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VANITÉS

Lundi 19 janvier 2009 1 19 01 2009 11:04

Avec sa reliure noire et sa tranche argentée, le “Livre des Vanités” d'Élisabeth Quin a fière allure. Le feuilleter le confirme : c'est un beau livre d'images. Mais le titre est trompeur. Passant  rapidement sur l'origine des vanités et sur leur place dans la peinture surtout hollandaise du XVIIe siècle, ce livre d'art traite essentiellement de la place du crâne dans l'art contemporain et non pas des vanités.


• Richesse du livre  


Les œuvres représentées couvrent une vaste période depuis la mosaïque d'un crâne de Pompéi jusqu'aux créations du début du XXIe siècle. Peintures, photographies, sculptures, installations, objets variés… Les arts plastiques sont judicieusement complétés par des poèmes, des citations, des entretiens avec divers artistes et avec un collectionneur (François Pinault spécialiste de l'art le plus actuel.
L'art contemporain domine l'ensemble  du livre, multipliant les crânes, crânes à l'unité, et crânes en groupes.


Outre des œuvres figurant déja dans les articles "Vanités" de ce site, (Diptyque Carondelet de Jan Gossaert dit Mabuse, Vanitas de Jacob de Gheyn 1603, Grande Vanité de Sébastien Stoskopff 1641, Bas-relief en ivoire d'après Vésale 1640, Vanité de Philippe de Champaigne, Madeleine pénitente de Georges de La Tour, Vanité - Nature morte au portrait de David Bailly, etc), l'ouvrage d'Élisabeth Quin nous permet de découvrir une série de vanités anciennes et récentes. Par exemple :


—  Calice de 1632 orné de pierres précieuses et d'une Cène (Château de Rosenberg, Danemark).

Vanité aux instruments de musique de Christian von Thumm (vers 1670-80) au Nationalmuseum de Stockholm.

Vanité d'Augustin Alexandre Thierrat (1789-1870) à la Galerie Claude Bernard, à Paris.

Vanité aux livres de Pierre Skira, à la Galerie Pierre Trigano, à Paris (1995).

Theatrum Mundi : Armadium, installation de Mark Dion, 2001.

Wasted Youth, installation de James Hopkins, 2006. Galerie Cosmic, Paris.


 

Calice de 1632 orné de pierres précieuses et figurant une Cène (Château de Rosenberg, Danemark). Le crâne occupe une position centrale et les os croisés ne sont pas sans rappeler le drapeau des pirates…



  Vanité aux instruments de musique de Christian von Thumm (vers 1670-80) au Nationalmuseum de Stockholm. La chandelle éteinte redouble la signification du crâne. Les lauriers sont un exemple de la vanité des succès terrestres.



Surprenante Vanité d'Augustin Alexandre Thierrat (1789-1870) à la Galerie Claude Bernard, à Paris. On a quelque hésitation à dater du XIXe siècle cette reprise d'un thème qui était à l'apogée deux siècles auparavant avec son sablier où le passage du temps est proche de la fin.  Également une couronne de lauriers à peine discernable derrière le crâne. Quel sens attribuer aux "gousses d'ail" ? (On disait que l'ail fait fuir les vers…) Pour une autre interprétation : voir commentaire.

 


         Vanité aux livres de Pierre Skira, à la Galerie Pierre Trigano, à Paris (1995).

Cette œuvre de Pierre Skira se situe dans le prolongement des vanités du XVIIe siècle tout en étant d'une facture plus moderne. Cet artiste, également historien de l'art, a réalisé d'autres œuvres de même inspiration.

  Wasted Youth
installation de James Hopkins, 2006. Galerie Cosmic, Paris.

 

James Hopkins a réalisé plusieurs œuvres représentant des crânes et des vanités complètes. Dans l'album photo "Vanités" sur ce site on trouvera d'autres œuvres similaires de cet artiste.  Dans tous les cas, le crâne apparaît de façon centrale, en arrière plan des étagères qui structurent l'installation — autant dire qu'il vaudrait mieux regarder l'œuvre avec du recul que de près sur un écran d'ordinateur…

 

  Theatrum Mundi : Armadium, installation de Mark Dion, 2001.

 

L'œuvre de Mark Dion reproduite ici n'est pas exactement une vanité : plus qu'un crâne, c'est tout le squelette qui pose au centre de la composition. Cette installation s'inscrit dans la tradition des collections d'objets chères aux XVIe et XVIIe siècles, avec aussi les références habituelles des vanités (horloge, livres, objets d'art, etc).

 

  * * *

  • Livre des Vanités ou Livre des Crânes ?


La grande majorité des œuvres représentées dans ce livre se focalisant sur le crâne, on est conduit à s'interroger sur la conformité du titre au contenu. Suffit-il de montrer un crâne, et de le nommer "vanité", pour disposer d'une œuvre appartenant au genre (ou sous-genre) des vanités ? Non, évidemment. Il est plus facile de se limiter au crâne pour représenter des vanités ! Et avec plusieurs crânes, on aurait plus de vanités… L'album se clôt sur des étagères des catacombes du monastère grec du Grand Météore ; pourquoi pas sur l'ossuaire de Douaumont ou sur un musée du génocide khmer puisque l'accumulation fait l'art ?


De fait, l'ouvrage montre à merveille la prolifération de l'image du crâne, une sorte de marchandisation si l'on veut, accentuée par le style gothique des héritiers de Charles Manson, par des groupes musicaux qui ont su habilement faire du morbide leur fond de commerce. Mais les motos et les tatouages des Hell's Angels sont-ils des vanités ? Pas plus que les drapeaux des pirates… La provocation est assurément confondue avec la vanité. Le macabre est une chose, la vanité en est une autre.


Que les choses soient claires. Pour simplifier, il n'y a (quasiment) pas de vanités sans crâne, puisque le crâne est l'indication la plus directe qui soit de la mort, mais le crâne à lui seul ne fait pas la vanité. De même, toute nature morte n'est pas une vanité — malgré l'adjectif "morte" dans l'expression française — même si les vanités font partie des "natures mortes" ou "Still Life" ou "Stilleben" chez nos voisins.


