Dimanche 1 juin 2008

Un livre très riche à réserver aux lecteurs déjà avertis de la Renaissance.

En France, on a eu tendance à assimiler la Renaissance au XVIè siècle. Il y avait eu un "retard français" par rapport à l'Italie. On en a pris conscience lors de la "descente" des pillards français dans la péninsule — ce qu'on appelle "les Guerres d'Italie". Élisabeth Crouzet-Pavan revient justement sur cette Italie renaissante d'avant 1500, d'avant la bataille de Marignan, d'avant le chevalier Bayard, d'avant les sonnets de Joachim du Bellay : un temps qui commence à la mort de Pétrarque, un temps refermé par le bûcher où périt Savonarole. Un long quinzième siècle donc, mais qui, à l'opposé de l'ouvrage fondateur de l'historien suisse Jacob Burckhardt ne se donne pas pour priorité de visiter la galerie des personnages illustres.

Ne vous fiez pas à la couverture !

Les six humanistes et poètes toscans du tableau de Giorgio Vasari (où l'on reconnaît Dante en compagnie de Boccace, Cavalcanti, Ficin, Landino et Pétrarque) n'introduisent pas à une présentation classique de la Renaissance en Italie jusqu'en 1500. Au sein d'un plan d'apparence thématique (grosso modo : Humanisme, Pouvoirs, Politique, Guerre, Économie, Art, Société, Religion) l'objectif de l'auteur se focalise sur des points particuliers avant de gagner les marges, les bordures, les confins. Ces décentrages par rapport à la vision habituelle se fondent sur le dépouillement de la production historiographique récente, en Italie particulièrement, plus sans doute que sur les travaux de la spécialiste reconnue de Venise qu'est l'auteure. Ce parti pris parfois pointilliste risque de pousser le lecteur vers la déconvenue… ou la sortie.

Entre une présentation initiale des humanistes qui font revivre le temps antique et une évocation terminale des prédicateurs de fin du monde, l'auteur met en œuvre un kaléidoscope non conventionnel, qui sera de peu d'utilité à qui voudrait simplement s'initier à la Renaissance italienne et précisément au Quattrocento.

Giorgio Vasari, 1544, Six poètes toscans,
© Minneapolis Museum of Arts

Nous suivrons d'abord quelques humanistes à la recherche de manuscrits anciens dans cette langue grecque depuis longtemps oubliée et qu'il fallut ré-apprendre aux dires de Pétrarque. Chrysoloras en 1396 et Argyropoulos en 1456 arrivèrent au "studium" de Florence pour l'enseigner. Déjà les bibliothèques regorgent d'ouvrages grecs importés, copiés, traduits et bientôt imprimés. Alde Manuce achève l'édition monumentale d'Aristote à Venise en 1498. «Le tems revient» aussi pour Aristophane dont les comédies sont publiées la même année. On le voit, une "révolution culturelle" était en route dans cette Italie où les empereurs ne venaient plus se faire couronner à Rome.

Italie du riche et Italie du pauvre

Le dernier empereur à faire le voyage pour sa couronne fut Frédéric III en 1452 : le rituel ancien mourait alors que le siennois Enea Piccolomini, bientôt pape sous le nom de Pie II, rêverait encore de croisade pour reprendre Constantinople, et de Rome redevenue capitale du monde.

Quand s'achève le XVe siècle, Rome n'est pourtant plus qu'une ville modeste de 25 000 habitants, alors que Florence en compte 60 000, Milan et Venise 100 000 chacune — ceci prenant en compte le redressement démographique intervenu tardivement après l'hécatombe de la Peste du XIVe siècle. La Toscane avait payé un très fort tribut à l'épidémie ; la population de Florence avait chuté de 100 000 à 40.000, celle de Sienne de 40 000 à 18 000, celle de Pise de 40 000 à 10 000 — mais la Toscane, le Milanais, la Lombardie et la Vénétie conservaient encore la trace d'un réseau urbain consistant. Plus au Sud, c'était différent : Rome, Naples et Palerme émergeaient de véritables déserts ruraux — en conséquence de quoi cet essai ignore superbement ce qui s'y passe, ou presque, et se consacre à la moitié septentrionale et sérieuse du pays.

