Romancier sicilien familier de l'Afrique, Enzo Barnabà signe ici un ouvrage attirant et grave ; inspiré du récit de vie d'une jeune femme ivoirienne trentenaire, Lazarine N'Guessan, c'est son journal intime auquel le romancier donne la forme du conte philosophique voltairien "Candide". Si l'héroïne se prénomme Ahou Cunégonde ce n'est pas le fait de ses parents analphabètes mais de sa naissance un 3 Février, jour de "sainte Cunégonde" sur le calendrier des missionnaires. Tout comme Candide, mais pour des raisons différentes, Ahou quitte son village et connaît très jeune le dépaysement. La carte à l'ouverture du livre permet de suivre ses pérégrinations à travers la Côte d'Ivoire tout d'abord, puis, dès ses dix-neuf ans, guidée par Ben, "compagnon de route"sa longue et hasardeuse errance jusqu'à Tunis, puis Palerme, enfin Paris: ces deux années de voyage amènent Ahou Cunégonde, de situations dramatiques en rencontres chaleureuses, à découvrir le monde et acquérir de la maturité : c'est bien un récit de formation.
À
la
manière du conte, si les lieux sont réels, les dates restent implicitement suggérées par divers événements politiques. La narration classique en sept chapitres chronologiques met en
évidence l'éveil d'Ahou Cunégonde : grâce à de nombreux échanges avec d'autres ethnies et quelques occidentaux, son esprit critique se construit. Elle croise, bien sûr, des "bons" — "oncles" et
"tantes" protecteurs à l'africaine, des initiateurs comme Faye, ethnologue irlandaise. Elle se heurte aussi aux "méchants", ces hommes auxquels elle se refuse et qui cherchent vengeance. La
moralité implicite se dégage, c'est la loi du genre : même en Europe, le bonheur ne dure pas ; seule compte la volonté tenace d'affronter les aléas de la vie.
Certes on est loin de la transposition orientaliste des contes du 18e siècle. Ce récit s'ancre dans le réalisme critique et s'inscrit dans l'actualité politique des pays traversés. Toutefois Barnabà n'oublie ni l'humour ni certains thèmes universels chers à Voltaire. On retrouve, version 2007, la question religieuse — "il n'y a qu'un Dieu ; ce qui change, c'est la façon de prier" — la liberté, l'interrogation sur le sens de la vie : hasard ou destinée ? Le statut de la femme africaine reste au cœur du récit. La jeune ivoirienne doit tout à l'école : elle y apprend diverses langues et coutumes et prend ainsi conscience de son avenir si elle reste au pays : enfanter neuf fois comme sa mère pour être finalement répudiée comme elle ? Ainsi prend forme son projet de gagner l'Europe, "même si [elle n'est] pas ingénue au point de croire qu'[elle va] trouver l'Eden de l'autre côté de la mer". Elle veut seulement pouvoir choisir sa vie, ne pas être considérée comme "une sorte de marchandise" qui s'achète, un esclave que l'on bat. Si elle résiste à la prostitution et au harcèlement sexuel c'est aussi que, dans la naïveté de ses premières amours, un enfant lui est venu qu'elle a voulu garder : ce fils qui naît au Sénégal renforce sa détermination d'atteindre Paris.
De nombreux proverbes accompagnent Ahou Cunégonde. Il lui est difficile de se déprendre de la Tradition africaine où marabouts et sorciers tirent les fils de la vie, où la mort d'un enfant — victime d'un ancêtre mangeur d'âmes — ne scandalise personne. Même si sa rationalité la pousse à prendre ses distances, convaincue que tous les génies resteront prisonniers du "Ventre du python" — des cales du navire qui la porte en Europe — lorsqu'après dix ans de bonheur et un second enfant elle se retrouve divorcée à chercher de nouveau du travail, Ahou Cunégonde ne peut s'empêcher d'y voir l'intervention d'un mauvais génie échappé... À cela s'ajoutent les difficultés de tous les émigrés africains partis sans l'aide de la famille élargie qui avance souvent l'argent du voyage. Ahou et Ben doivent trouver à s'employer afin de réunir les sommes exorbitantes que réclament passeurs et faussaires de visas. Ils n'échappent pas à la guerre entre Saharaouis et Marocains au Sahara occidental ; ils se heurtent à la récente fermeture des frontières italiennes aux "clandestins". Enfin "régularisée, Ahou ne devra pas oublier d'envoyer des mandats à son père en "Afrique, cet enfant qu'un adulte (l'Occident) nourrit."