Les "vanités" réfèrent à une civilisation particulière, marquée par le christianisme, et à un moment historique. Depuis les Lumières, la déchristianisation s'étendant à de nombreux pays, on peut comprendre que les vanités aient évolué. Qu'il y ait des détournements (dadaistes et surréalistes par exemple) cela se comprend. Mais qu'est-ce qui disparaît fondamentalement entre une vanité au sens "traditionnel" et les "vanités réduites à un crâne" si nombreuses dans l'ouvrage que signe Élisabeth Quin ? Non pas précisément des symboles de la foi chrétienne, mais l'évocation des connaissances, des arts et des sciences, des plaisirs de l'existence, — ce qui autorise à dire "tout est vanité—  ainsi que les représentations du temps qui se faisaient autrefois au moyen d'une chandelle qui s'éteint — ou des restes de repas pour évoquer un moyen que Daniel Spoerri utilise aujourd'hui encore.


Peut-on admettre comme vanités les "calaveras" du mexicain Posada qui, s'appuyant sur une tradition macabre locale dénonce surtout la corruption des riches et la misère des pauvres ? Introduire les – très remarquables – crânes de Nouvelle-Guinée (crânes d'ancêtres Asmat d'Irian Jaya du Musée d'art africain de Marseille), ou ceux du vaudou haïtien, qui ont les uns et les autres des significations particulières, n'est-ce pas tout mélanger ? N'est-ce pas une confusion brouillonne qu'on croit justifiée par la nouveauté de la mondialisation ou le multiculturalisme mal compris et sacrifier ainsi à "la sainte ignorance" (pour reprendre la formule d'Olivier Roy) ?
ConclusionOn manque encore d'un ouvrage complet en français sur les vanités...


Élisabeth QUIN

Le Livre des Vanités

Éditions du Regard, 2008, 359 pages.

 


Par Mapero - Publié dans : VANITÉS
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Mercredi 4 juillet 2007 3 04 07 2007 11:06


Jean Clair, commissaire de l'exposition consacrée l'an passé à la Mélancolie a prolongé la réflexion sur ce thème en  organisant un colloque en avril 2006 à la Fondation des Treilles. Gallimard en publie les actes, invitant à souligner les relations entre les Vanités, le Miroir et le sentiment mélancolique.

Le Docteur Widlöcher en particulier rappelle la confusion fréquente entre la maladie dépressive et ce sentiment. Identifiée par les aliénistes du XIXè s., la maladie affecte autant la vie mentale que l'activité du patient : incapacité à se concentrer, sensation de fatigue extrême, absence totale de volonté inhibant tout passage à l'acte : les antidépresseurs la corrigeraient.

Mais le sentiment mélancolique est tout autre, qui n'altère ni la pensée ni l'action. Connues depuis Hippocrate, qui les associait à la rate et à la bile noire, les "idées noires" n'ont aucune cause psychologique ni conjoncturelle et n'apparaissent pas seulement à l'automne de la vie comme on l'a longtemps cru. Il faut aussi se garder de les assimiler à la nostalgie du temps passé ou de la patrie perdue. Car le sentiment mélancolique naît, chez certains individus, de l'hyperconscience – lucide et désillusionnée– du vide, du néant de l'existence – le moine médiéval la connaissait cette "acedia", cette crise de doute, la tentation du Malin. Qu'il s'exprime à travers le blues des chants d'esclaves ou le "spleen" baudelairien, ce "goût du néant" ôte tout sens à l'activité humaine, à la vie elle-même : tout n'est que vanité, illusion creuse, comédie.

C'est autour du crâne que s'organise la vanité picturale car la mort fascine l'esprit mélancolique : ni redoutée, ni évitée, le crâne lui offre une image de lui-même qui nourrit sa pulsion de mort. Le miroir est alors incontournable : lorsqu'il contemple son image, l'esprit mélancolique se dévalorise, se juge négativement mais – paradoxalement – il s'éprouve supérieur aux autres hommes car lui conscientise la présence du vide. Narcissisme inversé, son reflet, son double, justifie son sentiment mélancolique, confirme la conviction intime du bien-fondé de son désenchantement.

Les Vanités élaborent une représentation, une mise en scène de la mélancolie. La fascination pour la mort – le crâne – est analogique de l'image de soi dans la psyché, à la fois miroir et âme. Néanmoins cette "mélancolie au miroir" dont parle Starobinski, aucun antidépresseur ne saurait la soulager. (Rédigé par Kate)


De la Mélancolie
Textes réunis par Jean Clair et Robert Kopp
Gallimard, Les cahiers de la nrf, 226 p., mai 2007.




Par Rousseau - Publié dans : VANITÉS
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Mardi 19 septembre 2006 2 19 09 2006 09:41

Edmundo Rivero
Milonga del consorcio



                    DES  VANITÉS                   


 Dans l'histoire culturelle occidentale, les Vanités tiennent une place particulière doublement centrée, dans l'espace sur la Hollande, et dans le temps sur les années 1630-1650, avec des débordements réduits sur le reste de l'Europe occidentale, et le reste du XVII° siècle. Il est donc légitime de s'interroger sur cette spécificité des Vanités. Mais d'abord qu'est-ce qu'une Vanité ? Pour démarrer sur un exemple simple, cette vanité attribuée à Philippe de Champaigne nous confronte avec brutalité au "memento mori" : la nature est belle (la tulipe), mais souviens-toi que tu es mortel, et que passe le temps (le sablier).


Philippe de CHAMPAIGNE
Vanité
Milieu du XVIIè siècle, Musée de Tessé, Le Mans




1. Définition d'un genre

    Au début de l'ère baroque —les Français préfèrent évoquer l'âge classique ou la période de la monarchie absolue— la Hollande et plus généralement les Provinces-Unies semblent avoir "volé" à l'Italie l'hégémonie dans l'art pictural.

