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LITTERATURE ITALIENNE

Lundi 8 juin 2009 1 08 06 2009 10:21
Leonardo Sciascia (1921-1989) est souvent présenté, à juste titre, comme un auteur attiré par la politique. Natif de Racalmuto, en Sicile, il plaça dans son île natale l'action de plusieurs de ses romans : "Les paroisses de Regalpetra", "Les Oncles de Sicile", ou encore ce merveilleux "Conseil d'Egypte".

L'action se passe à Palerme à la fin du XVIIIe siècle. Le vice-roi Caracciolo  cherche à réduire l'influence de l'Eglise, par exemple en raccourcissant la fête de sainte Rosalie. Sciascia nous montre toute une société dominée par le vice-roi — puisque le roi règne sur le mezzogiorno depuis Naples — par un clergé nombreux et par une galerie de grands propriétaires absentéistes, agrippés à leurs privilèges, et dont les terres proviennent des fiefs conquis à l'époque normande quand la domination arabe fut refoulée. D'autres élites sont influencées par les idées nouvelles venues de France et d'Italie du Nord ; ainsi l'avocat Di Blasi, jeune amant de la comtesse de Regalpetra, est un lecteur assidu de Voltaire et Diderot, un admirateur des jacobins français au point de mijoter un soulèvement révolutionnaire.

A l'opposé, Giuseppe Vella est un obscur prêtre venu de Malte, qui vivote tant bien que mal, et que sa connaissance de l'écriture arabe va subitement propulser au cœur de l'actualité politique et culturelle de Palerme. Après avoir servi de cicerone à un diplomate marocain, ben Olman, dont le navire s'est échoué, il se trouve poussé par l'évêque Airaldi à tirer parti d'un vieux manuscrit arabe trouvé au monastère de San Martino, bien que ben Olman n'y ait vu qu'une banale édition de la vie de du Prophète. La duperie servirait aussi les ambitions d'un homme qui rêve de devenir abbé, de briller dans les cercles de la cour, et de plaire au vice-roi dont les préoccupations politiques sont de casser les privilèges des aristocrates. Après "Le Conseil de Sicile", Giuseppe Vella va donc forger un second faux : "Le Conseil d'Egypte". Ainsi se trouve produit un ouvrage historique sur mesure où le pouvoir du roi de Sicile sur ses barons est manifeste : de quoi enraciner et justifier au mieux l'absolutisme.

Mais notre homme a-t-il les connaissances suffisantes de la langue arabe ? Est-il vraiment à même de traduire honnêtement ces vieux parchemins ? Le secret sera-t-il suffisamment gardé autour du travail du faussaire dont l'homme de confiance, le moine Cammilleri, paraît bien douteux ? Bien sûr, la réponse est non. Le lecteur dégustera avec un plaisir certain la progression de l'enquête officielle de Grassellini sur le vol du "Conseil d'Egypte" déclaré par Vella et de l'imbroglio qui s'ensuit. Quant à Di Blasi, donc les oncles bénédictins figurent parmi les admirateurs de Vella, pourra-t-il impunément mettre en branle sa révolution ?

• Sorti chez Einaudi en 1963, “Il Consiglio d'Egitto“ a été publié en France par Denoël deux ans plus tard, puis au Livre de Poche, n°4809, et figure aujourd'hui au catalogue Folio.

Leonardo SCIASCIA
Le Conseil d'Egypte

Traduit par Jacques de Pressac
Gallimard, Folio, 2003, 267 pages

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 06 2009 08:52
Curieux roman que ce premier opus d'Antonio Tabucchi dont la publication initiale remonte à 1975. La célébrité de l'auteur, né en 1943, professeur à l'université de Sienne, s'est fondée sur d'autres titres comme "Péreira prétend" ou "Nocturne indien" dont Alain Corneau a tiré un film très réussi. Elle s'est aussi fondée sur son opposition à Berlusconi et sa connaissance de l'œuvre de Fernando Pessoa, ce qui est sans doute plus original.

J'avoue d'emblée qu'on peut être vite déçu par "Piazza d'Italia" tant ce roman donne l'impression d'être une création inachevée, non pas comme des tableaux de Leonardo da Vinci où l'on s'extasie du "non finito", mais comme une automobile incomplète à laquelle, de ci de là, il manquerait une roue, deux bougies, un amortisseur, ou une portière, etc... L'incipit voit déjà périr un premier personnage du nom de Garibaldo : il avait crié "A bas le roi !" alors que son modèle — Garibaldi on suppose — avait tant contribué à l'unité nationale, à l'accomplissement du Risorgimento. Vient ensuite un autre Garibaldo qui sera lui victime du garde-chasse. En attendant que le troisième du nom tombe pour la Démocratie, mais à l'âge de soixante ans, alors que les deux premiers avaient trouvé la mort à trente ans.