La forme du conte donne au périlleux voyage un rythme alerte, une tonalité plaisante car l'humour distancie toute dramatisation excessive. L'auteur ménage une chute originale pour le genre : une fin ouverte. Ahou Cunégonde délibère, hésite à retourner en Afrique, sur ce "continent qui a jeté l'éponge, qui ne cherche plus à résister à l'arrogance des Blancs". Car elle tient à rester libre de choisir son avenir et veut offrir la même chance à ses enfants. À mi-chemin entre Leonora Miano et Gaston Effa, Enzo Barnabà rend palpable la difficile situation des populations subsahariennes émigrées. C'est son premier roman traduit en français.
Lu et critiqué par Kate
Enzo BARNABÀ
Le ventre du python
Traduit de l'italien par Huguette Badeau
Éditions de l'Aube, 2007, 220 pages.
☛ Le site d'Enzo Barnabà est par ici… et en italien
Du même auteur : Le Sang des Marais
(tragédie de l'immigration italienne en 1893 à Aigues-Mortes)
aux Éditions Via Valeriano (Marseille)
Moche de sa personne, Gog a erré à travers l'Amérique jusqu'à ses 26 ans, comme une sorte de "hobo". Et puis le capitalisme yankee lui a souri : il est devenu milliardaire en dollars, mais malgré sa fortune, il ne rencontre que l'ennui : aucune amitié durable ne se manifeste, aucune relation féminine, ni amicale, ni amoureuse, ni sexuelle ! Ces "Mémoires" témoignent pourtant des efforts déployés par Gog pour tenter de vaincre l'ennui. Hélas, Gog se sent partout étranger et son ennui sans cesse renaît. Jusqu'au jour où, se dépouillant provisoirement de ses richesses, il se fera pauvre vagabond pour errer à travers la campagne toscane : là, spontanément, une enfant aura pitié et lui offrira du pain à partager.
Un globe-trotter qui pose des questions
Ne supportant pas de rester longtemps dans son domaine de
New Parthénon, il parcourt le monde à la rencontre de célébrités sans qu'aucune ne puisse vraiment l'arracher à son mortel ennui. Ces "interviews" sont le plus souvent cocasses : qu'il s'agisse
de Henry Ford ou de Lénine, de H.G. Wells ou de G.B. Shaw, de, Gandhi ou de James Frazer, d'Edison ou d'Einstein, de Knut Hamsun ou de Gomez de la Serna. Ma préférée c'est la visite à Sigmund
Freud, qui s'avère surtout avide de réussite littéraire et avoue avoir voulu "transformer en littérature une branche de la médecine" et s'inspirant du romantisme, du naturalisme et du
symbolisme. "Dans Totem et Tabou, lui dit Freud, je me suis même essayé au roman historique.”
Je dois aussi reconnaître que l'"interview" d'Henry Ford est un véritable cours sur le fordisme, assez riche et sérieux pour figurer dans un dossier documentaire d'un prof d'histoire ou de SES ! De même, la rencontre avec Gandhi, bien que centrée sur le paradoxe, peut faire réfléchir aux origines occidentales de l'idéologie de la décolonisation.
Un provocateur morbide et… goguenard
Gog cultive l'humour noir ; il imagine aussi des projets fous, par exemple des
collections animées ou non mais toujours extravagantes. Après la collection des sosies des grands hommes, vient celle des squelettes humains inspirée par la découverte d'un curieux magasin
d'Amsterdam. Après la collection des géants, celle des magiciens, puis celle des cœurs de cochon. La rencontre de personnages improbables est fatalement un pied de nez à la morale, aux
croyances et aux religions les mieux établies. Gog prône l'égolâtrie et s'entiche d'un cannibale mais celui-ci finira par choisir un régime plus végétarien.