    L'école hollandaise repose sur plusieurs bases. D'une part deux siècles de peinture flamande ont apporté de nombreuses innovations (notamment maîtrise de la perspective, peinture à l'huile sur la toile, souci du détail ); d'autre part le dynamisme du marché de l'art qu'offre un ensemble de cités marchandes où la bourgeoisie prospère dans une abondance matérielle sans précédent ; enfin un climat religieux marqué par le triomphe du calvinisme.

    Dans ces conditions, les peintres hollandais se spécialisent dans les portraits, les marines, les scènes de la vie quotidienne, les paysages ruraux et urbains, et ce que les Français qualifieront de natures mortes, mais c'en est fini des commandes de vierge à l'enfant ou de tableaux de saints.

    La Vanité constitue un sous-genre de la nature morte. En vérité cette manière de dire ne s'est imposée en France qu'en 1756 après le succès de Chardin (1 - voir notes à la fin de l'article). Vers 1650 les Hollandais qualifient  ces œuvres de " still leven " —d'où les termes "still Leben " en Allemagne,  "still life"  en Angleterre, mais "bodegon" en Espagne.

Pietr CLAESZ
Vanité
1630

    Ce qui précède explique pourquoi, dans les catalogues des musées et des galeries virtuelles, la Vanité est souvent nommée "still life" . Or, la Vanité est une "still life" bien spécifique. C'est la présence d'un crâne, résumant la mort, qui permet la distinction. Les éléments constitutifs de la Vanité varient par leur nombre. Ils évoquent les cinq sens —et certaines œuvres se limitent aux cinq sens sans représenter de crâne. Ils évoquent aussi la culture humaniste du livre (reliures, livres ouverts) et l'état des connaissances par des objets techniques précis (globe terrestre, sphère céleste).

    La Vanité (vanitas) se développe dans une époque où le latin est partagé par l'ensemble des classes cultivées de l'Europe occidentale, et où l'environnement chrétien est indissociable d'une certaine familiarité avec la langue latine. On ne sera donc pas surpris d'y retrouver des formules latines dont la plus connue est :  « vanitas vanitatum et omnia vanitas » [«Vanité des vanités, tout est vanité.» Écclésiaste, 1.2] ou bien encore « memento mori ». Une vanité d'Evert COLLIER (Breda 1640-Londres 1710) rassemble les deux formules :

    Les Vanités ont une signification symbolique et philosophique puisqu'elles mettent en balance la mort et les œuvres humaines (2). D'un côté les richesses et les plaisirs de l'existence, de l'autre le triomphe de la Mort, rappelé à tous, ou du moins aux "riches pénitents [qui les] plaçaient dans leur oratoire pour méditer sur la futilité des choses de ce monde tout en contemplant une œuvre d'art” (3).

    Mais s'il devait choisir, le chrétien de ce temps choisissait le salut de son âme, étant prêt à lui sacrifier les douceurs de sa vie terrestre personnelle. Lorsque les Médicis furent chassés de Florence à la fin du XV° siècle, Savonarole prit le pouvoir et établit une tyrannie religieuse extrême : on organisa un bûcher des vanités. La 7 février 1497 les Florentins vinrent "brûler les œuvres de Dante, de Pétrarque et de Boccace, en même temps que jeux de cartes, instruments de musique, bijoux, perruques et peintures profanes" (4). Ces objets se retrouveront dans les peintures de vanités du XVII° siècle.


Piter BOEL
Grande vanité
1663 - Musée des Beaux Arts, Lille

  
     On notera enfin que la Vanité ainsi définie ne devrait pas être confondue avec une allégorie ; en effet, s'il y a des allégories de la vanité, comme il y a des allégories de la justice, de la fortune, ou de l'amour, elles ne relèvent pas des Vanités en tant que sous-genre ou thème pictural. Ainsi la femme au miroir d'un triptyque de Memling ne constitue pas à proprement parler une Vanité (vanitas), mais plutôt une allégorie de la vanité. La Vanité personnifiée est souvent une "jolie femme dénudée accompagnée d'un paon, [qui] se contemple dans un miroir." (5)

  Hans MEMLING
La Vanité
Musée des Beaux-Arts, Strasbourg

Pas de paon, mais un bichon et deux lévriers sur l'œuvre de Memling. (On retrouve les deux lévriers sur la fresque de Rimini, "Saint Sigismond et Malatesta", par Piero della Francesca — symboles de fidélité et de prudence…)

Au siècle suivant, cette Allégorie de la Vanité, orientée vers la musique, est intermédiaire entre le thème de la femme à sa toilette et celui de la vanité des plaisirs :

MOLENAER
Allégorie de la Vanité
1633 (détail) - Repris entier plus loin.



Si dans ce dossier la peinture des vanités va nous faire parcourir les siècles, et franchir les frontières, prenons juste un instant pour considérer une version cousine, celle de la scultpture :

La Mort - XVIIe siècle

Cet ivoire sculpté de 53 cm de haut figure dans "D'un regard l'autre. Histoire des regards européens sur l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie" sous la direction d'Yves Le Fur (Musée du Quai Branly, Paris, 2006, 350 pages). Il y est précisé que l'artiste anonyme s'est inspiré « d'une gravure de la "Fabrica" d'André Vésale (1514-1564) dont la légende invite à méditer sur la condition humaine : Vivitur ingenio caetera mortis erunt, "C'est par l'esprit que l'on vit, le reste appartient à la mort". Le sculpteur a renforcé cette thématique en représentant la Mort foulant aux pieds des attributs du pouvoir : une tiare pontificale, une mitre épiscopale, un heaume de chevalier et un sceptre. Les artistes ont souvent fait figurer dans les vanités des richesses exotiques que les puissants se vantaient de posséder.» (pages 76-77).






2. Origines de la Vanité

    Les Vanités ont une origine complexe, et à rechercher principalement dans la tradition chrétienne. Si l'on commence par la présence du crâne, ou des ossements, on relie cet aspect des vanités à la danse macabre des XIVè et XVè siècles.

