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HISTOIRE 1900 - 2000

Lundi 14 décembre 2009 1 14 12 2009 09:31
Bruno Cabanes et Guillaume Pikety, suite à un séminaire de l’IEP sur les sorties de guerre ont Cabanes-Pikettyorganisé en 2008 un colloque dont les actes ont donné ce livre : « Le retour à l’intime au sortir de la guerre. » La recherche délaisse les domaines traditionnels pour se consacrer aux corps, à la vie privée, à l’intimité du couple — voilà une autre « fin de l’Histoire » qui s’appuie pour l’essentiel sur la fin des deux guerres mondiales. D’où dix-sept contributions d’historiens presque tous français et américains, qui ont travaillé sur des sources très variées (archives publiques, presse, correspondances privées, journaux intimes, interviews).

Le thème du retour du combattant dans son foyer est considéré sous plusieurs angles. Le retour du soldat est rarement aussi heureux que ce qu’il avait espéré ; sa condition physique et morale a été altérée (communications de Manon Pignot et de Clémentine Vidal-Naquet). L’alcoolisme est un héritage fréquent des tranchées de 14-18 et la nostalgie du front peut parfois accompagner la démobilisation. Les femmes ont pris des attitudes et des responsabilités nouvelles pendant l’absence des combattants et l’équilibre du couple s’en ressent. Les jeunes enfants peuvent réagir au retour du père qu’ils connaissent mal comme à l’arrivée d’un intrus.

Sortie de guerre suivante, les communications traitent surtout de l'Allemagne, entre autres de la question du suicide à la fin du IIIe Reich, — au moins 7000 pour Berlin au cours de la seule année 1945 — du sentiment d’angoisse de la population allemande en 1945 (communications de Christian Goeschel et de Frank Biess). Il est aussi question du logement dans Munich en ruines en 1945-46, des camps de personnes déplacées dans l’Allemagne de l’immédiate après-guerre et notamment de 250 000 Juifs de l’Est survivants du génocide, les « She’erit Hapletah », pressés de fonder une famille et de gagner la Palestine (communication d’Atina Grossmann).

Le « syndrome du survivant » étudié par Bruno Cabanes a particulièrement retenu mon attention : on y voit les psychiatres s’interroger sur eux-mêmes au moins autant que sur leurs patients.

« … c’est en fait l’organisation de toute une profession qui est en cause : les mêmes psychiatres allemands qui statuent dans les années 1950 sur le droit des rescapés, exerçaient déjà, pour certains d’entre eux, sous le IIIe Reich. Beaucoup restent pétris d’une idéologie néodarwinienne, selon laquelle les survivants sont nécessairement les mieux portants, les plus forts, physiquement et psychologiquement – d’où leur incrédulité face aux troubles qu’ils manifestent. »

• Comme dans la plupart des livres de ce genre, il n’y a pas de conclusion. Donc : à grappiller selon vos centres d’intérêt.

Bruno CABANES et Guillaume PIKETTY (sous la direction de)
Retour à l'intime
Tallandier, 2009, 315 pages.



Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Jeudi 3 décembre 2009 4 03 12 2009 10:28

Sous le titre « Archives de la vie littéraire sous l’occupation » se cache le catalogue qui accompagne l’exposition présentée à la New York Public Library en 2009 et dont Claire Paulhan, Olivier Corpet (IMEC) et  l’historien américain Robert Paxton ont été les commissaires. Après la drôle de guerre, ce furent la défaite, l’Occupation, la Résistance et enfin la Libération : autant d’événements qui ont bouleversé la vie littéraire française. Cette exposition doit beaucoup aux archives de l’IMEC ; on y retrouve des correspondances, comme celles de Jean Paulhan ; des photographies qui permettent de situer de nombreux auteurs et éditeurs au cœur des années terribles. Les « unes » de journaux de tous bords (« Combat », « L’Humanité », « Je suis partout », « la Gerbe », …) voisinent avec les couvertures d’ouvrages marquants de l’époque : « Les Décombres » de Rebatet ou « Le silence de la mer » de Vercors, l’ouvrage fondateur des éditions de Minuit. Des poèmes sont reproduits : des poèmes de Jean Wahl et d’Aragon et le célébrissime « Liberté » de Paul Eluard. Voici donc un livre exceptionnel. Une mine d’informations et de documents qu’on peut feuilleter selon deux axes.

 

Les écrivains et les épisodes de la Guerre

 

La campagne militaire de 1940 se caractérise par le grand nombre de prisonniers parmi les écrivains : Jean Guitton, Georges Hyvernaud, Jean-Paul Sartre, Louis Althusser... Le premier publiera dès 1943 un « Journal de Captivité » et le second « La Peau et les Os » en 1949. L’éloignement de Paris après les combats et l’exode, le dessin de la ligne de démarcation : les événements créent une nouvelle géographie de la vie littéraire. Rares sont ceux qui suspendent toute publication en attendant le retour de la paix comme Jean Guéhenno tandis que d’autres cèdent à la tentation de la Collaboration par idéologie ou parce que les nazis organisent le rationnement du papier. En charge de la Propaganda-Staffel de Paris, Gerhard Heller organise en 1941 le voyage de sept écrivains à Weimar à l’invitation de Gœbbels. Ambassadeur d’Allemagne à Paris, Otto Abetz crée un Institut allemand, dirigé par Epting et Bremer, pour relancer une vie littéraire germanophile voire pro-nazie.

 

Portant le prénom de l’ambassadeur, les listes Otto (1940, 1942 et 1943) désignent les ouvrages à retirer de la vente par les libraires, parce que leurs auteurs sont juifs. La politique génocidaire des nazis s’ajoutant à l’antisémitisme de Vichy, les arrestations et la déportation viennent décimer les rangs des intellectuels et plusieurs auteurs périssent dans les camps de la mort, telle Irène Némirovski déportée à Auschwitz en juillet 1942.

 

Sans attendre que Sartre parle d’engagement, beaucoup d’auteurs choisissent l’action sous une forme ou une autre, par les revues littéraires, par les mouvements de Résistance. Toutes choses qui nécessitent des pseudonymes (voir liste page 299). Des réseaux de Résistance tombent et nombre d’écrivains sont arrêtés. Jacques Decour en 1942 et Marc Bloch en 1944 sont fusillés en France. Après Benjamin Crémieux  en 1944, l’année 1945 voit Robert Desnos, Benjamin Fondane ou encore Maurice Halbwachs mourir en déportation.  Certains continuent la lutte en Algérie. Peu rejoignent Londres et davantage l’Amérique tel Jacques Schiffrin, l’ancien éditeur des « Pléiade », et Jacques Maritain qui publie à New York « À travers le désastre ». Antoine de Saint-Exupéry vit à New York en 1940-1942 et y publie « Pilote de Guerre ».

 

Quand arrive la Libération se pose réellement la question de l’épuration avec la « liste noire » du Conseil National des Ecrivains (1943), réplique des listes Otto. Dans le « Parisien libéré » du 7 septembre 1944, l’article de Pierre Seghers « Littérature et Propreté » demande au gouvernement de juger les écrivains cités dans la liste noire : il s’agit entre autres de Brasillach, Céline, Chardonne, Chateaubriant, Drieu la Rochelle, Jouhandeau et Montherlant. Mais quand le polémiste Henri Béraud est condamné à mort, François Mauriac prend sa défense dans le « Figaro » du 3 janvier 1945. Sa peine est commuée en travaux forcés à Saint-Martin-de-Ré. L’éditeur Bernard Grasset est condamné pour collaboration. Paul Chack et Robert Brasillach sont exécutés. Drieu la Rochelle se suicide le 15 mars 1945. Bientôt on se querelle à propos d’amnistie tandis qu’un nouveau paysage se profile avec la naissance de l’existentialisme parrainé Sartre et les débuts de la guerre froide, donc la querelle entre communistes et anti-communistes.