Gog se moque de la monarchie renversée et des souverains déchus comme de la république et de la démocratie. Il achète d'ailleurs une République d'Amérique centrale mais la politique l'ennuie. Un jour il rêve de la mise à l'encan de l'URSS et d'Andorre. À partir de tant de considérations sur le monde contemporain, Gog devient aussi un étonnant "futurologue" qui annonce la construction d'une tour de 1 kilomètre de hauteur et le lancement d'un paquebot de croisière géant comme une île flottante et boisée — mais les architectes ses contemporains manquent tellement d'audace ! En avance sur nos écologistes, il dénonce la déforestation consécutive au triomphe généralisé du papier.
L'homme au stylo entre les dents
À Genève, Gog apprend de la bouche du rabbin Ben Roubi
l'importance de la pensée juive ; plus que critique : elle est systématiquement destructrice des idéaux de la civilisation occidentale. En dépit de l'exagération caricaturale, cette lecture de
l'histoire ne peut que nous rappeler l'importance d'intellectuels juifs qui ont mis à mal les valeurs établies : Spinoza, Heine, Freud, Bergson, Marx, Trotsky, etc. Gog, qui a interviewé Henry
Ford dont on connaît les idées antisémites, et qui est lui même richissime, s'intéresse forcément aux rapports entre l'argent et les hardis financiers sortis du ghetto. "Le Juif est devenu
capitaliste par légitime défense" déclare à Gog Ben Roubi et c'est Papini, trop porté sur le scandale, qui paiera ces propos –et d'autres– par l'accusation d'antisémitisme.
La production des grands auteurs est logiquement une cible pour le personnage inventé par Giovanni Papini, lui-même disciple du futurisme et grand ami de Marinetti. Les chefs-d'œuvre classiques sont tournés en dérision comme est tournée en dérision la théorie poétique. Les métaphores aussi : « nager dans l'or » inspire à Gog une coûteuse mais inconfortable expérience en piscine qui « pourrait tout au plus constituer un supplice féroce » destiné « aux mauvais écrivains.»
En somme, cet étrange roman méconnu et inspiré par le
"futurisme" est sans doute plus proche du dadaïsme plus que du surréalisme. Sa diffusion confidentielle ne lui fera pas atteindre un public bien large, assurément, tant on y plane loin de Marc
Lévy et de Guillaume Musso… Dommage.
Giovanni PAPINI
« G O G »
Traduit par René Patris (1932) et complété par Marc Voline
Éditions Attila, 2007, 350 pages.
Extrait : les villes ultranouvelles - un texte qui fait penser à Italo Calvino.
Nous sommes en 1891-1892, en Sicile bien sûr. Un petit commerçant de Montelusa, Pippo Genuardi veut installer une ligne téléphonique privée qui le relie à la maison de son beau-père Emanuele Schiliro – et donc de sa jeune épouse Lillina. Vous trouvez cela normal ? Bien. Pourtant cela sera fatal aux deux hommes, ce qui est plutôt étrange même dans l'univers souriant d'Andrea Camilleri. Cette coupe dans la société sicilienne nous montrera plus encore une caricature farcesque de l'administration après l'Unité italienne, au moment de l'arrivée au pouvoir de Giolitti.
Rien de plus barbant, pensez-vous, que la correspondance administrative ? Eh bien vous vous trompez lourdement et vous changerez d'avis en lisant ce roman. La trouvaille de l'auteur a consisté à alterner des scènes dialoguées, des articles de presse fictifs, et des courriers administratifs et à y insérer des considérations personnelles inattendues. Autant d'indications des arrières-pensées de personnages drolatiques aux noms savoureux et prêts à intriguer.
Depuis le carabinier de Vigàta jusqu'au ministre de l'Intérieur, en passant par le préfet de police et le directeur des postes, c'est toute l'administration qui s'agite autour de Pippo au risque de le confondre avec un dangereux poseur de bombes car la Sicile voit s'organiser un faisceau des paysans et s'introduire le socialisme révolutionnaire. D'autre part, la pose des poteaux du téléphone nécessitant l'accord des propriétaires fonciers, Pippo pourra-t-il éviter les services d'un parrain tel que don Lollo pour trouver des solutions ? Et s'il a recours au chef mafieux, Pippo deviendra-t-il pour autant un criminel puni par la justice ? Un avocat exerçant depuis la prison de l'Ucciardone fera merveille.