Hans HOLBEIN
Danse macabre

Des triptyques ou dyptiques des XV–XVIè siècles apportent aussi leur constribution aux origines des vanités. Non pas dans le sujet principal, plutôt sur l'extérieur des volets. En voici trois exemples. Dans le premier, un sablier accompagne le crâne, formant quasiment la base du sous-genre. Dans le second, le crâne s'appuie sur une brique en voie d'effritement, signe du temps qui passe, comme avec le sablier précédent.


Volet de tryptique, XVè s.

   
Rogier van der WEYDEN
Tryptique de la famille Braque (détail)
1450, Musée du Louvre, Paris

Dans ce troisième exemple, Jan Mabuse (alias Jan Gossaert) représente à la fois le chancelier Carondelet avec son épouse et le crâne à côté de leur blason. Variante sur le thème recto-verso.


Jan MABUSE (GOSSAERT): Dyptique Carondelet, 1517.



    On a aussi noté l'introduction du texte, et par là de la culture chrétienne et/ou humaniste. Par la suite, les compositions d'éléments inanimés constitués d'objets culturels accompagnent les représentations de Pères de l'Eglise ou de saints dans leur cabinet d'études (ou studiolo).

Vittore CARPACCIO
La vision de saint Augustin (détail)
1502 - San Giorgio degli Schiavoni, Venise

    Le tableau de Carpaccio (1460-1526) montre saint Augustin dans son cabinet d'études. Le saint homme, en qui la tradition reconnaît l'humaniste que fuut le cardinal Bessarion, a une vision mystique. Mais tout autour de lui se disposent livres, instruments scientifiques, partitions de musique. Cette acumulation des choses n'est pas née en 1500.

    Déjà, à partir du Trecento, les artistes avaient commencé à disposer des objets, comme dans des boîtes, en marge de leurs compositions, pour leur donner plus de vérité et pour jouer sur une signification symbolique (6).

Le Maître du Livre d'Heures de Marie de Bourgogne
Le Christ cloué sur la croix
vers 1475-80
 Österreichische Nationalbibliothek, Wien

    On assista, parallèlement à l'essor des vanités et natures mortes, à l'essor de l'art difficile du trompe-l'œil. Le tableau de vanités lui est redevable de son souci de faire illusion d'authenticité.

Georg FLEGEL
Trompe-l'œil
 1610
Galerie nationale, Prague

    Dès le milieu du XVIè siècle, le maniérisme utilisa une multitude organisée d'objets : fleurs, fruits, poissons. C'était le thème de la table bien garnie d'une profusion de victuailles pour la satisfaction des sens. Il faut reconnaître que bien des natures mortes (ou Still Life), malgré une qualification de "vanitas", ne font que reprendre cette foule d'éléments décoratifs, par exemple avec les tableaux de fleurs de Daniel Seghers ou d'Ambrosius Bosschaert, comme avec les étalages de légumes, de fruits, de poissons, œuvres de Franz Snyders ou d'Osias Beert.

    C'est pourtant l'agencement de ces différents éléments qui permet de constituer la vanité, toujours marquée par cette fascination du détail que l'on rejetterait plus tard, dès le temps des Lumières. (7)



3. Les Vanités des Hollandais



    Quatre grands foyers de création picturales existaient aux Provinces-Unies : Amsterdam, Delft, Haarlem et Utrecht, et cette école hollandaise du XVIIème siècle n'était pas principalement connue pour ses vanités, comme le montrent les célèbres œuvres de Rembrandt (1606-1669). Mais avant de s'illustrer à Amsterdam, c'est à Leyde que ce peintre apprit à peindre, et cette ville est attachée au souvenir de plusieurs peintres, mais pas seulement de vanités, ainsi Gerrit Dou qui fut l'élève de Rembrandt, Jan Steen, Gabriel Metsu, Frans Van Mieris, ou encore Willem Van de Velde. Gerrit Dou et David Bailly y passèrent toute leur vie. D'autres s'y établirent et y moururent, tel Herman Steenwijk.

    Leyde a vu se constituer un foyer actif, notamment après la création de l'Université en 1575, puisque Guillaume le Taciturne récompensa de la sorte une ville qui avait résisté aux assauts catholiques. Gerrit Dou et d'autres furent les fondateurs de la guilde des peintres de la ville ; ils créèrent en 1648 l'école des "FIJNMALER" c'est-à-dire des peintres raffinés, ceux dont les peintures sont si appliquées que les coups de pinceaux sont indécelables.

Jacob de GHEYN
Vanitas Still-Life
1603 - Metropolitan Museum, New York


     Toutes les vanités ne sont pas œuvres des peintres de Leyde! L'anversois Jacob de Gheyn inaugure cette série de vanités du siècle d'or de la peinture hollandaise par le premier "memento mori" qui nous soit parvenu (8). Le tableau fonctionne comme un portrait, puisque le crâne est la principale figuration. Le crâne est surmonté d'une sphère où se reflètent divers objets, le monde en quelque sorte ; il est disposé dans une niche dont la clef de voûte contient l'inscription "Humana Vita", car les peintres cherchent souvent à orienter l'interprétation de l'œuvre par un texte bref et significatif. Autour de la niche, des philosophes sont placés dans les angles supérieurs : philosopher, n'est-ce pas apprendre à mourir ? La tulipe est présente, c'est la fragilité de la vie humaine, plus que l'allusion à la spécialité locale.

    Mais le premier grand spécialiste du sujet semble être Pieter Claesz qui est originaire de Westphalie et s'est installé à Haarlem en 1617, au cœur des cultures de tulipes. La spéculation sur les oignons de tulipes aboutit au premier krach en 1636 ; Claesz se fit appeler Nicolaes Tulp… mais ce sont des œillets qui figurent la vanité de Dresde. Claesz peignit plusieurs vanités et natures mortes ; outre la Vanité reproduite ci-dessus dans la section "1. Définition", trois ont été sélectionnées pour la période 1624-1630, conservées à Dresde, La Haye et Amsterdam.