Là, à Milan, Florence et Venise, des États se bâtissent péniblement pour contrôler toute une région, entraînant autour d'eux des petites principautés aux alliances changeantes. Condottiere, banquiers ou princes, les puissants bâtissent : les tours anciennes sont remplacées par des palais dont l'assise au sol est plus imposante pour les "populaires". Sauf à Venise où le sens de l'égalité serait encore respecté entre les deux cents et quelques familles dirigeantes. Ces États sont tous soucieux de leur image : fêtes et monuments s'y emploient et Sigismond Malatesta plus que quiconque. Est-il "la honte de notre siècle" (Pie II) ou le plus typique des hommes d'une Renaissance violente et criminelle comme aimeront à la chanter Musset (Lorenzaccio) et  Victor Hugo (Lucrère Borgia) ?

Violences à l'italiennce

La lutte entre le pouvoir communal et le pouvoir personnel donna de beaux exemples de tyrannicides et de vengeances. À Milan le 26 décembre 1476, Galeazzo Maria Sforza succombe à quatorze coups de couteaux. L'un de ses assassins, Giovanni Andrea Lampugnani est pendu la tête en bas (comme ici même Mussolini en 1945…). À Florence, la vengeance de Laurent le Magnifique est terrible aussi en 1478 après l'échec de la conspiration des Pazzi ; mais il n'est pas seul à l'exercer contre le chef du clan vaincu :

    « Sur le cadavre du chef de la famille, le chevalier Jacopo de' Pazzi, qui a été pendu, la vengeance s'acharne. Elle a pour bras armée le même instrument rituel qu'à Milan, les bandes de petits enfants, qui accomplissent sur les cadavres, après la purgation réglée par le cérémonial judiciaire, une autre purgation. Le corps de Jacopo, enterré dans la crypte familiale du couvent de Santa Croce, est exhumé une première fois. Dieu manifestait en effet sa colère : il pleuvait. Le corps de l'impie, du blasphémateur, est donc porté dans une terre non consacrée, près de la muraille. Il continue à pleuvoir sur Florence : il est à nouveau déterré. Le cadavre de celui qui est mort depuis désormais trois semaines est traîné par les enfants dans les rues de la ville. (…) La dérision va jusqu'à l'horreur le corps sert à tirer la coche pour tambouriner à la porte du palais des Pazzi. Le corps finit à la rivière, où les Florentins accourus sur les ponts le regardèrent passer. Il est encore tiré de l'Arno, un jour ou deux plus tard, par d'autres enfants, à l'aval de Florence, pour être pendu à un arbre, battu à la façon d'un tapis, avant de continer son voyage jusqu'à Pise et la mer.»

Depuis qu'à Sienne les fresques communales ont théorisé le Bon et le Mauvais Gouvernement, les Italiens n'ont cessé de réfléchir aux mérites respectifs de la République et du Prince. L'un et l'autre demandent des impôts croissants, susceptibles d'entraîner les villes dans la faillite. Florence s'en sort par l'argent des Médicis, tant qu'ils échappent à la faillite et l'Italie est le pays le plus riche d'Europe. Toutefois, passé 1452 (malgré la paix de Lodi), l'économie ne progresse plus vraiment vers de nouvelles richesses même si l'industrie de la laine recule devant celle de la soie à Lucques, à Florence ou ailleurs.

Cités de la joie , cités de la foi

Le luxe prospère avec l'inégalité croissante. Condottiere ou marchands, princes ou religieux, tous commandent des portraits. C'est le triomphe de l'image de l'individu sous toutes ses formes : médaille, statue équestre, peinture sur bois, fresque…, mais aussi des portraits de groupes comme les fresques des églises florentines le montrent si bien dans les chapelles payées par les Tornabuoni ou d'autres grandes fortunes. L'artiste encore artisan membre d'une corporation se réserve progressivement le meilleur de la commande — le portrait proprement dite — et laisse le reste à ses élèves.

Dans ces cités l'âge de la politique et du mariage est généralement la trentaine. La classe politique florentine a 45 ans en moyenne. Les jeunes piaffent en attendant le mariage et les charges municipales. Tandis que leur impatience se traduit en violences sur les femmes et les filles, à Florence les jeunes hommes développent aussi des relations homosexuelles de plus en plus réprimées par des autorités poussant hauts cris de réprobation contre la sodomie.

