Le siège de l'Aigle ? C'est le fauteuil présidentiel ! Selon une vieille légende, les Aztèques dans leur migration vers le Sud, devaient bâtir leur capitale, Tenochtitlán, là où ils rencontreraient un aigle juché sur un nopal et tenant en son bec un serpent. Cette image deviendrait l'emblème du pays quand, des siècles plus tard, la Constitution du Mexique établirait un régime présidentiel. Celui-ci comporte quelques originalités : un mandat de six ans pour un président qui n'est pas rééligible, des élections à date fixe. Autrement dit, si le Président décède, démissionne ou est déposé avant terme, un Président intérimaire ou par substitution sera choisi par le Congrès afin de terminer son mandat jusqu'à l'échéance légale quand le peuple élira un successeur.
À partir de là, Carlos Fuentes a imaginé une redoutable étude de cas de science politique. Mais pas seulement : riche de plusieurs facettes, c'est un roman par lettres sur la passion et le pouvoir, sur le Mexique, avec un pied dans l'anticipation.
Panne de satellite
Au début, la forme rare du roman par lettres semble quelque peu empruntée, et faire hésiter le lecteur. La rédaction s'éloigne en effet des règles scripturaires courantes pour céder la place à des propos rapportés, des dialogues improbables, des digressions parfois mystérieuses — il faut bien avouer qu'on n'écrit pas des lettres de cette longueur ni de cette manière ! Pourtant le lecteur sera récompensé. L'acceptation de cet artifice lui permettra de connaître les personnages et de pouvoir comparer leurs points de vue, d'évaluer aussi leur inégale implication dans l'histoire, sans vraiment accorder foi à l'explication "technique" : le retour de la correspondance et du papier à lettres.
Le Mexique ayant confié ses télécommunications à des sociétés basées à Miami est devenu sans s'en rendre compte un satellite passif entre les mains de Washington. Sur le conseil de son conseiller Xavier Zaragoza alias Sénèque, le Président Lorenzo Terán avait cru malin de critiquer l'intervention américaine en Colombie et de soutenir l'OPEP. La réponse de la Présidente Condoleeza Rice fut cinglante : le 2 janvier 2020, le Mexique perdit l'usage des satellites — plus de télévision, plus de téléphone, plus de fax, plus d'e-mails, plus d'internet... Carlos Fuentes n'imagine pas 100 millions de Mexicains privés de leurs telenovelas ! Mais il a très bien su s'immiscer dans les sphères du pouvoir pour vivre en direct les espoirs et les jalousies, les secrets et les conspirations de tout un petit monde qui aspire au pouvoir suprême et s'espionne en attendant.
Conquêtes du pouvoir
Plusieurs rivales se passionnent pour des hommes de pouvoir et ont espéré ou espèrent encore les propulser jusqu'au siège de l'Aigle. Dulce de la Garza pleure un amant qu'elle croit assassiné alors qu'il a été élu et qu'il croupit dans une prison secrète. Josefina alias "Pepa", épouse du terne ministre de l'économie Andino Amazan, est aussi la maîtresse du chef de la police, le général Cicero Arruza après avoir été celle d'un secrétaire du Président, Tácito de la Canal. La plus présente, l'héroïne du roman, est Maria del Rosario Galván, amie du Président en exercice et maîtresse de longue date du ministre de l'Intérieur, l'influent Bernal Herrera, s'est mis en tête de trouver un successeur au président du Mexique, qu'elle sait atteint de leucémie. Aussi Maria et Bernal placent-ils un jeune énarque, Nicolás Valdivia, dans l'entourage du très secret Tácito de la Canal pour l'espionner, trouver la faille de la cuirasse, après quoi Bernal en fera son adjoint.
Les événements vont faire de Nicolás Valdivia non seulement le héros du roman mais un ministre de l'Intérieur puis un Président. Qui est cet homme ? Apparu au premier chapitre comme le jeune favori de Maria del Rosario, qui lui promet à la fois son lit et le fauteuil de la Présidence, il reste un personnage mystérieux jusqu'aux dernières pages du livre. Ce n'est pas Maria del Rosario qui en fera l'homme fort du pays, mais une femme députée et surtout un homme déjà ministre — les derniers chapitres contiennent bien des surprises sans compter la visite guidée de la société mexicaine.