 

La vie des revues entre guerre et paix

 

Une vraie originalité de cet ouvrage, par-delà ses contraintes de catalogue d’exposition, c’est de constituer une ressource considérable pour approcher la vie littéraire à travers les revues, celles qui continuent à vivre tant bien que mal, celles qui doivent cesser de paraître tuées par la politique, celles qui naissent de la Résistance, et rencontrent une forte « mortalité infantile », celles enfin qui voient le jour avec la Libération. L’ouvrage en fournit la reproduction de nombreuses couvertures et de quelques textes où la poésie a la plus belle part. Les éditions de Minuit publient « L’Honneur des poètes » en 1943.

 


 La revue « Esprit » réparait en novembre 1940 et son directeur, Emmanuel Mounier ira brièvement en prison en 1942. Pierre Seghers fonde la revue annuelle « Poésie »  qui paraît de 1940 à 1945. René Tavernier publie à Lyon «  Confluences » en 1941-1943. À Alger, Max-Pol Fouchet lance « Fontaine » en 1941, revue qui, en format réduit, sera parachutée par les avions britanniques dans les containers destinés aux résistants. Toujours à Alger, « L’Arche » est lancée en 1943 par Jean Amrouche et André Gide. La « NRF » a eu une histoire plus compliquée : la prestigieuse revue fondée à la veille de la Grande Guerre est dirigée par Jean Paulhan jusqu’au numéro de juin 1940. Les pressions des occupants le remplacent par Drieu la Rochelle ; celui-ci dirige les numéros publiés de novembre 1941 à juin 1943 quand la revue cesse provisoirement de paraître, faute d’auteurs prêts à y figurer. Le premier numéro de la revue «Les Lettres Françaises » est publié en septembre 1942 quelques semaines après la disparition de son fondateur Jacques Decour. Cette revue ne doit pas être confondue avec « Lettres Françaises » dont le numéro 1 est sorti en juillet 1941 loin de Paris : à Buenos Aires, sous la direction de Roger Caillois dans le cadre des éditions Sur, et financée par Victoria Ocampo.

 

La Libération du territoire entraîne une nouvelle série de parutions avant même la fin des combats. « La Nef » sort son numéro 1 en juillet 1944 et « La Table Ronde » en décembre. Surtout, le numéro inaugural de la revue « Les Temps Modernes » sort le 1er octobre 1945 ; c’est une victoire pour Jean-Paul Sartre qui réunit son comité de rédaction chez Gallimard alors que la « NRF » n’y existe plus. Mais Jean Paulhan, qui a démissionné du CNE auquel il reproche une position sans nuance (et sans le dire trop d’influence des communistes), relancera sa revue, « nouvelle NRF », donc sans peur du pléonasme, dès janvier 1953, anticipant de quelques mois sur la loi d’amnistie qui permet à Louis-Ferdinand Céline de revenir en France.

 


Robert O. PAXTON, Olivier CORPET, Claire PAULHAN

Archives de la vie littéraire sous l'Occupation.

Co-édition Tallandier / IMEC. 2009, 446 pages.



Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 09 2009 08:00

Trente ans déjà… La révolution iranienne a dépassé le cap des trois décennies au moment où des élections truquées maintiennent au pouvoir à Téhéran un président fanatique et dangereux, aux allures de domestique d’un clergé tout-puissant. Quelle était cette révolution au temps de l’imam Khomeiny qui avait recueilli le pouvoir à la chute du shah ? Ce retour vers le passé sera effectué en compagnie du sociologue iranien, exilé en France, auteur d’une thèse dont cet ouvrage est extrait.

 

Alors que Reza Shah Pahlevi II, malade et discrédité, venait de quitter l’Iran, l’imam Khomeiny, après des années d’exil en Irak puis en France, était accueilli à Téhéran par plusieurs milliers de personnes enthousiastes dont il devenait le Guide. C’était le 1er février 1979. Tandis que de nombreux pays étaient secoués par le choc pétrolier, l’Iran entrait-il dans la démocratie ou la théocratie ? Les causes de la révolution et la nature du nouveau régime provoquèrent chez les commentateurs bien des interrogations dont l’auteur se fait l’écho. Les uns soulignaient la faillite d’un ancien régime despotique, qui avait enrichi une petite minorité, lancé d’absurdes réformes, et tyrannisé la population avec sa redoutable police politique, la Savak. Le nouveau régime allait–il apporter la liberté aux Iraniens, mais aussi la prospérité fondée sur la manne pétrolière qui servirait à l’industrialisation du pays ? Les autres voyaient des ayatollahs partout comme si le clergé chiite était l’alpha et l’oméga du changement, hier persécuté, aujourd’hui triomphant, et demain accroché au pouvoir. Le nouveau régime pourrait-il apporter à l’Iran autre chose qu’un puritanisme rétrograde et des erreurs économiques ?

 

Khosrokhavar a choisi d’expliquer les transformations de son pays en dépassant ces points de vue. Comment ? Simplement mais astucieusement en y ajoutant le point de vue de la jeunesse — masculine —, obtenu par de nombreux entretiens dont plusieurs sont cités en encadrés au fil des chapitres. Par contraste avec les jeunes issus des classes moyennes aspirant à des réformes libérales ou à des politiques inspirées par leurs lectures marxistes, il distingue les migrants venus de la campagne, paysans déracinés et sans qualification, qui seront avec les jeunes des classes populaires urbaines d’ardents partisans de Khomeiny puis d’actifs membres du Hezbollah et de brutaux miliciens, prêts à sévir contre une société dévoyée par la modernité obscène, déshérités soucieux de s’en remettre à l’Etat et au clergé.

 

Mais l’utopie des lendemains qui chantent est rapidement sacrifiée sur l’autel de la défense de la patrie. Le 22 septembre 1980, l’armée irakienne passe à l’attaque. La révolution qui avait dans un premier temps largement fait l’unanimité des Iraniens contre l’ancien régime va être ébranlée. Dans un second temps, Khomeiny s’appuie sur le Hezbollah pour tenter de conserver le pouvoir sur un pays à peu près soudé. Dans un troisième temps, les divisions l’emportent, le désarroi et le chaos s’installent : le régime acculé compte sur ses soldats martyrs dans un climat de plus en plus mortifère et policier. L’utopie est balayée et la révolution dévore ses enfants. Tandis que l’émigration tente en priorité les classes aisées et les diplômés, la majorité désespère, supporte en silence en attendant des jours meilleurs, et multiplie les blagues anticléricales comme l’a constaté l’auteur qui a recueilli sur place de nombreux témoignages. Et les années ont passé.

 

Bien avant le décès de Khomeiny en 1989, deux de ses subtituts potentiels avaient disparu. L’ayatollah Tâléghani, qui avait été désigné par le Guide comme imam du vendredi à Téhéran, mourut le 10 septembre 1979. Ensuite le « diabolique » ayatollah Béhéchti avait été assassiné le 28 juin 1981 dans un attentat spectaculaire contre le siège du Parti de la Révolution islamique, attentat qui est généralement attribué aux Modjahédine de Massoud Radjavi — dont la seconde épouse dirige en France la Résistance iranienne — et dont l’organisation n’est plus classée comme terroriste en 2009. Farhad Khosrokhavar termine son ouvrage en évoquant le féroce « hodjat ol eslam » Sadegh Khalkhali, jadis exécuteur des bahaïs, et toujours membre de la camarilla au pouvoir.