Florence serait-elle une nouvelle cité de tous les vices et de tous les péchés ? La répression du luxe des vêtements féminins ne semble pas davantage réussir que celle de la sodomie : les lois somptuaires se multiplient mais la mode est sans cesse plus rapide et inventive. De même que les dots sont de plus en plus coûteuses pour les grandes familles : il est vrai que la soie —dont l'industrie détrône celle de la laine—  et les bijoux sont plus répandus dans cette société où l'élite consomme.

En même temps que la culture humaniste imprègne l'élite urbaine, la fascination reste entière pour la magie, l'alchimie et l'ésotérisme. Pour publier l'édition latine de Platon Marsile Ficin choisit la date de 1484 : celle de la grande conjonction planétaire, note Élisabeth Crouzet-Pavan. En revanche, des confréries pensent à doter des rosières ou à aider les nouveaux pauvres. Néanmoins, l'Italie des pauvres, des vaincus, des exclus a dans cet essai une part bien modeste. En ville les gens de peu alimentent les lampes à huiles qui éclairent les images de la Vierge et donc les rues. À la campagne progressent le métayage et la concentration des terres. Celle-ci est plus forte dans le Mezzogiorno où elle paraît préparer le "mal-développement" contemporain...

Tels des spaghetti alla rabbiata saupoudrés d'une couche régulière de parmesan, les grands sujets de cette Renaissance italienne sont donc servis recouverts d'une fine couche d'érudition. Prévoir de bonnes séances de sieste...


Élisabeth CROUZET-PAVAN
Renaissances italiennes (1380-1500)
Albin Michel, 2007, 625 pages.


Pour qui cherche simplement les données essentielles sur l'Italie au XVè s.,
je suggère de piocher dans les titres suivants :

• Deux brèves synthèses qui débordent les limites de ce livre :  
   — Alain Tallon, L'Europe de la Renaissance, Que Sais-Je, 2006
   — Peter Burke, La Renaissance européenne, coll. Points, 2002

• Le livre de base sur l'art pictural en Italie au XVe siècle est :
   — Michael Baxandall, L'Œil du Quattrocento, Gallimard, rééd. 1994

• Historiquement, le livre fondateur sur la Renaissance italienne est celui de
   — Jacob Burckhardt (1818-1897): La civilisation en Italie au temps de la Renaissance.
À télécharger sur le site Gallica de la BNF.
Il en a existé des éditions de poche
(1964 : coll. Médiations, aux éditions Gonthier et 1986: Livre de Poche - Biblio).

• Et sur ce blog, voir les comptes-rendus de :
   — "Dante" de Jacqueline Risset,
   — "L'Humanisme italien" d'Eugenio Garin
   — "Savonarole" de Pierre Antonetti.

 

 


Mardi 18 décembre 2007
Un voyageur entre deux mondes
En 1492, la chute de Grenade termina en Espagne la "Reconquista". La population musulmane dut fuir ou se convertir. Hassan al-Wazzân se retrouva à Fès, avec sa famille, et après des études qui en firent un lettré, un fâqhi , il travailla à l'hôpital de Fès. Puis après quelques expéditions commerciales vers le Sud, il se retrouva ambassadeur du sultan Mohammed al-Burtughâli. Il parcourut ainsi l'Afrique de l'Atlas au Niger et de Tombouctou au Nil. Il parcourut le Maghreb et le Machrek. Il séjourna au Caire quand les troupes turques pillèrent la capitale des mamelouks. Il visita Istanbul avant que le cruel Sélim Ier ne meure de la peste en 1520. Partout il interrogea les lettrés, les marchands, et prit des notes. Au retour d'un séjour dans l'empire ottoman, en juin 1518, son navire de Raguse fut pris par un pirate espagnol don Pedro de Cabrera y Bobadilla. Celui-ci, dont le frère était évêque, fit cadeau de son prisonnier de marque au pape Léon X.