Entre temps, loin du village de Borgo, les jumeaux Quarto et Volturno ont trouvé la mort dans l'aventure coloniale italienne, enfin, l'un des deux, dont la dépouille a été rapatriée et dont le cadavre sera re-tué sur ordre d'un officier allemand en 1943, tandis qu'un autre membre de la famille, Melchiorre, celui qui a mal tourné — après avoir fait des études et être devenu l'ingénieur de la Fattoria Vecchia, il est devenu fasciste —, aura finalement le bon goût de s'empoisonner alors que les nazis brûlent l'église, que la cloche fond, et que le curé don Mulvio prend le maquis, non pour rejoindre les partisans qui ont quitté le village et sont pourchassés par l'envahisseur, mais pour trouver la sainteté d'un ermite au fond d'une grotte, lui l'admirateur de saint Jérôme.

« Être pauvre, à Borgo, cela voulait dire qu'on coupait des roseaux dans les marais.» L'auteur dessine la vie d'un village pauvre de la côte toscane, trois ou quatre générations d'une même famille. Des hommes, j'ai déjà parlé. Ils sont placés au premier plan et ils ont ouvertement des idées politiques. En retrait viennent les femmes de cette famille de ruraux : Anita, Esperia, Asmara, elles vieillissent sans se plaindre en attendant le retour des hommes : de la guerre, de la France, de l'Amérique ou de l'Argentine. Parmi les personnages secondaires, il y aussi Zelmira et son penchant pour l'astrologie, Gavure le bossu qui distribue la presse anarchiste, et un cinéma, le Splendide, qui perd son "e" final à force d'attendre son inauguration. Tout cela est très décousu, fait d'un patchwork de petits chapitres souvent incisifs, j'allais dire "déstructuré" ce qui serait exagéré. Ça se veut militant, contre le roi, contre la guerre, contre le fascisme. Deux des personnages principaux prennent la carte du PCI tandis que le "Splendid" va devenir une coopérative. Je n'ai pas été vraiment convaincu... mais la lecture de cette œuvre de jeunesse n'est pas astreignante. Bref, ni le meilleur ni le pire dans l'œuvre de Tabucchi dont on comprendra qu'une partie de la notoriété n'est pas due à la littérature mais à l'engagement politique à gauche.


Antonio TABUCCHI
Piazza d'Italia

Traduit par Lise Chapuis
Christian Bourgois, 1994, 188 pages (10-18). Réédition: Folio, 2009.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Lundi 11 mai 2009 1 11 05 2009 11:29

• Thomas a fui Vicence après la mort de son père ; il a fui sa mère, il a fui ses soeurs. Il les déteste toutes. Il déteste le "Giornale di Vicenza"« difficile de faire pire » — et ses infos au ras des paquerettes. Il déteste l'Italie, sa langue qui s'américanise, ses élites politiques « à qui le sens de l'Etat a toujours fait défaut» et qui retournent leur veste. Thomas a fui Vicence pour s'installer près de Brême : la langue allemande au moins c'est du solide ; il l'admire. Son seul ami c'est Hennetmair : il lui apprend l'italien. Il est aussi devenu lecteur à l'université. Thomas a fui Vicence parce qu'il a été soupçonné d'avoir causé la mort de son neveu Filippo, le fils de Pinocchio, qu'il habituait à emprunter des sentiers dangereux en VTT. Un jour, en lisant le "Giornale di Vicenza" qu'il reçoit dans son exil volontaire, et dont il consulte régulièrement la chronique mortuaire, Thomas apprend la mort de Pinocchio : son cousin et ancien copain de jeu s'est tué lui aussi, en essayant une Ferrari Testarossa. Alors Thomas finit par se décider à prendre sa moto et retourner à Vicence, tant pour aller sur la tombe de Pinocchio, que sur les lieux où s'est tué Filippo en s'aventurant sous un pont dans ce passage dangereux où jadis, Pinocchio et lui jouaient à se faire peur. Quittant la banlieue de Brême, il laisse sur sa table un manuscrit : le Pont.

• L'intérêt porté par le narrateur à des propos critiques de Pasolini et aux textes de Thomas Bernhardt ne suffit pas à le transformer en un sujet brillant et cultivé. Ses propos trahissent une réflexion assez primaire, pour ne pas dire une sottise persistante consistant à cracher sur tout. Son voisin Hennetmair, pour sa part, dénonce l'effondrement de l'allemand ; il consacre ses loisirs à militer dans une association dressée contre « l'américanisation de notre langue et de notre culture ». Thomas n'en connaît pas de semblable en Italie, preuve que son pays est dans un état d'effondrement beaucoup plus avancé. Le passé s'y effondre dans le présent :  on voit assez vite que la formule est le leitmotiv de cette confession rugueuse et souvent lourdingue. Evidemment, certains passages peuvent aussi être jugés burlesques.


