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LITTERATURE FRANÇAISE

Mardi 15 décembre 2009 2 15 12 2009 08:06
  Ce livre bref plonge le lecteur dans l'état d'esprit d'un lieutenant français capturé en juin 1940 Hyvernaudet tardivement libéré au printemps 1945. Né en Charente en 1902, Georges Hyvernaud était devenu professeur de Lettres et il avait exercé aux Ecoles normales d'instituteur d'Arras puis de Rouen. Il se retrouve prisonnier dans un Oflag de Poméranie. Pour survivre il écrit. Il tient des carnets : sur le huitième, il porte le mot fin le 6 avril 1945 (voir Archives de la vie littéraire, 2009, page 386).

• « La Peau et les Os » commence par l'immédiate après-guerre : la scène du retour au foyer parisien, les retrouvailles avec son épouse, avec ses amis, et toute sa parentèle. C'est raconté avec des termes désenchantés qui s'accordent parfaitement avec les derniers travaux universitaires sur le "Retour à l'intime" au sortir de la guerre.

Loin de la relation chronologique : tout le prix du récit de captivité est dans le ton et la réflexion, pleins d'amertume, et un souci de vérité qui vous éclate à la figure. L'écriture ressasse les grands et petits travers des compagnons de captivité. En phrases courtes et assassines, c'est l'état de déshumanisation atteint par ces hommes jadis bien installés dans la vie d'avant-guerre. Leur chute se lit non seulement dans leurs gestes quotidiens mais dans l'absence de toute élévation de l'esprit.

L'auteur dénonce les propos des intellectuels sur la guerre rêvée comme une preuve de virilité et de grandeur de soi. Péguy est tout particulièrement visé pour avoir été le "grand poète" révéré, lui qui avait écrit : « Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre…» Et, fort de son expérience toute neuve, Georges Hyvernaud commente :

« Les morts ne sont ni heureux ni malheureux : ils sont morts. On leur a volé leur montre et leurs bottes, et ils pourrissent au fond d'un fossé. Cette réalité de la guerre et de la mort a de quoi guérir d'un certain lyrisme martial. Mais Péguy voyait la guerre comme dans les livres que les professeurs commentent en classe. Comme dans Hugo. Comme dans l'Iliade. Comme dans Corneille. Chacun a connu, vers ses quinze ans, de ces farouches vieux pédagogues que le combat des Horace ou l'invocation aux soldats de l'an II jetaient dans un délire sacré.» (Pages 144-145, édition Ramsay).

• L'un des meilleurs livres sur la captivité, et plus largement un grand lessivage de toute la littérature cocardière.

Georges HYVERNAUD
La peau et les os

Editions du Scorpion, 1949
Ramsay, 1985 (Œuvres complètes, tome I) Préface de R. Guérin, 172 pages.
Pocket, 1999, 160 pages.
Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 12 2009 17:18

Œuvre emblématique de Marcel Jouhandeau, « Chaminadour » a été publié en deux livraisons, 1934 et 1941, réunies en un volume en 1953. Je dis « livraisons » parce que cela consiste en Chaminadour 1953 brassées de petites histoires brûlantes, historiettes si l’on veut, textes brefs, de quelques lignes à quelques pages, qui en disent beaucoup sur le microcosme lointain de Chaminadour.


Cette France lointaine, c’est celle du tout début du XXe siècle, quand le gouvernement Combes s’en prenait aux congrégations des religieuses, ces femmes que l’auteur considère avec plus de sympathie que les paysans, les commerçants et les notables de Chaminadour. Jouhandeau s’inquiète aussi du sort des curés de campagne plus que des poilus de 14-18 entr’aperçus en fin de seconde partie.