Au château Saint-Ange, résidence du Pape, notre Hassan al-Wazzân fut catéchisé par Paride Grassi et en 1519 il se fit baptiser sous le nom de Giovanni Leone — Leone en l'honneur de Léon X — Natalie Zemon Davis préfèrant quant à elle l'appeler Yuhanna al-Assad. Ce Lion ou Léon l'Africain, aujourd'hui connu surtout à travers le roman d'Amin Maalouf (éd. Lattès, 1986), écrivit en italien une « Description de l'Afrique » [Ifrîqiya] achevée en 1526 et publiée à Venise en 1550 par l'éditeur Ramusio qui y ajouta une carte. En se fondant sur cette œuvre aux 936 pages manuscrites conservées à Rome ainsi que sur d'autres travaux (participation à un dictionnaire trilingue, correction d'une traduction du Coran), Natalie Zemon Davis trace un portrait culturel de ce lettré maure introduit dans la Rome de la Renaissance. Sur le séjour italien de Léon l'Africain, on ne saura finalement pas grand chose : l'étude de l'historienne américaine se traduit par la répétition des "il se peut", "peut-être" et "probablement". Mais il est certain que le bibliothécaire du Vatican et les princes de l'Église avaient beaucoup de questions à lui poser…
Convers(at)ions et travaux érudits
Natalie Z. Davis examine attentivement ce qu'aux Italiens Hassan al-Wazzân rapporte du Bilâd al-Sûdân, du Dâr al-Islam, de la vie des Arabes et des Berbères, des Juifs et des Coptes, des mœurs urbaines de Fès et du Caire, de l'extension de la syphillis —au Maroc comme en Italie où on l'appelle "le mal français"—, des soufis ou des règles de la poésie arabe. L'intérêt du livre érudit de l'historienne américaine se loge en effet dans la recherche minutieuse des mentions de la culture arabo-musulmane dans les ouvrages de Léon l'Africain écrits "en terre de guerre", dans cette Italie devenue champ de bataille, en ce temps de "choc des civilisations". Entre Islam et Chrétienté, la rupture était quasi-totale en dépit de l'intention de l'auteur de trouver des passerelles et de la tolérance. La conversion de Léon l'Africain a sans doute été une ruse (taqiyya) justifiée par les circonstances. L'historienne en veut pour preuve l'expression "une folie de Mucametto dans le Coran" à propos, certes, d'un détail sur Alexandre le Grand. Il fallait bien plaire un peu à ses hôtes.

Léon eut comme protecteur romain Gilles cardinal de Viterbe. Il visita la péninsule, vécut surtout à Rome, et rencontra un certain nombre d'ecclésiastiques et d'humanistes chrétiens (Alberto Pio, Paolo Giovio médecin de Jules de Médicis –devenu Clément VII en 1523) et des lettrés juifs (Elie Lévita, Jacob Mantino). Tous furent victimes, à un titre ou un autre, du catastrophique sac de Rome en mai 1527 par les troupes impériales. Gilles de Viterbe perdit sa bibliothèque. Le prince Alberto Pio de Carpi rejoignit François Ier. Lévita se réfugia à Venise. Hassan al-Wazzân, qui semble avoir encore habité Rome, près du ghetto, lors du recensement de l'hiver 1527, regagna le Maghreb, sans plus donner de ses nouvelles. Peut-être était-il à Tunis quand l'armée de Charles-Quint s'en empara.

Léon l'Africain aurait ainsi été témoin du pillage de quatre métropoles : Grenade, Le Caire, Rome, Tunis. C'était trop pour un seul homme. Et comme si ces malheurs ne suffisaient pas, il ne rencontra ni Rabelais venu à Rome en 1535, ni Joachim du Bellay venu dix ans plus tard. — Fort illogiquement, la 4ème de couverture parle d'une « belle leçon de tolérance et d'espoir » ! Marketing, quand tu nous tiens…


Natalie ZEMON DAVIS
Léon l'Africain

Payot, 2007, 472 pages.






Dimanche 11 novembre 2007
Blaine McCormick a adapté l'autobiographie de Ben Franklin pour le lecteur contemporain à l'occasion du 300e anniversaire de sa naissance : 1706. Le sous-titre accrocheur, "America's Original Entrepreneur", s'explique par l'intention de l'éditeur : nous apprendre comment on devenait chef d'entreprise dans les colonies au XVIIIe siècle, quelle était la morale des affaires, et comment on entrait en politique.