« Je me rendais au moins une fois par semaine dans la plus grande librairie de la ville, (…) et j'y restais des heures, à feuilleter les prétendues nouveautés, italiennes et étrangères. Je les trouvais toutes également répugnantes. (…) Alors je changeais de rayon, je me déplaçais vers la philosophie et les prétendues sciences humaines, et là aussi je jetais un coup d'œil à la table des nouveautés, mais le résultat était le même. Que faire d'autre, sinon chercher refuge parmi les prétendus classiques ? Mais le problème était manifestement ailleurs (…) Restaient alors le rayon des livres scolaires et celui des prétendus livres d'art (…) Des saucissons, me dis-je? Et je me rendis compte que la plus grande librairie de la ville était en réalité une charcuterie.»


• Burlesque ? Lourdingue ? A vous de choisir. Vous n'échapperez pas à ses récriminations incessantes contre la famille, le père, et plus encore la mère, les sœurs Margherita et Cinzia, toutes trois animées de noires intentions : le contraindre à coucher dans le salon dans un inconfortable divan et à ne pas toucher aux vitrines, le pousser dans un buisson de roses alors qu'il était bambin, le pousser plus tard vers des études professionnelles,  pour le pousser à prendre la direction de la PME familiale… Naturellement la maison familiale est pleine d'objets absurdes et répugnants, d'horribles lustres, etc. Difficile de ne pas finir par voir dans ce narrateur un ours de premier ordre, et la sympathie qu'on pouvait avoir pour le personnage jusqu'au milieu du récit s'évapore ensuite au fil de la lecture. Pourtant il l'avait écrit dès le prologue : « je ne suis qu'un vautour débile.» Il accuse sa mère, presque impotente, d'être devenu esclave des médicaments, mais en quittant Bremerhaven il a bien fait attention à se munir de ses propres « Lexomil, Cipralex, Nimésulide, Flixotide, Solmucol…»

Vitaliano TREVISAN
Le pont. Un effondrement

Traduit par Vincent Raynaud

Gallimard, Du monde entier, 2009, 184 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Lundi 27 avril 2009 1 27 04 2009 12:03

• Ce que nous raconte l'auteur vénitien vaut autant par ses personnages pittoresques que par le double fil du récit, mené alternativement dans la seconde décennie du XIXe siècle et dans une période récente mais imprécise du XXe siècle. En effet, le livre des aventures de Jacob Flint est découvert par l'éditeur vénitien Schultz, sur une vieille armoire où il était à l'abandon, sans titre ni nom d'auteur. Comme dans le "Manuscrit trouvé à Saragosse", les histoires s'emboîtent et additionnent des aventures libertines à des épisodes picaresques et inattendus. Vous allez donc lire ce vieux bouquin avec Schultz, connaître ses commentaires et assister à ses réactions.

• Le récit ancien commence en Angleterre après Waterloo. Dans le rôle du jeune séducteur, Jacob Flint doit quitter son village après avoir tué en duel Jeremy Trentham, le mari de la blonde et pulpeuse Rosalynd. Réfugié à Londres, il y rencontre de louches personnages engagés dans l'import-export, je veux dire la contrebande avec le continent. L'un, Viruela, exporte le whisky vers la France. L'autre, Fielding, en importe des parfums. Veuve de l'acteur vénitien Binelli, Nina, l'aguichante et nymphomane tenancière d'une auberge, supporte seule la puanteur de ce Fielding. Lui-même roi de la pègre londonienne, il s'entoure d'une horde de "métaphores", espèces de gros rats issus des caves humides et qui semblent n'obéir qu'à lui seul. Quand il est invité à jouer de la musique dans cette taverne à la réputation sulfureuse, la rencontre de Jacob Flint avec Nina l'allumeuse produit un effet immédiat : celui de l'enflammer en plus de lui remémorer le poème de William Blake («Tiger, Tiger burning bright…»)


 «  La Taverne du doge Loredan … avait été la tombe de nombreuses personnes parmi lesquelles un officier des dragons, un chirurgien, un avocat de Burton Lane, un abbé italien joueur de flûte qui, à tort ou à raison, s'étaient épris de Nina. À des époques différentes, mais chacun de la même façon mystérieuse, ils avaient tous disparu sans laisser de traces, ils n'avaient jamais été retrouvés ni vivants ni morts. Bien qu'il n'y eût point de preuves il était certain que c'était Fielding qui les avait fait disparaître.»


Entre Jacob Flint et Fielding une rivalité noire et fatale est inévitable. Pour s'en débarrasser, la veuve de l'acteur vénitien vend son auberge et s'enfuit vers son pays natal, ouvrant aussi la voie à la compétition entre ses deux amants anglais. Nous tairons bien sûr la fin de l'histoire riche de nombreux rebondissements.

• Bien avant d'en arriver là, Schultz a le sentiment que ce vieux texte entre dans sa réalité, qu'il évoque sa rencontre avec la belle Enrichetta jadis venue partager quelques années de sa vie à Venise. Comme Varuela, il a abandonné la marine marchande pour rester avec elle. Et son sculpteur de père en a fait une femme de cire revêtue du manteau de poil de chameau qu'elle portait lors de leur rencontre dans un train d'Europe centrale, nouvelle "Madonne des sleepings" de Maurice Dekobra que Zulma vient de republier. L'éditeur Schultz, descendant d'imprimeurs venus de Vienne après 1815, avance dans la lecture en compagnie de Paso Doble, son caustique alter ego et colocataire. Ensemble ils constatent que le palazzolo vénitien où dit-on Nina s'était installée ressemble fort à celui qu'ils habitent près d'un campo qu'on dirait peint par Chirico.