Tel un entomologiste, l’auteur s’empare de sa loupe et d’une pince pour sortir un à un ses contemporains de leur environnement creusois. Il contemple ces êtres avec étonnement, ironie et souvent avec cruauté. On sait bien que Chaminadour c’est son Guéret natal. On doit plutôt y voir une quintessence de petite ville et des villages alentour. Le professeur qu’il fut à Passy, et qu’on imagine faire l’appel de ses élèves, dresse ici l’inventaire de ses compatriotes pour les distinguer par leurs défauts, distribuant les mauvais points.

Certes, leurs défauts sont innombrables : ils sont égoistes, avaricieux, jaloux, ignorants, stupides, bigots, etc. Aussi vient à l’esprit que ce sont les « Caractères » de La Bruyère que Jouhandeau nous ressert à sa mode ; mais les personnages de Jouhandeau sont tous nommés, réunis en une sorte d’annuaire provincial des désastres possibles.

« Ignace rentrait-il après de longues absences, c’était toujours en coup de vent et il cherchait tout de suite sa femme des yeux pour lui faire un reproche, même s’il ne la prenait pas en faute. »

« Je n’ai vu que dans cette famille le père et la mère, d’assez pauvres gens, vivre comme des empereurs au milieu de leurs enfants, réduits autour d’eux en servitude. »


Ces histoires grimaçantes laissent parfois place à l’humour grinçant et très rarement se font l’écho d’une répartie gentille ou poétique. Elles dévoilent en somme tout autant le caractère acariâtre de Jouhandeau, connu pour ses querelles chroniques avec son épouse Elise, que le vrai visage de la France profonde.

Marcel JOUHANDEAU
Chaminadour
Gallimard, édition en un volume de 1953, 294 pages. Rééditée en 1968 et 1988.

• Un volume de la collection « Quarto » de 2006, préfacé par Richard Millet, regroupe  « Chaminadour » avec plusieurs autres titres.
Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 12 2009 09:06

 

C'est le premier des romans campagnards de Marcel Aymé, qui lui valut en 1929, à 27 ans, le Renaudot et la célébrité. Son évocation très réaliste des paysans reste conventionnelle, dans la lignée de Flaubert et de Maupassant. Il sait alterner le dramatique et le tragi-comique sans dédaigner l'humour. Ses brèves descriptions n'ignorent pas la métaphore, ses dialogues restituent le parler rural, voire patoisant. Le lecteur ne s'ennuie pas, même si l'intrigue, un peu trop fabriquée, ne gagne en intensité que dans les deux derniers chapitres.

L'histoire, globalement linéaire, se ramasse sur quelques mois : dans les années 1920 à Cantagruel, village proche de Dôle, «l»'Aurélie, la femme «à» l'Urbain Coindet, se pend. Son beau-père fait courir le bruit que son gendre l'a tuée. Les villageois prennent parti pour ou contre, d'autant plus que «le» Coindet, à trente-quatre ans, embrasse un peu vite la Jeanne Brégeard, blondinette d'à peine vingt ans, du hameau de Cessigney... dont la rumeur prétend que son frère Frédéric, qui sort de cinq mois de prison pour contrebande, aurait été dénoncé par Coindet. On imagine aisément la suite, mais non la fin, près de la Table aux Crevés, la meilleure terre à blé de Coindet...

Marcel Aymé multiplie les personnages et les campe, sans surprise, comme des esprits simples, voire frustres ; il n'approfondit guère les caractères qu'aux deux derniers chapitres. Les «bons» le restent et le «méchant» Frédéric se voit déconsidéré au point de confondre une statue de Jeanne d'Arc avec la Sainte Vierge…

