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DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES

Dimanche 1 juin 2008 7 01 06 2008 20:00

Un livre très riche à réserver aux lecteurs déjà avertis de la Renaissance.


En France, on a eu tendance à assimiler la Renaissance au XVIè siècle. Il y avait eu un "retard français" par rapport à l'Italie. On en a pris conscience lors de la "descente" des pillards français dans la péninsule — ce qu'on appelle "les Guerres d'Italie". Élisabeth Crouzet-Pavan revient justement sur cette Italie renaissante d'avant 1500, d'avant la bataille de Marignan, d'avant le chevalier Bayard, d'avant les sonnets de Joachim du Bellay : un temps qui commence à la mort de Pétrarque, un temps refermé par le bûcher où périt Savonarole. Un long quinzième siècle donc, mais qui, à l'opposé de l'ouvrage fondateur de l'historien suisse Jacob Burckhardt ne se donne pas pour priorité de visiter la galerie des personnages illustres.


Ne vous fiez pas à la couverture !


Les six humanistes et poètes toscans du tableau de Giorgio Vasari (où l'on reconnaît Dante en compagnie de Boccace, Cavalcanti, Ficin, Landino et Pétrarque) n'introduisent pas à une présentation classique de la Renaissance en Italie jusqu'en 1500. Au sein d'un plan d'apparence thématique (grosso modo : Humanisme, Pouvoirs, Politique, Guerre, Économie, Art, Société, Religion) l'objectif de l'auteur se focalise sur des points particuliers avant de gagner les marges, les bordures, les confins. Ces décentrages par rapport à la vision habituelle se fondent sur le dépouillement de la production historiographique récente, en Italie particulièrement, plus sans doute que sur les travaux de la spécialiste reconnue de Venise qu'est l'auteure. Ce parti pris parfois pointilliste risque de pousser le lecteur vers la déconvenue… ou la sortie.

Entre une présentation initiale des humanistes qui font revivre le temps antique et une évocation terminale des prédicateurs de fin du monde, l'auteur met en œuvre un kaléidoscope non conventionnel, qui sera de peu d'utilité à qui voudrait simplement s'initier à la Renaissance italienne et précisément au Quattrocento.


Giorgio Vasari, 1544, Six poètes toscans,
© Minneapolis Museum of Arts

Nous suivrons d'abord quelques humanistes à la recherche de manuscrits anciens dans cette langue grecque depuis longtemps oubliée et qu'il fallut ré-apprendre aux dires de Pétrarque. Chrysoloras en 1396 et Argyropoulos en 1456 arrivèrent au "studium" de Florence pour l'enseigner. Déjà les bibliothèques regorgent d'ouvrages grecs importés, copiés, traduits et bientôt imprimés. Alde Manuce achève l'édition monumentale d'Aristote à Venise en 1498. «Le tems revient» aussi pour Aristophane dont les comédies sont publiées la même année. On le voit, une "révolution culturelle" était en route dans cette Italie où les empereurs ne venaient plus se faire couronner à Rome.


Italie du riche et Italie du pauvre


Le dernier empereur à faire le voyage pour sa couronne fut Frédéric III en 1452 : le rituel ancien mourait alors que le siennois Enea Piccolomini, bientôt pape sous le nom de Pie II, rêverait encore de croisade pour reprendre Constantinople, et de Rome redevenue capitale du monde.

Quand s'achève le XVe siècle, Rome n'est pourtant plus qu'une ville modeste de 25 000 habitants, alors que Florence en compte 60 000, Milan et Venise 100 000 chacune — ceci prenant en compte le redressement démographique intervenu tardivement après l'hécatombe de la Peste du XIVe siècle. La Toscane avait payé un très fort tribut à l'épidémie ; la population de Florence avait chuté de 100 000 à 40.000, celle de Sienne de 40 000 à 18 000, celle de Pise de 40 000 à 10 000 — mais la Toscane, le Milanais, la Lombardie et la Vénétie conservaient encore la trace d'un réseau urbain consistant. Plus au Sud, c'était différent : Rome, Naples et Palerme émergeaient de véritables déserts ruraux — en conséquence de quoi cet essai ignore superbement ce qui s'y passe, ou presque, et se consacre à la moitié septentrionale et sérieuse du pays.

Là, à Milan, Florence et Venise, des États se bâtissent péniblement pour contrôler toute une région, entraînant autour d'eux des petites principautés aux alliances changeantes. Condottiere, banquiers ou princes, les puissants bâtissent : les tours anciennes sont remplacées par des palais dont l'assise au sol est plus imposante pour les "populaires". Sauf à Venise où le sens de l'égalité serait encore respecté entre les deux cents et quelques familles dirigeantes. Ces États sont tous soucieux de leur image : fêtes et monuments s'y emploient et Sigismond Malatesta plus que quiconque. Est-il "la honte de notre siècle" (Pie II) ou le plus typique des hommes d'une Renaissance violente et criminelle comme aimeront à la chanter Musset (Lorenzaccio) et  Victor Hugo (Lucrère Borgia) ?


Violences à l'italiennce


La lutte entre le pouvoir communal et le pouvoir personnel donna de beaux exemples de tyrannicides et de vengeances. À Milan le 26 décembre 1476, Galeazzo Maria Sforza succombe à quatorze coups de couteaux. L'un de ses assassins, Giovanni Andrea Lampugnani est pendu la tête en bas (comme ici même Mussolini en 1945…). À Florence, la vengeance de Laurent le Magnifique est terrible aussi en 1478 après l'échec de la conspiration des Pazzi ; mais il n'est pas seul à l'exercer contre le chef du clan vaincu :

    « Sur le cadavre du chef de la famille, le chevalier Jacopo de' Pazzi, qui a été pendu, la vengeance s'acharne. Elle a pour bras armée le même instrument rituel qu'à Milan, les bandes de petits enfants, qui accomplissent sur les cadavres, après la purgation réglée par le cérémonial judiciaire, une autre purgation. Le corps de Jacopo, enterré dans la crypte familiale du couvent de Santa Croce, est exhumé une première fois. Dieu manifestait en effet sa colère : il pleuvait. Le corps de l'impie, du blasphémateur, est donc porté dans une terre non consacrée, près de la muraille. Il continue à pleuvoir sur Florence : il est à nouveau déterré. Le cadavre de celui qui est mort depuis désormais trois semaines est traîné par les enfants dans les rues de la ville. (…) La dérision va jusqu'à l'horreur le corps sert à tirer la coche pour tambouriner à la porte du palais des Pazzi. Le corps finit à la rivière, où les Florentins accourus sur les ponts le regardèrent passer. Il est encore tiré de l'Arno, un jour ou deux plus tard, par d'autres enfants, à l'aval de Florence, pour être pendu à un arbre, battu à la façon d'un tapis, avant de continer son voyage jusqu'à Pise et la mer.»


Depuis qu'à Sienne les fresques communales ont théorisé le Bon et le Mauvais Gouvernement, les Italiens n'ont cessé de réfléchir aux mérites respectifs de la République et du Prince. L'un et l'autre demandent des impôts croissants, susceptibles d'entraîner les villes dans la faillite. Florence s'en sort par l'argent des Médicis, tant qu'ils échappent à la faillite et l'Italie est le pays le plus riche d'Europe. Toutefois, passé 1452 (malgré la paix de Lodi), l'économie ne progresse plus vraiment vers de nouvelles richesses même si l'industrie de la laine recule devant celle de la soie à Lucques, à Florence ou ailleurs.


Cités de la joie , cités de la foi


Le luxe prospère avec l'inégalité croissante. Condottiere ou marchands, princes ou religieux, tous commandent des portraits. C'est le triomphe de l'image de l'individu sous toutes ses formes : médaille, statue équestre, peinture sur bois, fresque…, mais aussi des portraits de groupes comme les fresques des églises florentines le montrent si bien dans les chapelles payées par les Tornabuoni ou d'autres grandes fortunes. L'artiste encore artisan membre d'une corporation se réserve progressivement le meilleur de la commande — le portrait proprement dite — et laisse le reste à ses élèves.

Dans ces cités l'âge de la politique et du mariage est généralement la trentaine. La classe politique florentine a 45 ans en moyenne. Les jeunes piaffent en attendant le mariage et les charges municipales. Tandis que leur impatience se traduit en violences sur les femmes et les filles, à Florence les jeunes hommes développent aussi des relations homosexuelles de plus en plus réprimées par des autorités poussant hauts cris de réprobation contre la sodomie.

Florence serait-elle une nouvelle cité de tous les vices et de tous les péchés ? La répression du luxe des vêtements féminins ne semble pas davantage réussir que celle de la sodomie : les lois somptuaires se multiplient mais la mode est sans cesse plus rapide et inventive. De même que les dots sont de plus en plus coûteuses pour les grandes familles : il est vrai que la soie —dont l'industrie détrône celle de la laine—  et les bijoux sont plus répandus dans cette société où l'élite consomme.

En même temps que la culture humaniste imprègne l'élite urbaine, la fascination reste entière pour la magie, l'alchimie et l'ésotérisme. Pour publier l'édition latine de Platon Marsile Ficin choisit la date de 1484 : celle de la grande conjonction planétaire, note Élisabeth Crouzet-Pavan. En revanche, des confréries pensent à doter des rosières ou à aider les nouveaux pauvres. Néanmoins, l'Italie des pauvres, des vaincus, des exclus a dans cet essai une part bien modeste. En ville les gens de peu alimentent les lampes à huiles qui éclairent les images de la Vierge et donc les rues. À la campagne progressent le métayage et la concentration des terres. Celle-ci est plus forte dans le Mezzogiorno où elle paraît préparer le "mal-développement" contemporain...


Tels des spaghetti alla rabbiata saupoudrés d'une couche régulière de parmesan, les grands sujets de cette Renaissance italienne sont donc servis recouverts d'une fine couche d'érudition. Prévoir de bonnes séances de sieste...


Élisabeth CROUZET-PAVAN
Renaissances italiennes (1380-1500)
Albin Michel, 2007, 625 pages.


Pour qui cherche simplement les données essentielles sur l'Italie au XVè s.,
je suggère de piocher dans les titres suivants :


• Deux brèves synthèses qui débordent les limites de ce livre :  
   — Alain Tallon, L'Europe de la Renaissance, Que Sais-Je, 2006
   — Peter Burke, La Renaissance européenne, coll. Points, 2002

• Le livre de base sur l'art pictural en Italie au XVe siècle est :
   — Michael Baxandall, L'Œil du Quattrocento, Gallimard, rééd. 1994

• Historiquement, le livre fondateur sur la Renaissance italienne est celui de
   — Jacob Burckhardt (1818-1897): La civilisation en Italie au temps de la Renaissance.


À télécharger sur le site Gallica de la BNF.
Il en a existé des éditions de poche
(1964 : coll. Médiations, aux éditions Gonthier et 1986: Livre de Poche - Biblio).

• Et sur ce blog, voir les comptes-rendus de :
   — "Dante" de Jacqueline Risset,
   — "L'Humanisme italien" d'Eugenio Garin
   — "Savonarole" de Pierre Antonetti.

 

 


Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Mardi 18 décembre 2007 2 18 12 2007 10:20
Un voyageur entre deux mondes
En 1492, la chute de Grenade termina en Espagne la "Reconquista". La population musulmane dut fuir ou se convertir. Hassan al-Wazzân se retrouva à Fès, avec sa famille, et après des études qui en firent un lettré, un fâqhi , il travailla à l'hôpital de Fès. Puis après quelques expéditions commerciales vers le Sud, il se retrouva ambassadeur du sultan Mohammed al-Burtughâli. Il parcourut ainsi l'Afrique de l'Atlas au Niger et de Tombouctou au Nil. Il parcourut le Maghreb et le Machrek. Il séjourna au Caire quand les troupes turques pillèrent la capitale des mamelouks. Il visita Istanbul avant que le cruel Sélim Ier ne meure de la peste en 1520. Partout il interrogea les lettrés, les marchands, et prit des notes. Au retour d'un séjour dans l'empire ottoman, en juin 1518, son navire de Raguse fut pris par un pirate espagnol don Pedro de Cabrera y Bobadilla. Celui-ci, dont le frère était évêque, fit cadeau de son prisonnier de marque au pape Léon X.

Au château Saint-Ange, résidence du Pape, notre Hassan al-Wazzân fut catéchisé par Paride Grassi et en 1519 il se fit baptiser sous le nom de Giovanni Leone — Leone en l'honneur de Léon X — Natalie Zemon Davis préfèrant quant à elle l'appeler Yuhanna al-Assad. Ce Lion ou Léon l'Africain, aujourd'hui connu surtout à travers le roman d'Amin Maalouf (éd. Lattès, 1986), écrivit en italien une « Description de l'Afrique » [Ifrîqiya] achevée en 1526 et publiée à Venise en 1550 par l'éditeur Ramusio qui y ajouta une carte. En se fondant sur cette œuvre aux 936 pages manuscrites conservées à Rome ainsi que sur d'autres travaux (participation à un dictionnaire trilingue, correction d'une
traduction du Coran), Natalie Zemon Davis trace un portrait culturel de ce lettré maure introduit dans la Rome de la Renaissance. Sur le séjour italien de Léon l'Africain, on ne saura finalement pas grand chose : l'étude de l'historienne américaine se traduit par la répétition des "il se peut", "peut-être" et "probablement". Mais il est certain que le bibliothécaire du Vatican et les princes de l'Église avaient beaucoup de questions à lui poser…
Convers(at)ions et travaux érudits
Natalie Z. Davis examine attentivement ce qu'aux Italiens Hassan al-Wazzân rapporte du Bilâd al-Sûdân, du Dâr al-Islam, de la vie des Arabes et des Berbères, des Juifs et des Coptes, des mœurs urbaines de Fès et du Caire, de l'extension de la syphillis —au Maroc comme en Italie où on l'appelle "le mal français"—, des soufis ou des règles de la poésie arabe. L'intérêt du livre érudit de l'historienne américaine se loge en effet dans la recherche minutieuse des mentions de la culture arabo-musulmane dans les ouvrages de Léon l'Africain écrits "en terre de guerre", dans cette Italie devenue champ de bataille, en ce temps de "choc des civilisations". Entre Islam et Chrétienté, la rupture était quasi-totale en dépit de l'intention de l'auteur de trouver des passerelles et de la tolérance. La conversion de Léon l'Africain a sans doute été une ruse (taqiyya) justifiée par les circonstances. L'historienne en veut pour preuve l'expression "une folie de Mucametto dans le Coran" à propos, certes, d'un détail sur Alexandre le Grand. Il fallait bien plaire un peu à ses hôtes.