• Mais quand le vieux grimoire présente des pages blanches, l'éditeur rêve d'en combler les lagunes, non les lacunes, excusez-moi, avec ses inventions dignes des romans légers qu'il aimerait bien publier et ajouter à son catalogue qui contient déjà une "Histoire des lupanars vénitiens". Son père s'en mêle aussi ; il lui raconte au téléphone l'histoire d'un certain Scarpa qui importe en Argentine des chaussures italiennes, car les jeux de mots ne font pas peur à l'auteur. Au fil des pages, Alberto Ongaro multiplie effectivement clins d'œil et facéties. Les fabricants d'eau de toilette, en affaires avec Fielding, s'appellent Vittell. Sur l'épaule du capitaine Varuela, un perroquet impertinent redemande sans se fatiguer : « Eh, toi, tu connais Molly Jackson ? » Le dernier amant de Nina paraît sortir d'un tableau de la collection de William Beckford, lui même auteur d'un voyage à Venise réédité chez José Corti. Faut-il enfin préciser que la taverne porte le nom du doge Loredan que l'on connaît le plus souvent par le tableau de Giovanni Bellini ?

• À la lecture, cette étonnante "Taverne du doge Loredan" —initialement publiée en 1980 — nous charme par son climat culturel exubérant, évocateur de Venise, du roman anglais du XVIIIe siècle, et de bien d'autres plaisirs. Seules, les toutes dernières pages, où les deux époques se mélangent, suscitent à mon avis quelques réserves, tant au nom de la vraisemblance que de l'intérêt romanesque. Du même auteur, c'est sans hésiter qu'il faut (re)lire également "La Partita" pour rester ainsi dans la magie de Venise.



Alberto ONGARO
La Taverne du doge Loredan

Traduit de l'italien par J. Malherbe-Galy et J.L. Nardone
Anacharsis, 2007, et Livre de poche, 2009, 346 pages.

 

 

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Samedi 8 novembre 2008 6 08 11 2008 07:00

Oui, je sais, l'auteur est venu au roman après un détour par le terrorisme... Et je ne veux encore moins évoquer le douteux soutien du président François Mitterrand pour que Cesare Battisti n'aille pas purger sa peine dans une prison italienne, comme si ce pays était pestiféré — pourtant, à ma connaissance, ledit Mitterrand ne crachait pas sur les séjours vénitiens.

Même si l'auteur était inconnu des pages judiciaires, “Le cargo sentimental" aurait dû trouver des lecteurs — mais aurait-il eu un éditeur sans la renommée sulfureuse de Cesare Battisti ? Or, voici un roman, sans doute autobiographique, et à coup sûr habile et captivant. L'auteur, qui a par ailleurs écrit plusieurs polars, a un vrai talent de conteur. Ici sont entremêlées les aventures du père et celles du fils — ô seulement quelques-unes, et  sans entrer dans les détail des années de plomb.

Le père, — mais est-il réellement le père biologique ? — le père donc est un paysan pauvre ; il a fait un peu de résistance face aux Allemands et aux fascistes ; il cultive un morceau de terre du côté des Marais Pontins que Mussolini a fait aménager, avec une ville nouvelle au milieu des bonifications, Latina. Les exploits du père, devenu malgré lui résistant sous le pseudonyme de Teodoro, sont un peu ridicules, certes, jusqu'à ce qu'à l'âge de 77 ans il aille avec son fusil de chasse démolir le plafond du bureau d'une préfecture qui refusait son neuvième dossier de retraite de combattant.

Le fils, — mais de qui est-il le fils ? — abandonne l'école et la famille pour courir après des utopies et des filles, surtout une en fait, Silvana. Alors qu'elle est enceinte, celle-ci quitte le révolutionnaire bon à rien : mais pourquoi ?  Et disparaît de son horizon. Environ vingt-cinq ans plus tard, Silvana meurt en France quelque part du côté de Bordeaux. Tandis que les "réfugiés politiques" se divisent sur le retour en Italie ou la poursuite de leur clandestinité, plus que sur la qualité des vins, le narrateur abandonne l'espoir d'obtenir un numéro de Sécu pour celui de retrouver sa fille.

Joliment mené, émaillé de formules savoureuses, le roman autobiographique mène donc le lecteur du Latium à Paris et de Paris à Bordeaux. Le narrateur se retrouve à Saint-Macaire, en plein vignoble, sur les traces de Silvana et de sa fille Nada ; d'étonnantes révélations familiales l'y attendent. Après quelques épisodes juste un peu trop bavards le "cargo sentimental" s'échoue enfin, non dans le "port de la lune", mais au pied des dunes de la côte landaise.