L'auteur est plus à l'aise dans l'évocation des groupes et de leurs rapports : il construit son roman sur des oppositions : conflit entre les habitants de Cantagruel, village de plaine, et ceux de Cessigney, hameau au cœur des bois ; tensions entre cléricaux et républicains, entre citadins et paysans, entre femmes... En paroles ou en actes, la violence traverse tout le récit. Elle naît des rapports de domination des hommes sur les femmes, des riches agriculteurs de la plaine sur les pauvres bûcherons de la forêt. Elle naît aussi des préjugés et des «on-dits» infondés : car le regard des autres et la réputation comptent avant tout pour ces paysans indifférents au respect d'autrui, impulsifs et passionnés de leurs seuls intérêts. Marcel Aymé montre bien l'importance de la rumeur, amplifiée à l'excès : l'honneur et le devoir de vengeance justifient souvent que l'on fasse justice soi-même, avec au bout du fusil, une génisse ou un être humain. Tous «développent des habitudes prophylactiques contre la mort contagieuse», car elle vient comme une maladie: «L'Aurélie avait eu envie de mourir, tout d'un coup, comme on a soif». Et la vie rude c'est la première habitude pour repousser la mort, la religion ne constituant qu'un «laxatif périodique des cœurs charognards», toujours associée aux superstitions païennes..

 Chez Marcel Aymé le comique vient toujours briser la noirceur tragique ; ainsi, saisi de découvrir sa femme pendue, Coindet rentre dans la cuisine avec sa jument qui se coince dans la porte... Et puis, boire c'est vivre, «gauillarder» aussi : à moins d'être un homme «empêché du caleçon», qui résisterait à un «poitrine caoutchoutée»? – Bon plaisir de lecture!


 

Marcel AYMÉ

La Table-aux-Crevés

Gallimard, 1929 (Folio, 220 pages).

 

• Le film d'Henri Verneuil, avec Fernandel, date de 1951.


Par Kate - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 10 2009 20:25

 

 

Un ou deux coffiots à débrider, des gagnantes à placer au bobinard, et des malfaisants à faire taire. Le programme se complète d'abondance par les séances d'animation au paddock, les pokers dans les clandés, et les roteuses sur le zinc. Avec Max le fourgue et le Gros-Pierrot, avec Paulette qui tient l'Océanic, avec une pléiade d'autres truands, c'est tout un monde millésimé 1929.


Demi-sels et demi-mondaines


Il y a aussi des jeunots. D'abord  celui que présente l'incipit : « D'un coup de châsses en chanfrein, Petit-Paul frimait le garçon. Incliné à quarante-cinq degrés pour verser le caoua, ce loufiat lui apparaissait, l'heure de la tortore révolue, et celle de l'addition approchant, beaucoup moins débonnaire qu'il n'avait semblé au moment des hors-d'oeuvre. Mis en relief par la lumière rasante de la lampe fanfreluchée posée sur la table, l'implantation basse des crins raides sur le front, les sourcils broussailleux, et les méplats des maxillaires taillés comme à la hache, évoquaient l'homme des bois.»

Peu auparavant, Ludo a écorné le capital financier d'Irène, 38-40 piges, une élégante richement entretenue de la rue Fortuny. Elle est la marraine de son fils Johnny, élégant ambitieux qui jacte english avec accent amerloque. Avec Petit-Paul, marlou de banlieue, il va former une fine équipe jusqu'à la fin de cette trilogie de la "Série noire" de Gallimard, (Le Hotu, 1968, Le Hotu s'affranchit, 1969, Hotu soit qui mal y pense, 1971). Trilogie heureusement reprise ici en un volume, véritable roman de formation pour le mitan du truandage. « Messieurs les Hommes » qui ont fait de l'Océanic leur quartier général ont quelque réticence envers ce Johnny aux belles manières. Ils l'ont surnommé le Hotu, « un blaze infamant » puisque c'est un poisson d'eau douce également appelé "naze". Mais le débutant va devenir un vrai demi-sel en compagnie de Petit-Paul rebaptisé Paulo dès leurs premiers succès. « Pour la première fois depuis qu'il existe, Petit-Paul a la révélation de l'avenir ! Il s'est jusqu'alors, il le découvre, laissé porter par les circonstances, comme un bouchon au gré des vagues se ballotte sur la mer. Grâce au grand, cette longue période végétative est close.»