Dans ce jeu du pouvoir, il y aura des gagnants et des perdants. Et un fonctionnaire qui perd son poste en Sicile, qu'en faire sinon le muter en Sardaigne ? Justement, plusieurs postes y sont vacants...
Andrea CAMILLERI
La concession du téléphone
Traduit de l'italien (et d'une bonne dose de sicilien) par Dominique Vittoz
Fayard 1999 (éd. originale : Ed. Sellerio, Palerme, 1998)
Livre de Poche n°15052 (280 pages).
• Précédent compte-rendu : La Vampa d'Agosto
Cette invitation à la lecture de Dante est remarquablement écrite par Jacqueline Risset, traductrice de la Divine Comédie. Trois parties montrent successivement les années de formation du poète et ses rares rencontres avec Béatrice, l'homme politique florentin, guelfe blanc finalement banni en 1302, et Dante auteur de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, tout en conservant l'espoir de revenir dans une Florence délivrée des Guelfes noirs conservateurs.
Dante a été baptisé à Florence le samedi de Pâques 1266. Il est le fils d'Alighiero et de Bella, une famille de petite noblesse, dans une ville affaiblie par les rivalités entre Guelfes et Gibelins, mais enrichie par ses hommes d'affaires (le florin d'or date de 1252). Parmi eux, le banquier Folco Portinari a une fille appellée Bice c'est-à-dire Béatrice. De cette amie d'enfance qui n'est pas devenue sa maîtresse Dante fait la Dame de ses pensées. Elle mourut en 1290 à l'âge de vingt-quatre, mariée à un autre. Dante, lui, avait épousé en 1285 Gemma Donati en application d'un contrat conclu en 1277! Dante fréquenta l'école des dominicains (Santa Maria Novella) et des franciscains (Santa Croce) et avec ses amis il a découvert la nouvelle poésie (notamment la forme du sonnet…) rédigée en langue populaire : c'est le Dolce Stil Nuovo. En 1293 Dante publie un premier recueil, La Vita Nuova, une autobiographie poétique qui marque le début de sa célébrité. La même année, c'est la révolution.
La poésie cède la place à l'engagement politique dans la vie de Dante. Il se range aux côtés du peuple quand la révolution guelfe de 1293 crée un régime nouveau qui soumet la noblesse féodale et les riches. Le servage est aboli pour abaisser le parti gibelin. Florence est désormais dirigée par une démocratie fondée sur des Prieurs et des Conseils dont les membres sont inscrits dans les corporations. C'est le cas pour Dante en 1295. Sur ces six années d'intense activité politique on dispose de peu d'éléments car les archives des années 1298-1300 ont brûlé. Au pouvoir, les Guelfes se sont divisés entre Noirs (droite) et Blancs (gauche). Pendant que Dante était Prieur et donc résidait et siègeait au Bargello, les Noirs l'ont emporté sur les Blancs. Boniface VIII prétendit alors étendre son emprise sur Florence. Dante est allé plaider sa cause à Rome en octobre 1301 et apprendre que le pape avait fait appel à Charles II de Valois pour établir la domination des Noirs à Florence depuis le 1er novembre, qu'un podestat est nommé, que la maison des Alighieri est détruite. Dante s'enfuit de Rome et il ne reviendra plus à Florence, où il laisse femme et enfants. Les proscriptions commencent. En avril 1304, les Noirs détruisent 2000 habitations dans le quartier du Ponte Vecchio et du Marché en représailles au rapprochement tenté par Dante entre les Blancs et les Gibelins pour reprendre Florence. C'en est fini pour lui de la Toscane.