 

Le présent de l’Iran semble ainsi sortir tout droit des sombres analyses faites par le sociologue…, il n’est pas devenu le pays des droits de la femme, ni de la liberté de la presse, pas plus qu’un pays de cocagne au plan économique. Pourtant l’Iran d’aujourd’hui est assez différent de celui de 1980. Il a ouvert ses frontières à des millions de réfugiés afghans. La jeunesse est bien davantage éduquée ; les filles surtout ont connu une scolarisation croissante et elles fréquentent massivement l’université — voilées il est vrai. La société a évolué de manière assez spectaculaire avec la baisse des taux de natalité et de fécondité. L’Iran est presque devenu un pays moderne et le cinéma iranien est apprécié des « happy few » du Festival des Trois Continents.  Il y a pire dans le monde.

 

Farhad KHOSROKHAVAR

L’Utopie sacrifiée

Sociologie de la révolution iranienne

Presses de la F.N.S.P., 1993, 337 pages.

 

 

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Vendredi 19 juin 2009 5 19 06 2009 17:22

Il faut songer, de temps en temps, à vider les poubelles de l'histoire. On y découvre comment on s'étripait au propre et au figuré quand MySpace et Facebook n'existaient pas. Pascal Blanchard a la bonne idée de rappeler qu'en 1985 déjà la revue "Vingtième-Siècle" avait publié un dossier intitulé "Les guerres franco-françaises" et qu'il fit date. Jean-Pierre Azéma, Jean-Pierre Rioux et Henry Rousso partaient de l'hypothèse que « la plupart des crises profondes qui ont divisé les Français peuvent être assimilées à des failles géologiques. En période de calme, entre deux fractures, celles-ci se recouvrent de sédiments plus ou moins solides, c'est le consensus qui atteint son apogée lors des "unions sacrées". Survient une nouvelle épreuve — guerre, crise internationale, difficultés internes —, et la faille se met à rejouer, faisant craquer la couche sédimentaire, alors que dans le même temps de nouvelles failles se forment.» En 1994, dans la même revue, Daniel Lindenberg devait revenir sur ce qu'il appelait «des guerres de mémoire en France». Ajoutons un "S" et voici l'ouvrage nouveau.


«Les historiens ne doivent pas craindre d'entrer dans l'arène » estiment les directeurs de l'ouvrage. De fait, plus que d'épais travaux personnels sur les péripéties de l'histoire du temps présent, contemporaine ou post-coloniale, Pascal Blanchard s'est fait le spécialiste de la direction de livres collectifs, de recueils d'articles ou de photographies, publiés aux éditions La Découverte. Avec Nicolas Bancel, Eric Deroo, Sandrine Lemaire et quelques autres chercheurs, il a ainsi co-dirigé : Le Paris arabe (2003), Zoos humains (2004), La Fracture coloniale (2006), Lyon capitale des outre-mers (2007), Frontière d'Empire et Les Guerres de mémoires (2008). Hyper-historien pressé,Pascal Blanchard est donc le parfait contemporain de notre hyper-président dont les discours sur le passé déclenchent aussi des tempêtes.

Des guerres sans fin

Soyons clair, il s'agit de réflexions sur les "guerres de mémoires" et la lourdeur des sous-titres — La France et son histoire - Enjeux politiques, controverses historiques, stratégies médiatiques — indique bien l'infinie diversité du contenu. Le "tourbillon mémoriel" brasse les faits : vagues et tempêtes provoquées par les manuels républicains de la "Belle Epoque", affaire Dreyfus, commémoration de la Grande Guerre, découverte de Vichy, Libération et Résistance, guerre d'Algérie, découverte de la Shoah, Mai 68, chute du communisme, discours post-coloniaux sur la colonisation... Une seconde partie inspecte les armes avec lesquelles ces guerres se perdent et se gagnent : les lois, les manuels, la télévision, le cinéma, Internet, les musées, et même… les livres d'histoire les plus marquants recensés par Enzo Traverso. Curieusement, les mémoires et les écrits autobiographiques sont assez peu cités dans ce recueil, mais les notes de bas de page et la bibliographie finale apportent de bien utiles références. Curieusement aussi, ou oublie que l'enseignement de l'histoire est jumelé en France avec celui de la géographie — une discipline qu'il serait pourtant utile de convoquer lorsqu'on veut faire croire à l'insuffisante place de l'immigration dans les manuels du secondaire !

Écrire l’histoire se limite de moins en moins au travail universitaire en tour d'ivoire : le grand récit national qui faisait — dit-on — le ciment de la collectivité sous la IIIe République a peu à peu volé en éclat. Tandis que l’État cherche à maîtriser l’agenda de plus en plus épais des commémorations, la société contemporaine ne cesse de vivre des controverses sur son histoire récente, car partis, associations, lobbyistes et groupes de pression exigent tour à tour que la recherche académique écoute et conforte leurs points de vue. Au-delà des dossiers évoqués le lecteur découvrira l’absence de consensus des historiens quand le législateur se penche sur le passé. Les lois mémorielles les ont divisés bruyamment sans pour autant satisfaire les groupes minoritaires en quête de reconnaissance. Plus que Clio, c’est le cinéma et la télévision qui ont répondu aux attentes de publics plus soucieux de visibilité médiatique que de vérité scientifique. Les historiens peinent à s’adapter à ce nouveau cours. Tandis que les uns refusent toute ingérence du législateur, ainsi "Liberté pour l'Histoire", d'autres fondent un "Comité de Vigilance sur les Usages de l'Histoire" (CVUH) : comme un remake de l'opposition des Girondins et des Montagnards ! Pourtant ces débordants discours publics et militants rendent-ils vraiment justice à toutes les mémoires ?

Le silence des tombeaux

Au fil de ces communications fort différentes les unes des autres, on se préoccupe finalement assez peu des foules anonymes. On parle bruyamment d'espace public, on parle haut et fort de héros et de victimes, de confrontation des mémoires, de victimisation et de repentance. Certes. Mais quid des acteurs et des témoins (re)devenus silencieux ou muets ? C'est pourquoi je citerai deux extraits de la communication de Bernard Pudal, "Le communisme français : mémoires défaites et mémoires victorieuses depuis 1989". D'abord pour l'exergue emprunté à Vittorio Foa ("Le silence des communistes", L'Arche, 2007): « Ils étaient dans le monde entier, et aussi en Italie, les hommes et les femmes qui se disaient communistes : permanents, militants, électeurs, sympathisants.[…] Maintenant ils sont en partie silencieux, leur passé est effacé de la mémoire. Ce silence, je le ressens avec acuité, presque jusqu'à l'obsession.» En second lieu, ce portrait du militant quand la guerre froide et le communisme se sont évanouis :