On ne lira pas sans doute ce roman pour l'intrigue qu'on peut résumer en quelques phrases. Deux amis empruntent des voitures et draguent des filles qu'ils emmènent au Bois. Ils commettent quelques larcins, fréquentent des établissements pas tous sélects et se voient déjà devenir des macs et des rois de l'arnaque. Un cambriolage qui tourne mal les amène à se mettre au vert pour plusieurs mois : Paulo est avantageusement hébergé par Irène et Johnny échoue au Pays Basque, côté Alphonse XIII, en quête d'arnaques pour user le temps. Au retour, la Packard se trouvera chargée d'une marchandise illicite à écouler. Coups foireux et fusillades en perspective, ce dont Johnny se sortira avec panache.

Ces romans nous plongent dans le milieu et ses usages voire dans toute une époque, celle de 1929. Les truands portent des noms imagés — Dédé le Spahi, Jo l'Anguille, Gégène le Bombé… Nombreux sont les personnages dépeints avec verve — « Détonnant un peu sur ces paisibles, deux barbiquets de banlieue, gapette torpédo, bénard à la mal au bide et pompes marseillaises deux tons…» — et les belles voitures d'époque sortent des carrossiers comme les mondaines bien financées sortent des bijouteries de la place Vendôme. L'argent est roi et le vocabulaire monétaire est des plus variés : bardas, biffetons, tickets, talbins, etc. La richesse du vocabulaire est encore plus développée quant aux choses de l'amour, surtout physique et vénal. Il faut rappeler que la loi de 1946 a fermé les maisons de passe, claque, bobinards, bordels, etc. En conséquence, c'est une époque disparue que celle du "Petit Tabarin" de Doudou le Nantais, ou de l'établissement de luxe de Gros-Pierrot où a trépassé le Président.


Ouverture internationale et crise de 1929


Ce n'est pas la mondialisation mais l'ouverture des frontières est envisagée et crainte. « La carrière internationale, tout le monde en a rêvé à ses débuts… Mais croyez-moi, c'est pas de la soie ! La langue qu'on entrave mal ! Les condés qu'on connaît pas ! Les truands en place dont on ignore la cote ! les vicieux qu'ont l'air de caves, les caves qu'ont l'air de vicieux ! le code qu'est comme du chinois !…» Le Johnny n'a pas ces préventions : il connaît l'anglais, ce qui l'a rendu suspect aux yeux de « Messieurs les Hommes », les petits truands sans envergure, clientèle habituelle de l'Océanic. « Bien sûr,  y  a des exemples de réussites … des mecs avec des blazes d'épopée… Dédé l'Argentin ! … Jo de Sydney ! … Fred de Shanghaï ! … Lulu le Brésilien! …» Cet exotisme un peu désuet vaut aussi pour la main–d'œuvre immigrée ! « Celui que la bignole désigne comme étant M. Peter, le propriétaire du fonds de fleuriste, serait balte, titulaire d'un passeport Nansen ; son chauffeur, le gorille flingueur, protégé français du Levant ; quant au vieux, son passeport espagnol renifle à ce point le faux que mieux vaut n'en pas tenir compte.»

La crise qui démarre va stopper cette immigration bigarrée. La bourse chute réduisant les placements et la consommation. Le champagne cède devant les « boissons de base, Byrrh-cassis, Dubonnet-fraise, Picon-menthe…» La patronne d'un bar le constate : « le temps va revenir vite, où elle sera contrainte à nouveau de faire du crayon à ces messieurs, que la crise affecte beaucoup, par gagneuses interposées, le micheton se faisant rarissime. Déjà Doudou le Nantais a procédé à un délestage, envoyant Crevette en mouler à Oran…» C'est déjà le repli sur l'empire cher à l'historien Jacques Marseille !