Cesare BATTISTI
Le cargo sentimental

Éditions Joëlle Losfeld, 2003, 196 pages.

•••• Lire à propos du prolongement récent (janvier 2009) de l'Affaire Battisti un article du blog "Andiamo !" que me signale Enzo Barnaba — que je remercie ici. L'indignation de l'opinion italienne y est parfaitement expliquée.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Vendredi 7 novembre 2008 5 07 11 2008 06:56


Ce court roman noir traite des conséquences d'un hold-up qui a mal tourné : à court terme… et à long terme aussi. L'auteur, dont plusieurs titres ont déjà été traduits, principalement chez Métailié, aborde des thèmes toujours actuels dans notre société : la violence, la victime, la prison, la libération conditionnelle ou pour maladie. Et par contre-coup il donne à lire sur le pardon et la repentance, leur acceptation et leur refus.

Pour situer simplement les choses, on peut faire le tour des personnages du récit. Raffaello Beggiato est le jeune voyou qui, avec son complice Oreste Siviero, braque des bijoutiers. Pour couvrir leur fuite les criminels prennent deux otages et puis les tuent. Tandis que son complice parvient à s'échapper avec le butin, Raffaello est arrêté. Et quoiqu'il tente de faire peser la culpabilité des deux meurtres sur le complice qu'il ne donne pas, il se retrouve justement condamné à perpétuité. Les victimes, Clara et son fils Enrico, sont infiniment pleurées par un mari et un père inconsolables : Silvano Contin, dont la vie est brisée. Il change de métier et d'adresse mais sombre dans la mélancolie. Progressivement il cesse d'aller demander au commissaire Valiani des nouvelles de l'enquête sur le complice de Raffaello resté impuni. Mais toujours lui reviennent les dernières paroles de son épouse entrevoyant : «l'immense obscurité de la mort.»  Apparemment il n'y a aucun pardon possible du côté de Silvano, comme aucune repentance du côté de Raffaello.

Coup de théâtre. Tout pourrait rebondir quand, au bout de quinze années, le condamné se retrouve atteint d'un cancer particulièrement grave et qu'il fait une demande de libération pour son traitement, pensant aussi récupérer sa part du butin et aller se faire soigner et finir sa vie au Brésil. L'usage italien est que la partie civile soit contactée pour donner son avis. Silvano acceptera-t-il de donner au juge d'application des peines un avis favorable ? D'autres personnes vont aussi essayer d'influencer son opinion...

Outre une intéressante réflexion sur la justice, l'auteur nous livre un récit plein de rebondissements généralement inattendus qui ne peuvent que ravir le lecteur après une cinquantaine de pages d'exposition. Mais il y a mieux, c'est la structure narrative qui donne la parole à deux narrateurs qui alternent d'un chapitre à l'autre : Raffaello et Silvano évidemment. Cette solution technique permet de voir l'évolution psychologique des deux principaux personnages — et le lecteur n'est pas au bout de ses surprises ! Excellent.

Massimo CARLOTTO
L'immense obscurité de la mort

Points, 2008, 179 pages. [Éd. Métailié, 2006]


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Lundi 20 octobre 2008 1 20 10 2008 07:00

La télévision retransmet la soirée des Oscars. À l'écran surgit Angelina Jolie : elle porte un tailleur-pantalon en satin blanc. Pasquale le reconnaît aussitôt car c'est son œuvre, il travaille dans un atelier de confection d'Arzano… Au Nord de Naples, des PME adossées à la camorra fournissent ainsi la haute couture italienne. Pour chaque commande, une séance d'enchères fait triompher les ateliers les plus rapides et les meilleurs marchés, rémunérés seulement si la marchandise est acceptée. Sinon elle est écoulée par un réseau du Système camorriste. Les couturiers de Milan ne se plaignaient pas : le Système de Secondigliano, au nord de Naples, fait connaître leurs griffes et alimente le marché en tailles banales ou grandes — celles qu'on ne crée pas pour les mannequins filiformes des défilés de mode. Voilà le seul aspect séduisant de l'enquête !


Celle-ci commence par le port : le trafic des conteneurs bourrés de marchandises venues de Chine qui vont se déverser dans ce "trou noir" de l'économie mondiale qu'est la région de Naples. Elle se poursuit par l'analyse du fonctionnement de la camorra, essentiellement une juxtaposition de "familles" dont les membres ont développé de multiples activités : Roberto Saviano s'est ainsi employé à décrire le rôle moteur de la camorra dans l'économie du Mezzogiorno, le trafic de drogue, l'industrie de la confection, celle du béton et de l'immobilier, le trafic d'armes, l'agro-alimentaire, et il finit par l'économie des déchets, souvent hautement toxiques, que les parrains mafieux entassent sans vergogne dans toute la Campanie. Le plus long des chapitres décrit minutieusement le recours à la violence, on s'y attendait bien sûr. Mais gare aux clichés et préjugés.