Léon eut comme protecteur romain Gilles cardinal de Viterbe. Il visita la péninsule, vécut surtout à Rome, et rencontra un certain nombre d'ecclésiastiques et d'humanistes
chrétiens (Alberto Pio, Paolo Giovio médecin de Jules de Médicis –devenu Clément VII en 1523) et des lettrés juifs (Elie Lévita, Jacob Mantino). Tous furent victimes, à un titre ou un autre, du catastrophique sac de Rome en mai 1527 par les troupes impériales. Gilles de Viterbe perdit sa bibliothèque. Le prince Alberto Pio de Carpi rejoignit François Ier. Lévita se réfugia à Venise. Hassan al-Wazzân, qui semble avoir encore habité Rome, près du ghetto, lors du recensement de l'hiver 1527, regagna le Maghreb, sans plus donner de ses nouvelles. Peut-être était-il à Tunis quand l'armée de Charles-Quint s'en empara.

Léon l'Africain aurait ainsi été témoin du pillage de quatre métropoles : Grenade, Le Caire, Rome, Tunis. C'était trop pour un seul homme. Et comme si ces malheurs ne suffisaient pas, il ne rencontra ni Rabelais venu à Rome en 1535, ni Joachim du Bellay venu dix ans plus tard. — Fort illogiquement, la 4ème de couverture parle d'une « belle leçon de tolérance et d'espoir » ! Marketing, quand tu nous tiens…


Natalie ZEMON DAVIS
Léon l'Africain

Traduit de l'anglais par Dominique Peters
Payot, 2007, 472 pages.


Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Dimanche 11 novembre 2007 7 11 11 2007 08:49
Blaine McCormick a adapté l'autobiographie de Ben Franklin pour le lecteur contemporain à l'occasion du 300e anniversaire de sa naissance : 1706. Le sous-titre accrocheur, "America's Original Entrepreneur", s'explique par l'intention de l'éditeur : nous apprendre comment on devenait chef d'entreprise dans les colonies au XVIIIe siècle, quelle était la morale des affaires, et comment on entrait en politique.

Né à Boston de pieux parents presbytériens, Franklin n'était pas enthousiasmé par la fabrication familiale de cierges et de bougies. Embauché comme apprenti (non payé) par son frère imprimeur à Boston, il l'abandonna vite pour aller tenter sa chance à Philadelphie. Il y fait merveille dans l'imprimerie après un stage professionnel à Londres. Revenu à 20 ans dans la colonie, il réussit à emprunter pour créer sa propre affaire — d'abord avec un associé. Il travaille dur, se fait un nom, épouse Deborah à 24 ans, lance un journal et en 1732 publie «l'Almanach du Pauvre Richard» qu'il éditera pendant un quart de siècle. En 1733 il installe à Charleston une nouvelle imprimerie confiée à un associé. Dès lors la fortune ne cesse de lui sourire. Mais pendant longtemps il vit très modestement, marqué par son sens de l'économie et son éducation puritaine qui le tiennent éloigné de la bière et des jeux de cartes des tavernes. Il dénonce d'ailleurs l'ivrognerie des ouvriers imprimeurs de Londres trop amateurs de bière et plus tard l'ivrognerie des Indiens trop portés sur le rhum.

Benjamin Franklin, on le connaît comme scientifique (le paratonnerre !) mais c'est surtout un incessant lanceur de projets. Il se sert de son métier pour publier des brochures pour les diffuser. Dans la même perspective, il convainct les douze membres de son club, le "Junto", d'en pratiquer l'essaimage. Il est à l'origine de la première bibliothèque, de l'éclairage public et de la compagnie de pompiers de Philadelphie, comme de la milice et de l'université de Pennsylvanie. Le conseil de gestion de l'Université étant composé d'un représentant de chaque secte religieuse, lui le déiste non pratiquant, il se retrouve choisi pour sièger avec eux à la mort du frère morave qui les avait tous exaspérés. Dans ce choix sa réputation d'honnêteté avait certainement été décisive. Benjamin Franklin avait d'ailleurs entrepris de dresser la liste des douze vertus nécessaires à l'honnête homme et au chef d'entreprise qui habitait Market Street. Un jour un Quaker de ses amis, sans doute avec une pointe d'humour, lui fit ajouter une treizième : l'humilité.

Dès 1736 il devient Secrétaire de l'Assemblée Générale qui assiste le Gouverneur de Philadelphie nommé par Londres. Il occupe longuement la charge de Maître de la Poste de la colonie. Discute avec les gouverneurs qui l'invitent à boire du vin de Madère. Donne des conseils aux généraux anglais —  sans résultat en ce qui concerne Braddock dont les Indiens extermiment l'armée près de Fort Duquesne. L'incompétence du gouverneur Lord Loudoun est également soulignée et Ben s'impatiente face à ce militaire qui ne sait même pas se décider à faire partir pour l'Angleterre les trois navires de la poste et les fait attendre six semaines à Sandy Hook ... En 1757, il lui tarde en effet de quitter New York pour Londres afin d'obtenir, en tant que représentant de l'Assemblée de Pennsylvanie, que la famille Penn soit, comme les autres, taxée pour ses terres. Ce sera un long procès et l'accélérateur de sa carrière politique — pas traitée dans l'Autobiographie qu'il commença à rédiger en 1771.

Cinq ans plus tard, il signera la déclaration d'Indépendance et en 1789 adressera au Congrès une protestation contre l'esclavage. Il est mort le 17 avril 1790 à Philadelphie, sa ville d'adoption qui lui a érigé de nombreuses statues. Benjamin Franklin s'est mis en scène en multipliant les considérations morales et les anecdotes savoureuses : les unes et les autres nous apprennent beaucoup sur ce contemporain des Lumières.

Benjamin Franklin
Autobiographie
Éditée par Blaine McCormick,
Entrepreneur Press, 2006, 266 pages



Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Samedi 2 juin 2007 6 02 06 2007 10:52


Au cœur de la Charente, la ville de Cognac possède depuis des lustres une rue dédiée à Richard Cobden ! Le partisan du libre-échange qui s'est battu contre le protectionnisme. C'est que l'histoire des alcools est fortement liée à l'histoire du commerce et aux étapes du capitalisme depuis des siècles. Pourquoi Cognac (et Jarnac) ? L'établissement des négociants étrangers en eau-de-vie au XVIIIe siècle y est pour beaucoup, et parmi eux des Irlandais comme James Delamain et son gendre Thomas Hine, ou comme Richard et James Hennessy et son associé Turner. D'autres négociants se contentaient de noms d'allure britannique comme Jean Martell d'origine anglo-normande, et d'autres faisaient semblant d'avoir des origines irlandaises ou écossaises comme les Otard. L'historien irlandais Louis M. Cullen (de Trinity College à Dublin) s'est fait le spécialiste du commerce des eaux-de-vie sous l'Ancien Régime, il connaît donc également les négociants bordelais : Lawton, Barton, Johnston… Ainsi que les acheteurs de Dublin, de Cork, et surtout de Londres, qui était au cœur du marché des vins et alcools.

Les vins de Bordeaux étaient commercialisés par des négociants sans doute mieux établis. L'essor du cognac à partir de la fin du XVIIè siècle est venu de la demande britannique en eaux-de-vie que la production locale à partir de céréales ne pouvait satisfaire dans les mauvaises années. La distillation menant au cognac n'a pas été la solution à une production excédentaire de vins médiocres, mais une solution retenue par des négociants étrangers qui ne trouvaient pas sur place leur approvisionnement. Aussi des négociants irlandais en eau-de-vie s'établirent-ils à La Rochelle (Walter Geoghegan en 1739-1755), Cognac (Daniel Galwey, en 1750-1753) ou Bordeaux pour bénéficier d'une meilleure desserte maritime.

L'auteur montre l'extravagante variation des exportations à partir des ports charentais (La Rochelle, Rochefort, Tonnay-Charente) ou via Bordeaux. Les guerres viennent accentuer ces variations et créer des crises tant il est vrai que Français et Britanniques se sont souvent battus sur terre et sur mer sous les règnes de Louis XIV à Louis XVI et à l'époque révolutionnaire. Il faut donc faire avec les corsaires, la contrebande, les aléas climatiques, le taux du crédit, etc. Et bientôt résoudre les problèmes de qualité : dans les années 1760, les Irlandais introduisent l'hydromètre pour s'assurer de la teneur en alcool.

L'auteur qui s'appuie beaucoup sur les archives des entreprises montre comment ces négociants s'entr'aident. Leurs maisons manquent généralement de capital à investir. Alors ils fondent des sociétés souvent remaniées. Ils recherchent des épouses ou plutôt des dots. Ceci les amène à s'intégrer dans les familles charentaises et bordelaises. Et si la réussite vient, à acheter des terres, des maisons, à prendre des fonctions municipales (Turner maire de Cognac en 1803-1804, J.B.A. Otard de 1804 à 1824) et à fréquenter des loges maçonniques. Mais ils font aussi de nombreuses faillites, comme Richard Hennessy en 1797 — il mourut en 1800.

Les pratiques changent avec le XIXe siècle qui verra triompher des maisons plus solides, celles qui ont surmonté les troubles de la période révolutionnaire et vont durablement marquer le produit, la ville et sa région : autrement dit Martell et Hennessy (avec deux mariages entre ces familles en 1795 et 1816) ainsi que les associés Otard et Dupuy l'un qui qui fait construire ce qui est aujourd'hui l'hôtel de ville de Cognac, l'autre ce qui est l'actuel musée du cognac. Les plus vieilles maisons (Ranson ou Augier qui revendiquait une fondation en 1643…) déclinèrent ou disparurent. Au XXè siècle d'autres investisseurs viendraient parfois d'autres horizons.


Louis M. CULLEN

Le choix de Cognac

L'établissement des négociants irlandais en eau-de-vie au XVIIIe siècle

Traduit de l'anglais par Catherine Simon-Goulletquer

Éditions Le Croît vif. (www.croitvif.com)

2006. 320 pages. Illustrations.



Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Dimanche 21 janvier 2007 7 21 01 2007 17:44



Paru en 1947 sous le titre "Der italienische Humanismus" ce légendaire ouvrage du spécialiste italien de la Renaissance, souvent cité dans les bibliographies, n'a été publié en français qu'en 2005, dans la collection Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité (Albin Michel). Cette somme d'érudition se fonde strictement sur les œuvres des humanistes italiens, depuis PÉTRARQUE jusqu'à CAMPANELLA, souvent cités en latin. Les notes bibliographiques très détaillées sont dominées par les références à des publications italiennes et allemandes. À condition que le lecteur n'y cherche pas une initiation à ce sujet, ce livre "daté" lui permettra de comprendre l'humanisme en général, la vogue du platonisme avec le soutien des Médicis, et d'avoir un panorama contrasté des humanistes italiens.

L'Humanisme : pour un homme complet

• Outre le stoïcisme, Lorenzo VALLA (in De voluptate) s'oppose à la solitude monastique et se moque de l'isolement du lettré dans sa tour d'ivoire, de la noblesse héréditaire, de l'ascétisme. De même, Leon Battista ALBERTI estime que « l'homme est né pour être utile à l'homme » et il condamne comme traître celui qui s'isole par amour de la recherche pure.
Platon est découvert, traduit, diffusé et certains esprits cherchent même à rapprocher christianisme et platonisme. Cette vague de platonisme ne signifie pas pour autant la mise au rebut de la pensée d'Aristote : si Leonardo BRUNI traduit la République de Platon et la présente à Cosme l'Ancien, il traduit aussi les Économiques d'Aristote.

Il est évident que les études littéraires dénommées "studia humanitatis" tentent de former un homme complet qui doit s'engager avec honnêteté dans la vie de la cité, et qui éduquera ses enfants à son image. Auteur d'une "Vie de Dante" Leonardo BRUNI voit en lui cet homme complet opposé au lettré solitaire. Entrer en contact avec les hommes de l'Antiquité, c'est entamer un dialogue idéal avec des hommes complets… Une sereine exaltation de la vie, telle est la note dominante de l'œuvre de Bruno, de Valla, et de Coluccio SALUTATI, qui fut humaniste et chancelier de la Seigneurie de Florence.

