’intensifiait. Hitler a pu lire des revues antisémites comme “Ostara”, mais même sans cela, il y avait autour de lui toute l’atmosphère völkisch et antisémite. Il savait que l’élection du maire de Vienne, Karl Lueger, était due à son antisémitisme. Il fut capable de traduire les croyances völkisch en un mouvement de masse parce qu’il avait une approche pragmatique de la politique. D’où son programme ramené à 25 points. George L. Mosse considère que le NSDAP fit le choix de l’antisémitisme radical dès 1921, préconisant l’utilisation de la force contre la menace juive, mais que le programme antisémite resta masqué d’objectifs “socialistes” jusqu’au tournant de 1933.
Le mouvement völkisch avait profondément imbibé le tissu national. Ces conceptions imprégnaient toute la droite allemande. Mais elles constituaient une idéologie qui fuyait la réalité : Hitler sut lui donner du sens pratique. Et le mouvement völkisch fut lui-même peu à peu aspiré par le national-socialisme. En 1934, les nazis éliminèrent les extrémistes du mouvement völkisch comme de leurs propres rangs. En conclusion, l’auteur souligne que si le nazisme est irréductible au fascisme, dans sa version italienne ou autre, c’est à cause de sa base völkisch.
George L. MOSSE
« Les racines intellectuelles du Troisième Reich »
Traduit de l'anglais par Claire Darmon
Calmann-Lévy, coll. Mémorial de la Shoah
401 pages, 2006.
• Disponible en collection de poche début 2008.
« Les racines intellectuelles du Troisième Reich »
Traduit de l'anglais par Claire Darmon
Calmann-Lévy, coll. Mémorial de la Shoah
401 pages, 2006.
• Disponible en collection de poche début 2008.
par Rousseau
publié dans :
HISTOIRE 1900 - 2000
Marie-Anne MATARD-BONUCCI
L'Italie fasciste et la persécution des Juifs
Perrin, 2007, 599 pages
L'Italie fasciste et la persécution des Juifs
Perrin, 2007, 599 pages
On a coutume de souligner la différence entre le fascisme et le nazisme par la question juive. Le nazisme, dès l'origine, est marqué par l'antisémitisme dans une version particulièrement raciste. L'histoire du IIIè Reich l'a démontré à l'extrême. Inversement, on se plait à souligner dans le fascisme italien l'absence d'hostilité envers les juifs jusqu'en 1938 quand se produit un « tournant antisémite », généralement considéré comme une conséquence du rapprochement des deux dictatures, et à souligner que les déportations des Juifs italiens furent le fait en 1943 et 1944 de l'arrivée des Allemands au Sud des Alpes, suite à la chute du régime fasciste et à l'armistice de septembre 1943.
Dans cette thèse dirigée par Pierre Milza, Marie-Anne Matard-Bonucci, déjà connue pour son "Histoire de la Mafia" (Complexe, 1999) déconstruit ou plutôt balaye ce jugement par un travail méticuleux fondé sur le dépouillement des archives de Rome et de Livourne, de la presse fasciste, et des plus récentes recherches italiennes. Il en ressort une nouvelle vision de la persécution des Juifs dans le cadre du régime de Mussolini. En bref, l'historienne démontre que la politique antijuive, d'abord modeste, s'est consolidée en 1938 quand le Duce a jugé bon d'insuffler un nouvel élan à son parti et à son régime, à leurs institutions de propagande, au moment où après l'engagement en Éthiopie et en Espagne, le fascisme risquait de devenir un pâle allié du nazisme. Les mesures antisémites de 1938 furent accentuées avec le début de la Guerre mondiale, mais c'est seulement la chute du régime fascisme qui engloba les Juifs de la péninsule dans la solution finale.
Quelle place avaient les juifs ?
Au sud de Rome, à peu près aucun juif. Ils vivaient à Rome dont le ghetto est célèbre, à Livourne, et dispersés dans le centre et le nord du pays. Sur une population italienne s'élevant en 1936 à 42 millions, leur part est dépasse à peine 1 pour 1000. Plus nombreux certes dans les professions du commerce, dans les professions libérales et le milieu universitaire (7 % de professeurs d'université). Il y avait des officiers juifs et un ministre juif en 1936. Les mariages "mixtes" étaient nombreux. Nulle part plus qu'en Italie les juifs étaient intégrés. La population et l'histoire récente n'étaient pas marquées par l'antisémitisme, au contraire de l'Allemagne, de la Russie, de la Pologne ou de la France. Mussolini avait tenu des propos philosémites et sa maîtresse la plus connu à cette époque, la Sarfatti, était juive. Quasiment personne pour considérer les juifs ni comme "une race inférieure" ni comme un danger pour le pays. Et pourtant…
Un antisémitisme venu d'en-haut
Comme un coup de foudre dans un ciel serein : 14 juillet 1938, publication d'un manifeste anti-juif inspiré par Mussolini ; 5 août premier numéro de "La Difesa della razza" ; 11 août lancement du recensement des juifs ; 16 août création d'une officine de propagande "Uffizio Razza" ; 26 octobre expulsion des juifs du Parti fasciste ; 29 novembre suicide de l'éditeur et poète Formiggini du haut de la tour de Modène. En quelques mois, les juifs furent mis à l'écart : des professions leur furent interdites (ex. pharmacien, professeur d'université), l'EGELI commença à confisquer leurs biens, l'aryanisation de l'économie fut lancée, mollement jusqu'en 1940 il est vrai. Ces mesures furent orchestrées à grand renfort de propagande écrite et de conférences par deux services ministériels, le DEMORAZZA et le MINCULPOP, où s'activait une poignée d'intellectuels jusqu'ici plutôt marginaux dans le mouvement fasciste. Toutefois, aucun film de propagande ne fut réalisé.