    Celle de Dresde, ci-dessous, ne comporte pas de crâne mais d'assez nombreux éléments habituels de la vanité : montre, orfèvrerie, nautile, petits coquillages ; les objets sont placés sur une table de pierre, voire de marbre, disposition héritée du principe de la niche (cf. Gheyn). Noter aussi le sujet dans l'arrière-plan, comme dans plusieurs tableaux contemporains, par cette "nature morte inversée" ou 'image dédoublée", la nature morte est insérée dans le vivant (9). Autre procédé significatif, le rideau, à la fois fond sombre qui permet de faire ressortir les objets (comme dans Les Ambassadeurs de Hans Holbein), et surtout dévoilement du sens, comme dans la vanité de Johannes Cuvenes.


Pieter CLAESZ
Nature morte au grand gobelet en or
 1624, Gemäldegalerie, Dresden


    Il convient aussi de souligner la tendance à la répétition des objets, ici des coquillages. "Accumuler les objets, s'en faire une forteresse, bâtir une muraille d'objets inertes et silencieux pour ne pas voir la nuit du monde et ne rien entendre de sa rumeur, tel est le projet mélancolique de qui, sous la richesse apparente, n'entretient jamais que le goût amer de la solitude…" écrit Jean Clair à propos du tableau "La Vue" de Jan Brueghel dit de velours (1617, Musée du Prado, Madrid)(10).

Pieter CLAESZ (1597-1661)
Vanitas Still-Life
1630, Mauritshuis, La Haye


    On remarquera ici que le crâne est accompagné d'un tibia, que la bougie est éteinte, que le verre est vide, que les feuilles du livre sont abîmées par un long usage. La plume est posée loin de l'encrier. Tout est terminé.

Pieter CLAESZ
 Vanité
1628, Rijksmuseum, Amsterdam


    Ici, moins d'austérité. Les arts sont davantage présents. Les instruments de musique en premier plan, mais pas de partition. En revanche, une gravure montrant un nu féminin, une armure, une statue avec un personnage en pleine méditation.
  

Willem Claesz HEDA (1594-1680)
Vanitas
1628, Collection Bredius, La Haye

   
    Avec cette œuvre de W.C. Heda on voit apparaître d'autres plaisirs de la vie : la pipe, les friandises dans la coupe.

Harmen STEENWIJCK  (1612-1656)
Vanité
 1640, Stedelijk Museum De Lakenhal, Leyde

Simon Luttichuys, né en 1610 à Londres et décédé à Amsterdam en 1661 travailla lui aussi à des vanités selon le modèle de Leyde, c'est-à-dire avec une table sur laquelle sont agencés des objets en relation avec la culture humaniste (livres fermés ou ouverts sur des planches illustrées) avec d'autres objets à proximité (tableaux au mur ou comme ici miroir sphérique suspendu au plafond). Ultérieurement, cet artiste, s'éloignant des vanités, a produit de nombreuses natures mortes.

Simon LUTTICHUYS (1610-1661)
Vanité avec crâne (n°1) - 1645

Huile sur bois. Vente Sotheby's 12-2004


Simon LUTTICHUYS
Vanité avec crâne (n°2) - ca.1635-40
Museum of Fine Arts, Houston (Texas)

Il existe une œuvre identique au Musée de Gdansk. On voit à gauche que la page de titre du livre est daté de 1611 (M DC XI). Le miroir sphérique démontre l'art de Luttichuys : le peintre à son chevalet avec une femme à ses côtés :



Ces deux œuvres de Luttichuys comprennent un globe terrestre, objet que l'on retrouve aussi sur la vanité suivante de Cornelis Gijsbrechts et plus loin chez Evert Collier.


Cornelis GIJSBRECHTS
Vanitas
Après 1650. Musée des Beaux-Arts d'Anvers


Cornelis GIJSBRECHTS
Vanité, 1650


Vanité anonyme, XVIIè siècle


    La pendule figurée pliée fait penser aux montres molles de Dali… On note des inscriptions en néerlandais et non plus en latin. Peut-être une production plus populaire ?


Evert COLLIER (Breda 1640-Londres 1710)
Vanitas (Vita brevis, ars longa)
1672

      Auteur de compositions complexes, Evert Collier rappelle, par son insistance sur les globes, les livres et les cartes, la puissance de l'économie hollandaise, (cf. titre "Hollandt" bien visible) qui elle aussi serait éphémère malgré la Compagnie des Indes orientales. A l'arrière-plan le drapeau orange de la famille du stathouder.


Evert COLLIER
Vanité avec deux globes (céleste et terrestre)

   
    Le thème de la femme à la toilette traité par Molenaer renvoie à la fois à la femme au miroir et à la vanité puisque le crâne est présent — mais au pied, pas près de la main. Dans le tableau suivant, le crâne est doublement présent, à la fois celui de l'homme, sur la table et de son meilleur ami le cheval, sur le plancher.

Jan-Miense MOLENAER
Femme à sa toilette / Allégorie de la vanité
1633, Musée des Beaux-Arts de Toledo, États-Unis


Jan-Miense MOLENAER
Le peintre dans son atelier
Musée Bredius, La Haye


    Vanité des vanités ! dit l’Ecclésiaste, tout est vanité.

    Cette méditation est illustrée par de nombreuses œuvres de maîtres hollandais tout au long du XVIIè siècle et particulièrement dans les années 1630.


Hendrik ANDRIESSEN (jadis attribué à David BAILLY)
Vanité avec le portrait d'un serviteur
1650, Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University, Ithaca

Un serviteur noir habillé avec élégance porte au cou un collier en or, signe de fidélité à son maître, commanditaire du tableau, dont il brandit le portrait miniature tout en le fixant des yeux. Le crâne est situé au centre de la composition. Tout autour s'organisent de multiples symboles de la vanité. D'abord la musique avec un luth et une flûte ; la beauté de la nature (les quelques fleurs) ; les arts plastiques (la palette, les brosses, la petite sculpture) ; les divertissements (les dés, les cartes, la pipe). Les bulles disent que tout est éphémère.

Ces éléments, on les retrouve dans l'œuvre suivante, l'autoportrait de
David Bailly (1584-1657) qui se forma à Leyde et Amsterdam.
  