 « Pendant plus de trente ans, André B. a sincèrement cru possible d'instaurer, grâce à un socialisme "scientifiquement" conçu et mis en oeuvre, un monde meilleur où pourrait enfin s'épanouir un "homme nouveau" dans une société libérée dont, avec une « naïveté » qui maintenant [le fait sourire] tristement, il pensait voir une préfiguration dans la microsociété du parti. Aujourd'hui, il est accablé par ce qui lui apparaît comme une évidence : sa vie militante n'a été qu'une longue suite d'erreurs et de contresens ; qu'ils aient été commis de bonne foi ne les rend pas moins navrants. Par moments il s'insurge : il ne lui paraît pas possible que tout cela ait été vain ; le regret des certitudes perdues le tenaille et l'emporte parfois sur l'abattement. Il retrouve presque alors le langage du croyant qu'il fut si longtemps. Mais il est trop lucide désormais pour garder la foi du charbonnier, et son approbation circonstancielle de la politique du PCF ne va pas sans réserves ni critiques. Cela fait d'ailleurs maintenant plusieurs années qu'il n'a pas repris sa carte d'adhérent. Il faut avoir tout cela présent à l'esprit pour comprendre ce que peut être la souffrance politique qu'il ressent, depuis des années, jusque dans son corps. Ce qui s'est effondré par pans successifs, avec le déclin continu du PCF et plus largement de la gauche en France, jusqu'à la débâcle finale du socialisme de l'Est, ce n'est rien de moins que cette foi humaniste invétérée, cette espérance quasi eschatologique si longtemps et si profondément incorporée, qui durant des décennies, en dépit de toutes les traverses, l'ont tenu debout, dans l'assurance, inestimable, que sa vie comme l'histoire avaient un seul et même sens. Aujourd'hui, parvenu au seuil de la vieillesse, il se retrouve dépouillé de ce qui fut sa "grande raison de vivre, celle autour de laquelle s'articulaient toutes les autres, et tout l'édifice qui tenait par là".»  (Source : A. Accardo in J. Sprecher, "À contre-courant : étudiants libéraux et progressistes à Alger, 1954-1962", Bouchène, 2000).

Pour André B. et ses camarades, va-t-on vers une "damnatio memoriae" consécutive à la double chute du Mur et du Communisme ? Après avoir régné en maître après 1945, dans la vie politique, comme dans la culture, le discours communiste s'est tu en 1989. Voilà effectivement une réserve mémorielle encore peu sollicitée. En fait, des mémoires se taisent ; leur heure est passée et on les oublie. Il y a trente ans, on recueillait aussi avec soin les avis de la mère Denis, et les recettes de la "soupe aux herbes sauvages"; la fin des paysans faisait partir au galop le "cheval d'orgueil" vers d'étonnants succès de librairie au temps fané des Musées des Arts et Traditions Populaires. Quand l'agitation de Mai-68 retomba sur les pavés du Quartier latin, la mémoire des provinces avait surgi contre l'histoire jacobine faite à Paris : la mémoire était bretonne ou auvergnate, savoyarde ou occitane ! Qui en parle encore ? Dans le n° de "Vingtième Siècle" auquel il a été fait allusion, Janine Garrisson évoquait aussi la France coupée en deux par… les guerres de religion du XVIe siècle ! "La France et son histoire" ça ne se limiterait donc pas aux querelles politiques des seules dernières décennies comme le premier sous-titre de ce recueil pourrait le laisser croire aux naïfs.

 

°°°°°°°°

 

Pas plus que recourir au discours d'autorité, attendre le silence des tombeaux n'est pas la meilleure solution pour mettre fin aux excès des guerres de mémoire(s). On aimerait croire à la conclusion qu'Esther Benbassa donne à sa contribution : « La guerre des mémoires n'aura peut-être pas lieu…» Comme le choc des civilisations. Encore faut-il que le devoir de mémoire soit suffisant, qu'il ne soit pas récupéré par les activistes, qu'on n'encourage pas les replis communautaristes. "Vaste programme", comme disait le général De Gaulle. En somme, comment vulgariser l'histoire au mieux dans une société de plus en plus métissée ?



Pascal BLANCHARD et Isabelle VEYRAT-MASSIN (dir.)
Les Guerres de mémoires
La France et son histoire. Enjeux politiques, controverses historiques, stratégies médiatiques.

La Découverte, 2008, 334 pages.

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Vendredi 10 avril 2009 5 10 04 2009 20:24

Le champ de l'étude s'étend à tout le siècle passé, le pire depuis longtemps. Si tout le monde connaît le négationnisme à la Faurisson qui prétend qu'il n'y a pas eu de chambre à gaz à Auschwitz pour exterminer les Juifs, il y a bien d'autres « dénis de l'histoire » comme le montre ce volume issu des communications d'un colloque qui s'est tenu à l'Université Paris VIII. De quoi s'agit-il quand on parle de « déni de l'histoire » ? Du refus de reconnaître tel ou tel événement, telle ou telle responsabilité, généralement de l'État. En somme, de « cécité volontaire » selon l'expression de l'un des intervenants. Philosophie, histoire, littérature, ethnologie, sociologie — les spécialistes réunis dans ce colloque représentent tout l'éventail des sciences humaines. Par conséquent, le traitement des sujets relève tout autant de la mémoire que de l'histoire. La Seconde Guerre mondiale, en Europe comme en Asie, occupe une place importante dans ce livre. Les génocides sont évoqués : Shoah, Cambodge, Rwanda. La question coloniale est abordée avec l'Algérie, l'Indochine, et les conquêtes du Japon impérial. Les totalitarismes ne sont pas oubliés : nazisme, stalinisme, maoisme. De très nombreux publics sont donc concernés par cet ouvrage dont la lecture est généralement aisée.

Un point commun à plusieurs articles est de mettre en évidence l'effacement de la culpabilité par la victimisation.

L'Autriche par exemple : voici un pays qui est annexé par le IIIe Reich en 1938 — le fameux Anschluß — après avoir vu sa démocratie faiblir suite à la Crise de 1929, s'installer un régime autoritaire dès 1934, pour ne pas dire une dictature. Un parti nazi s'y était développé dès les années 20. Après l'annexion 700 000 Autrichiens ont adhéré au parti tandis que 1 200 000 Autrichiens se retrouvèrent dans la Reichswehr, sans compter les engagés dans la SS. En 1945, les pays de la coalition victorieuse se mirent d'accord pour présenter l'Autriche comme une victime d'Hitler et la détacher de l'Allemagne tout en lui rappelant « qu'elle porte une responsabilité à laquelle elle ne saurait échapper…»  Dix ans plus tard, les Alliés mirent fin à l'occupation quadripartite de l'Autriche, simplement tenue d'être neutre face aux blocs de l'Est et de l'Ouest. La population autrichienne échappa ainsi à la dénazification. Aussi quand Kurt Waldheim fut élu Secrétaire Général de l'ONU en 1972 on oublia qu'il avait été un officier placé sous les ordres d'un général exécuté pour crimes de guerre en Yougoslavie. En 1986 son élection à la Présidence de la République fit enfin des vagues. C'est seulement cinq ans plus tard que le chancelier Franz Vranitzky reconnut la responsabilité de son pays dans les crimes du nazisme.

Comme l'Autriche, le Japon est victime et coupable. Les bombes nucléaires qui ont annihilé Hiroshima et Nagasaki à l'été 1945 ont transformé le Japon en un pays-victime qui tend à oublier les violences que son armée infligea à la Corée, à la Chine, comme le sac de Nankin. Ces actes du colloque brillent donc par la place qu'occupe le cas du Japon. Les dénis abordés sont complexes dans la mesure où l'histoire coloniale se confond en partie avec la Seconde Guerre mondiale, en Corée particulièrement. D'autre part, la défaite du Japon en 1945 n'ayant entraîné ni la mise en accusation ni la déposition de l'empereur Hiro Hito, son maintien comme symbole de l'unité du pays, de l'identité nationale rend plus difficile une reconnaissance par les élites des crimes de guerre commis sous son règne. Aussi certains secteurs de l'opinion, notamment les historiens, se retrouvent souvent engagés dans un combat contre l'État ; on pense ainsi à la querelle des manuels scolaires. Plus précisément, une forte tension s'est produite lorsque l'aile conservatrice du Parti libéral démocrate au pouvoir a voulu il y a quelques années imposer un manuel refusant toute reconnaissance des crimes des guerres et de la colonisation depuis la fin du XIXè siècle jusqu'en 1945.