Caciques et cactus
Si les milieux dirigeants de la capitale sont en émoi, dans les provinces caciques, hommes forts du PRI, gouverneurs crapuleux
et narcotrafiquants tiennent le haut du pavé. La corruption économique bat son plein : les pétroles du Mexique sont privatisés frauduleusement et des faillites ruinent les petits épargnants
tandis que Tacito de la Canal a encore le culot de proposer une opération de pyramide financière au ministre de l'économie qui va perdre son poste. Tandis que les violences secrètes se cachent
plus ou moins mal dans les histoires familiales, des violences politiques parsemant l'histoire du pays sont également dévoilées par l'auteur qui fait ainsi revivre des leaders du passé. Pour ce
qui est du présent, la sélection des candidats à la présidence va s'opérer avec plus d'épisodes que Maria del Rosario n'en supposait la nécessité. Les uns tomberont du fait de leur corruption.
D'autres se verront offrir des voyages. Le chef de la police ne pourra pas déclencher son putsch mais les requins du Golfe seront mis à contribution. — On le voit, la "couleur locale" ne manque
pas.
La vie politique est ainsi un champ de bataille sanglant qui inspire de belles phrases! Avec son passé de diplomate —
ambassadeur à Paris de 1974 à 1977 —, Carlos Fuentes est bien placé pour exposer des idées fortes sur le pouvoir. Le roman déborde de formules réussies, de maximes politiques, de sentences que
les divers correspondants égrènent comme à plaisir, avec notamment des références au "Prince" de Machiavel. Grâce à la protection du général Mondragòn von Bertrab, le jeune Nicolás n'avait pas
limité son instruction à la lecture de son homonyme italien : son diplôme de l'ENA ajoute un atout de prix pour s'emparer du siège de l'Aigle. Mais dans son passé il y a un cactus… Enfin, pour ce
qui est des télécommunications, ça finira bien, rassurez-vous, avant l'été 2020 ! Et les élections de 2024 auront lieu normalement…
• Culture aztèque, culture européenne, culture latino-américaine, le Mexique est un pays métissé. L'auteur salue ainsi des écrivains et des penseurs des deux mondes. Parmi eux, l'argentin César Aira est présenté comme lauréat du Nobel de Littérature entre 2003 (publication du roman) et 2020 (date du récit). Bonne idée, non ?
Carlos FUENTÈS
Le siège de l'aigle
Traduit de l'espagnol par Céline Zins
Gallimard 2005 (Folio 2007), 452 pages.
Peu édité en France ("Seins", "La Femme d'Ambre"…) Ramon Gomez de la Serna (Madrid 1888 - Buenos Aires 1963) est connu pour ses "greguerias", métaphores audacieuses et/ou perles humoristiques, dont il publia des volumes entiers. Dans cet exquis roman de 1932, «Polycéphale et Madame», les "greguerias" avancent masquées, camouflées dans le récit. Vite un exemple : «Je trouve qu'il y a quelque chose de criminel à arracher les coraux à la mer. C'est comme si on lui arrachait les cheveux et le cœur.»
Un Argentin mythique
Il était une fois un Argentin typique du nom de Perfecto. C'est un sang mêlé, un fils de Buenos Aires, cette métropole qui
«s'éparpille à travers la campagne avec un goût particulier pour toutes les directions.» À peine a-t-il épousé la riche Edma qu'ils vont en Europe dépenser sans compter. Non pour s'énivrer des
plaisirs des capitales, mais pour guérir leur âme composite. On dit souvent des Argentins qu'ils sont des Italiens qui parlent espagnol et rêvent d'être Anglais. Mais c'est bien plus complexe :
les ancêtres de Perfecto et d'Edma sont aussi russes, irlandais, vénitien, chinois, etc. Après une visite éclair à l'aristocratie madrilène déconfite, c'est à Paris que le couple s'installe, quai
Voltaire.
L'auteur déroule sous nos yeux un panorama de la vie parisienne des Années Folles : tango, portrait d'Edma par un peintre à la
mode, cabarets, robes décolletées, cognac, champagne et antiquaires. À ce rythme, Edma s'éloigne bientôt de Perfecto : « Je ne trouverai le repos, dit-il, que le jour où j'aurai possédé toutes
les femmes que réclame, du fond de mon être, chacune de mes races.»
Errances surréalistes
La route sera longue... Dans un cabaret, un consommateur ivre s'est épanché sur la table : « Perfecto s'approcha de lui et le baptisa au champagne, donnant à ce moderne anabaptisme un caractère beaucoup plus élégant que l'ancien.» « J'ai camouflé le paradis » annonce-t-il à une femme d'influence avant de lui demander « Que pensez-vous du surréalisme ? » et de poursuivre « Pour moi, quand je lis les surréalistes, je crois me rappeler toutes les choses que j'ai dites sous l'effet d'une forte fièvre.» À partir du divorce prononcé à Rome, le lecteur suit fiévreusement Perfecto, de retour à Paris, à la recherche de l'Idéal féminin trouvé et aussitôt perdu à la sortie du bal des rayons X. Passée « une armada de femmes dénuées de fanatisme amoureux » voici qu'il rencontre une "fabrique de girls" : « Je vais vous confier un secret, dit le directeur. Il arrive souvent que ces filles fabriquées n'aient pas de seins ; en tout cas leurs cœurs sont petits comme ceux des cartes à jouer françaises...»