La passion des armes concerne presque tous les camorristes ; elle amène un ami de l'auteur à entreprendre un pélerinage dans l'Oural pour rencontrer Kalachnikov, le père de l'AK-47, et lui offrir la mozzarella au lait de bufflonne, objet de fierté qu'on produit du côté de Mondragone. Saviano montre aussi les femmes de la camorra sortant de leur cuisine pour devenir chefs d'entreprise ou gardes du corps, roulant en Smart et habillées comme Uma Thurman dans "Kill Bill". Car le cinéma de Hollywood façonne l'imaginaire des camorristes des deux sexes dès l'adolescence. Un riche parrain, Walter Schiavone, s'est fait construire une immense villa, inspirée par celle de Tony Montana dans "Scarface". Son frère Sandokan préféra un bunker souterrain et sophistiqué au centre de la bourgade de Casal di Principe. Leur curé, Don Peppino Diana promettait à ces parrains si peu catholiques la réaction des paroissiens qui refuseraient de subir le sort de Sodome et Gomorrhe. Mais il fut exécuté le jour de sa fête le 19 mars 1994, juste avant de dire la messe.


« Je suis né en terre de camorra, écrit Roberto Saviano, l'endroit d'Europe qui compte le plus de morts par assassinat.» Il avait 27 ans quand il a écrit cet essai époustouflant. Avec 3 600 morts depuis sa naissance, « la camorra a fait plus de victimes que la mafia sicilienne, plus que la n'drangheta, plus que la mafia russe, plus que les familles albanaises, plus que l'ETA en Espagne et l'IRA en Irlande réunies.» L'auteur a vécu sous la protection de la police et il est d'autant plus menacé de mort par les parrains napolitains que son livre après avoir eu un succès énorme en Italie est traduit dans de nombreux pays. Je conseille de voir d'abord le film que le jury du festival de Cannes a couronné : une bonne mise en condition pour profiter au mieux d'un livre très riche, et très personnel aussi.


Roberto SAVIANO
Gomorra
Dans l'empire de la camorra

Traduit de l'italien par Vincent Raynaud  (avec d'utiles notes en bas de page)
Gallimard, 2007, 356 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Jeudi 17 juillet 2008 4 17 07 2008 08:59


Rêvant de reconstituer l'Empire romain autour de la Méditerranée, Mussolini envoya l'armée italienne à l'assaut de la Côte d'Azur puis de l'Albanie et de la Grèce — où les renforts allemands vinrent éviter l'échec du Duce. Après que la Wehrmacht eut conquis Athènes, les soldats italiens furent affectés à la Crète en 1943. Ils connaissaient tous cette formule, «S'agapo» : je t'aime en grec. Aussi leurs succès auprès des Crétoises furent-il plus décisifs que leurs succès militaires. Tel est le cadre des treize nouvelles qui composent ce recueil.

Sensible aux couleurs des paysages méditerranéens et d'une mer qui incite les soldats à s'y baigner, le peintre vénitien Renzo Biasion (1914-1996) dessine une galerie de personnages dont la caractéristique majeure n'est pas vraiment l'esprit militaire, a fortiori chez les simples soldats, éloignés de leurs campagnes et de leurs compagnes. Les récriminations, contre les officiers et les fascistes, contre les mouches et le vent, laissent la place à leurs rêves de filles faciles et de prostituées, de nourriture et d'alcool, de paix et de retour au pays.

Tout comme l'aventure militaire italienne, ces récits réalistes, quelquefois légèrement ironiques mais le plus souvent empreints de tristesse, se terminent par la déception, l'échec ou la mort des héros. Le tout est superbement traduit de l'italien par François Maspero. Publié en 1953, ce livre unique de Renzo Biasion a été porté avec succès au cinéma ("Mediterraneo").

Renzo BIASION
S'agapo

Traduit de l'italien par François Maspero
La Fosse aux Ours, Lyon, 2008, 264 pages


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Samedi 21 juin 2008 6 21 06 2008 11:00

Romancier italien familier de l'Afrique, Enzo Barnabà signe ici un ouvrage attirant et grave ; inspiré du récit de vie d'une jeune femme ivoirienne trentenaire, Lazarine N'Guessan, c'est son journal intime auquel le romancier donne la forme du conte philosophique voltairien "Candide". Si l'héroïne se prénomme Ahou Cunégonde ce n'est pas le fait de ses parents analphabètes mais de sa naissance un 3 Février, jour de "sainte Cunégonde" sur le calendrier des missionnaires. Tout comme Candide, mais pour des raisons différentes, Ahou quitte son village et connaît très jeune le dépaysement. La carte à l'ouverture du livre permet de suivre ses pérégrinations à travers la Côte d'Ivoire tout d'abord, puis, dès ses dix-neuf ans, guidée par Ben, "compagnon de route"sa longue et hasardeuse errance jusqu'à Tunis, puis Palerme, enfin Paris: ces deux années de voyage amènent Ahou Cunégonde, de situations dramatiques en rencontres chaleureuses, à découvrir le monde et acquérir de la maturité : c'est bien un récit de formation.