Comme on le voit, le langage est imagé, marque de fabrique obligée du polar à la mode d'Albert Simonin. Il pleut de la métaphore et pas uniquement pour adultes ; j'aime beaucoup ce constat du déclin : « en plein sur le toboggan, en glissade vers le plus bas…» Avec « de quoi garnir trois colonnes de faits divers dans les canards !…» on comprend très bien que l'arme qu'emprunte le Hotu est dangereuse... Et cette propension à remplacer les substantifs par des adjectifs donne aussi un ton particulier à l'écriture de Simonin : un malfaisant, un inquiétant, et « tous les vaillants qui marchent au combat…»  Un monument à découvrir et à sauver de l'oubli ! Attention : patrimoine national.

Albert SIMONIN
Le Hotu
La Manufacture de Livres, 2009, 510 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mercredi 28 octobre 2009 3 28 10 2009 11:54
On a beaucoup écrit sur la mort d'Albert Camus, ce 3 Janvier 1960 : qu'apporte donc d'inédit cet ouvrage de José Lenzini, journaliste et écrivain né à Sétif ? Sans doute, à quelques mois du cinquantenaire de cette tragédie, a-t-il voulu rappeler la mémoire de ce frère d'outre Méditerranée auquel il s'est consacré depuis deux décennies. Son récit retient l'intérêt pour qui connaît les œuvres de Camus ; il peut aussi, comme le souhaite l'avertissement, susciter l'envie de les découvrir.

En bon journaliste, il reste au plus près des faits et suit la chronologie des derniers jours de l'écrivain ; mais il y insère habilement des souvenirs de Camus et de nombreuses citations. En bon romancier, alternant monologue intérieur et narrateur omniscient, il choisit le récit clos, ouvert et fermé sur la même scène : l'annonce à Catherine Camus de la mort de son premier-né. On apprécie également la "Postface pour mémoire" où le journaliste reprend la main et éclaire autant l'engagement politique de Camus que l'ignominie de ses détracteurs.

Lenzini évoque les deux thématiques camusiennes : l'enfance algéroise, le profond attachement à la mère et à la nature ; et l'engagement humaniste. Veuve de guerre devenue sourde et quasi muette suite à des aléas de santé, la mère de Camus s'exprime peu, mais son "silence peuplé" transmet amour et écoute. D'ailleurs à Belcourt, le quartier pauvre d'Alger, les petites gens ne parlent guère : le silence protège ces exploités qui n'ont jamais eu droit à la parole. La pauvreté d'enfance est compensée par le soleil, l'environnement minéral, la mer : dans
«
le silence de midi » Camus éprouve sa plénitude intérieure, en osmose avec la nature, jusqu'à la tentation de s'y fondre. Mais ce solitaire agnostique refuse le suicide : ressourcé, il revient toujours, solidaire, parmi les hommes. Sa révolte contre l'absurde – cette impuissance humaine à trouver un sens au monde – n'entraîne chez Camus ni nihilisme, ni métaphysique, mais un profond amour pour ses semblables. La nature humaine reste à ses yeux la valeur essentielle. Nous partageons tous la même condition d'hommes : égalité et fraternité fondent son engagement apolitique – « je me révolte, donc nous sommes » –, au service de ceux qui subissent l'histoire, et contre toutes les formes d'oppression.

De là naissent les mots de l'écrivain : « parler (...) pour ceux qui ne peuvent le faire.» Camus rend ainsi la parole à sa mère, il fait don de ses œuvres à "l''admirable silence d'une mère" dont il souffrira toujours d'être séparé, elle qui refuse de venir en France. Camus, "l'homme révolté", agit aussi : pour rétablir la justice, pour la paix entre algériens et français, pour le respect du peuple arabe ; contre toute révolution qui mène au terrorisme aveugle  « qui un jour peut frapper ma mère (...); je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.» On est en Octobre 1957 : cette déclaration de Camus et sa nomination au Nobel enflamment la haine de ses détracteurs.

Lenzini éclaire bien le doute qui taraude alors le romancier : écartelé entre les deux rives de la Méditerranée, condamné à se taire, il craint de n'être pas capable de terminer le manuscrit du "Premier Homme" qu'il emporte à Paris ce 3 Janvier...