Pétrarque chante Laure. Dans la "Divine Comédie", Dante s'aventure en enfer avec Virgile.  Pétrarque et Dante ont été des pionniers. La culture humaniste se libère du seul latin, s'ouvre au grec et à la langue vulgaire comme l'italien ou le provençal. « Depuis sept cents ans l'Italie ignorait le grec ; et pourtant il s'agit de la source de toute doctrine » (Leonardo Bruni)


Le Platonisme : un triomphe soutenu par les Médicis

Quand en 1478, la foule furieuse, massacra dans les rues de Florence les Pazzi et leurs partisans qui avaient essayé de renverser les Médicis, aux cris de liberté poussés par les conjurés le peuple opposa de manière très significative la devise : «Vive Laurent qui nous donne du pain.» Ces seigneurs protégèrent aussi les lettrés, quitte à en faire des courtisans peu soucieux du petit peuple.

Mise au centre, la pensée de Platon apparut liée au groupe des humanistes gravitant autour des Médicis. Mais c'est aussi un apport de Byzance avec Argiropulo, PLÉTHON et BESSARION. Bessarion et Pléthon sont venus à Florence pour participer à un concile qui avait pour objectif de fusionner les Églises grecque et latine. Pléthon prophétisait la fin des trois religions monothéistes et l'avénement de la cité platonicienne et de sa "pia philosophia". Il impressionne Cosme qui se voit en Denys de Syracuse. Cosme incite alors Marsile Ficin à traduire et propager Platon.

Le renforcement du pouvoir des Médicis, avec Cosme puis Laurent le Magnifique, détruisit la ferveur des luttes politiques, le frémissement intense de la vie des cités-États. À l'idéal de la res publica, se substitue un seigneur qui éloigne les citoyens de la vie politique, transforme la culture — expression, instrument et programme d'une classe parvenue à la richesse et au pouvoir — en un élégant ornement de cour ou en fuite mélancolique du monde. La conscience de la crise est très vive chez les humanistes. Privé de liberté dans la sphère politique, l'humaniste se replie sur lui-même : ascèse stoïcienne, méditation sur la mort, fuite des tempêtes du monde.

Eugenio Garin explique :

    «La cohésion limpide du premier humanisme commençait à se scinder et à s'obscurcir sous la pression de forces multiples, dont la plus importante était la culture officielle … Les humanistes, admis en tant que professeurs de grammaire et de rhétorique, s'étaient introduits avec leurs traducteurs et leurs commentaires dans les milieux académiques fermés en prétendant révolutionner la dialectique, la médecine, le droit, la métaphysique, la théologie et la morale…»


    « La rhétorique, art de gouverner et médecine de l'âme, qui régit les passions de façon subtile, se présente comme la forme la plus élevée du contact entre les hommes, comme l'expression la plus heureuse de la science de l'humanité. Toutefois en négligeant sa fonction première, la rhétorique risquait de se transformer en pure attitude littéraire, non plus soucieuse d'organiser le monde des hommes, mais complètement absorbée par un idéal esthétisant d'élégances linguistiques.»


Quelques figures de l'humanisme

• Latiniste et épicurien Cosima RAIMONDI polémiquait contre les Stoïciens, ces « philosophes rudes et inhumains, dont les sens sont assoupis et fermés, morts à tout attrait de la joie. »

• Leon Battista ALBERTI rêve d'une cité humaine harmonieuse, où la nature se plie au désir de l'art telle la pierre malléable des collines florentines. « Il est géomètre, il est astrologue, il est musicien » écrit de lui Cristoforo Landino.  La croyance dans l'astrologie est présente dans De architectura, non comme force obscure, mais lumineuse pour accroître la perfection du monde.

• À la périphérie du monde humaniste, on rencontre des figures qui s'opposent au courant dominant. Ainsi Ermolao BARBARO, en bon humaniste, reconnaît-il « deux maîtres, le Christ et les lettres », mais c'est pour condamner le mariage comme une chaîne insupportable.

• Jean PIC de la MIRANDOLE. On dit communément qu'il savait tout. Il écrivit à Barbaro : « Nous avons été célèbres, ô Ermolao, et ainsi nous serons à l'avenir, non pas dans les écoles de grammairiens, non pas là où l'on enseigne aux enfants, mais dans les académies des philosophes et dans les cénacles des savants, où l'on ne discute pas de la mère d'Andromaque ni des fils de Niobé et de semblables vanités, mais des principes des choses humaines et divines.»
Une polémique anti-astrologique intervint ; elle était due au déterminisme implicite de l'astrologie judiciaire. En effet Pic niait que les astres aient une position déterminante sur notre vie. Plus que des erreurs scientifiques il voyait un abus de l'analogie entre macrocosme et microcosme et il le dénonçait. Il croyait aux actes libres des hommes.
Pic faisait partie de ceux qui croient à la fusion des religions révélées ! « De notre vivant, les mahométans viendront à la foi chrétienne. Il y aura alors un seul pasteur pour un seul troupeau» (1497).

• Juda ABRABANEL, alias Léon l'Hébreu, composa des Dialogues d'amour publiés en 1535, hymne à l'harmonie universelle, et illustratifs des débats sur l'amour, moteur et source du progrès humain, amour qui « comme le soleil » vivifie tout.

• Marsile FICIN : Cosme de Médicis aurait voulu faire renaître à Florence l'ancienne Académie de Platon ; il chargea le fils de son médecin, Marsile Ficin, de traduire tout Platon et des textes "hermétiques" comme les "Ennéades". Sa traduction d'Hermès Trismégiste fut terminée en 1463 et publiée en 1471. Ficin adhèrait à la distinction des gnostiques entre deux types d'humanité, les simples et ignorants, non-initiés aux mystères sacrées, et ceux qui voient l'esprit caché sous la lettre : les philosophes.

• Jérôme CARDAN (De rerum varietate) : « La joie et le bonheur suprêmes, pour l'homme, consistent à connaître les arcanes secrets du ciel, les mystérieux recoins de la nature, les divins esprits et l'ordre de l'univers.»

• Giordano BRUNO  — on connaît sa triste fin. Et une citation de l'Ecclésiaste qui résume sa pensée. « Rien de nouveau sous le soleil ». Contemplateur de l'Un infini. Apôtre du travail qui libère l'homme civilisé de sa « nature bestiale » —c'est l'expulsion de la bête triomphante— et lui rend sa dignité.

• Avec Tommaso CAMPANELLA on sort du cadre de la pensée de la Renaissance. Au lieu de tourner les pages des livres, l'homme doit aborder la nature pour en tirer la connaissance. Lettre à Mgr Querengo, juillet 1607: « J'apprends plus de l'anatomie d'une fourmi ou d'une herbe que de tous les livres écrits depuis l'aube des siècles jusqu'à moi.» 

La Réforme protestante n'eut guère d'écho en Italie qui était le pays le plus avancé d'Europe. C'était à l'aube de la pensée moderne. Toute l'Europe du XVIe siècle —mais guère au-delà– fut ainsi pétrie de culture italienne. Regain de confiance en l'homme et ses possibilités, l'humanisme fut un mouvement vers les choses de la nature afin de les utiliser et dominer.


Eugenio GARIN
L'HUMANISME ITALIEN
Traductions de Sabina Crippa et Mario Limoni
Albin Michel, 352 pages.





Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Lundi 8 janvier 2007 1 08 01 2007 08:03

 

Voilà un petit ouvrage clair et érudit, à lire avec jubilation !

En 1800, le poète Schiller évoquait «…la nuit/qui réveille les scélérats/n'angoisse point les citoyens rassurés/car l'Œil de la Loi veille.» Cette métaphore sur le rôle de l' État protecteur du citoyen, attaché à l'application juste de la loi, gardien de la paix et ennemi des voleurs, s'est vite usée au XIXè siècle : on peut penser aux paroles anarchistes de l'Internationale où « L'État opprime et la Loi triche.» Au siècle suivant, l'Œil qui voit tout est devenu le symbole de l'État policier : je pense à l'œil d'aigle du tchékiste. Cet œil vigilant est aussi une autre façon de nommer le régime "totalitaire" : les Romains se souviennent qu'au Quirinal le bureau de Mussolini restait éclairé la nuit, puisque le Duce était censé travailler 24 heures sur 24 au Bien public. Aujourd'hui, c'est l'œil des caméras de surveillance et la crainte d'abus contraires aux libertés individuelles. Dans un "panoptikon" benthamien généralisé : nous surveiller et nous punir.

L'originalité du travail de Michael Stolleis est plutôt dans la recherche généalogique de l'Œil ouvert et bienveillant. Il faut donc s'aventurer avant 1800 dans les représentations et remonter jusqu'à l'Ancien testament puisque « l'Œil du Seigneur protège le troupeau.»  L'Œil s'installe dans un triangle équilatéral pour représenter la divinité chrétienne dans les illustrations d'ouvrages de Jakob Böhme (1682) ou d'Athanase Kircher (1669). Puis l'Œil quitte le champ de la religion avec l'âge des Lumières et de la Raison. Sur le billet d'un dollar, l'Œil, encore dans le triangle, prolonge au sommet la pyramide de l'Indépendance (1776). Puis l'Œil tend à se débarrasser du triangle avec l'imagerie de la Révolution française, car les trois Ordres ont fusionné dans la Nation. Souvent accompagné du bonnet phrygien et de la balance de la Justice, l'Œil de la loi est devenu le nouveau souverain qui ne dort jamais, le rempart populaire contre la puissance despotique avant de s'accomplir en Constitution. Le cercle a été parcouru  : on est revenu à Schiller.

Une seule référence en français chez ce juriste allemand de l'Institut Max Planck pour l'histoire du droit européen : Walter Deonna, Le Symbolisme de l'œil, Paris, 1965.

Michael STOLLEIS
L’Œil de la Loi
Histoire d'une métaphore

Mille et une Nuits, 2006, 126 pages.
Collection "Les quarante piliers"

Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Mercredi 19 avril 2006 3 19 04 2006 09:34


Les Lumières Radicales

La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750)

par Jonathan ISRAEL

Éditions Amsterdam, Paris, 2005, 940 pages.
Prix Leo Gershoy de l'American Historical Association en 2001

••• Qui sont les Lumières ? Jetez votre "Lagarde et Michard" ! Les Montesquieu - Voltaire - Diderot - Rousseau ne sont pas toute la Lumière! L'ouvrage de Jonathan ISRAEL, professeur à Princeton, secoue la poussière des ouvrages des penseurs que vous aviez oubliés et sort de l'oubli des penseurs qu'on vous avait cachés. Il change notre compréhension des Lumières en démontrant qu'il s'agit non seulement du plus européen des mouvements culturels, mais d'une aventure qui doit moins à l'Angleterre que ce que Voltaire nous a fait croire.

Les Lumières radicales (c'est-à-dire combattant la domination des Églises sur la pensée européenne et prêchant jusqu'à l'athéisme) s'opposent aux Lumières "modérées" (droits de l'homme et croyez-en-Dieu). L'auteur se fonde sur les premières Lumières, c'est-à-dire celles du siècle commencé à la fin de la guerre de Trente ans, plutôt que sur une vision centrée 1750-1800 correspondant aux Lumières tardives. Parmi ces premières Lumières, la place centrale est attribuée à Spinoza et à sa cohorte de disciples "mal pensants" vivant surtout aux Pays-Bas le pays où le rationalisme est le plus avancée : dans les années 1690 on y frappe des médailles pour marquer la fin de la magie et de la sorcellerie. L'auteur étudie minutieusement le conflit entre partisans (souvent clandestins) et adversaires déclarés de la pensée radicale.


1. Spinoza et l'impulsion des Lumières radicales

De 1650 à 1750 « Spinoza devint le grand croque-mitaine de l'Europe des premières lumières » note Jonathan Israel. En 1717 quarante ans après sa mort, Buddeus le désigne toujours comme « le chef des athées de notre siècle». Qui était-il donc ?

••• Baruch de Spinoza (1632-1677) est issu des cercles séfarades d'Amsterdam. Son père, Michel d'Espinoza (1588-1654), riche marchand en relation avec le Portugal, fait partie du conseil des anciens de la synagogue. L'entreprise périclite à partir de 1650 à cause de la guerre maritime anglo-hollandaise ainsi que des corsaires de Barbarie, et est ruinée en 1655. L'année suivante Spinoza est expulsé de sa communauté, il a 23 ans, pas de formation supérieure mais s'est déjà immergé dans le cartésianisme.
  
En septembre 1661 Spinoza s'éloigne d'Amsterdam pour trouver la tranquillité près de Leyde où il reprend des études universitaires. Olaus Borch, un savant danois vient à passer et note dans son journal : « À Rijnsberg il y a un Chrétien qui est un Juif apostat, une manière d'athée en fait qui ne respecte pas l'Ancien Testament et considère le Nouveau testament comme n'ayant pas plus de poids que le Coran et les Fables d'Ésope et que, pour le reste, cet homme vit d'une manière exemplaire et irréprochable, sa seule occupation étant la fabrication de télescopes et de microscopes.» Colerus publiera en 1705 une première grande biographie de Spinoza.

••• Une pensée radicale. La thèse de l'auteur est qu'on peut «sensément affirmer qu'un unique penseur a constitué la source du courant de pensée qui a fourni la matrice philosophique (…) de toute l'aile radicale des Lumières européennes.» Pour quelles raisons ?
   