L'errance s'arrêtera-t-elle avant le roman ? Ayant rencontré celle qui avait « étudié la géographie en couleurs de son âme » il pourra, tel un pionnier de l'Aéropostale, s'envoler pour Buenos Aires « retrouver sa race aux sept couleurs.» On l'aura compris, cette littérature n'est pas supportable pour les inconditionnels du réalisme social et de l'autofiction. Dans les miroirs du récit de Gomez de la Serna, s'égarent des reflets surréalistes et des éclats colorés du futurisme.
Ramon Gomez de la Serna
Polycéphale et Madame
Traduit par Carmen Abreu
André Dimanche 1992, et Livre de Poche Biblio, 192 pages.
— Le portrait de R. Gomez de la Serna a été peint par Diego Rivera —
Si vous croisez une vieille Chevrolet jaune en mauvais état, une vraie poubelle, prudence ! Il pourrait se faire que ce soit Eduardo Sosa qui erre dans la ville avec ses vipères –Beti, Carmela, Loli et Valentina– quatre charmeuses avec lui, quatre tueuses pour le reste du monde. En fait Eduardo, narrateur de la première partie, a pris la vie et l'identité d'un clochard ex-assassin et ex-ingénieur du nom de Jacinto Bustillo, et est parti venger ce dernier, semant la peur, la mort et la désolation, du centre-ville aux quartiers résidentiels, en passant par une station-service et un centre commercial.
La narration passe ensuite à la troisième personne. La caméra-stylo de l'auteur suit Lito Handal, le flic de choc, commissaire soigneux de sa personne comme un Colombo. Puis, une journaliste de El Grafico, cette Rita que suit comme son ombre un photographe de presse, alias le Zompopo. Dans une brève quatrième partie, Eduardo Sosa reprend sa confession hallucinée et rentre chez lui, chez sa soeur Adriana…
Dans sa virée sous cocaïne, Eduardo Sosa, élimine sans le vouloir un réseau de policiers-traficants de drogue, relance l'enquête sur un scandale financier, élimine sans le savoir le candidat à la présidentielle, met en danger les institutions de la République, et fait plus trembler la population que le réveil du volcan ou la reprise de la guerre civile, une horreur qui n'est jamais très éloignée dans la fiction de Moya (Cf. L'Homme en arme, et Déraison).
Étrange thriller, ce court roman intense fait monter l'adrénaline au moins autant qu'il génère le rire, pulvérise les pavés pesants d'auteurs à la mode l'été, et fait plonger dans le ridicule autobiographies et fictions qui se prendraient au sérieux.
Horacio CASTELLANOS MOYA :Du même auteur : L'Homme en arme, Déraison
Le Bal des Vipères
(Baile con serpentes)
Traduit de l'espagnol par Robert Amutio
Les Allusifs, 160 p., 2007
Publié par l'auteur espagnol en 1980, "L'air d'un crime" n'est pas un polar comme les autres. D'ailleurs s'agit-il d'un polar ? Suite à la découverte du cadavre d'un blond inconnu sur la place du village de Bocentellas, l'histoire semble partir dans diverses directions pour dessiner un certain nombre de personnages, au lieu de faire un enquête en règle à partir du mort tandis que le juge d'instruction tarde à venir de Regiòn.
Ainsi rencontrons-nous toute la société d'une province reculée, appauvrie par une guerre encore proche, dans le Nord du pays, à une époque qui se situe entre 1955 et 1970. Non loin du village, dans la montagne, un fort, le château de San Mamud, domine la sauvage vallée du Torce. Là règne le capitaine Medina qui a l'habitude de s'assurer de la loi et de l'ordre et de pourchasser les déserteurs et les évadés. Mais les choses vont se dégrader, sous le regard du vieux docteur Sebastiàn, de Fayòn l'exilé républicain de retour au pays, et de l'ironique colonel Olvera, assigné à résidence au fort.
Le fort abrite une garnison mais aussi des prisonniers de droit commun. L'un d'eux, le gangster valencien Luis Barcelo s'est évadé. Un passeur, Amaro, a été recruté par son chef de bande, monsieur Peris, pour lui faire quitter la région. Amaro, dont la fille handicapée a été violée par Barcelo fait du chantage en enlevant la Chiqui. Dans le bar qu'elle a ouvert près du village, la Tacon attend le retour de son amant, le fameux Luis. Elle avait présenté la Chiqui, sa protégée, au capitaine Medina… L'aventure va pousser l'officier au meurtre : mais pas du blond inconnu !