Peut-être la mémoire est-elle un peu libérée depuis la disparition de Hiro-Hito en 1989, mais les historiens japonais n'ont pas apprécié les visites des Premiers ministres au sanctuaire de Yasukuni : spécialement celles de Koizumi Junichirô qui s'y rendit six fois en 2001-2006. Ce sanctuaire, fleuron du shintoisme, célèbre tous les soldats japonais tombés lors des guerres menées depuis le début de l'ère Meiji (1867), « morts à la guerre honorables et spontanés » selon l'expression japonaise, que ces guerres soient des conquêtes anciennes comme Taiwan en 1895 et la Corée en 1910, ou participant de la Seconde Guerre mondiale, en Chine à partir de 1931, ou bien dans le Pacifique, et enfin à la défense d'Okinawa attaquée par les Américains en 1945. Dans ce dernier épisode, beaucoup de civils furent tués, souvent poussés au suicide par l'Armée impériale. Leurs familles sont généralement hostiles à ce que ces parents soient honorés au même endroit que des criminels de guerre, pendus ou non à l'issue du procès de Tokyo en 1946. « Plus de deux millions de morts, parmi les 2 460 000 célébrés au Yakusuni, relèvent de la Guerre du Pacifique. Cependant environ 60 pour cent d'entre eux ne sont pas morts directement lors de combats, mais sont en réalité, au sens large de l'expression "morts de faim"» comme l'indique Takahashi Tetsuya professeur à l'Université de Tokyo.

Dans un tout autre domaine, les amateurs de littérature seront aussi intéressés par l'article de Catherine Coquio montrant Pierre Loti enamouré d'Aziyadé et de la Turquie au point d'ignorer le massacre des Arméniens de 1915, ce génocide qui fait encore grincer les dents entre Ankara et l'Union européenne. Au total, un livre passionnant, surprenant, hors des sentiers battus, et dont la richesse n'est qu'à peine effleurée dans ce billet. 

Pierre BAYARD et Alain BROSSAT (éd.)
Les dénis de l'histoire. Europe et Extrême-Orient au XXe siècle

Éditions Laurence Teper, 388 pages, 2008


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Vendredi 13 mars 2009 5 13 03 2009 18:47


Le Palais de la Porte Dorée, après nous avoir présenté "Les Étrangers au temps de l'Exposition coloniale (1931)", nous invite en ce début de 2009 à réfléchir aux relations franco-allemandes depuis 1871, aux migrations et aux regards réciproques des habitants des deux pays. Du côté de la France, IIIe République, Régime de Vichy, IVe République, Ve République se succèdent. Du côté de l'Allemagne, IIe Reich, IIIe Reich, RDA et RFA et Allemagne réunifiée se suivent dans le même temps.


    L'exposition est évidemment séquencée par la Grande Guerre, la Crise des années trente, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide et la chute du Mur de Berlin.


Avant 1914, l'Allemagne était un pays d'émigration et la France déjà une terre d'immigration (Ouest-Eclair, ci-dessous). Et c'est en partie ce qui peut expliques une divergence franco-allemande sur l'acquisition de la nationalité, droit du sang d'un côté, droit du sol de l'autre.


Néanmoins le nationalisme a sévi violemment de chaque côté de la frontière commune. Nous les tratitions de Boches. Au temps de la Grande Guerre ils criaient : « Gott mit uns !» même si un proverbe allemand soutenait déjà d'autres préférences divines : « Glücklich wie Gott im Frankreich.»



    • Les panneaux et les vitrines de l'Exposition proposent jusqu'au 19 avril 2009 de passionnants documents s'étendant sur près d'un siècle et demi. Bornons-nous à quelques exemples qu'on espère révélateurs. Si le regard des uns sur les autres est rarement tendre, on note que les discours racistes se sont multipliés et utilisés à usage intérieur.


        Voici la presse d'information face à la presse d'opinion :



L'exil sera-t-il un refuge sûr ?  Amabilités parlementaires 


En cette époque où tout le monde parlait de "races" sans vergogne, jusqu'en 1945, les Juifs et les Noirs d'Afrique étaient plus particulièrement visés en France comme en Allemagne. Des affiches de la propagande allemande dénonçaient ainsi l'utillisation des troupes coloniales par l'armée française dès la Grande Guerre.



 La culpabilité de la France
L'Europe en train de se faire civiliser



L'exposition contient bien d'autres richesses ! Livres rares, clichés improbables, et des vidéos.

Le Palais de la Portée Dorée construit pour l'Exposition de 1931 abrite la "Cité nationale de l'histoire de l'immigration" (Paris XIIe). Visite à continuer sur le site Internet.




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Vendredi 6 mars 2009 5 06 03 2009 09:26

En 2008, l'exposition sur les Étrangers au temps de l'Exposition coloniale de 1931 a été la première organisée par la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, sise dans l'ancien Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie. Le catalogue — dont la couverture est illustrée de portraits de mineurs de Carmaux — fait appel à un grand nombre de spécialistes et de chercheurs…

Au nombre de près de 4 millions, les étrangers vivant alors en France sont connus par le recensement général qui avait alors un rythme quinquennal (1926, 1931, 1936). Dans cette France de 39 millions d'habitants, la métropole n'avait encore attiré que 150 000 personnes de ses colonies, et leur principale activité était de servir dans l'armée de terre. L'étranger vivant en France en 1931 — et l'on peut élargir à tout l'entre-deux-guerres — est donc essentiellement un Européen, venu en France pour travailler et/ou trouver un asile politique. Immigrés et réfugiés, ce sont environ 800 000 personnes qui ont gagné la France entre les deux guerres. À partir de 1936, la France ne suivit plus les décisions de la SDN concernant les réfugiés, puis Vichy remit en cause tous les textes internationaux en faveur de ces mêmes réfugiés. La France ne reconnut le droit d'asile qu'en juillet 1951 par la Convention de Genève.

Qui étaient ces étrangers ? Les Belges, les Italiens, les Polonais, les Espagnols formaient les groupes principaux. Les Belges, souvent ouvriers qualifiés du textile, ont davantage marqué l'époque précédente (la "Belle Époque"). Après l'armistice, ce sont surtout les trois autres groupes qui voient leurs effectifs croître fortement. Les Italiens travaillent massivement dans les métiers du bâtiment tandis que les Espagnols sont fréquemment ouvriers agricoles. Les Polonais, dans une immigration organisée par le patronat, sont mineurs dans le Nord de la France. Les communications du catalogue ne se limitent pas bien sûr à ces grands traits. D'autres étrangers sont évoqués : étudiants grecs, artisans juifs venus de Russie ou de Pologne, familles arméniennes débarquées à Marseille, etc.


Les régions les plus industralisées et urbanisées de France sont celles qui comptent en 1931 le plus grand nombre d'étrangers. La carte des naturalisés montre que l'Ouest et le Centre de la France attiraient beaucoup moins d'étrangers, sans doute en raison de leur retard économique.