Spinoza est d'abord un lecteur militant de Descartes (qui s'est installé à Amsterdam). Le premier texte qui nous reste est le Traité de l'amendement de l'intellect (1658). En 1670, est publié anonymement le Tractatus theologico-politicus. Trois ans plus tard, on saura que l'ouvrage «infâme» a pour auteur Spinoza, cet homme qui jusqu'au milieu du XVIIIè siècle, sera le seul grand penseur à nier les miracles. Pour Spinoza, la Bible relève du langage poétique. Il n'y a de vérité que démontrable logiquement, ainsi Spinoza concourt-il à  ruiner les prétentions des théologiens.
   
Peu après sa mort, c'est la publication des Opera posthuma avec l'Éthique. Si le principe premier de Descartes est "cogito ergo sum", celui de Spinoza est  notre idée de la totalité de ce qui est, être naturel et infini, autrement dit Dieu substance unique, «Deus sive natura», et puissance infinie, seule libre cause de toutes choses — ce qui n'est pas le panthéisme. Autrement dit une pensée déterministe, fataliste, où les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs désirs et de leurs appétits. L'esprit et le corps bien distingués dans le dualisme cartésien, sont ici une seule et même chose. L'argumentation "géométrique" de Spinoza est certainement ce «qu'un lecteur moderne n'est guère susceptible d'accepter sans sérieuse interrogation» avoue Jonathan Israel.
   
Le contemporain appréciera mieux son apport à la théorie de la liberté. C'est pour Spinoza non pas la tolérance limitée de Locke (qui en exclut les athées) mais la liberté de conscience, de parole et de publication : la "libertas philosophandi". Au lieu d'une série d'Églises concurrentes, Spinoza rêve d'une grande religion d'Etat avec au pire des groupuscules de dissidents.
   
Mais cette liberté est très guidée: «Plus un homme est conduit par la raison, écrit Spinoza, […] plus constamment il observera les règles de droit de la cité et exécutera les ordres du souverain dont il est le sujet.» C'est vrai que Spinoza, qui s'affirme démocrate et républicain, est mort avant de compléter le Tractatus politicus sur la démocratie.

••• Les premiers disciples de Spinoza

La plupart de ceux qui ont connu Spinoza personnellement à Amsterdam moururent dans les années 1680-90. On peut évoquer d'abord l'éditeur amstellodamois Rieuwertsz, assez ami de Spinoza pour tromper la commission d'enquête de Van Neercassel (infra). L'ancien jésuite Van den Enden, démocrate et égalitariste, a été son professeur de latin. Van Enden a des vues radicales sur les indigènes de Nouvelle-Hollande, il annonce en cela le bon sauvage de Lahontan. Adriaen Koerbagh publie le "Bloemhof" ou "Le jardin de tous les délices sans tristesse" (1668) et meurt l'année suivante. Le médecin Louis Meyer publie en 1666 sa "Philosophia S. Scripturae interpres" dont en reparlera. Bernard de Mandeville constitue le lien de Spinoza avec la vie universitaire.
   
Si la pensée de Spinoza est exposée souvent avec prudence par ses amis pour éviter des ennuis, elle l'est sans ménagement dans le "Traité des trois imposteurs" qui circule comme manuscrit clandestin, et que beaucoup attribuent à Spinoza ; il fut écrit par une coterie de huguenots d'esprit radical établie aux Pays-Bas, la première édition clandestine parut en 1719.
   
À la fin du siècle, les idées de Spinoza pénètrent la société hollandaise faisant des convertis chez les artisans, chez les gens éduqués, dans la classe moyenne urbaine qui se rencontre dans les cafés. La diffusion des idées radicales est en route. La répression aussi.
   

2 - La répression des Lumières radicales

••• Les "martyrs" du spinozisme

Adriaen Koerbagh, auteur du "Bloemhof" jugé blasphématoire et athée par le consistoire d'Amsterdam, est condamné à 4000 florins d'amende, dix ans de prison et de bannissement, et quasiment tous les exemplaires de "Een Ligt" ("Une lumière qui brille dans les ténèbres"), son essai consacré à démolir le christianisme, sont brûlés.

Balthasar Bekker, publie "Le Monde ensorcelé" - De Betoverde Weereld (4 vol. Amsterdam 1691-93). Non content de pourfendre les croyances populaires (ni Satan ni les fantômes n'existent !) il met en doute l'authenticité de certains passages de la Bible. Scandale. Les deux premiers volumes sont tirés à 5750 exemplaires. Les synodes de Hollande crient au blasphème.

La "Philosophia" de Meyer (1666), vite traduite en néerlandais, déclenche un tollé immédiat aux Provinces-Unies et en Allemagne : la philosophie est la seule norme infaillible pour interpréter l'Écriture, qui lui est désormais subordonnée et, suite à l'initiative de la classis de Haarlem (réunion des prédicateurs), la Frise est la première province néerlandaise à interdire formellement un texte produit par la coterie spinoziste d'Amsterdam. En 1672, cette classis dresse la liste des quatre livres "destructeurs de l'âme" : le "Tractatus" de Spinoza, la "Philosophia" de Meyer, le "Léviathan" de Hobbes, sans oublier la "Biblioteca fratrum Polonorum" (cf. doctrine de Socin - XVIè s.)

Le roman "Philopater" (1691 et 1697) est riche de sarcasmes et railleries sur les théologiens hollandais. Son auteur, Johannes Duijkerius (1662-1702) a été recalé par l'Église officielle pour bégaiement. Il est condamné en 1698 pour "moqueries blasphématoires". L'essentiel des tirages est détruit par les autorités. L'éditeur Wolsgryn est arrêté en 1698 pour avoir publié la 2è partie du "Philopater".

Hendrik Smeeks (mort en 1721) décrit un voyage au merveilleux royaume de "Krinke Kresmes" où hommes et femmes ont perdu tout intérêt pour la théologie au profit de la philosophie. Les magistrats de Zwolle interdisent ce roman.

Frederik Van Leenhof, prédicateur à Zwolle, publie le "Hemel op Aarde" (Le paradis sur terre) en 1703 : « la vraie religion, écrit-il, doit conduire l'individu à un bonheur pur et complet ». Il est obligé de signer une réfutation du spinozisme pour cette œuvre qui brille par l'absence de référence au Christ et à l'Église. Leenhof décéda en 1712 après avoir été protégé… par les autorités de Zwolle contre celles de l'Eglise réformée.

Le "Chaos imaginaire" de Wyermars date de 1710. Le traité s'ouvre par la dénonciation de Descartes parce qu'il recourt à Dieu comme cause première du mouvement. Conformément à l'édit de 1678 contre les livres spinozistes, le consistoire obtient des bourgmestres l'arrestation de l'auteur (15 ans de prison), de l'éditeur et la confiscation de ce "Librum pestilentissimum" comme dit Reimann.

Bien qu'ils soient complètement oubliés aujourd'hui, ces "martyrs" de la pensée radicale renforcèrent le mouvement spinoziste clandestin né aux Pays Bas.

••• Les acteurs de la répression

L'Inquisition règne dans l'Europe catholique. Déjà les Lettres provinciales de Pascal sont mises à l'Index du Saint-Siège en 1657. Les autorités papales interdisent totalement Spinoza par décret en 1690. Le rétablissement de l'Inquisition dans le royaume de Savoie en 1727 oblige le comte Radicati à s'enfuir. Les Jésuites s'opposent aux idées radicales, même à Venise, où Montesquieu considère en 1728 que «les Jésuites ont rendu les sénateurs dévots». En 1748, ces mêmes jésuites dénoncent une inspiration spinoziste dans "L'Esprit des Lois", même si Montesquieu soutient qu'il croit en un Dieu provident créateur et conservateur de l'univers, sans toutefois empêcher une interdiction par l'Église.

Les autorités politiques sévissent. Quelques exemples. L'Électeur palatin Charles Philippe règna de 1716 à 1742, il impose un catholicisme rigide : l'université de Düsseldorf ne contient aucun livre de Descartes, Leibniz ou Spinoza. Au Portugal, comme l'Inquisition s'occupe surtout des juifs mal convertis, Pombal institue en 1768 une commission d'État de censure qui interdit toutes les Lumières radicales y compris Voltaire. Cent ans plus tôt, le canton de Berne interdisait les livres et les idées de Descartes, les étudiants revenant des Pays-Bas étant obligés de signer une déclaration rejetant le cartésianisme.
   
Les souverains du XVIIIè siècle souvent ne tolérent que les Lumières modérées. Auguste le fort, Électeur de Saxe et roi de Pologne jusqu'en 1733, libéra-t-il le commerce des livres à de Leipzig mais la censure continua de viser les textes radicaux et la littérature érotique. En 1750, le roi d'Espagne fait de Feijoo un penseur officiel, mais les radicaux restent interdits.
   
En France, la censure pourchasse les «livres de Hollande» et les Parlements brûlent des livres, Diderot en sait quelque chose. Lieutenant-général de la police à Paris en 1697, Marc-René marquis d'Argenson fait appliquer la censure des livres dans la capitale pendant plus de vingt ans, —et par ailleurs fréquente le cercle libertin de Boulainvilliers.

••• La réaction des traditionalistes

Calvinistes, Luthériens et Catholiques se battent sur deux fronts. D'une part, ils combattent la superstition (ex. procès contre les sorcières) pour faire avancer la raison. C'est la politique des évêques de la Contre-Réforme en France par exemple. D'autre part, ils combattent l'incrédulité et l'athéisme qui se répandent à partir de 1650 et des Pays-Bas. La réaction s'organise pour stopper la montée de ces périls, combattre la publication des livres de Spinoza, diffuser des réfutations —elles se suivent sans grand succès—, développer des contre-feux philosophiques (Descartes? Leibniz? Wolff?), s'appuyer sur les pouvoirs publics pour endiguer le spinozisme.

Déjà l'avènement du cartésianisme avait provoqué des mouvements divers. En 1651 les cinq universités néerlandaises l'interdirent. Professeur à Utrecht, Voetius (1589-1676) mèna la résistance au nom de la tradition, alors qu'à l'opposé, une tendance théologique libérale se dessina à Leyde avec Cocceius (1603-1669). Alors quand arrive Spinoza comment croire qu'il suffirait de le vaincre par le discours de réfutation pour que la religion soit sauvée ?

Une première réfutation du "Tractatus" due à Jakob Thomasius paraît en 1670 et il est interdit en 1674. Dès que la publication des "Opera posthuma" est entreprise par les amis de Spinoza, l'opposition s'active à Rome. Le cardinal Barberini, neveu du Pape, écrit le 18 septembre 1677 à Van Neercassel, vicaire de l'Église catholique néerlandaise, d'organiser une campagne pour interdire la publication. Van Neercassel constitue une équipe œcuménique avec un prêtre catholique, un rabbin anonyme et un prédicateur calviniste! Le rabbin est informé par certains membres de la famille Spinoza que le manuscrit est chez l'imprimeur Rieuwertsz. On informe Rome. Trop tard, en janvier 1678 Rieuwertsz a livré aux libraires ses premiers lots des "Opera posthuma". Aussitôt les ouvrages de Spinoza sont interdits ce qui en augmente la renommée et le prix. À une époque qui ne connaît pas le copyright, cela signifie des éditions clandestines. Des faux titres sont utilisés : exemple "Traité des cérémonies superstitieuses des Juifs tant anciens que modernes" pour masquer "L'Éthique" !

Hors des Églises le monde intellectuel mène aussi le "containment" du spinozisme. Leibniz mise sur son "Discours de Métaphysique" (1686) mais son continuateur, Wolff, subit en 1723 l'interdiction de ses idées par la couronne de Prusse. Il a eu l'imprudence de faire l'éloge de la philosophie chinoise ancienne. Chassé de Halle il se réfugie à Marburg en attendant que la Prusse lui rende raison en 1734. L'efficacité viendra d'ailleurs.

L'empirisme de Locke, Essai sur l'entendement humain (1689) —que le pape met à l'index en 1734 seulement—  va conduire non pas tant au reflux immédiat du spinozisme qu'à l'effondrement du cartésianisme interprété comme le cheval de Troie du spinozisme par les uns et les autres. À Naples, Vico le dénonce dès 1708. L'abbé Claude-François Houtteville (1688-1742), disciple de Malebranche, publie en 1722 "La religion chrétienne prouvée par les faits" : c'est la dernière réfutation majeure de la pensée radicale dans une perspective cartésienne. Avec l'essor de l'empirisme anglais et la diffusion des idées de Locke, Newton, le cartésianisme est presque partout en recul après 1725. L'anglomanie triomphe dans les années 1730-40. En affirmant que les idées anglaises furent la principale source des Lumières européennes, on déforme quelque peu la vérité historique ! La faute à Voltaire.

Mais Spinoza fait-il réellement peur à tous ses adversaires ? Selon Fénelon, les erreurs de Spinoza sont si monstrueuses qu'il est étonnant d'avoir besoin de les réfuter (1696). Finalement il publie en 1713 "La démonstration de l'existence de Dieu"... que le Père Tournemine, redoutable jésuite responsable des "Mémoires de Trévoux", accompagne en douce d'une préface contre Spinoza. Une génération plus tard, l'abbé Étienne Bonnot de Condillac, dans son "Traité des Systèmes", La Haye (1749) écrit : « J'ai peine à croire que ses démonstrations renferment rien de plus que des mots ». Entre temps, le marquis d'Argens, note, dubitatif : « les systèmes de philosophie (…) se succèdent ici avec autant de rapidité que les différentes modes des coiffures des femmes, et se détruisent avec autant de facilité.»