La Difesa della Razza, dirigée par Telesio Interlandi, principale revue raciste et antisémite du régime
N° du 20 janvier 1939. L'illustration incarne ici le spectre du métissage
Le discours fasciste fut ainsi renouvelé. Par rapport aux grands textes qui avaient pas à pas défini l'idéologie (mars 1919 : manifeste de la création des faisceaux ; septembre 1922: discours d'Udine à la veille de la marche sur Rome ; 1930: article "Fascismo" de la grande encyclopédie italienne) l'apport du tournant antisémite de 1938 constitua une rupture nette, même si le Duce et plusieurs de ses porte-paroles prétendirent le contraire. Il faut, comme le fait l'auteur, regarder à la loupe les publications d'entre 1934 et 1938 pour trouver de petits signes avant-coureurs. Un déchaînement d'antisémitisme était donc impensable, c'est bien pourquoi le pays avait vu venir se réfugier quelques milliers de juifs étrangers, autrichiens notamment.
Émigrer ou rester ?
Avant 1941, fort peu de juifs italiens ou étrangers décidèrent d'émigrer. Comme Margherita Sarfatti, les physiciens Emilio Segrè, Bruno Rossi et Enrico Fermi (sa femme était juive) prirent la route de l'exil américain. En tout un juif sur sept, soit environ 6 000 personnes ont émigré, dont 504 pour la Palestine.
Pour échapper aux différentes mesures répressives, les juifs purent tenter de demander leur "discrimination" (au sens d'être exclus de l'exclusion!). Devenir catholique fut une tentation. Avoir été membre du PNF et soldat en 1915-18 pouvait vous mettre à l'abri des persécutions. Mais avec la guerre, et particulièrement à partir de 1941, les choses s'aggravèrent pour les juifs. Victime des bombardements aériens, la population italienne commença à s'en prendre aux juifs d'autant qu'exclus de l'armée, ils pouvaient continuer à tenir boutique. Il y eut alors un fort regain de propagande raciste, et la législation, renforcée, fut désormais appliquée de manière dure (contrastant notamment avec la clémence dont les armées italiennes avaient fait preuve envers les juifs de leurs zones d'occupation en France, en Grèce et en Yougoslavie). Le régime ouvrit des camps pour interner les juifs. Le plus semblable aux camps de concentration nazi, Ferramonti di Tarsia, en Calabre, renfermait 2 000 détenus en 1943. Les juifs étaient mis à l'écart. On ne les envoyait pas à la mort, malgré les demandes exprimées par le IIIe Reich depuis 1942.
La chute finale
Mais cela n'eut qu'un temps : quand le Grand Conseil fasciste renversa le Duce (25 juillet 1943), quand les Américains et leur alliés débarquèrent dans le Midi, la réaction d'Hitler fut rapide. La Wehrmacht reprit le contrôle de l'Italie jusqu'au sud de Rome déserté par le gouvernement de Badoglio et le roi Victor-Emmanuel III. Mussolini fut installé à la tête de la République Sociale Italienne plus couramment dite de Salo. Le SS Dannecker dirigea les rafles d'octobre 1943 à Rome jusque "sous les fenêtres du pape" Pie XII dont l'absence de réaction forte est bien connue (cf. le livre-témoignage de Rosetta LOY). Le massacre des Fosses ardéatines (mars 1944) mélangea juifs et résistants antifascistes. Quand le dernier train de déportés quitta Trieste au début de 1945, Auschwitz venait de passer sous le contrôle de l'armée soviétique. Au total, 61 % des juifs italiens ont trouvé la mort. En même temps le régime fondé par Mussolini avait pleinement achevé sa transformation totalitaire, en rejoignant le modèle allemand dont il avait voulu, des années durant, sembler différent.
par Rousseau
publié dans :
HISTOIRE 1900 - 2000
— Géographie des attentats à la voiture piégée depuis 1920 d'après le livre de M.Davis —