© Atelier de cartographie de Sciences-Po

Leur condition sociale progresse à la seconde génération : davantage d'employés de bureau et de petits commerçants. La naturalisation (17 600 stricto sensu et plus de 50 000 personnes si l'on additionne les divers moyens d'acquisition de la nationalité pour l'année 1931) accompagne cette évolution professionnelle. Mais avec la crise, dont les premiers effets surgissent en 1931, les étrangers sont encouragés à quitter la France, tels ces milliers de travailleurs polonais rapatriés à partir de 1934 par les charbonnages du nord de la France qui les avaient fait venir après 1920 pour la reconstruction du pays. La crise provoque l'idée que ces étrangers prennent le pain et le travail des Français : la xénophobie s'amplifie avec son cortège de propos racistes… L'affaire Stavisky et l'arrivée de réfugiés juifs allemands vinrent aggraver la tendance raciste. Maurras dénonçait les « métèques ». tandis que Georges Mauco diffusait les pires stéréotypes xénophobes ("Les Étrangers en France", Colin, 1932). Tous les Français ne partageaient pas ces propos : 5,3 % des mariages étaient mixtes en 1931, surtout avec des Italiens ou Italiennes, tandis que les Polonais pratiquaient l'endogamie plus que les autres groupes.

En même temps, les immigrés commencent à se politiser tandis que l'État cherche à les contrôler. Dans le département du Rhône, les postulants à la naturalisation étaient soumis à une dictée. À partir de 1917, la carte d'identité des étrangers, puis le passeport Nansen (à l'initiative de la SDN)  pour les réfugiés russes (1922), puis arméniens (1924), distinguent les Français et les Autres.


Le PCF, qui est devenu le seul parti anticolonialiste après 1920, s'intéresse particulièrement à ces étrangers en qui il voit l'avant-garde de l'interna- tionalisme. Comme le fait remarquer Gérard Noiriel, le PCF cherche à les rassembler par « groupes de langue » qui préludent à l'organisation de la Main-d'Œuvre Immigrée (MOI), et à sa petite sœur la Main-d'Œuvre Coloniale (MOC). Bernard Lecache, fils d'un réfugié ukrainien, fonde la "Ligue internationale contre l'anti- sémitisme" (LICA) tandis que Lamine Senghor crée en 1927 le "Comité de défense de la race nègre".


La Brigade nord-africaine qui voit le jour en 1925 au 6 de la rue Lecomte à Paris cherche à en savoir plus sur les immigrés venus du Maghreb, sur lesquels l'administration avait peu de renseignements suite à l'abolition du permis de circulation en Algérie en 1914. La Ville de Paris créa en contre-partie des cours de langue, et un hôpital franco-musulman, s'ouvrit à Bobigny au plus fort de la crise, en 1935.

 

Déclaration de résidence, Saint-Étienne, 1931.

Depuis 1893, tout étranger est tenu dans les huit jours qui suivent son arrivée, de se présenter à la mairie de la commune où il désire exercer une profession, ou au commissariat, pour y déclarer la nature de son activité. Le récépissé qui lui est délivré est une pièce obligatoire pour pouvoir travailler. 

 

 

Dictée de Joachim d'Ambrosio.

Dossier de demande de naturalisation. Département du Rhône, 1931


Quelle ouverture culturelle ? Le PCF et les surréalistes s'en prennent à l'Exposition Coloniale. Une exposition anti-impéraliste « La vérité sur les colonies » à la Maison des syndicats ne reçoit que 5000 visiteurs.
André Breton et ses amis distribuent en avril 1931 un tract fameux : "Ne visitez pas l'Exposition Coloniale" — En vain : celle-ci, qui reçoit huit millions de visiteurs, est une grande manifestation de la culture populaire et elle marque l'apogée de l'acceptation du colonialisme dans la population française. Du point de vue culturel, ces années correspondent à la fois à une ouverture internationale, avec l'arrivée de nombreux artistes étrangers, notamment peintres, et à l'imminence d'un repli nationaliste. On a qualifié d' École de Paris cet afflux de talents : Pascin, Zadkine, Foujita, Chagall, Modigliani, Kisling, Soutine, Brauner… En 1937 sera inauguré le nouveau Musée d'Art moderne. Déjà des réactions hostiles s'étaient produites — ainsi contre les surréalistes suite à la projection de « l'Âge d'or« de Buñuel et Dali. Mais comme ils adoraient les provocations, l'argument qu'on peut tirer de cet exemple est bien faible.


À partir de 1940, c'est New York qui deviendra le hâvre accueillant des artistes (cf. l'étude d'Emmanuelle Loyer). Le succès de l'Exposition Coloniale correspond aussi à une percée de l'art nègre et à un engouement pour les danses et danseurs exotiques. Les spectacles de Joséphine Baker ont marqué les mémoires…


 

« Une chanteuse qui n'a pas la voix blanche »

Aquarelle d'Henry Fournier pour La Vie Parisienne, 1930


Ce beau catalogue, abondamment illustré et original par la reproduction de nombreux documents administratifs, met en évidence un contraste fort entre les coups de projecteurs de l'Exposition Coloniale, et les ombres de la vie quotidienne de près de trois millions d'étrangers.


1931. Les étrangers au temps de l'Exposition coloniale
Sous la direction de Laure Blévis, Hélène Lafont-Couturier, Nanette Jacomijn Snoep et Claire Zalc.

Gallimard / Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

2008, 192 pages.

Sur le site web de la CNHI, documents à télécharger en complément de cette exposition : une BIBLIOGRAPHIE, des PODCASTS (la Conférence de Claire Zalc sur « La France hostile. Xénophobie, racisme, antisémitisme » et celle de Sophie Krebs « Étrangers, immigrés. Les artistes de l’Ecole de Paris.»), des CARTES, etc…

 

 

 


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Dimanche 1 février 2009 7 01 02 2009 10:45

Comme l'indique le sous-titre "Portraits d'Algériens arrivés en France pendant les Trente Glorieuses", cette enquête de la journaliste indépendante Sabrina Kassa est consacrée à des Algériens de naissance qui ont émigré pour s'installer en France entre 1945 et 1975. Aujourd'hui à l'âge des "cheveux blancs" ("chibanis" en arabe dialectal) ces personnes sont actives dans diverses associations et mentionnées sous leur nom véritable. Cinq sont installées à Paris ou en région parisienne.

À travers ces biographies de trois femmes et cinq hommes, sont abordées des questions universelles sur l'enfance, les origines familiales, et le destin individuel. Mais surtout, parce que ces années furent celles de la Guerre d'Algérie (1954-1962), les personnes considérées ont des témoignages à apporter sur la situation coloniale, sur le conflit de décolonisation, et sur les lendemains de l'indépendance. Mais aussi sur l'évolution de leur rapport à l'Algérie et à la France.

Ceux qui sont nés dans un village berbère ou kabyle ont des souvenirs très forts de la misère qu'ils ont vécue dans leur petite enfance. La figure de la mère est très présente, même si elle est analphabète. On se débrouille comme on peut pour survivre et l'école est un luxe qui reste hors de portée pour beaucoup. Échapper à la misère est donc la cause courante du départ pour la France. Pour les filles, le mariage précoce est imposé par la famille et c'est une bonne raison qui les pousse à émigrer, d'où des sentiments qui vont jusqu'à la haine de leur famille. Vu le contexte historique, la guerre d'Algérie est pour certains la cause de l'émigration : tel qui devient un responsable du FLN en France s'occupe ensuite de l'Amicale des Algériens en France tant que Ben Bella est président de la République ; tel autre autre a été harki et rapatrié en 1962.