Né à Boston de pieux parents presbytériens, Franklin n'était pas enthousiasmé par la fabrication familiale de cierges et de bougies. Embauché comme apprenti (non payé) par son frère imprimeur à Boston, il l'abandonna vite pour aller tenter sa chance à Philadelphie. Il y fait merveille dans l'imprimerie après un stage professionnel à Londres. Revenu à 20 ans dans la colonie, il réussit à emprunter pour créer sa propre affaire — d'abord avec un associé. Il travaille dur, se fait un nom, épouse Deborah à 24 ans, lance un journal et en 1732 publie «l'Almanach du Pauvre Richard» qu'il éditera pendant un quart de siècle. En 1733 il installe à Charleston une nouvelle imprimerie confiée à un associé. Dès lors la fortune ne cesse de lui sourire. Mais pendant longtemps il vit très modestement, marqué par son sens de l'économie et son éducation puritaine qui le tiennent éloigné de la bière et des jeux de cartes des tavernes. Il dénonce d'ailleurs l'ivrognerie des ouvriers imprimeurs de Londres trop amateurs de bière et plus tard l'ivrognerie des Indiens trop portés sur le rhum.

Benjamin Franklin, on le connaît comme scientifique (le paratonnerre !) mais c'est surtout un incessant lanceur de projets. Il se sert de son métier pour publier des brochures pour les diffuser. Dans la même perspective, il convainct les douze membres de son club, le "Junto", d'en pratiquer l'essaimage. Il est à l'origine de la première bibliothèque, de l'éclairage public et de la compagnie de pompiers de Philadelphie, comme de la milice et de l'université de Pennsylvanie. Le conseil de gestion de l'Université étant composé d'un représentant de chaque secte religieuse, lui le déiste non pratiquant, il se retrouve choisi pour sièger avec eux à la mort du frère morave qui les avait tous exaspérés. Dans ce choix sa réputation d'honnêteté avait certainement été décisive. Benjamin Franklin avait d'ailleurs entrepris de dresser la liste des douze vertus nécessaires à l'honnête homme et au chef d'entreprise qui habitait Market Street. Un jour un Quaker de ses amis, sans doute avec une pointe d'humour, lui fit ajouter une treizième : l'humilité.

Dès 1736 il devient Secrétaire de l'Assemblée Générale qui assiste le Gouverneur de Philadelphie nommé par Londres. Il occupe longuement la charge de Maître de la Poste de la colonie. Discute avec les gouverneurs qui l'invitent à boire du vin de Madère. Donne des conseils aux généraux anglais —  sans résultat en ce qui concerne Braddock dont les Indiens extermiment l'armée près de Fort Duquesne. L'incompétence du gouverneur Lord Loudoun est également soulignée et Ben s'impatiente face à ce militaire qui ne sait même pas se décider à faire partir pour l'Angleterre les trois navires de la poste et les fait attendre six semaines à Sandy Hook ... En 1757, il lui tarde en effet de quitter New York pour Londres afin d'obtenir, en tant que représentant de l'Assemblée de Pennsylvanie, que la famille Penn soit, comme les autres, taxée pour ses terres. Ce sera un long procès et l'accélérateur de sa carrière politique — pas traitée dans l'Autobiographie qu'il commença à rédiger en 1771.

Cinq ans plus tard, il signera la déclaration d'Indépendance et en 1789 adressera au Congrès une protestation contre l'esclavage. Il est mort le 17 avril 1790 à Philadelphie, sa ville d'adoption qui lui a érigé de nombreuses statues. Benjamin Franklin s'est mis en scène en multipliant les considérations morales et les anecdotes savoureuses : les unes et les autres nous apprennent beaucoup sur ce contemporain des Lumières.

Benjamin Franklin
Autobiographie
Éditée par Blaine McCormick,
Entrepreneur Press, 2006, 266 pages



Samedi 2 juin 2007





Au cœur de la Charente, la ville de Cognac possède depuis des lustres une rue dédiée à Richard Cobden ! Le partisan du libre-échange qui s'est battu contre le protectionnisme. C'est que l'histoire
des alcools est fortement liée à l'histoire du commerce et aux étapes du capitalisme depuis des siècles. Pourquoi Cognac (et Jarnac) ? L'établissement des négociants étrangers en eau-de-vie au XVIIIe siècle y est pour beaucoup, et parmi eux des Irlandais comme James Delamain et son gendre Thomas Hine, ou comme Richard et James Hennessy et son associé Turner. D'autres négociants se contentaient de noms d'allure britannique comme Jean Martell d'origine anglo-normande, et d'autres faisaient semblant d'avoir des origines irlandaises ou écossaises comme les Otard. L'historien irlandais Louis M. Cullen (de Trinity College à Dublin) s'est fait le spécialiste du commerce des eaux-de-vie sous l'Ancien Régime, il connaît donc également les négociants bordelais : Lawton, Barton, Johnston… Ainsi que les acheteurs de Dublin, de Cork, et surtout de Londres, qui était au cœur du marché des vins et alcools.