David BAILLY
Autoportrait avec les symboles de la vanité
1651, Stedlijk Museum De Lakenhal, Leyde


Après un périple à Venise et Rome, il entama une longue carrière de portraitiste, des étudiants et professeurs de l'université calviniste de Leyde formant une partie de ses sujets. Ce qui peut expliquer l'abondance des représentations humaines sur cette œuvre que Bailly signe à 67 ans et qui est présentée comme son autoportrait.
Sur la toile, le peintre tient un portrait d'homme que la bougie sépare du portrait d'une femme, peut-être l'épouse décédée. La flûte remplie de vin blanc, c'est la plaisir de la dégustation ; mais elle indique aussi la fragilité du cristal. D'autres verres, des livres, une sculpture, une pipe, un collier, des roses, mais aussi un couteau, entourent une bougie dont la position est centrale et qui indique la fuite du temps.



Johan CUVENES
Vanitas
Collection Heinz, États-Unis


    Cette vanité de Johan Cuvenes est peu connue ; appartenant à une collection privée, elle a été exposée en 1989 à la National Gallery of Art de Washington et au Museum of Fine Arts de Boston (11).

    Considérons ensuite des œuvres de Jan VERMEULEN (ou van der Meulen) né à Haarlem en 1638 et mort en 1674.

Jan VERMEULEN
Vanité
Nantes, Musée des Beaux-Arts


Dans cette nature morte qui est une vanité sans crâne, Vermeulen a cependant placé un sablier (à gauche, derrière le livre refermé), des écrits et imprimés comme chez Evert COLLIER,
avec ici un livre ouvert sur une écriture illisible), une flûte, etc... La composition repose sur une table recouverte d'une nappe.

Par ailleurs, Vermeulen a privilégié la représentation de la vanité du pouvoir, avec crâne et couronne :


Dans cette vanité à vendre dans une galerie londonienne (en 2005) on distingue une foule d'objets, dont un crâne, une couronne, un encrier au premier plan sur le marbre, un sablier à l'arrière-plan, etc... Cette composition est assez proche de la suivante que reproduit l'Encyclopedia Britannica.



Gerritt VAN VUGHT (1658-1697)
Vanitasstilleven
Mauritshuis, La Haye

Une nature morte qui est une vanité puisque l'on remarque un crâne au milieu du tableau et que la fuite du temps est compétée par le sablier et par l'usure des pages de deux livres. Vanité que tout ce savoir au coeur des autres livres posés sur la table comme sur une étagère !



  Pour terminer cette partie consacrée à l'école hollandaise, un regard à la peinture mythologique dans la mesure où il y a ici reprise du thème du crâne, au pied de la belle captive, ceci évoquant la vanité du Maître M.Z. Étant donné le paysage marin, cette version utilise la collection de coquillages de manière moins surprenante que dans la vanité de Pieter Claesz.

    Joachim WTEWAEL
Persée délivrant Andromède
1611, Musée du Louvre, Paris




NOTES


(1) Dictionnaire des courants picturaux, Larousse, 1990. Article "nature morte" pages 240 à 252. En 1667 le critique Félibien disait "choses mortes et sans mouvement".
(2) Idem. Larousse, 1990. Article "vanité", pages 427-429.
(3) Jacques Duquesne, L'histoire de l'Eglise à travers 100 chefs-d'œuvre de la peinture, Presses de la Renaissance,2005. Page 16.
(4) Idem. Suite à ce bûcher, Sandro Botticelli dont l'œuvre était jusque-là fort éloignée de la bigoterie (cf. Le Printemps, ou la Naissance de Vénus) abjura ses "erreurs" pour se consacrer à un art plus religieux. Sur Savonarole compte-rendu du livre de Pierre Antonetti dans ce blog.
(5) Jacques Duquesne, op.cit. Le paon, qui est symbole d'orgueil, peut être remplacé par des chiens de race, bichon, lévriers.

(6) Victor Stoichita, L'instauration du tableau, Droz, 1999. Pages 38-42 sur les miniatures du Maître de Marie de Bourgogne. On parle de "marginalia" pour désigner ces images dans les marges du tableau.

(7) Le "Dictionnaire des Beaux Arts" publié à Paris en 1806 par A.L.Millin exprime ainsi le rejet du détail : "Dans l'enfance de l'art, les peintres copient avec soin les détails (…) L'art, dans sa force, ne s'attache qu'au grand, et néglige tout ce qui peut l'en écarter ou l'en distraire". Cité par Daniel Arasse, "Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture", Flammarion, 1996, coll. Champs.
(8) Selon Victor Stoichita, L'institution du tableau, op. cit. Pages 50-51.
(9) Idem. Chapitre "Embrasures" avec comme illustrations : Pieter Aertsen, Le Christ chez Marthe et Marie, 1552, où l'essentiel du tableau est occupé par des victuailles, ainsi que Vélasquez, même titre, c.1620, avec là encore des victuailles au premier plan.
(10) Jean Clair (éd.), Mélancolie. Génie et folie en Occident, catalogue de l'exposition, RMN et Gallimard, Paris, 2005, pages 202-203.
(11) J'en ai trouvé trace par le site de Gary Schwartz.



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Par Rousseau - Publié dans : VANITÉS
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Lundi 18 septembre 2006 1 18 09 2006 11:27

4 - LES VANITÉS EN EUROPE

 

Sans atteindre l'ampleur de la production hollandaise, la vanité existe ailleurs en Europe, principalement en France, en Italie et en Espagne.


Les Vanités des peintres français


On commence par une œuvre de grande simplicité, due à Jacques Linard, presque aussi simple que celle attribuée à Philippe de Champaigne (cf.Vanités -1 - Introduction).


Jacques LINARD (Paris, 1597-1645)
Vanité à la chandelle

1644, Accademia Carrare, Bergame
    Jacques LINARD
Les cinq sens
1638, Musée des Beaux-Arts, Strasbourg

Nommé valet de chambre de Louis XIII en 1631, Linard est donc un peintre catholique alors que la majorité des peintres de vanités et natures mortes assimilées sont protestants.