La Guerre d'Algérie est évoquée par tous. L'auteur a su obtenir des témoignages forts et variés. L'injustice de la domination coloniale est généralement découverte très tôt, seul un des interviewés l'a sentie une fois adulte : il était issu de la bourgeoisie, à Sidi bel Abbès. Le souvenir du soulèvement réprimé de 1945 reste fort. La violence des militaires français à partir de 1954 est largement soulignée : incendie des fermes, arrestations de membres de la famille, torture, et assassinats. La violence du FLN est aussi évoquée : c'est parce que son père, soldat de la seconde guerre mondiale, est égorgé par le FLN qu'Ali s'engage comme harki. On ne cache pas non plus les rivalités entre le FLN et les autres nationalistes (MNA). Certains évoquent la popularité qui fut longtemps celle de Messali Hadj.

La vie quotidienne en France est d'abord rendue difficile par les difficultés du logement, partagé avec d'autres travailleurs, ou fourni temporairement par un parent ou un ami. Néanmoins, un ouvrier qui trouve à se loger en HLM en l'espace de quelques jours suite à l'arrivée de son épouse, grâce au seul coup de téléphone donné par un camarade syndicaliste, cela ne relève-t-il pas du miracle ? La galère ne vient pas que du logement : les OS sont mal payés et leur emploi est précaire. Et puis le racisme est dénoncé par quasiment tous les témoignages. L'engagement dans les associations est à la fois une façon de passer la retraite et une compensation pour le manque de chaleur de l'accueil qu'ils ont connu à leur arrivée en France, pour ne pas dire le manque de considération, l'hypocrisie  et le racisme dont ils ont souffert, y compris dans le cadre du syndicalisme.

Plus ou moins vite, par la vie professionnelle, par les associations, ou par amour d'une femme, les "chibanis" interrogés par Sabrina Kassa se sont enracinés dans la société, et ils jugent inappropriée et inconvenante l'idée d'une "intégration" à opérer, car il est clair qu'ils ont trouvé leur place dans la société, qu'ils se sentent Français, Algériens, ou "citoyen du monde", quelle que soit l'opinion qu'ils ont de l'Algérie d'aujourd'hui — négative en général jusqu'à propos de l'état des cimetières. La maîtrise de la langue française semble avoir accéléré cette insertion hexagonale ; d'autant que deux des "chibanis" ont publié en France, l'une des "Mémoires", l'autre une pièce de théâtre qu'il résume d'une formule « L'Algérie, c'est le Titanic » après une désespérante tentative de retour temporaire au pays natal. J'ai été frappé par la rareté des termes arabes ou berbères dans ces entretiens ; sans doute l'auteure a dû gommer des termes ou tournures de langue. Je remarque aussi que l'arabisation de l'Algérie n'est pas vue de façon favorable. Enfin, sur ces huit personnes, une seule se considère comme musulmane et de tradition soufie ; elle a participé à la préparation du Conseil français du culte musulman en 1999-2002.

En somme, ce livre qui explore la mémoire individuelle de personnes qui ont vécu une histoire souvent douloureuse de part et d'autre de la Méditerranée, ne laisse pas une si grande impression d'amertume pour le présent en France. En serait-il de même si l'Algérie d'aujourd'hui mettait un peu plus en pratique les "valeurs" de justice et de liberté que ces personnes ont réussi, au bout du compte, à trouver en France et pour lesquelles elles continuent de militer ?


S
abrina KASSA
Nos ancêtres les chibanis !

Portraits d'Algériens arrivés en France pendant les Trente Glorieuses
Photos de Zabou Carrière
Préface de Gérard Noiriel
Autrement, 200 pages, 2006.


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Mardi 4 novembre 2008 2 04 11 2008 07:11

« La Production de l'idéologie dominante » de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski a été publiée en 1976 dans la revue "Actes de la recherche en sciences sociales". À l'occasion de sa nouvelle édition par les éditions Démopolis et Raisons d'agir, Luc Boltanski revient sur les origines de cette revue, sur l'originalité de cet essai, et en développe certains thèmes sans perdre de vue que les décennies écoulées ont vu changer et la sociologie et la société françaises. J'évoquerai ces essais en prenant comme axe la transformation économique et sociale de la France depuis 1945 et donc leur intérêt pour faire de l'histoire sur cette période. Plutôt que "faire de la sociologie."

• Un "fanzine de sociologie"

Pierre Bourdieu et Luc Boltanski fondèrent les "Actes de la recherche…" pour se libérer du contrôle des comités de rédaction des revues bien pensantes et les conçurent comme un fanzine de sociologie, ce qui explique une mise en page originale.

"La Production de l'idéologie dominante" (PID) publiée en plein septennat de Giscard d'Estaing, nous propose donc un regard critique sur les "Trente Glorieuses" (terme qu'ils n'utilisent pas) qui venaient de s'achever. La reconstruction de la France avait été lancée sous le signe du dirigisme et de la planification, et les nouveaux prophètes de la croissance n'étaient ni des révolutionnaires ni des ultra-libéraux. 

La généalogie intellectuelle de ceux qui allaient promouvoir la modernisation du pays est exposée dans le chapitre "Les aventures d'une avant-garde" (PID, pp 41-54). Ils ont pris leur inspiration dans X-Crise d'abord puis dans "Esprit" d'Emmanuel Mounier, voire à l'École de cadres d'Uriage (ancêtre de l'ENA créée par Michel Debré en 1945 – ceci étant passé sous silence par les auteurs), ou dans certains mouvements de Résistance comme l'Organisation Civile et Militaire (OCM) de Blocq-Masquart, avant de se retrouver au Commissariat au Plan, créé par Jean Monnet en 1946. D'autres passages de ces essais nous permettent de les retrouver à la tête des grandes organisations et entreprises publiques (Insee, banques nationalisées, Caisse des Dépôts…) et Ministère des Finances. En 1970-1971, leur présence est enfin signalée dans les Grandes Écoles et autres "lieux neutres" diffuseurs des nouveaux "lieux communs" principalement à l'IEP (entendez Science-Po-Paris), l'enquête portant sur plus d'une centaine de ces intervenants les distribue dans quatre champs bourdieusiens (PID, pp. 137-138).


Les noms à eux seuls expliquent l'importance de la machine à penser l'avenir de l'Hexagone. Une longue fiche biographique donne à François Bloch-Lainé le rôle de chef de file, devançant de peu… Alain Duhamel ! En vrac : Jacques Delors, Jean-Marie Domenach, Pierre Henri Chombart de Lauwe, Jean-Marie Jeanneney, Louis Armand, Jean Fourastié, Pierre Mendès-France, Jean Fourastié, Joffre Dumazedier, Lionel Stoleru, Georges Vedel, etc. Sans oublier Jean-Jacques Servan-Schreiber. On aurait aussi pu renvoyer avec profit aux n° de L'Expansion que dirigeait Jean Boissonnat, à mon sens l'une des meilleures sources pour suivre l'évolution de la France de ces années-là.