3 - La diffusion des Lumières radicales

••• Les philosophes contre Dieu et Diable

La mort du Diable, le recul de la sorcellerie et de la magie sont des résultats mis par l'auteur au compte des Lumières radicales. En effet, seuls les radicaux, —que leurs contemporains les aient traité de naturalistes, d'esprits forts ou d'athées,— rejetent absolument les représentations traditionnelles de la magie, du pouvoir démoniaque, de la possession, de l'exorcisme… Au Danemark la dernière sorcière est brûlée en 1693. et les procès en sorcellerie cessent en Prusse vers 1710.

À ceux qui combattent la "superstition", Christian Thomassius (1655-1728) a donné le nom de «philosophes». Entre 1650 et 1750, l'esprit critique s'attaque aux textes sacrés. On conteste que Moïse ait écrit plusieurs livres de l'Ancien Testament. On met en doute les miracles de Jésus, sa Résurrection, etc.
   
Peu à peu les "esprits forts", les "libre-penseurs", menacent tout l'édifice religieux. Pierre BAYLE (1647-1706) répéte que la raison est incompatible avec la religion. Dans le "Dictionnaire Philosophique", l'article "SPINOZA" est l'un des plus longs ; en effet, c'est par Spinoza qu'on explique cette évolution. Comme s'il était seul.

••• Des radicaux dans toute l'Europe !

Une diaspora intellectuelle huguenote, un marché du livre florissant étendu à toute l'Europe, plus de libertés qu'ailleurs : les Pays-Bas sont à la source de la diffusion des idées radicales. Elles touchent l'Angleterre après la Révolution de 1688 et s'y essoufflent seulement après les années 1720. Après quoi la poussée dynamique des Lumières radicales migre de façon décisive vers l'Allemagne et la France où le "Tractatus" est édité juste après la mort de Spinoza à La Haye le 21 février 1677.

Le comte savoyard Radicati (1698-1737), Vauvenargues (1715-1747), Toland, Shaftesbury, Mandeville, Lahontan, Bayle, Fontenelle, La Mettrie et Diderot, etc... Dans ces milieux avancés on ne compte que quelques femmes, citons Sophie la Princesse palatine qui lit le "Tractatus" en 1679, et Eleonora Barbapiccola, la napolitaine qui traduit les "Principes" de Descartes. Le marchand hollandais Dirk Sandvoort publie en 1719 un essai très mandevillien : la société compterait plus de gens sans travail et sans logis et sous ressource si tout le monde tenait compte des admonestations des prédicateurs pour adopter une règle de conduite austère !

Dans la coterie parisienne de l'Entresol, Nicolas Fréret, d'Argenson, Du Marsais retrouvent un ennemi de l'absolutisme, Henri de Boulainvilliers (1658-1722), qui traduisit l'Ethique et rédige un "Essai de métaphysique" manuscrit qui circule sous le manteau. Sa "Vie de Mahomed" publiée clandestinement à Amsterdam en 1730 montre un véritable prophète qui fait chuter les empires corrompus par la lumière de la raison.

Bernard Le Bovier de Fontenelle (1657-1757) est connu pour son "Histoire des Oracles". Empruntée au médecin Anthonie Van Dale (Amsterdam, 1683), il en donne une version adoucie car il craint les réactions de Louis XIV et de l'Église, bien que lui même soit secrétaire de l'Académie des sciences. Le roman spinoziste peut être plus lu et plus efficace que l'essai : ainsi l'"Histoire des Ajaoiens" est attribuée à Fontenelle. Dans le même genre, il faut citer les "Voyages et aventures de Jacques Massé", prétendument imprimés à Bordeaux, dus à Tyssot de Patot qui enseigna les mathématiques en Hollande.

Des revues contribuent à faire connaître la science nouvelle. En 1665 est créé à Paris le "Journal des sçavants". «En 1746, le savant berlinois Jean-Henri Samuel Formey observait que, sur près de trente journaux érudits diffusés en Europe et jouissant d'une réputation internationale seuls deux étaient publiés en France, plusieurs en Allemagne et en Italie, un seul en Angleterre et pas moins de dix-huit dans les Provinces-Unies.»

Les bibliothèques montrent, par leur taille et leur contenu, la progression des idées nouvelles. À Dresde, le surintendant Loescher possède 30 000 titres dont "presque tous les ouvrages impies de l'époque". Le Régent Philippe d'Orléans déménage la bibliothèque royale vers la rue de Richelieu, origine de la Bibliothèque nationale. René-Louis de Voyer marquis d'Argenson acquiert des manuscrits de Boulainvilliers et lègue à son fils le marquis de Paulmy qui installe en 1755 la future bibliothèque de l'Arsenal. La grande bibliothèque de Wolfenbüttel est inaugurée en 1704. Beaucoup de bibliothèques princières ou universitaires s'enrichissent par l'achat des bibliothèques de professeurs d'université mises aux enchères à la mort de leur propriétaire.

Quelques princes jouent un rôle important dans la progression des Lumières.  Chacun sait que Frédéric II de Prusse est l'ami de Voltaire; on sait moins qu'il impose Maupertuis comme président de l'Académie et La Mettrie comme membre (1747-48). Mais des décennies plus tôt, le comte palatin Karl-Ludwig dont l'éducation a été faite en Hollande, accorda la liberté de culte, et abolit en 1672 la règle de l'université de Heidelberg de ne recruter que des professeurs calvinistes : Spinoza refusa néanmoins l'invitation qui lui fut faite par l'Électeur de peur que la "liberté de philosopher" n'y soit pas durable.

Conclusion :

• L'ouvrage de Jonathan Israel se termine en abandonnant les premières Lumières pour une analyse des idées de Diderot et de J.J.Rousseau. Or, l'un a dû mettre en veilleuse ses idées radicales de son vivant pour publier l'Encyclopédie : c'était la modernité plutôt que les idées radicales. Et l'autre, tel Janus bifrons, a, nous dit Israel, conjugué Lumières modérées et Lumières radicales. Il me semble qu'il a aussi pris position contre l'instruction des femmes! et enclenché la régression romantique. Voyez la pauvre Sophie, et Madame d'Épinay sut argumenter contre Rousseau.  Salut la modernité !

• Bien sûr, durant la Révolution française, certains firent grand usage de cette pensée radicale en déclenchant la guerre entre l'Eglise et l'Etat. Jean-Jacques Rousseau entra au Panthéon, Marat fit un aller-retour, et Robespierre tenta d'instituer un Culte de l'Être Suprême et de la Déesse Raison. La Révolution française ne se réduisait certes pas à la proclamation des Droits de l'Homme des Lumières "modérées". Mais la démocratie occidentale est-elle bien fille de Spinoza ?

• La vie intellectuelle des années 1650-1750 a été remarquablement fouillée dans cette savante somme historique mais la «modernité» n'y a pas été directement définie et décrite malgré le sous-titre.

*******

• On peut consulter le plan détaillé de l'ouvrage sur le site des éditions d'Amsterdam (et y lire le chapitre sur Van Enden):

  • Éditions Amsterdam

  • • L'ouvrage de Jonathan Israel dispose d'un index complet et fiable, de notes précises et nombreuses, d'une bibliographie érudite et abondante : le tout constitue un irremplaçable instrument de travail.







Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Lundi 6 mars 2006 1 06 03 2006 06:50
 Le monde des salons
Sociabilité et mondanité à Paris au XVIII° siècle

par Antoine LILTI
Fayard, 2005, 568 pages.


Des aristocrates et des diplomates, des abbés et des athées, des mondaines et des libertins : pour faire la connaissance de tous ceux et de toutes celles qui comptent dans la France des Lumières, c'est dans les salons parisiens qu'il faut se rendre plutôt qu'à Versailles, avec pour guide Antoine Lilti qui répond à toutes nos questions sur cette «société» pour reprendre le mot jadis le plus employé, car "salon" est le terme que le XIXè siècle préféra, plutôt que "cercle", "coterie", "bureau d'esprit" (par dérision), ou "compagnie".

Souper chez le prince de Conti, 1766
Michel Barthélémy Ollivier

Notre Histoire s'est persuadée depuis longtemps d'un double paradigme : il y a un lien causal entre salon et Lumières, et un autre entre Lumières et Révolution. Tocqueville en effet s'attriste que ces beaux salons fréquentés par les littéraires précipitent la Révolution, car —le passage est célèbre— « vers le milieu du XVIIIè siècle, les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays?» Un enchaînement regrettable. Les Républicains d'après 1869 jubilent au contraire d'y avoir vu naître l'opinion publique, portée par une littérature opposée à la Cour et à la Royauté, et menant à 1793, mais en même temps, ils sont obligés de se pincer le nez à cause de la frivolité et du libertinage des salons. Dans les années 1950-1970, sous le règne de la nouvelle critique et la domination de l'histoire économique et sociale, les salons sont victimes de discrédit et d'une haine pour l'histoire des idées professée par Michel Foucault.

Après l'épuisement de l'interprétation socio-économique et marxiste, on en vint à "Penser la Révolution" autrement avec François Furet et surtout à s'intéresser —à travers ces salons— à la naissance de la sphère publique avec Jürgen Habermas, à l'histoire culturelle de la conversation avec Marc Fumaroli et Benedetta Craveri, à la "naissance de l'écrivain" dans la république des lettres selon Robert Darnton, au féminisme sérieux des salonnières tissant le projet des Philosophes selon Dena Goodman ou travaillant à la fusion des élites chères à Guy Chaussinand-Nogaret.

L'auteur s'oppose à toutes les lectures réductrices et qui instrumentalisent l'objet "salons". Il prend le parti qu'elles doivent s'entrecroiser en associant des images contraires : élégance, libertinage, esprit, légèreté et douceur des Lumières, mais aussi raison et philosophie. Jamais spécialisés, les salons peuvent être plus ou moins littéraires selon les moments et parfois un peu politiques parce que la Cour n'est pas loin de la Ville, mais ils sont plus souvent orientés vers le jeu, la poésie et le théâtre, toujours vers la conversation et les nouvelles, même si ce ne sont que des rumeurs. Il faut chasser l'ennui aristocratique !

• L'incontournable salon de Mme Geoffrin

Ce salon jouit de la plus grande notoriété parce qu'il a fonctionné pendant quarante ans autour d'une femme célèbrissime, qu'il a été fréquenté par un nombre considérable de personnes et parce qu'il est l'image même du salon, le tableau de Lemonnier étant reproduit communément dans les manuels d'histoire et de littérature du second cycle. Mais ce tableau prête à confusion.

Commandé à Lemonnier en 1814 par Joséphine de Beauharnais pour orner le château de La Malmaison, il représente «le salon de Mme Geoffrin en 1755». Cette une pure commémoration. La réunion que l'on voit n'a jamais existé. Le peintre a imaginé une réunion de toutes les célébrités qui avaient pu fréquenter le salon à une date ou une autre.

Lemonnier, le salon de Mme Geoffrin en 1755, Musée de Rouen

À l'arrière-plan, de gauche à droite figurent Gresset, Marivaux, Marmontel, Vien, Thomas, La Condamine, l'abbé Raynal, Rousseau, Rameau, Mlle Clairon, Hénault, le duc de Choiseul, la statue de Voltaire [dont on lit "l'Orphelin de la Chine"], d'Argental, Saint-Lambert, Bouchardon, Soufflot, Danville, le comte de Caylus, Bartolomeo de Felice, Quesnay, Diderot, le baron de l'Aune Turgot, Malesherbes, le marcéhal de Richelieu, plus loin : Maupertuis, Mairan, d'Aguesseau, Clairaut le secrétaire de l'Académie enfin. Au premier rang, de droite à gauche, devant Clairaut : Montesquieu, la comtesse d'Houdetot, Vernet, Fontenelle, Mme Geoffrin, le prince de Conti, la duchesse d'Anville, le duc de Nivernais, Bernis, Crébillon, Piron, Duclos, Helvétius, Vanloo, d'Alembert derrière le bureau, Lekain en train de lire, plus à gauche Mlle de Lespinasse, Mme du Bocage, Réaumur, Mme de Graffigny, Condillac, tout à gauche Jussieu, devant lui Daubenton, et enfin Buffon. C'est-à-dire que le salon de Mme Geoffrin était au carrefour de l'aristocratie, de la finance, des sciences, des arts et des lettres.

Dans une lettre de 1768 à l'abbé de Véri, Mme Geoffrin décrit son emploi du temps: «Je me lève tous les jours à six heures du matin, je sors tous les jours à onze heures, je donne à dîner, ou je dîne en ville. Je rentre toujours chez moi entre cinq et six heures du soir et puis je ne ressors plus. Je ne suis pas rentrée que ma chambre se remplit jusqu'à neuf heures du soir. J'ai souvent de ces petits soupers que vous connaissez.» Mme Geoffrin organise effectivement deux dîners, le lundi et le mercredi, avec des invités différents et souvent au menu une omelette aux épinards. Sans compter les soupers, très courus dans les années 1760-1770. Mme Geoffrin trouve quand même le temps de rédiger une importante correspondance à Paris et au-delà des frontières, à l'intention de relations anglaises, polonaises, ou suédoises?

Mme Geoffrin dans son cabinet de travail. Hubert Robert, Musée de Valence

Mme Geoffrin et sa fille ont un train de vie élevé ; elles tirent leurs revenus plus que confortables de la manufacture de Saint-Gobain. L'hôtel de la rue Saint-Honoré est estimé 250 000 £. Mme Geoffrin subventionne d'Alembert, peut-être parce qu'il est le fils naturel de Mme de Tencin chez qui elle a commencé sa vie mondaine. Elle se montre généreuse envers les peintres, leur commande des toiles et leurs verse des dons ; ainsi les Van Loo, Vien, Vernet, et autres Boucher ont-ils ses faveurs.