La France a connu un essor du calvinisme, mais malgré l'Édit de Nantes, des peintres protestants se sont exilés bien avant sa révocation par Louis XIV. Ainsi, N.-L. Peschier, d'origine ardéchoise, aurait produit des Vanités en Hollande (12 - cf. notes en fin d'article) dans les années 1660.

Sébastien Bonnecroy, sans doute d'origine ardéchoise lui aussi, a peint des natures mortes composées de livres, à Anvers autour de 1660. On le trouve à La Haye entre 1650 et 1676.


  Sébastien BONNECROY
Vanité à la pipe

1641, Musée des Beaux-Arts, Strasbourg


Cette Vanité est parfaite avec le crâne, la chandelle qui bientôt s'éteint, un sceau, la pipe et le tabac avec la signature de l'artiste sur le papier en bas à gauche.


Sébastien BONNECROY
Nature morte avec tête de mort

1668, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg
.

 

En son temps portraitiste réputé, le parisien Renard de Saint-André est connu aujourd'hui pour ses vanités, ce qui rappelle le cas de Daniel Bailly.


Simon RENARD DE SAINT-ANDRÉ (1613-1677)
Vanité
1650, Musée des Beaux-Arts, Marseille


Simon RENARD DE SAINT-ANDRÉ  (1613-1677)
Vanité

 c.1650, Musée des Beaux-Arts, Lyon


    Au centre de la composition du musée de Marseille, au milieu d’objets symbolisant les plaisirs de la vie trône un crâne couronné de lauriers, ce que l'on peut comprendre comme l'inanité des réussites humaines sur terre et comme une victoire irrémédiable de la mort. À moins qu'il ne s'agisse de la promesse d’une résurrection future dans le royaume de Dieu, puisque le laurier fut symbole d’immortalité. Ici les bulles symbolisent la fragilité et l'éphémère.

    Avec un sceau comme le précédent, et avec un livre ouvert de langue française. Le titre du texte est bien dans le droit fil de la vanité : "le Tombeau".


Simon RENARD de SAINT-ANDRÉ (1613-1677)
Vanité - Coll.Part. © The Bridgeman Art Library.

Un correspond me signale que ce "TOMBEAV" est une œuvre de Jean Puget de la Serre, intitulée «Le tombeau des délices du monde» : "un discours moraliste qui traite du thème de la vanité à travers chacun des cinq sen. Le chapitre peint est celui concernant l'odorat.» Que Frédéric Dufoix soit remercié pour ces précisions.


Anonyme français - ca. 1630
Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome


Mentionnée dans des inventaires du 19ème siècle comme une "Allégorie de la Méditation" due à Gerard van Honthorst, cette peinture est plutôt considérée comme l'œuvre d'un peintre parisien actif autour de 1630. Une certaine parenté avec le travail de La Tour peut être soulignée.


Georges de LA TOUR
La Madeleine à la veilleuse
1640, Musée des Beaux-Arts, Rennes


    Le thème de la vanité est cousin de celui de la Mélancolie illustré par Dürer. L'héritage de la Mélancolie c'est ici Marie-Madeleine. Il existe différentes versions de ce sujet, à Rennes, au Louvre, et à Pasadena en Californie. Cette œuvre est remarquable par la maîtrise de la lumière.


Lubin BAUGIN
Les cinq sens et l'échiquier

1630, Musée du Louvre



Lubin a réalisé surtout une œuvre de peintre religieux, mais c'est essentiellement pour cette vanité -sans crâne- qu'il est connu. L'échiquier constitue l'originalité majeure.

Du côté du Rhin et de l'Allemagne

Le peintre Sébastien Stoskopff (1597-1657) est strasbourgeois et il a travaillé à Paris dès 1621. De retour à Strasbourg en 1641, la ville ne faisait pas encore partie du royaume de France. Ses œuvres sont principalement conservées au Musée de l'Œuvre Notre-Dame de Strasbourg et consistent en natures mortes; on en a donné un exemple, où l'on retrouve encore le motif de la rustique boîte en bois.

Sébastien STOSKOPFF
La grande vanité
1641, Musée de l'Œuvre Notre-Dame, Strasbourg

Sébastien STOSKOPFF
Nature morte au nautile

c.1630, Metropolitan Museum


Les coquillages exotiques sont collectionnés par les amateurs et sont considérés comme des emblèmes de la vanité. À la différence de Bonnecroy, Stoskopff est luthérien, l'Alsace ayant été un important centre de la Réforme.

Également de Stoskopff :



Broder MATTHISEN
1600, Vanitasstilleben

Un siècle après Stoskopff, une gravure à la manière noire ("mezzotinto") de Johann Jakob Haid (1704-1767) reprend le thème classique avec crâne, livre, chandelles, bulles de savon, sablier, etc...

Nikolaus MATTHES traita également ce thème en 1750.

Nikolaus Christopher MATTHES
1750, Vanitasstilleben.

Peu de peintres italiens  dans cette histoire des vanités.

L'Italie de la Contre-Réforme est fidèle aux représentations religieuses traditionnelles, aux grands sujets mythologiques et d'histoire. La Papauté continue d'exercer une action de mécène. L'art jésuite triomphe. Néanmoins, deux artistes sont présents :

Domenico FETTI
Vanité

1623, Musée du Louvre


Avec cette toile de Domenico Fetti (ou Feti) on a assisté à la fusion du portrait de la Mélancolie de Dürer avec l'image représentant la femme en pleine méditation. Elle fixe du regard le crâne et a comme oublié le livre qui est dessous, le globe céleste, la palette et les pinceaux, le livre ouvert à terre, le chien même, et aussi le paysage. Celui-ci n'apparaît qu'au-delà de murs ruinés qui anticipent sur le culte romantique des ruines. Le sens est évident : toute l'activité humaine, pratique, théorique, ou artistique, est vaine (13).


 Guido CAGNACCI (1601-1663)
Allégorie de la vie humaine


Guido CAGNACCI
Allégorie de la Vanité et de la Pénitence

Musée des Beaux-Arts, Amiens


    Guido Cagnacci, élève de Guido Reni, a surtout peint des allégories plutôt que des vanités. Après un voyage à Venise, il finit ses jours à Vienne où il travailla sur le thème de la Mort de Cléopâtre.