Les vins de Bordeaux étaient commercialisés par des négociants sans doute mieux établis. L'essor du cognac à partir de la fin du XVIIè siècle est venu de la demande britannique en eaux-de-vie que la production locale à partir de céréales ne pouvait satisfaire dans les mauvaises années. La distillation menant au cognac n'a pas été la solution à une production excédentaire de vins médiocres, mais une solution retenue par des négociants étrangers qui ne trouvaient pas sur place leur approvisionnement. Aussi des négociants irlandais en eau-de-vie s'établirent-ils à La Rochelle (Walter Geoghegan en 1739-1755), Cognac (Daniel Galwey, en 1750-1753) ou Bordeaux pour bénéficier d'une meilleure desserte maritime.

L'auteur montre l'extravagante variation des exportations à partir des ports charentais (La Rochelle, Rochefort, Tonnay-Charente) ou via Bordeaux. Les guerres viennent accentuer ces variations et créer des crises tant il est vrai que Français et Britanniques se sont souvent battus sur terre et sur mer sous les règnes de Louis XIV à Louis XVI et à l'époque révolutionnaire. Il faut donc faire avec les corsaires, la contrebande, les aléas climatiques, le taux du crédit, etc. Et bientôt résoudre les problèmes de qualité : dans les années 1760, les Irlandais introduisent l'hydromètre pour s'assurer de la teneur en alcool.

L'auteur qui s'appuie beaucoup sur les archives des entreprises montre comment ces négociants s'entr'aident. Leurs maisons manquent généralement de capital à investir. Alors ils fondent des sociétés souvent remaniées. Ils recherchent des épouses ou plutôt des dots. Ceci les amène à s'intégrer dans les familles charentaises et bordelaises. Et si la réussite vient, à acheter des terres, des maisons, à prendre des fonctions municipales (Turner maire de Cognac en 1803-1804, J.B.A. Otard de 1804 à 1824) et à fréquenter des loges maçonniques. Mais ils font aussi de nombreuses faillites, comme Richard Hennessy en 1797 — il mourut en 1800.

Les pratiques changent avec le XIXe siècle qui verra triompher des maisons plus solides, celles qui ont surmonté les troubles de la période révolutionnaire et vont durablement marquer le produit, la ville et sa région : autrement dit Martell et Hennessy (avec deux mariages entre ces familles en 1795 et 1816) ainsi que les associés Otard et Dupuy l'un qui qui fait construire ce qui est aujourd'hui l'hôtel de ville de Cognac, l'autre ce qui est l'actuel musée du cognac. Les plus vieilles maisons (Ranson ou Augier qui revendiquait une fondation en 1643…) déclinèrent ou disparurent. Au XXè siècle d'autres investisseurs viendraient parfois d'autres horizons.


Louis M. CULLEN
Le choix de Cognac
L'établissement des négociants irlandais en eau-de-vie au XVIIIe siècle
Traduit de l'anglais par Catherine Simon-Goulletquer
Éditions Le Croît vif. (www.croitvif.com)
2006. 320 pages. Illustrations.








Dimanche 21 janvier 2007



Paru en 1947 sous le titre "Der italienische Humanismus" ce légendaire ouvrage du spécialiste italien de la Renaissance, souvent cité dans les bibliographies, n'a été publié en français qu'en 2005, dans la collection Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité (Albin Michel). Cette somme d'érudition se fonde strictement sur les œuvres des humanistes italiens, depuis PÉTRARQUE jusqu'à CAMPANELLA, souvent cités en latin. Les notes bibliographiques très détaillées sont dominées par les références à des publications italiennes et allemandes. À condition que le lecteur n'y cherche pas une initiation à ce sujet, ce livre "daté" lui permettra de comprendre l'humanisme en général, la vogue du platonisme avec le soutien des Médicis, et d'avoir un panorama contrasté des humanistes italiens.