• Les salons et le divertissement des aristocrates

      Le rôle des femmes. Après la compagnie de Mme Geoffrin, il faut se rendre chez sa fille devenue la marquise de la Ferté-Imbault, visiter les salons de Mme du Deffand et de Julie de Lespinasse, de la maréchale de Luxembourg et de la comtesse de Boufflers, de Mme Necker et de Mme de La Reynière, de la duchesse de La Vallière et de la duchesse de Praslin?



On dit que la conversation est plus intéressante à Paris qu'à Londres parce qu'on ne laissepas les femmes animer les conversations, et qu'en conséquence la politique accapare les esprits. Selon les normes de l'aristocratie parisienne, les femmes disposent d'une large autonomie à l'égard de leur mari; et les époux menant des vies sociales différentes tolérent cette liberté. De plus Mme Geoffrin, Mme Du Deffand et Mme d'Enville sont veuves. Si les femmes tiennent effectivement des salons réputés, les hommes aussi sont des hôtes appréciés : les ducs de Biron et de Richelieu, le baron de Breteuil, etc.

Un salon vu par Nicolas Lavreince (1)

     La diversité des salons. Contrairement au salon de la marquise de Rambouillet opposée à la cour de Louis XIII, le salon du XVIIIè siècle n'oppose pas la Cour et la Ville, d'ailleurs Versailles abrite des salons sur le modèle de Paris, mais comme les princes quittent définitivement la Cour vers 1760, les salons sont essentiellement un phénomène parisien.

Michel Barthélémy Ollivier
Le Thé à l'anglaise servi dans les salons des Quatre-Glaces au palais du Temple à Paris en 1764
(ilustration de couverture du livre d'A. Lilti)

Il y a des salons princiers, celui du duc d'Orléans évidemment, celui du prince de Conti installé au Temple où Mme de Boufflers fait figure d'«idole» selon le mot de Mme Du Deffand. Il y a des salons modestes : l'abbé Morellet reçoit ses amis le premier dimanche de chaque mois. Et si Julie de Lespinasse reçoit tous les jours, c'est sans dîner ni souper en raison de ses modestes revenus. Il y a des salons tenus par des étrangers : le prince Galitzine, le comte Stroganov. Il y a des salons de ministres: Choiseul, Necker. Quand vient l'été, la société se déplace vers les châteaux d'Île-de-France, comme font les loges maçonniques huppées (les Amis réunis, les Neuf sœurs…), et les deux formes de sociabilité peuvent se rejoindre. Quel que soit le salon, la recommandation est nécessaire pour être introduit. En 1763, Gibbon, assommé par la chute de l'empire romain, arrive avec 14 recommandations !

Le tourisme aristocratique amène à Paris une cohue visiteurs étrangers. L'anglomanie ambiante donne aux Anglais un avantage a priori. En 1765, Walpole s'ouvre les portes des salons en rédigeant une fausse lettre du roi de Prusse à Rousseau! Anglophile notoire, le duc de Biron reçoit tant d'Anglais que William Beckford trouve ses soupers «plus remplis que jamais d'Anglais ridicules qui ne semblent avoir été créés que pour faire rire ceux qui avaient le bonheur de se croire moins ridicules.» Mme Geoffrin reçoit des Polonais ?surtout après son voyage de 1766 à Varsovie? et la duchesse de Praslin des Russes. Grâce aux rapports du Contrôle des étrangers, on suit la présence des ambassadeurs dans une soixantaine de salons, celui de Mme de La Vallière en tête surtout entre 1779 et 1789.

Célèbres au XVIIè siècle, les salons du Marais sont en pleine décrépitude ; Louis-Sébastien Mercier ironise : « Ici vous trouverez du moins le siècle de Louis XIII, tant pour les mœurs que pour les opinions surannées? On y appelle les philosophes, des "gens à brûler". Si on a le malheur d'y souper, on n'y rencontre que des sots.» La géographie nouvelle de la mondanité et de la sociabilité place en tête le Faubourg Saint-Germain, avec douze des vingt-huit salons proprement parisiens actifs en 1775, suivi du Palais Royal, de la Chaussée d'Antin, et du Faubourg Saint-Honoré.

     Des divertissements multiples. À table! Le siècle des Lumières voit l'essor du thé et du champagne (« De ce vin français l'écume pétillante /De nos Français est l'image brillante.» (Voltaire, Le Mondain). C'est aussi la fondation de la gastronomie : avec La Reynière, le traité de cuisine devient un genre littéraire. Les salons où l'on mange mal ont la réputation de n'être que des bureaux d'esprit. «Je m'arrondis comme une boule » note Diderot trop bien reçu au Grandval par les d'Holbach. Un tableau de Jean Huber montre les Philosophes réunis pour dîner autour de Voltaire comme en une Cène.

Le dîner des philosophes à Ferney
On reconnaît Condorcet à gauche, Voltaire au centre, Diderot à droite (2)
Jean Huber, 1772 ou 1773,  Voltaire Foundation, Oxford


Dîners et soupers sont proposés dans de nombreux salons. Le mercredi est le "jour marqué" où Mme Du Deffand tient table ouverte c'est-à-dire qu'elle reçoit à dîner ses habitués, sinon il s'agit des "repas priés" supposant une invitation ponctuelle. La marquise de Lambert reçoit le mardi. Mme du Tencin, mardi et vendredi. Le duc de Biron recevait le vendredi, etc? Ainsi y a-t-il continuellement pour l'homme du monde un salon à fréquenter pour dîner, souper, ou seulement converser. Or, le lundi 23 décembre 1782, «Il n'y eut de soupé nulle part.» selon les rapports de police. Pourquoi ? C'est la seule question qui demeure sans réponse dans l'enquête très serrée d'Antoine Lilti?




Le Salon de musique vu par Nicolas Lavreince

Après le dîner, les jeux. Le macao, le pharaon, le tric-trac, le trente-et-quarante, le whist que le boston supplante avec la Guerre d'Amérique. On joue gros : à l'été 1766, la maréchale de Mirepoix perd 1800 louis au whist. Un joueur professionnel, le colonel Bibikov plume plusieurs joueurs de 200 000 livres et quitte Paris avec Mlle Grandval, une danseuse de l'opéra. Grand organisateur, le chevalier Zeno, transforme l'ambassade de Venise en un tripot.

Le salon sert aussi à préparer des mariages. Le baron de Staël met sept ans à obtenir la main de Germaine Necker. Mlle Quinault sert d'entremetteuse pour réussir à marier Helvétius à la nièce de Mme de Graffigny. Les relations amoureuses extraconjugales sont nombreuses. Condorcet fréquente le salon de Julie de Lespinasse pour draguer Mlle de Meulan. On est là au cœur de la mondanité. De même qu'avec les spectacles qu'on donne.

On se passionne pour le théâtre. Dès 1732 le Mercure de France affirme qu'il en existe plus de 50 à Paris et aux environs. Un théâtre de cinq cents places est même construit par Ledoux pour la Guimard en 1772 à la Chaussée d'Antin.

  
Entre 1731 et 1762, la vie musicale est dominée par l'orchestre de La Riche de la Popelinière qui soutient Rameau. Certaines sociétés disposent donc d'un salon de musique. En 1774, Mozart est l'enfant au clavecin du tableau de Michel Ollivier "Le Thé à l'anglaise dans le salon des Quatre-Glaces au palais du Temple", résidence du prince de Conti, on l'a vu plus haut.

Le concert vu par Nicolas Lavreince


Les baquets de Mesmer et les séances d'hypnose du marquis de Puységur, les deux défenseurs du "magnétisme animal", comme les expériences électriques de l'abbé Nollet, relèvent autant sinon plus du spectacle que de la science.

La séance de mesmérisme vue par Nicolas Lavreince.

       Le coût des salons. Les milieux capables d'entretenir à l'année un salon parisien correspondent au "noyau ploutocratique" défini par G. Chaussinand-Nogaret, soit les détenteurs d'au moins 50 000 £ de revenu annuel : une soixantaine de familles dans le royaume, une centaine à la Cour, un cinquantaine de financiers. Un grand salon suppose un vaste hôtel particulier. En 1754, le duc de Biron achète le sien 500 000 £. Grimod de la Reynière acquiert pour 450 000 £ un hôtel rue de la Grande-Batelière en 1770, avant de s'en faire construire un autre rue du Faubourg Saint-Honoré. Les financiers cherchent donc à tenir salon, mais seuls les plus prestigieux peuvent recevoir des aristocrates, et encore non sans risquer le persiflage, ainsi s'est-on moqué de la Reynière pour avoir cru que le vicomte Louis de Narbonne cherchait à le provoquer en duel. L'ancienne noblesse et les parvenus de la finance restent socialement distincts. Le salon mondain crée une égalité qui n'est que de fiction, c'est la fonction de la politesse.


• Les Écrivains au Salon

      Les salons ont besoin d'eux. Les écrivains ne vont pas aux salons pour rencontrer seulement leurs pairs : Mme de Graffigny, après le succès de ses Lettres péruviennes (1751) tente de fonder son salon sur cette spécificité et son succès fut éphémère. La force des écrivains c'est leur capacité à produire des armes contre l'ennui qui guette l'aristocratie : des vers de circonstances, des pièces de théâtre, des éloges, sans compter la correspondance? Voilà pourquoi on les invite.

Les hôtesses ne sont pas des auteurs : publier ses poésies, comme Mme Du Bocage, c'est s'exposer aux sarcasmes. La "Métromanie" de Piron met en scène cette manie de versifier devenue une compétence aussi importante que manier l'épée pour l'homme du monde. Prenons un exemple de ces vers de circonstances rarement publiés. Cette chansonnette est due à la comtesse de Boufflers :
«Dimanche j'étais aimable,
«Lundi je fus autrement,
«Mardi je pris l'air capable,
«Mercredi je fis l'enfant;
«Jeudi je fus raisonnable,
«Vendredi je pris un amant,
«Samedi je fus coupable,
«Dimanche il fut inconstant.

Les hôtesses ne sont ni des philosophes ni des femmes savantes. La priorité au divertissement, à la conversation, pas à l'enseignement doctrinal. L'abbé Galiani brille comme conteur. On prépare parfois les conversations futures. Des recueils sont imprimés spécialement et on risque de s'entendre dire : « parler comme vous, Mme, c'est parler comme un livre.» La conversation porte beaucoup sur les "nouvelles", qu'il s'agisse de futilités, de potins —la comtesse de *** a-t-elle la vérole ?— ou de graves questions diplomatiques. Au moment des guerres, les ambassadeurs sont encore plus présents dans les salons : recueillir des informations, espionner? Alors on ne peut tout dire. Qu'il s'agisse de politique ou de philosophie, une discussion sérieuse sera mieux tenue en aparté qu'en plein dîner. Marc de Bombelles écrit : «On ne cause pas devant des gens lorsqu'on a quelque prudence; d'autant plus qu'à Paris on est à peu près sûr d'avoir toujours dans leur nombre un espion de police.» (Mémoires).

En 1771 la marquise de La Ferté-Imbault fonde un dîner du lundi pour remédier par l'esprit à la tristesse de ses amis suite à la politique de Maupeou contre les parlements.  Telle est l'origine, non d'un salon politique, mais des Lanturelus, un ordre de chevalerie parodique :

«Voltaire, unique objet de mon ressentiment!
«Philosophe sans l'être, homme faible et rampant!
«Destructeur insensé de la vérité même!
«Va trouver chez les morts la vengeance suprême!

Ce qui fait dire à D'Holbach dans La Morale Universelle : « Quelle étrange gaieté que celle qui consiste dans des railleries piquantes, des sarcasmes offensants, des satires désolantes ?»

     Mais les écrivains ont besoin des salons. La condition d'auteur n'étant pas vraiment un statut social, la protection des grands est nécessaire pour obtenir une pension de la Cour ou des Financiers. Lire une œuvre dans un salon permet d'obtenir une gratification...  Le  salon est un espace de réception de l'œuvre littéraire que l'on lit et dont la société fait l'éloge —ce qui n'en assure pas forcément le succès dans le public. Soutenir une candidature à l'Académie, par le réseau des salons, est aussi un objectif des hommes de lettres. Ils viennent donc aux salons par obligation et par reconnaissance. L'égalité entre les hommes de lettres et les hommes du monde est feinte : c'est un jeu où on fait mine de se mettre au service les uns des autres. 

Rousseau refuse de dépendre de la société huppée, même si elle prend la forme d'une bienfaisance amicale, et il dénonce la mondanité. En 1765 étant interdit de séjour en France suite au scandale provoqué par l'Émile, et proscrit de Genève après les Lettres de la Montagne, ses amis lui conseillent de passer en Angleterre : il embarque avec Hume qui s'est mis en tête de lui obtenir une pension auprès de George III.

David Hume (1711-1776) par Louis Carrogis
National Galleries of Scotland, Edinburgh

Mais Rousseau s'enferme sans son monde paranoïaque au lieu de faire le courtisan. Vexé, Hume le traite de canaille et l'affaire agite trois mois durant les salons parisiens. Rousseau rompt avec les aristocrates mêmes qui lui étaient favorables : Mme d'Épinay, Mme de Luxembourg. Rousseau compte sur son lectorat, pas sur la vie mondaine, quitte à figurer l'innocence persécutée. Et Jean-François Butini d'abonder dans son sens : « Hommes de lettres !… Brisez vos chaînes, renvoyez vos pensions, rompez tout commerce avec les grands qui voudront être vos tyrans et non vos amis.»