On comprend à quel point les intellectuels parisiens, Sartre en tête, ont contribué à discréditer Camus. Lui qui demeura toujours "étranger" à leur milieu mérite réhabilitation. Quel meilleur écrivain pour interpeller notre temps, si oublieux de la valeur d'une vie, que cet humaniste ouvert au monde , résolu à convaincre qu'« aucune idée ne vaut qu'on tue pour elle » ?

José LENZINI
Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus

Actes Sud, 2009, 142 pages.

Par Kate - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Samedi 24 octobre 2009 6 24 10 2009 12:26

 

Beyoğlu est un quartier d'Istanbul. « Littéralement, le Fils du Bey. Le bey, celui qu'on appelle comme ça ici dans notre rue, la rue Erzurum, c'est le père, et ce père a un fils et ce fils c'est moi. » Le narrateur, un scientifique d'origine turque, très intégré dans la société française et anglaise, dont il parle les langues peut-être mieux que le turc partiellement oublié, retourne brièvement à Istanbul où il est né. Ce séjour provoque un roman où se croisent, d'un chapitre l'autre, l'évocation du passé et de l'actualité, les deux temps se refermant sur le départ pour l'Occident.


Le temps retrouvé. Celui de l'enfance, permet d'exposer la vie de la famille dans différents quartiers d'Istanbul, déchue de son rang en 1923 quand Mustafa Kemal dit Ataturk, père de la Turquie républicaine et laïque, choisit Ankara pour ériger une nouvelle capitale. Le narrateur se remémore la vie heureuse avec la tante Belma, à Tarabya ou avec l'oncle Adnan à Fatih, puisque le père et la mère allaient vivre en deux endroits différents. Le  personnage du père, calqué sur le turcologue Pertav Neili Boratav (1907-1998), spécialiste de la culture orale turque, éditeur de recueils de contes, et qui avait pris la route de l'exil en France, car il était inquiété en tant que communiste par un pouvoir qui allait aussi arrêter l'oncle Adnan. La mère travaillait, loin d'eux, comme institutrice à Smyrne.

C'est l'époque des pogroms au nom de la « turquitude » contre les Grecs et les Arméniens du quartier de Beyoglu, scènes dramatiques qui marquent le jeune garçon et provoquent le déménagement de sa famille d'accueil près du parc Fatih. « On est allés chercher Ömer et tante Belma à Tarabya, en voiture avec l'oncle. Sur le chemin du retour, on a pris la route côtière jusqu'à Ortaköy et, là aussi, on a vu que les maisons avaient été marquées à coups de peinture rouge avant d'être vidées. Certaines avaient brûlé. Dans la rue principale qui traverse le village, devant les yali colorés qui étaient encore debout, il y avait des voitures retournées et carbonisées…» Peu après, le fils ira rejoindre le père à Paris, un paquebot le déposant à Marseille.


L'expédition d'Istanbul fait suite à la mort du père. La mère, malade, part la première, soignée dans un service de l'hôpital de Cihangir. Muni d'un passeport turc, le narrateur quitte Londres, son psychanalyste, Hannah son ex-femme, Esther sa maîtresse, son travail  qui le stresse et lui ôte le sommeil. Il est aussi à la recherche d'un hypothétique manuscrit — ou mieux : tapuscrit ? — œuvre du père et maladroitement traduit par un ami. L'acheteur potentiel est un homme d'affaires et riche collectionneur. Au lieu de retrouver ce manuscrit qui n'a peut-être jamais existé, le narrateur retrouve miraculeusement le sommeil en buvant du raki, et rencontre un certain Mustapha qui l'entraîne dramatiquement dans les ruines de Sisli après le séisme du 17 août 1998. Ceci l'amène à rencontrer, dans une vieille mosquée squattée,  un ermite alevi qui le remet sur la bonne voie en réparant sa chaussure en daim. Le narrateur est alors prêt à revenir auprès d'Esther qui est enceinte et se morfond.