• Les "jeux floraux de la technocratie"

Les mots préférés de ces logocrates, sur les textes desquels on s'est longtemps fondé pour enseigner l'histoire économique et sociale de la France depuis 1945, se rangent en deux camps. D'un côté l'armée vaincue du passé. De l'autre l'armée victorieuse du futur. Le monde des campagnes, où les petits paysans pauvres cèdent la place aux agriculteurs outillés –mais endettés–, est fortement convié à fournir les exemples de l'arriération chassée, balayée par le progrès technique. De même artisans et boutiquiers sont remplacés par la grande distribution. Et les ouvriers par les opérateurs. La France des cadres risque un doigt dans le libéralisme mais reste les deux pieds dans le dirigisme, une troisième voie bien de chez nous. Le Gosplan est encore si près qu'en 1958 on envoie pour l'étudier une mission dirigée par Bloch-Lainé alors que dix ans plus tôt le plan Marshall avait créé les missions de productivité.

L'idéologie dominante de la France d'après 1945 a finalement un mot-clef et un seul : le changement. Tel est le nouveau fétiche.

« Le changement en question n'est pas tant un changement domicilié dans le présent immédiat, qu'un changement qui s'annonce. Son caractère nécessaire n'est pas actuel mais futur. On ne le connaît pas encore, ou pas encore complètement. Il faut donc faire appel à des experts équipés d'une science sociale (économie, démographie, sociologie, statistique, science politique, etc.) et de centres de calculs et de prévision (instituts de statistique, observatoires du changement, think tanks, etc.) de manière à concevoir maintenant ce changement qui s'imposera à tous, mais plus tard et de toute façon, cela en identifiant les «nouvelles tendances» décelées par les experts. Même si le changement n'est que tendanciel, il faut bien le vouloir «dès maintenant », puisque, les forces qui le meuvent ayant un caractère inexorable, on ne peut pas faire autrement et que, en tant que «responsables », on doit chercher à tirer parti de l'inévitable.» (RRI, pp.140-141).


Avec le recul d'une génération, Luc Boltanski inventorie quelques manques dans la lecture de ce changement : le féminisme, l'écologisme. Et il s'en excuse en prétendant que ces absences sont le résultat de l'« habileté » de l' « ouverture » opérée par les « élites giscardiennes ». Sur le premier point, il semble bien qu'il y ait aussi une part de misogynie, quand Simone de Beauvoir est accusée d'être « en retard d'une guerre » pour un article sur les idées de droite paru en 1955. Surtout, il aurait été anachronique d'inclure l'écologisme dans l'idéologie dominante avant la fin du XXe siècle, avant l'inclusion du "principe de précaution" dans notre Constitution aujourd'hui cinquantenaire. 


Luc BOLTANSKI
Rendre la réalité inacceptable. À propos de " La Production de l'idéologie dominante"

Démopolis/ Raisons d'agir, 2008, 187 pages.

Pierre BOURDIEU et Luc BOLTANSKI
La production de l'idéologie dominante

Démopolis / Raisons d'agir, 2008, 158 pages.

 

 

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Samedi 4 octobre 2008 6 04 10 2008 10:21

L'émigration économique des Français n'a jamais été importante et la France est même devenue une terre d'immigration dès le XIXe siècle. En revanche, si la politique s'en mêle on trouve les Huguenots en route vers le Refuge offert par certains pays voisins, les Émigrés de la Révolution en route vers Coblence, Londres ou Philadelphie, les officiers de Napoléon Ier en route vers l'Alabama, Victor Hugo à Guernesey, les Communards à Londres et Bruxelles, etc… Voici enfin ceux qui fuient le régime de Vichy et l'occupation nazie, parce qu'ils sont juifs, antifascistes, ou résistants.

 

Emmanuelle Loyer a étudié dans quelle condition ces « 3 à 4000 personnes purent se réfugier aux États-Unis », le plus souvent en provenance de Marseille à l'issue d'un voyage souvent financé par des organisations américaines. New York, déjà cosmopolite, vit arriver la plupart d'entre eux : quelques uns se retrouvèrent enseigner à l'ELHE, l'école libre des hautes études, proche du gaullisme, et abritée par la New School for Social Research. Ainsi de Jacques Maritain —qui enseigna aussi à Princeton de 1948 à 1958— ou de Claude Lévi-Strauss qui restera quelque temps comme conseiller culturel à New York. Le père du structuralisme y trouvait un climat intellectuel favorable : New York était en train de prendre à Paris sa place de capitale intellectuelle avec un rôle important dans l'édition. « Aux États-Unis, c'est-à-dire essentiellement à New York environ 240 livres en français furent publiés entre 1941 et 1944, 182 au Brésil, 66 en Argentine » sans compter le Canada. Parmi ces livres, quelques uns provenaient des surréalistes, comme "Arcane 17" d'André Breton qui lança la revue "VVV" où il publia des textes de Césaire.

 

Ces Français commencèrent à arriver dans un pays encore neutre, puis ce pays devint "l'arsenal des démocraties". La création de l'OSS par Donavan en 1942, ainsi que "The Voice of America", permit à certains exilés de contribuer à la propagande antinazie, ainsi du journaliste Pierre Lazareff. Leur engagement équivalait généralement à une résistance non gaulliste, soit parce que Charles de Gaulle était mal vu du Président Roosevelt, soit parce qu'en 1943 il se rapprochait des communistes et de Moscou. En effet une autre caractéristique de ces exilés est leur anticommunisme, antistalinisme plus exactement, puis que l'un des plus illustres de ces exilés est Boris Souvarine qui avait été l'un des fondateurs du PCF avant de rompre bruyamment avec le tsar rouge en publiant son "Staline" en 1937.

 

Ces Français et francophones (comme Denis de Rougement) ne s'installent pas durablement en Amérique. Mais à leur retour en France, les reproches pleuvent à leur encontre : Aragon et ses amis communistes, Sartre et ses amis existentialistes se liguent contre eux, particulièrement contre Breton et les surréalistes, les jugeant comme des revenants au sens de fantômes surgis d'un passé révolu. C'est ainsi que le surréalisme, malgré l'exposition de 1947, entra dans un temps d'oubli relatif en France alors que son importance était mieux reconnue en Amérique.

 

Le sous-titre de cet ouvrage érudit m'avait laissé croire que la place des artistes y aurait été davantage considérée. Même si la présence d'artistes tels que Braque, Chagall ou Léger aurait, selon Emmanuelle Loyer, donné plus d'assurance aux créateurs yankees, elle aurait sans doute pu développer l'évocation des travaux des plasticiens réfugiés de la Vieille Europe. Prometteuse, l'utilisation d'une photo prise en mars 1942 chez le galeriste Pierre Matisse (page 121 de l'édition Pluriel) permet de lister un grand nombre d'artistes, mais par la suite ils sont plus ou moins perdus de vue. En revanche, l'auteur montre bien la timidité des Français dans leurs relations à New York avec les autres réfugiés, parmi lesquels les Allemands étaient les plus nombreux et peut-être les plus prompts à s'intégrer. Cas extrême, André Breton qui refusait de parler anglais !

 

Dans le port, côté Hudson river, le "Normandie" stoppé net dans ses voyages en septembre 1939 périt noyé dans l'incendie du 9 février 1942. Symbole de la ruine française dit à juste titre l'auteure qui n'utilise curieusement pas un autre symbole, lié celui-là à la montée en puissance de l'Amérique : durant plusieurs mois de l'année 1939 New York avait été un point de mire avec son Exposition Universelle — il y eut un numéro spécial de la revue L'Illustration — et on aurait aimé savoir si certains des exilés de 1941-42 étaient venus pour la visiter à la veille de la guerre. Et s'ils avaient pris le Normandie.

 

Emmanuelle LOYER
Paris à New York

Intellectuels et artistes français en exil 1940-1947
Grasset 2005 / Pluriel, 2007, 497 pages.


 

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