L'Humanisme : pour un homme complet

• Outre le stoïcisme, Lorenzo VALLA (in De voluptate) s'oppose à la solitude monastique et se moque de l'isolement du lettré dans sa tour d'ivoire, de la noblesse héréditaire, de l'ascétisme. De même, Leon Battista ALBERTI estime que « l'homme est né pour être utile à l'homme » et il condamne comme traître celui qui s'isole par amour de la recherche pure.
Platon est découvert, traduit, diffusé et certains esprits cherchent même à rapprocher christianisme et platonisme. Cette vague de platonisme ne signifie pas pour autant la mise au rebut de la pensée d'Aristote : si Leonardo BRUNI traduit la République de Platon et la présente à Cosme l'Ancien, il traduit aussi les Économiques d'Aristote.

Il est évident que les études littéraires dénommées "studia humanitatis" tentent de former un homme complet qui doit s'engager avec honnêteté dans la vie de la cité, et qui éduquera ses enfants à son image. Auteur d'une "Vie de Dante" Leonardo BRUNI voit en lui cet homme complet opposé au lettré solitaire. Entrer en contact avec les hommes de l'Antiquité, c'est entamer un dialogue idéal avec des hommes complets… Une sereine exaltation de la vie, telle est la note dominante de l'œuvre de Bruno, de Valla, et de Coluccio SALUTATI, qui fut humaniste et chancelier de la Seigneurie de Florence.

Pétrarque chante Laure. Dans la "Divine Comédie", Dante s'aventure en enfer avec Virgile.  Pétrarque et Dante ont été des pionniers. La culture humaniste se libère du seul latin, s'ouvre au grec et à la langue vulgaire comme l'italien ou le provençal. « Depuis sept cents ans l'Italie ignorait le grec ; et pourtant il s'agit de la source de toute doctrine » (Leonardo Bruni)


Le Platonisme : un triomphe soutenu par les Médicis

Quand en 1478, la foule furieuse, massacra dans les rues de Florence les Pazzi et leurs partisans qui avaient essayé de renverser les Médicis, aux cris de liberté poussés par les conjurés le peuple opposa de manière très significative la devise : «Vive Laurent qui nous donne du pain.» Ces seigneurs protégèrent aussi les lettrés, quitte à en faire des courtisans peu soucieux du petit peuple.

Mise au centre, la pensée de Platon apparut liée au groupe des humanistes gravitant autour des Médicis. Mais c'est aussi un apport de Byzance avec Argiropulo, PLÉTHON et BESSARION. Bessarion et Pléthon sont venus à Florence pour participer à un concile qui avait pour objectif de fusionner les Églises grecque et latine. Pléthon prophétisait la fin des trois religions monothéistes et l'avénement de la cité platonicienne et de sa "pia philosophia". Il impressionne Cosme qui se voit en Denys de Syracuse. Cosme incite alors Marsile Ficin à traduire et propager Platon.

Le renforcement du pouvoir des Médicis, avec Cosme puis Laurent le Magnifique, détruisit la ferveur des luttes politiques, le frémissement intense de la vie des cités-États. À l'idéal de la res publica, se substitue un seigneur qui éloigne les citoyens de la vie politique, transforme la culture — expression, instrument et programme d'une classe parvenue à la richesse et au pouvoir — en un élégant ornement de cour ou en fuite mélancolique du monde. La conscience de la crise est très vive chez les humanistes. Privé de liberté dans la sphère politique, l'humaniste se replie sur lui-même : ascèse stoïcienne, méditation sur la mort, fuite des tempêtes du monde.

Eugenio Garin explique :

    «La cohésion limpide du premier humanisme commençait à se scinder et à s'obscurcir sous la pression de forces multiples, dont la plus importante était la culture officielle … Les humanistes, admis en tant que professeurs de grammaire et de rhétorique, s'étaient introduits avec leurs traducteurs et leurs commentaires dans les milieux académiques fermés en prétendant révolutionner la dialectique, la médecine, le droit, la métaphysique, la théologie et la morale…»


    « La rhétorique, art de gouverner et médecine de l'âme, qui régit les passions de façon subtile, se présente comme la forme la plus élevée du contact entre les hommes, comme l'expression la plus heureuse de la science de l'humanité. Toutefois en négligeant sa fonction première, la rhétorique risquait de se transformer en pure attitude littéraire, non plus soucieuse d'organiser le monde des hommes, mais complètement absorbée par un idéal esthétisant d'élégances linguistiques.»