L'écriture de Juan Benet requiert l'attention du lecteur ; il jette le trouble et sème des indices en évoquant des personnages secondaires pour l'action mais important pour l'atmosphère. Loin de Regiòn, où l'expansion économique est prévisible, les villages et les fermes isolées ont un parfum d'abandon. La ruine est dans le paysage, dans les mines, dans les ambitions des personnages.
Juan BENET
L'air d'un crime
253 pages. Éditions de Minuit (1987) et 10/18
Arrivé au bord de l'Arctique, le lecteur s'interroge sur le chemin qu'il a emprunté à travers la taïga romanesque d'Ignacio Padilla.
Lecture n°1 : le thriller politique. Dans une dictature qui porte les habits usés de l'Union soviétique, un prisonnier sans nom se penche sur son passé. A Moscou, règne le Grand Brigadier ; il est l'addition d'un Staline mourant de cirrhose et d'un Brejnev impotent, voire d'une marionnette à figure de cire. Le pouvoir appartient au Parti unique, appuyé sur une force policière, avec exécutions sommaires, tortures, prisons, et camisole chimique. Le Grand Brigadier a ordonné de couler le N-86, un sous-marin nucléaire relevant de la Flotte du Nord. Il s'appelait le Léviathan. Il a coulé en mer de Barents. L'affaire a été cachée au public soviétique comme au monde extérieur. Des orphelins, comme Eliah Bac, ont voulu rendre justice et déclenché l'insurrection vengeresse. Le narrateur a participé à sa dénonciation et collaboré à son élimination dans le port de Malombrosa, une base navale désaffectée, sous le contrôle de la Léoparde.
Lecture n°2 : le roman fantastique. Le prisonnier qui se confesse à nous, se perd dans la spirale de ses souvenirs obscurs, de ses rêves brumeux, de ses hallucinations sous l'emprise de l'ectricine, une drogue qu'il administrait dans l'hôpital où il exerçait, au sergent Kirilov Grieve qui se disait assassin d'Eliah Bac, et à ses autres malades. Il est dépendant de cette drogue que le commissaire Dertz Magoian lui procura ensuite en fonction de ses collaborations. Nouvel Oblomov à qui échappe la maîtrise de son destin, le prisonnier, peut être schizophrène, du moins psychotique, nous entraîne dans un maëlström de visions où coulent les vérités mieux que les sous-marins, l'un diesel, l'autre nucléaire, à trente ans de distance. Dans ce tourbillon intérieur, jeunesse et vieillesse mélangées, passe et repasse Marja. Triple figure de l'étudiante qui badigeonne en rose la statue du pouvoir rouge, de sa mère assassinée par les hommes en noir, et plus tard, de sa fille perdue dans un lupanar arctique tenu par la Léoparde.
Lecture n°3 : le roman d'espionnage. Nous sommes "Au pays du grand mensonge" pour reprendre l'expression d'Anton Ciliga (1938). Le socialisme réalisé par le Grand Brigadier est une cruelle déception : la population survit avec des cartes de rationnement et exprime en chuchotant sa frustration et les rumeurs naissent au café de la rue Berretti. Le narrateur est devenu un agent de renseignements, peut-être un agent double. Son contact, Léonidas Plötz, est un agent occidental qui s'est glissé dans un flux de journalistes étrangers à Malombrosa. L'espion russe doit lui remettre un paquet de documents secrets à lui confiés par le commissaire Magoian avant son exécution. Ces documents concernent bien sûr la prétendue conspiration animée par Eliah Bac, figure de la résistance anti-soviétique, une manipulation destinée à intoxiquer l'OTAN. Sa tâche accomplie, Plötz va rentrer à Brême, peut-être en exfiltrant l'agent Marja n°3, au profil levantin, tandis que les traces du bordel et de sa tenancière sont effacées par l'explosion déclenchée par le narrateur dont l'identité reste cachée.
Formidable œuvre romanesque ! Et pourtant … Ni la couverture de l'édition française —des croiseurs bons pour la casse— ni le titre —artillerie— ne poussent à l'achat de ce roman d'un auteur mexicain déjà reconnu en Espagne mais pas en France : on craint un remake de "Pearl Harbor" ou de "Coulez le Bismarck". La 4e de couverture pourrait être une heureuse revanche : malheureusement on s'est cru obligé d'évoquer le naufrage du "Koursk" ce qui porte à la confusion avec l'ouvrage de Marc Dugain, "Une exécution ordinaire" — paru juste auparavant chez le même éditeur !
Ignacio PADILLA
Spirale d'artillerie
Traduit de l'espagnol (Mexique) par Svetlana Doubin
Gallimard, 2007 (2003), 201 pages.