Les salons ne se classent pas entre pro et anti-Lumières. Bien que liée aux dévots de la Cour et hostile aux idées des Philosophes, la marquise de la Ferté-Imbert, fréquente la société des Helvétius et y rencontre « d'Alembert et toute sa secte » parce sa mère, Mme Geoffrin, recevait déjà Mme Helvétius. La sociabilité familiale est plus forte que l'idéologie. D'ailleurs la politesse de la conversation  impose d'éviter des propos trop techniques ou trop approfondis. La nécessité des louanges est sans doute une hypocrisie, mais un parti pris excessif entraîne aussi des ruptures : le soutien donné à Palissot et les critiques répétitives de Mme Du Deffand envers les Philosophes poussent Julie de Lespinasse et D'Alembert à s'éloigner d'elle.

D'Alembert à sa table de travail

Mais les salons allaient devoir affronter des tempêtes plus fortes que les coups de tête de Jean-Jacques, les prises de position pour ou contre les Insurgents américains, et la réception faite à la pièce de Palissot contre les philosophes…


Antoine Lilti se demande à la fin si les salons furent les victimes de l'ébulition politique des dernières années de l'ancien régime. De fait les clubs et les journaux se multipliaient, les clubs attiraient une partie des habitués des salons. Dès 1791 l'émigration créa des absences tandis que certains salons se politisaient, et que Mme Helvétius recevait à Auteuil les partisans radicaux de la Révolution. Mais c'est l'année l'été 1792 qui marque la chute des salons avec l'entrée dans l'ère des suspects et de la Terreur. Mme Roland est jugée, condamnée et exécutée le 8 novembre 1793. Son procès a mis fin au dernier salon de la Révolution? en attendant le Directoire.

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(1) Niclas Lafrensen le jeune (1737-1807) alias Nicolas Lavreince ou Lawrence est né le 30 octobre 1737 à Stockholm où il étudié sous la direction de son père, le miniaturiste Niclas Lafrensen (1698-1756). Il travailla à Paris en 1762-69, rentra à Stockholm en 1769 pour peindre des miniatures pour la Cour et devint Académicien en 1773. L'année suivante il retourna à Paris pour peindre des miniatures et des scènes galantes dont on tira bien des gravures. Il quitta la France à la Révolution, revenant en 1791 à Stockholm où il travailla à la gouache des scènes historiques et des portraits en miniature; il y mourut le 7 décembre 1807.

Niclas Lafrensen,  Trost in der Einsamkeit,  um 1780
Sammlung Nottbohm, Residenz München, 2005.

(2) Diderot ne s'est jamais rendu à Ferney… Encore un trucage sur les salons!











Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 03 2006 11:49




Émilie, Émilie.
L'ambition féminine au XVIIIè siècle.

Élisabeth BADINTER

Flammarion,1983,489 pages.
Réédité en mars 2006 sous le titre
Mme du Châtelet, Mme d’Épinay ou l’ambition féminine au XVIIIème siècle


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Cette étude de l'ambition féminine est consacrée à deux grandes figures féminines du XVIIIè siècle et appartenant à deux générations successives. L'une et l'autre se sont distinguées par ce que les femmes de leur époque et de leur condition ne faisaient pas : l'une s'est intéressée à l'aventure scientifique de son temps, l'autre s'est passionnée pour une éducation nouvelle. L'une et l'autre firent un mariage raté et furent bafouées par leur mari. L'une et l'autre eurent des amants célèbres : longtemps, c'est ce seul aspect qui les fit connaître. L'auteur, connue pour ses combats féministes, décrit de manière subtile et approfondie la passion de deux femmes pour atteindre le bonheur et s'épanouir — par des voies différentes. Elle conclut sur les limites de l'ambition féminine au siècle des Lumières, un temps où l'égalité entre les sexes n'était guère reconnue exception faite de Poullain de la Barre (1) pour qui « L'esprit n'a pas de sexe.»  À une époque où les conventions sociales enfermaient les femmes, beaucoup d'entre elles surévaluèrent la vie mondaine (2). Les figures que nous présente Élisabeth Badinter rompent avec ces conventions : Mme du Châtelet s'intéressa à la physique nouvelle et Mme d'Épinay à l'éducation nouvelle.

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I. Madame du Châtelet, la science et Voltaire

Une fille de l'aristocratie

Gabrielle de Breteuil devenue marquise du Châtelet par son mariage est plus connue sous le prénom d'Émilie. Parisienne née le 17 décembre 1706, elle appartient à la grande noblesse de robe : un aïeul contrôleur général des finances, un père courtisan, un cousin ministre de la guerre sous Louis XV, un neveu qui sera Secrétaire d'État sous Louis XVI. Les Breteuil habitent un hôtel donnant sur les Tuileries, tiennent salon, reçoivent le poète J.B.Rousseau ou  l'illustre Fontenelle avec qui, dès 12 ans, Émilie discute de science. Breteuil père adhère aux idées de Voltaire ; il ouvre sa bibliothèque à sa fille, lui donne à domicile et non au couvent une éducation à base de latin, de mathématiques et de langues vivantes. À dix-sept ans Émilie lisait Locke dans le texte!

Par ailleurs le comportement de Mme du Châtelet peut être analysé comme le pire du modèle aristocratique de ce siècle. Son attitude hautaine pour les personnes de moindre condition choque sa cousine Mme de Graffigny (3). Sa passion pour les jeux de hasard est maladive ; elle perd à la cavagnole jusqu'à 80 000 £ chez la Reine à Fontainebleau… avant que Voltaire ne lui montre qu'elle jouait contre des tricheurs. Et son amour maternel est inexistant.

Portrait d'Émilie du Châtelet par Marianne Loir,
© Musée des Beaux-Arts de Bordeaux


Une collection remarquable d'amants

Le 27 septembre 1725, Émilie épouse Florent Claude du Chastellet qui fait carrière dans l'armée. Ils s'installent dans le château familial à Semur mais elle revient accoucher de sa fille à Paris, le 30 juin 1726 chez Catherine de Richelieu. Puis ils eurent deux fils nés le 20 novembre 1727 et en 1732. Mais la séparation avec du Châtelet était déjà consommée. Dès 1728 elle a pris un amant, le comte de Guébriant. Mais c'est un Dom Juan ! Folle de jalousie. Elle le remplace en 1729 par le frère de son amie : le duc de Richelieu, 35 ans, déjà fier de trois séjours à la Bastille, de son élection à l'Académie française (comme parent du cardinal) et membre du Parlement de Paris depuis 1725 (en tant que pair de France) ; après leur liaison, le duc restera un ami.  En 1734, elle l'avait quitté pour Maupertuis son professeur de sciences qu'elle poursuit de sa passion. À la même époque elle s'est aussi liée à Voltaire qui vient de remporter un triomphe avec "Zaïre"; c'est avec lui qu'elle aura sa plus grande passion. Plus tard elle trompera Voltaire avec Saint-Lambert, voire avec Gaspar Koenig.

• Une mère éloignée de ses enfants

Mme du Châtelet illustre bien la grande époque de l'indifférence maternelle  car elle fut mère dans le premier XVIIIè siècle, avant la mode de l'engouement pédagogique. Elle est peu intéressée par l'éducation de ses enfants. Elle invite Maupertuis à la rejoindre dans la même lettre où elle lui annonce qu'elle vient de perdre son cadet en bas âge. Elle est parfaitement consciente de son peu de fibre maternelle quand elle écrit à son ami Aldonce de  Sade : « J'ai perdu le plus jeune de mes fils. J'en ai été plus fâchée que je ne l'aurai cru et j'ai senti que les sentiments de la nature existaient sans que nous nous en doutassions.» (Lettre du 6.9.1734). Elle marie certes sa fille à un duc italien, mais Françoise n'a que 16 ans, et Montenero - Caraffa est disgracieux et plus âgé de vingt ans.  Elle choisit certes pour son fils Louis un précepteur recommandé par Voltaire, mais ce Linant n'est qu'un paresseux et mauvais latiniste. En 1741 elle demande à Wolff (alias Christianus Wolffus) de lui trouver un professeur de mathématiques pour son fils alors qu'elle pourrait lui enseigner les maths elle-même: «Elle veut bien payer pour l'éducation de ses enfants, mais pas de sa personne ni de son temps» tranche Élisabeth Badinter.

Émilie et Voltaire : le couple idéal du XVIIIè siècle ?

C'est inspiré par la “Divine Émilie” que Voltaire rédige sa célèbre "Épître à Uranie". La muse est efficace. Comme il l'écrit en 1737 au roi de Prusse : «Minerve dictait et j'écrivais». Mais la poésie n'est qu'une activité parmi d'autres...

Émilie du Châtelet par Latour

Elle installe son amant au château de Cirey, une propriété familiale bâtie sous Louis XIII. De 1734 à 1749, c'est la résidence principale de Voltaire, qui la fait agrandir d'une galerie et d'un théâtre dès 1735, car, folle de théâtre, Émilie interprète à Cirey plusieurs pièces, à commencer par celles de… Voltaire. En décembre 1738, elle sort pendant quelques jours sa fille du couvent uniquement pour jouer une servante de comédie. Il fallait s'y attendre : Voltaire finira par la tromper à Cirey même avec une actrice, Mlle Gaussin. Le château lorrain voit converger les familiers et les intellectuels ; mais cela n'en fait pas un salon mondain. La marquise aimerait plutôt constituer autour d'elle une sorte d'alternative à l'Académie des Sciences mais elle n'aime pas donner des réceptions fastueuses qui fidéliseraient ces élites. Bien qu'épicurienne impénitente, elle ne propose à ses invités ni bons vins ni recettes gastronomiques.

Mme du Châtelet doit aussi protéger Voltaire de lui-même et de ses ennemis. Cirey étant aux portes de la Lorraine, il peut passer la frontière quand les menaces planent, ce qui arrive en 1736, à cause du “Mondain”. Mais la proximité de la frontière n'est pas une garantie totale ; Émilie doit empêcher Voltaire de traîner en justice Deffontaines l'auteur d'un méchant libelle : la “Voltairomanie” vendu à 2 000 exemplaires en quinze jours à la fin de 1737. Elle se démène aussi pour gommer ses gaffes : le scandale du “Mahomet”, la lettre à Frédéric II (le seul vrai rival d'Émilie dans ces années) pour le féliciter d'avoir trahi la France en 1742. Il est vrai que Voltaire l'aide pour ses dettes de jeu, et l'accompagne à Bruxelles pour régler le long procès de l'héritage de la famille du Châtelet.

• La passion du savoir

Mme du Châtelet ne veut pas être traitée de femme savante, comme on le faisait du temps de Molière. Pourtant, si les temps n'avaient pas changé, c'est bien ce qu'il lui serait arrivé, et on peut en donner plusieurs "raisons". Quand aucune femme ne s'intéresse aux ouvrages d'économie politique en 1735 elle traduit “La Fable des Abeilles” de Mandeville (4). Chaque matin, Voltaire et Émilie lisent et commentent la Bible. Elle rédigera cinq volumes de commentaires : “Examen critique de la Bible”. En frontispice de son livre “Il Newtonianismo per le dame” Algarotti fait figurer le portrait d'Émilie car elle a fait la correction de l'édition de 1737. La même année, l'Académie des Sciences lance un concours sur la nature du feu et elle y participa avec Voltaire qui avait installé un cabinet de physique à Cirey (5). Emilie le poussait vers la physique et lui conseillait de laisser tomber l'histoire et même la poésie! Elle s'intéresse évidemment à l'expédition de Maupertuis en Laponie (avril 36-août 37) pour mesurer l'arc de méridien sous le cercle polaire, tandis que La Condamine fait la même chose au Pérou. Et ce n'est pas tout…

Le frontispice du livre d'Algarotti

Elle est attirée par les sciences physiques. Avant Marie Curie, elle fut la seule femme de science de notre histoire. Quand la passion de Voltaire pour Émilie et donc pour la physique décline après 1740, sa passion à elle pour les sciences ne fait que se renforcer. Contrairement à ce qu'écrit la perfide Mme du Deffand, Émilie n'étale pas sa science devant les profanes mais souhaite le faire devant ses pairs qu'elle invite à Cirey, ou avec qui elle correspond, d'abord pour obtenir des explications, ensuite pour dialoguer voire polémiquer. Ainsi est-elle en relation avec le mathématicien Jean Bernouilli, avec Clairaut, avec le père François Jacquier, avec Wolff, et avec Gaspar Kœnig – qui a été un professeur de la marquise, sinon son amant, l'a convertie aux idées de Leibniz et aidée pour certains chapitres de son manuel. Les Institutions de Physique sont publiées en 1740 : ce gros traité de 450 pages. est suivi de la querelle avec M. de Meiran, le secrétaire de l'Académie, peu soucieux de voir saper le système bien français de Descartes. Déiste pour les besoins de sa physique, elle est plus attirée par l'athéisme que Voltaire, mais Émilie ne semble pas s'être intéressée aux idées de Spinoza, l'inspirateur des “Lumières radicales” (6).