Quelques figures de l'humanisme

• Latiniste et épicurien Cosima RAIMONDI polémiquait contre les Stoïciens, ces « philosophes rudes et inhumains, dont les sens sont assoupis et fermés, morts à tout attrait de la joie. »

• Leon Battista ALBERTI rêve d'une cité humaine harmonieuse, où la nature se plie au désir de l'art telle la pierre malléable des collines florentines. « Il est géomètre, il est astrologue, il est musicien » écrit de lui Cristoforo Landino.  La croyance dans l'astrologie est présente dans De architectura, non comme force obscure, mais lumineuse pour accroître la perfection du monde.

• À la périphérie du monde humaniste, on rencontre des figures qui s'opposent au courant dominant. Ainsi Ermolao BARBARO, en bon humaniste, reconnaît-il « deux maîtres, le Christ et les lettres », mais c'est pour condamner le mariage comme une chaîne insupportable.

• Jean PIC de la MIRANDOLE. On dit communément qu'il savait tout. Il écrivit à Barbaro : « Nous avons été célèbres, ô Ermolao, et ainsi nous serons à l'avenir, non pas dans les écoles de grammairiens, non pas là où l'on enseigne aux enfants, mais dans les académies des philosophes et dans les cénacles des savants, où l'on ne discute pas de la mère d'Andromaque ni des fils de Niobé et de semblables vanités, mais des principes des choses humaines et divines.»
Une polémique anti-astrologique intervint ; elle était due au déterminisme implicite de l'astrologie judiciaire. En effet Pic niait que les astres aient une position déterminante sur notre vie. Plus que des erreurs scientifiques il voyait un abus de l'analogie entre macrocosme et microcosme et il le dénonçait. Il croyait aux actes libres des hommes.
Pic faisait partie de ceux qui croient à la fusion des religions révélées ! « De notre vivant, les mahométans viendront à la foi chrétienne. Il y aura alors un seul pasteur pour un seul troupeau» (1497).

• Juda ABRABANEL, alias Léon l'Hébreu, composa des Dialogues d'amour publiés en 1535, hymne à l'harmonie universelle, et illustratifs des débats sur l'amour, moteur et source du progrès humain, amour qui « comme le soleil » vivifie tout.

• Marsile FICIN : Cosme de Médicis aurait voulu faire renaître à Florence l'ancienne Académie de Platon ; il chargea le fils de son médecin, Marsile Ficin, de traduire tout Platon et des textes "hermétiques" comme les "Ennéades". Sa traduction d'Hermès Trismégiste fut terminée en 1463 et publiée en 1471. Ficin adhèrait à la distinction des gnostiques entre deux types d'humanité, les simples et ignorants, non-initiés aux mystères sacrées, et ceux qui voient l'esprit caché sous la lettre : les philosophes.

• Jérôme CARDAN (De rerum varietate) : « La joie et le bonheur suprêmes, pour l'homme, consistent à connaître les arcanes secrets du ciel, les mystérieux recoins de la nature, les divins esprits et l'ordre de l'univers.»

• Giordano BRUNO  — on connaît sa triste fin. Et une citation de l'Ecclésiaste qui résume sa pensée. « Rien de nouveau sous le soleil ». Contemplateur de l'Un infini. Apôtre du travail qui libère l'homme civilisé de sa « nature bestiale » —c'est l'expulsion de la bête triomphante— et lui rend sa dignité.

• Avec Tommaso CAMPANELLA on sort du cadre de la pensée de la Renaissance. Au lieu de tourner les pages des livres, l'homme doit aborder la nature pour en tirer la connaissance. Lettre à Mgr Querengo, juillet 1607: « J'apprends plus de l'anatomie d'une fourmi ou d'une herbe que de tous les livres écrits depuis l'aube des siècles jusqu'à moi.» 

La Réforme protestante n'eut guère d'écho en Italie qui était le pays le plus avancé d'Europe. C'était à l'aube de la pensée moderne. Toute l'Europe du XVIe siècle —mais guère au-delà– fut ainsi pétrie de culture italienne. Regain de confiance en l'homme et ses possibilités, l'humanisme fut un mouvement vers les choses de la nature afin de les utiliser et dominer.


Eugenio GARIN
L'HUMANISME ITALIEN

Traductions de Sabina Crippa et Mario Limoni
Albin Michel, 352 pages.





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