À la manière du conte, si les lieux sont réels, les dates restent implicitement suggérées par divers événements politiques. La narration classique en sept chapitres chronologiques met en évidence l'éveil d'Ahou Cunégonde : grâce à de nombreux échanges avec d'autres ethnies et quelques occidentaux, son esprit critique se construit. Elle croise, bien sûr, des "bons" — "oncles" et "tantes" protecteurs à l'africaine, des initiateurs comme Faye, ethnologue irlandaise. Elle se heurte aussi aux "méchants", ces hommes auxquels elle se refuse et qui cherchent vengeance. La moralité implicite se dégage, c'est la loi du genre :  même en Europe, le bonheur ne dure pas ; seule compte la volonté tenace d'affronter les aléas de la vie.


Certes on est loin de la transposition orientaliste des contes du 18e siècle. Ce récit s'ancre dans le réalisme critique et s'inscrit dans l'actualité politique des pays traversés. Toutefois Barnabà n'oublie ni l'humour ni certains thèmes universels chers à Voltaire. On retrouve, version 2007, la question religieuse — "il n'y a qu'un Dieu ; ce qui change, c'est la façon de prier" — la liberté, l'interrogation sur le sens de la vie : hasard ou destinée ? Le statut de la femme africaine reste au cœur du récit. La jeune ivoirienne doit tout à l'école : elle y apprend diverses langues et coutumes et prend ainsi conscience de son avenir si elle reste au pays : enfanter neuf fois comme sa mère pour être finalement répudiée comme elle ? Ainsi prend forme son projet de gagner l'Europe, "même si [elle n'est] pas ingénue au point de croire qu'[elle va] trouver l'Eden de l'autre côté de la mer". Elle veut seulement pouvoir choisir sa vie, ne pas être considérée comme "une sorte de marchandise" qui s'achète, un esclave que l'on bat. Si elle résiste à la prostitution et au harcèlement sexuel c'est aussi que, dans la naïveté de ses premières amours, un enfant lui est venu qu'elle a voulu garder : ce fils qui naît au Sénégal renforce sa détermination d'atteindre Paris.


De nombreux proverbes accompagnent Ahou Cunégonde. Il  lui est difficile de se déprendre de la Tradition africaine où marabouts et sorciers tirent les fils de la vie, où la mort d'un enfant — victime d'un ancêtre mangeur d'âmes — ne scandalise personne. Même si sa rationalité la pousse à prendre ses distances, convaincue que tous les génies resteront prisonniers du "Ventre du python" — des cales du navire qui la porte en Europe — lorsqu'après dix ans de bonheur et un second enfant elle se retrouve divorcée à chercher de nouveau du travail, Ahou Cunégonde ne peut s'empêcher d'y voir l'intervention d'un mauvais génie échappé... À cela s'ajoutent les difficultés de tous les émigrés africains partis sans l'aide de la famille élargie qui avance souvent l'argent du voyage. Ahou et Ben doivent trouver à s'employer afin de réunir les sommes exorbitantes que réclament passeurs et faussaires de visas. Ils n'échappent pas à la guerre entre Saharaouis et Marocains au Sahara occidental ; ils se heurtent à la récente fermeture des frontières italiennes aux "clandestins". Enfin "régularisée, Ahou ne devra pas oublier d'envoyer des mandats à son père en "Afrique, cet enfant qu'un adulte (l'Occident) nourrit."


La forme du conte donne au périlleux voyage un rythme alerte, une tonalité plaisante car l'humour distancie toute dramatisation excessive. L'auteur ménage une chute originale pour le genre : une fin ouverte. Ahou Cunégonde délibère, hésite à retourner en Afrique, sur ce "continent qui a jeté l'éponge, qui ne cherche plus à résister à l'arrogance des Blancs". Car elle tient à rester libre de choisir son avenir et veut offrir la même chance à ses enfants. À mi-chemin entre Leonora Miano et Gaston Effa, Enzo Barnabà rend palpable la difficile situation des populations subsahariennes émigrées. C'est son premier roman traduit en français.



Enzo BARNABÀ
Le ventre du python

Traduit de l'italien par Huguette Badeau
Éditions de l'Aube, 2007, 220 pages.

Le site d'Enzo Barnabà est par ici… et en italien

Du même auteur : Le Sang des Marais (tragédie de l'immigration italienne en 1893 à Aigues-Mortes) 
initialement publié aux Éditions Via Valeriano (Marseille) est désormais réédité en italien par les éditions Infinito : compte-rendu en ligne sur Wodka.