Il n'est donc pas difficile de comprendre l'admiration profonde de Voltaire pour un tel esprit que celui d'Émilie. Élisabeth Badinter le dit clairement : « quelle autre femme aurait pu prétendre se montrer à la fois physicienne et philosophe, lire Cicéron et Pope dans le texte, […] chanter l'opéra la nuit et retrouver Newton le jour ?» L'amateur éclairé devient un expert que Voltaire ne peut plus suivre et Clairaut l'a confirmé : « J'avais là deux élèves de valeur très inégale, l'une tout à fait remarquable, tandis que je n'ai pu faire entendre à l'autre ce que sont les mathématiques.» Néanmoins, six mois après son décès, Voltaire lui préfère la célèbre Mme Denis «fraîche, pulpeuse et dénuée de scrupules» (dixit É. Badinter) et cette Mme Denis n'a rien de l'intellectuelle que fut Émilie du Châtelet.

• La scientifique qui fit connaître Newton

Le “Discours sur le bonheur” date de 1747 : elle est alors tout occupée par la physique de Newton, sa dernière grande passion; Voltaire l'appelle de nouveau «Mme Newton-pompon du Châtelet». Ils sont ulcérés de voir l'Académie des Sciences faire obstacle à la physique de Newton parce qu'il n'est pas français.

Lors de son séjour à Londres, Voltaire n'avait pas rencontré Newton mais il commença à s'intéresser à la nouvelle physique de l'attraction, contre la théorie des tourbillons de Descartes. Les “Principia mathematica” de Newton avaient été  traduits en latin en 1713. Émilie veut en faire une version française. Pour la gloire. Son ambition est couronnée en 1749, elle finit de traduire les “Principia mathematica” de Newton (7), malgré l'impatience de Saint-Lambert, son dernier amant. La traduction à peine terminée, Émilie accouche d'une fille dont le père est Saint-Lambert. Elle mourut brutalement peu après. Voltaire resta l'ami de Saint-Lambert : ils correspondront jusqu'en 1778.

II - Mme d'Épinay, l'éducation et Grimm

• Une éducation médiocre

Issue de la noblesse d'épée normande, Mme d'Épinay est née Louise Tardieu d'Esclavelles le 11 mars 1726. Elle perdit son père  à 10 ans ce qui en fait une pauvre orpheline : « Malgré la noblesse de votre père, il n'était qu'un gueux.» dit la tante, femme du fermier général, La Live de Bellegarde, qui lui refuse de partager l'instruction de sa fille (8). Mme d'Épinay croit désormais que l'argent corrompt. De l'été 1737 à l'été 1739 elle se retrouve au couvent et elle y régresse : quand elle en sort à plus de treize ans, elle doit demander un maître d'écriture à sa mère… Elle a été privée de sa volonté d'autonomie aussi par une mère terriblement dévote qui ne fréquente pas la Cour, et n'y a pas de relations, et avec qui elle va vivre pendant près de quinze ans.  

• Un mariage raté

Le 23 décembre 1745 Louise épouse son cousin Denis La Live d'Épinay qui s'empresse de la tromper avec des actrices pour jouer au libertin parisien alors qu'elle rêvait de mariage bourgeois et de fidélité réciproque : rien à voir avec Émilie du Châtelet… Elle se heurte à l'opposition de sa famille et de son mari quand elle a l'idée folle d'allaiter son fils : « J'ai failli mourir de rire » lui écrit son mari, car c'est digne d'une femme de chambre. Le 25 septembre 47 elle accouche de son aîné : Louis-Joseph. Il est mis en nourrice malgré le souhait de la mère qui pourtant parvient à le récupérer quelques mois plus tard, quand sa famille la laisse jouer à la maman. Comme elle s'est séparée de son mari, ses enfants suivants ont eu comme père Claude-Louis Dupin de Francueil : Angélique née le 1er août 1749 puis un cadet né le 29 mai 1753 et futur évêque de Soissons.

• Tenir salon et vaincre l'ennui

Tenir salon est l'activité la plus recherchée par les femmes de l'élite du XVIIIè siècle et Mme d'Épinay est l'une d'elles. Elle reçoit au château de la Chevrette que son beau-père avait racheté y ajoutant, pour la distraire de sa mélancolie , un théâtre dans une orangerie. Francueil (qui introduisit Rousseau), Duclos, Chastellux, Gauffecourt, Diderot (qui vante les douceurs de la Chevrette à Sophie Volland), Rousseau —L'Ermitage du domaine de la Chevrette (près Montmorency) a été édifié pour Jean-Jacques s'y installe en mars 1756 et est prié d'en partir en 1757— et Saint-Lambert en sont les habitués, qu'elle appelle ses «ours». Mais ce n'est pas un vrai salon, il n'y a pas de jour de réception fixe ni d'ordre du jour. Elle reçoit sans protocole. Galiani, secrétaire de l'ambassade de Naples à Paris de 1759 à 1769, lui demande un service de correcteur pour ses “Dialogues sur le Commerce du Blé”. Diderot fait de même pour une pièce qu'il a adaptée, “Le Joueur”. Car elle a un style agréable et clair.

On le constate avec “L'amitié de deux jolies femmes” et “Un rêve de mademoiselle Clairon”, deux dialogues datant de 1771, le second exposant ses idées sur le théâtre, proches de celles de Diderot. Elle écrit d'ailleurs des critiques théâtrales pour la “Correspondance Littéraire” de Grimm entré dans sa vie en 1751 et vite devenu son amant. Mais Grimm est plus carriériste qu'amoureux : ses départs la rendent malade, en 1757 pour l'armée, en 1769 pour l'Allemagne, en 1771 pour Londres, en 1773 pour la Russie. Quel voyageur de Grimm ! «mi-russe, mi-allemand, mi-français, le vrai cosmopolite», comme disait Madame d'Épinay.

Frédéric-Melchior Grimm

Frédéric-Melchior de Grimm (1723-1807) a la pleine confiance de la famille d'Épinay pour la défense de ses intérêts quand M. d'Épinay est destitué de sa charge le 1er janvier 1762 pour une faillite de 700 000 £ et que Mme d'Epinay se retrouve ruinée.  Elle abandonne hôtel particulier et château pour se replier sur une modeste maison de la plaine Montceau ne gardant qu'une poignée de domestiques. Cette ruine explique la précipitation pour marier Angélique à 14 ans avec le vicomte Dominique de Belzunce, seigneur de Méharin en Navarre, 37 ans, blessé de guerre un peu faible d'esprit, et possesseur d'un vieux château féodal. Par ailleurs, Louis-Joseph ne réussit ni comme employé d'un négociant bordelais, ni comme avocat au Parlement de Pau : il devient un voyou qui accumule les dettes. Mme d'Épinay doit solliciter une lettre de cachet contre le fils. 
    Heureusement, il y a l'autre Émilie, la petite-fille, c'est-à-dire la fille d'Angélique de Belzunce, à qui Grimm est également très attaché puisqu'à la mort de Mme d'Épinay il l'emmenera en Allemagne où elle resta jusqu'à sa mort.

• La passion de l'éducation

Ses idées sur l'éducation ont échoué en ce qui concerne son fils. Il faut avouer que l'affaire était mal engagée depuis le début. L'éducation de Louis-Joseph au collège du Plessis choque Duclos (10) qui doit exiger du précepteur : «Très peu de latin, point de grec (…) un peu moins de dévotion. Je ne veux en faire ni un cagot ni un sot ni un savant (…) Apprenez-lui à aimer ses semblables, à leur être utile et à s'en faire aimer. Voilà la science dont tout le monde a besoin…» selon les “Pseudo-Mémoires“.

Mme d'Épinay prit sa revanche avec Angélique et surtout avec sa petite-fille Émilie. Ses conceptions sur l'éducation nouvelle, qui ont évolué depuis la naissance de son fils aîné jusqu'à la publication de son dernier ouvrage en 1781, sont connues par ses œuvres. Citons : “Lettre à la gouvernante de ma fille” (1756),“Lettres à mon fils” (1756-58), L'“Histoire de Madame de Montbrillant” (1756-62) autrement dit ses “Pseudo-Mémoires" —dont elle retarde la publications pour éviter que n'apparaissent des contradictions avec celles de Jean-Jacques Rousseau—, puis les “Conversations d'Émilie” (1781 pour la seconde version), sans oublier sa “Correspondance”, particulièrement avec l'abbé Galiani.

Passé 1750, l'évolution de la société exige une nouvelle éducation, qui n'est plus destinée à faire briller un ou une jeune noble, mais à faire s'épanouir un individu soucieux des autres plus que de lui-même. Le changement commence par le choix de l'allaitement maternel qui est en train de devenir à la mode dans la bourgeoisie dix ans avant “L'Émile” de Rousseau (1762). L'intérêt que Rousseau et Mme d'Épinay partagent pour ce sujet ne doit pas cacher leur différence d'appréciation sur les potentialités des sexes et le rôle des parents – on sait qu'elle fit interdire la lecture de ses “Confessions” dans les  salons en 1771.

Mme d'Épinay

Cette éducation est fondée sur l'intimité, l'expérience, la nature : «Apprenez-lui à admirer les beautés de la nature» découverte par la promenade. Mais aussi la morale chrétienne, la curiosité entretenue par les conversations, les fables et les scènes de comédie, et même l'histoire-géographie. Cette éducation doit développer les valeurs nouvelles : justice, mérite, humanisme.

«Les Conversations d'Émilie» sont d'abord publiées en Allemagne et le succès franchit les frontières : l'abbé Galiani revenu en Italie est enthousiaste et Catherine de Russie fait traduire le livre en russe. La Harpe publie une critique favorable dans le Mercure de France. En 1781 la nouvelle édition est un succès et le 17 janvier 1783, l'Académie lui attribue le prix Montyon contre Mme de Genlis, autre pédagogue célèbre, qui rêvait aussi de se faire élire à cette même Académie. Trois mois plus tard le 15 avril 1783, Mme d'Épinay s'éteignit des suites de sa longue maladie, un cancer après avoir tenté d'apaiser ses souffrances avec de l'opium.

Cette Émilie c'est l'anti-Sophie. Pour Élisabeth Badinter, Sophie n'est élevée que pour plaire à Émile créant une sorte de soumission féminine, qui constitue une régression dans le processus d'émancipation des femmes. Élisabeth Badinter montre que les propos de Mme de Maintenon de Mme d'Épinay ou de Mme de Genlis, sur l'éducation des filles, valaient mieux que ceux de Jean-Jacques. La véritable innovation des “Conversations d'Émilie” est l'affirmation de l'égalité intellectuelle des sexes et l'importance fondamentale des études pour le bonheur féminin.

*****

Il faut remercier Élisabeth Badinter de nous avoir rappelé ces figures féminines importantes du Siècle des Lumières. Pour terminer, précisons que plusieurs textes de Mme de Châtelet et de Mme d'Épinay sont disponibles sur le site Gallica de la BNF. De la première : Discours sur le Bonheur (édition critique de Robert Mauzi), et de la seconde : L'Amitié de deux jolies femmes suivi de Un rêve de Mlle Clairon.


--------------------------------  NOTES --------------------------------

(1) “De l'égalité des deux sexes”, 1693). Sur le sujet voir le travail des frères Goncourt, “La femme au XVIIIè siècle”, Flammarion, coll. Champs, éd. de 1982. Ainsi que la thèse de Paul Hoffmann, “La femme dans la pensée des Lumières”, Ed. Ophrys, 1977.
(2) Antoine Lilti, “Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIè siècle”. Fayard, 2005.
(3) Mme de Graffigny sera connue pour avoir publié en 1747 des “Lettres d'une Péruvienne”; rééd. Flammarion, GF, N°379.
(4) Découverte d'Ira O. Wade : “Studies on Voltaire”, Princeton, 1947.
(5) Dans son roman ironique, Vassili Axionov n'hésite pas à en faire un laboratoire d'alchimistes. “À la Voltaire”, Moscou, 2004 et Actes Sud, 2005.
(6) Jonathan Israël, “Les Lumières radicales”, éditions Amsterdam, 2005.
(7) Les “Principia” ont été réédités en 1966 encore dans la traduction de Mme du Châtelet.
(8) Beaucoup d'événements de la vie de Mme d'Épinay sont rapportés par elle dans ses “Pseudo-Mémoires”.
(9) Voir la thèse de Melinda Caron, “Conversation intime et pédagogie dans Les conversations d'Émilie de Louise d'Épinay”, Université Laval, 2003.
Texte à consulter en ligne Lien vers http://www.theses.ulaval.ca
(10) Duclos est l'auteur des “Confessions du Comte de ***”, best-seller des années 1740 et des “Considérations sur les Mœurs” (1751). La Pompadour le fit nommer historiographe du roi en 1750 pour remplacer Voltaire parti en Prusse.

———————————— BIBLIOGRAPHIE ————————————

• L'émission de France Culture "Une marquise de tête" du 28 février 2006 a été consacrée au trio Newton / E. du Châtelet / Voltaire.
Écouter l'émission
• En bibliographie de cette émission il est aussi mentionné l'ouvrage de Florence Mauro sur "Émilie du Châtelet", à paraître chez Plon en 2006.
• Madame du Châtelet, la femme des Lumières.
Exposition Mme du Châtelet  Bibliothèque nationale de France, galerie Mazarine, rue Richelieu, jusqu'au 3 juin. Catalogue sous la direction d'Elisabeth Badinter et de Danielle Muzerelle, BNF, 128 p., 29€.








Par Mapero - Publié dans : DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES
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