Domenica di Michelino (1417-1491) Dante et son poème
Santa Maria del Fiore, Florence
Dante se consacre désormais à la Divine Comédie. Il se réfugie auprès de seigneurs amis, de cour en cour, du côté de Trévise, Padoue et Venise. À Padoue il rencontre Giotto attelé aux fresques de la chapelle des Scrovegni. À Lucques où sa famille le rejoin, il esquisse les 34 chants de l'Enfer, décidant de placer le voyage qu'il y raconte dans la semaine sainte de l'année 1300, année du Grand Jubilé de Rome. En 1309-1310, il fait un voyage en Provence et à Paris pour rencontrer des théologiens de la Sorbonne avant d'entamer Purgatoire et Paradis. Il rentre en Italie estimant que l'empereur Henri VII de Luxembourg pourrait y équilibrer l'influence du pape et réduire les Guelfes Noirs. En 1312, au lieu de Florence, Henri prend Brescia et se rend à Pise : Dante accourt – le jeune Pétrarque en est témoin. Henri est couronné à Rome en juin 1312, mais tout s'effondre en 1313 quand il meurt de la malaria. En conséquence, Dante interrompt la Divine Comédie pour exposer dans De monarchia sa doctrine de la séparation des pouvoirs civil et religieux, ce qui vaudra plus tard à ce livre d'être brûlé par l'Église. Dante revient à la rédaction du Purgatoire. Le 20 avril 1314, c'est la mort du pape gascon détesté, Clément V. La commune de Florence promulgue un édit qui permet le retour des proscrits, mais Dante trouve les conditions dégradantes et persiste dans son exil de Vérone. Il y publie l'Enfer en 1314 suivi du Purgatoire en 1315. L'année suivante, terminant le Paradis, il le dédicace au podestat de Vérone, lui expliquant le double sens de la Divine Comédie, littéral et allégorique. Au faîte de la gloire, Dante est invité à Ravenne par le prince Guido da Polenta et au retour d'une mission à Venise, il contracte la malaria et en meurt brutalement le 14 septembre 1321. Sa fille Antonia rentre au couvent sous le nom de… Béatrice.
Jacqueline Risset a montré non seulement la vie d'un immense poète, et souligné l'originalité de sa création en langue "vulgaire", mais aussi le penseur politique précurseur de la séparation des pouvoirs, qui voyait dans l'empire la possibilité d'un juste équilibre avec la papauté pour que Florence reste la ville d'un slogan : libertas , en lettres dorées sur le fond vermeil du gonfalon.
Jacqueline RISSET
DANTE - Une vie
Flammarion,1995, 223 pages.
Imaginez un monologue somptueux, baroque et boursouflé, tenu par un obscur soldat de Cosa Nostra, qui interpelle sans cesse "monsieur le juge" pour lui raconter ses crimes, s'en justifier parfois, ou s'en vanter en lâchant une rafale d'allusions à l'histoire de Palerme et de la Sicile. « Nous n'étions plus rien, monsieur le juge…» —C'est la formule qui salue régulièrement le magistrat en charge du dossier des crimes innombrables du narrateur et de ses redoutables amis— « Nous n'étions plus rien, monsieur le juge, mais nous étions habiles et spuntuliddi, de vrais petits durs, poussés comme des bois tordus, égratignant notre âme chaque jour aux aspérités de la survie.»
Palerme, Quattro CantiCe malacarne, cette mauvaise graine, par sainte Rosalie patronne de Palerme, il en raconte de belles ! Depuis le recrutement dans les quartiers populaires, jusqu'à la guerre totale où le P.38 et la lupara cèdent la place au bazooka et à la TNT, depuis l'évocation de la Reconstruction quand les sacs de ciment participaient aux trafics illicites, jusqu'à la période de la guerre entre les familles pour le contrôle de la coupole, depuis l'action secrète au service de la CIA jusqu'à l'apogée des trafics de drogue, d'armes, et de subventions européennes. Mais sans jamais donner des noms : voilà pour l'omerta !
Palerme, Marché de la VucciriaC'est donc un roman métaphorique, pas du Zola, pas une thèse d'histoire contemporaine.
Ainsi périt le vieux mafieux, amateur d'opéra et de chanson napolitaine, que le narrateur a été chargé d'éliminer, lui qui regrette le bon temps de la prison et des avocats tout neufs.
Palerme, prison de l'UcciardoneMais la mattanza de terre continue jusqu'à ce que l'organisation mette fin aux péroraisons de ce spadassin trop bavard aux yeux de ses chefs — à moins que ce ne soit aux yeux de certains lecteurs lassés par une convention narrative épuisée au bout d'une centaine de pages.
M A L A C A R N E
Traduit de l'italien par Lise Chapuis
Les Allusifs, 2007, 173 pages.
Du même auteur : "Les Passes Noires"
Domenica di Michelino (1417-1491) Dante et son poème