 


 

Par Kate - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Dimanche 8 juin 2008 7 08 06 2008 17:58

Moche de sa personne, Gog a erré à travers l'Amérique jusqu'à ses 26 ans, comme une sorte de "hobo". Et puis le capitalisme yankee lui a souri : il est devenu milliardaire en dollars, mais malgré sa fortune, il ne rencontre que l'ennui : aucune amitié durable ne se manifeste, aucune relation féminine, ni amicale, ni amoureuse, ni sexuelle ! Ces "Mémoires" témoignent pourtant des efforts déployés par Gog pour tenter de vaincre l'ennui. Hélas, Gog se sent partout étranger et son ennui sans cesse renaît. Jusqu'au jour où, se dépouillant provisoirement de ses richesses, il se fera pauvre vagabond pour errer à travers la campagne toscane : là, spontanément, une enfant aura pitié et lui offrira du pain à partager. 


Un globe-trotter qui pose des questions


Ne supportant pas de rester longtemps dans son domaine de New Parthénon, il parcourt le monde à la rencontre de célébrités sans qu'aucune ne puisse vraiment l'arracher à son mortel ennui. Ces "interviews" sont le plus souvent cocasses : qu'il s'agisse de Henry Ford ou de Lénine, de H.G. Wells ou de G.B. Shaw, de, Gandhi ou de James Frazer, d'Edison ou d'Einstein, de Knut Hamsun ou de Gomez de la Serna. Ma préférée c'est la visite à Sigmund Freud, qui s'avère surtout avide de réussite littéraire et avoue avoir voulu "transformer en littérature une branche de la médecine" et s'inspirant du romantisme, du naturalisme et du symbolisme. "Dans Totem et Tabou, lui dit Freud, je me suis même essayé au roman historique.”

Je dois aussi reconnaître que l'"interview" d'Henry Ford est un véritable cours sur le fordisme, assez riche et sérieux pour figurer dans un dossier documentaire d'un prof d'histoire ou de SES ! De même, la rencontre avec Gandhi, bien que centrée sur le paradoxe, peut faire réfléchir aux origines occidentales de l'idéologie de la décolonisation.


Un provocateur morbide et… goguenard


Gog cultive l'humour noir ; il imagine aussi des projets fous, par exemple des collections animées ou non mais toujours extravagantes. Après la collection des sosies des grands hommes, vient celle des squelettes humains inspirée par la découverte d'un curieux magasin d'Amsterdam. Après la collection des géants, celle des magiciens, puis celle des cœurs de cochon. La rencontre de personnages improbables est fatalement un pied de nez à la morale, aux croyances et aux religions les mieux établies. Gog prône l'égolâtrie et s'entiche d'un cannibale mais celui-ci finira par choisir un régime plus végétarien.

Gog se moque de la monarchie renversée et des souverains déchus comme de la république et de la démocratie. Il achète d'ailleurs une République d'Amérique centrale mais la politique l'ennuie. Un jour il rêve de la mise à l'encan de l'URSS et d'Andorre. À partir de tant de considérations sur le monde contemporain, Gog devient aussi un étonnant "futurologue" qui annonce la construction d'une tour de 1 kilomètre de hauteur et le lancement d'un paquebot de croisière géant comme une île flottante et boisée — mais les architectes ses contemporains manquent tellement d'audace ! En avance sur nos écologistes, il dénonce la déforestation consécutive au triomphe généralisé du papier.


L'homme au stylo entre les dents


À Genève, Gog apprend de la bouche du rabbin Ben Roubi l'importance de la pensée juive ; plus que critique : elle est systématiquement destructrice des idéaux de la civilisation occidentale. En dépit de l'exagération caricaturale, cette lecture de l'histoire ne peut que nous rappeler l'importance d'intellectuels juifs qui ont mis à mal les valeurs établies : Spinoza, Heine, Freud, Bergson, Marx, Trotsky, etc. Gog, qui a interviewé Henry Ford dont on connaît les idées antisémites, et qui est lui même richissime, s'intéresse forcément aux rapports entre l'argent et les hardis financiers sortis du ghetto. "Le Juif est devenu capitaliste par légitime défense" déclare à Gog Ben Roubi et c'est Papini, trop porté sur le scandale, qui paiera ces propos –et d'autres– par l'accusation d'antisémitisme.

La production des grands auteurs est logiquement une cible pour le personnage inventé par Giovanni Papini, lui-même disciple du futurisme et grand ami de Marinetti. Les chefs-d'œuvre classiques sont tournés en dérision comme est tournée en dérision la théorie poétique. Les métaphores aussi : « nager dans l'or » inspire à Gog une coûteuse mais inconfortable expérience en piscine qui « pourrait tout au plus constituer un supplice féroce » destiné « aux mauvais écrivains.»


En somme, cet étrange roman méconnu et inspiré par le "futurisme" est sans doute plus proche du dadaïsme plus que du surréalisme. Sa diffusion confidentielle ne lui fera pas atteindre un public bien large, assurément, tant on y plane loin de Marc Lévy et de Guillaume Musso… Dommage.


Giovanni PAPINI
« G O G »

Traduit par René Patris (1932) et complété par Marc Voline
Éditions Attila, 2007, 350 pages.


Extrait : les villes ultranouvelles - un texte qui fait penser à Italo Calvino.

<www.lenouvelattila.net/>



Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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