Les vanités des peintres espagnols


Antonio de PEREDA Y SALGADO
Saint Jérôme
1643, Musée du Prado, Madrid


      Ce premier tableau d'Antonio de Pereda montre un saint Jérôme âgé en méditation. On peut l'opposer à la Marie-Madeleine de La Tour : au lieu de fixer le crâne, le regard est tourné vers le ciel. La trompette annonce le Jugement dernier. Le livre ouvert est orienté vers le spectateur, non vers saint Jérôme, afin que l'image christique soit bien comprise, artifice qui rappelle ce que d'autres artistes ont signifié en recourant au texte, et une croix sommaire est posée sur le Livre.

Antonio de PEREDA Y SALGADO
Allégorie de l'éphémère
c.1654, Kunsthistorisches Museum, Wien


    La Galerie des Offices à Florence possède une autre vanité de Pereda, datée de 1668. Comme dans l'Allégorie ci-dessus, on retrouve un médaillon représentant le portrait de Charles Quint. L'empereur est ici placé sur le monde, mais le vaste empire fut éphémère. Par ailleurs, ce tableau est intéressant par sa composition : d'un côté la puissance et les richesses au-dessus du coffre, de l'autre les images de la mort : crânes, sablier, fusil, lampe éteinte.



Antonio de PEREDA Y SALGADO
Le rêve du roi
c.1650, Real Academia, Madrid

 

    Encore une allégorie ailée, encore une pendulette en forme de tour de l'horloge, encore des armes. Mais on note le glissement de la méditation vers le sommeil et le rêve. Et pour la première fois, un masque de comédien.


Antonio de PEREDA Y SALGADO
Nature morte à la pendule
1652, Musée Pouchkine, Moscou


    Cette œuvre de Pereda utilise le principe de la collection de coquillages, comme dans le tableau de Pieter Claesz à la Gemäldegalerie de Dresde. L'âge des vanités est aussi celui des mirabilia et naturalia. Passé l'âge des vanités, des peintres seront tentés par la représentation de collections scientifiques.

    Les deux œuvres espagnoles suivantes sont radicalement différentes. Le peintre sévillan a réalisé ces deux allégories des fins dernières pour la chapelle de l'Hôpital de la Charité (la Caridad), où elles sont restées. Et ces toiles sont très noires alors que Valdès Léal est plutôt un coloriste.

    Et puis Théophile Gautier fut inspiré par ces chefs-d'œuvre (extraits) (14) :


A Séville on fait voir, dans le grand hôpital,
Deux tableaux singuliers de Juan Valdès Léal.
Ce Valdès possédait, Young de la peinture,
Les secrets de la mort et de la sépulture (…)
Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce,
Par la laideur terrible et la souffrance atroce (…)

Juan de VALDES LEAL
Finis Gloria Mundi
1670, chapelle de l'Hôpital de la Charité, Séville


Juan de VALDES LEAL
In Ictu Oculi
1670, chapelle de l'Hôpital de la Charité, Séville

    Par cette œuvre de Pereda se termine cet aperçu des vanités hors de Hollande. Il est évident que ce sous-genre est resté fortement lié aux peintres d'un pays donné et d'une époque donnée : la Hollande calviniste du XVIIème siècle.






5. LA VANITÉ REVISITÉE


    Dès le XVIIIème siècle, les vanités tendent à disparaître sous l'effet de l'évolution du goût, de la civilisation des Lumières, voire de la laïcisation de la société. Les natures mortes ont proliféré. Le XIXème fut très pauvre en vanités. À titre de curiosité, je cite cette œuvre d'un peintre anglais de l'ère victorienne :



John William Waterhouse
1902 - La boule de cristal


 

Pour le XXème siècle on mentionne, on cite une toile de Cézanne et une autre de Picasso. C'est peu.

Aujourd'hui, au début du XXIème siècle, qu'est devenue la vanité dans le domaine des arts plastiques ? On présente d'abord deux tableaux qui font clairement écho au thème en le pastichant :

Gérard WILLEMINOT

 

Vanitatum
2000, Galerie Graal, Toulouse

Michele MATOSSIAN
Vanitas and Vermeer
(États-Unis)

    Les deux œuvres suivantes ne sont pas des peintures. J'ai choisi une photographie et une œuvre numérique 3D. Elles sont cependant très fidèles au canon du genre.


Emil SCHILDT
Vanitas
2000


Jeffrey WALL
Vanitas 3D
(États-Unis)




 

CONCLUSION


Le succès de l'exposition MÉLANCOLIE au Grand Palais, à Paris, d'octobre 2005 à janvier 2006, montre qu'il y a toujours un public pour les vanités, thème voisin de la mélancolie. Cette exposition a présenté plusieurs images de vanités proprement dites, et de méditations proches du thème.

La mode des vanités s'inscrit surtout dans le Siècle d'Or hollandais du XVIIème siècle. Le sous-genre vanité est évidemment moins connu que les chefs-d'œuvre incontestables de Rembrandt.

Les galeries des musées et les expositions ont souvent oublié les vanités, peut-être par crainte d'afficher des œuvres chargées de spiritualité et réputées à tort difficiles d'accès.

Aujourd'hui, la Vanité enfin doit sortir de l'oubli.




NOTES



 

(12) Voir le site Internet de l'histoire du protestantisme
(13) Cf. Saturne et la Mélancolie, Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1989. Chapitre consacré à l'héritage artistique de la gravure Melancolia I de Dürer.
(14) Théophile Gautier, España, 1845.


À consulter :

LANINI (Karine), Dire la vanité à l'âge classique. Paradoxes d'un discours , coll. « Lumière Classique », Paris, Champion, 2006.
• Site de Karine Lanini sur l'iconographie macabre dans la Généalogie des vanités.

TAPIE (Alain), " Les Vanités dans la peinture au XVIIe siècle ", cat. exp. Paris, Petit Palais, 1991.

• Si vous confondez encore les "Vanités" et les "Natures mortes" : voyez de jolies natures mortes contemporaines ici !





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