 

Avec le père et le fils, la troisième figure de cette trinité est la ville d'Istanbul. Passant de 2 à 10 millions d'habitants entre les deux temps du roman, elle croit plus vite que la Turquie, attirant les habitants des campagnes lointaines, tel ce pauvre Pikaso qui vit dans une cabane près de la villa de vacances de Tarabya. Les bidonvilles se multiplient loin des quartiers touristiques, sur les deux rives du Bosphore : « une périphérie anonyme comme il en existe tant, une banlieue indistincte où rien ne se produit jamais, du moins en surface, et où la réalité de chaque foyer semble consister essentiellement en un épuisement des méthodes de survie usuelles : rafistolage, récupération, décharges à ciel ouvert, assainissement minimal, accès à l'eau plus ou moins potable…»

La circulation dans la métropole est gênée par les embouteillages malgré les grands travaux entamés par le Premier Ministre Adnan Menderes dans les années 50-60. Sur la Corne d'Or, le Bosphore et la mer de Marmara, la navigation est intense grâce au « vapur » autrement dit le  « feribot ». La Ville se contemple dans les couchers de soleil sur la Corne d'Or, dans les pérégrinations dans les quartiers riches des souvenirs personnels ou des errances finales, sur les quais, les rendez-vous dans les bars ou restaurants (Le Crystal, le Sunset Grill). Rien d'un guide touristique : on ne visite pas Topkapi ; on ne visite pas la Mosquée bleue. Il serait intéressant de comparer avec l'Istanbul d'Orhan Pamuk…


Plan d'Istanbul pour localiser l'action du roman -   Mapero


Avec ces descriptions nombreuses : des rues, des quais, des pêcheurs, des boutiques, des boutiquiers, des matches de football retransmis à la radio, — notamment celui des Canaris jaunes de Fenerbahçe contre les Aiglons noirs de Beşiktaş, au stade Şukru Saracoğlü, c'est-à-dire de l'Autre Côté — le récit pousse quelquefois le lecteur à la limite de la saturation. Ce sentiment d'étouffement contribue justement à créer comme une impression de malaise. C'est précisément ce qui guette le narrateur de retour dans sa ville natale, où personne ne le reconnaît plus ! C'est finalement une réussite remarquable que ce premier "roman", personnel, urbain et familial, jamais superficiel et dont on espère qu'il sera couronné en cette saison des prix.


David BORATAV
Murmures à Beyoğlu

Gallimard, 2009, 355 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mardi 6 octobre 2009 2 06 10 2009 11:11
Un narrateur dont l'identité n'est révélée au lecteur qu'à la fin du texte, évoque ses rencontres avec un Levantin chauve qui a connu Alaric, le chef des Goths, le vainqueur de Rome.

« Il avait exercé des charges ; deux doigts manquaient à sa main droite…»
Ce vieux magistrat est Priscus Attalus, le musicien, le joueur de lyre, élevé à Antioche, qui a joué pour Alaric et ce chef de guerre en a fait un éphémère empereur d'Occident tandis qu'Honorius s'était barricadé dans Ravenne. Plus tard, Attalus se retrouvera finir ses jours dans l'île de Lipari, là où le narrateur a passé quelques soirées en sa compagnie.

Le narrateur lui a raconté « Ravenne et sa cour frileuse » et puis « Placidia, la noiraude, l'impitoyable, qui avait usé un roi goth et un patrice des Gaules, qui aujourd'hui partageait la couche de son frère et régnait à sa place sur l'Empire d'Occident.» Et de son côté Attalus lui fait la conversation ; il lui parle d'autres soirées, passées en compagnie d'Alaric, qui avait dû être quelque chose comme la terreur des braves gens avant qu'Attila n'arrive à son tour dans l'Empire d'Occident. Le narrateur se souvient :

 « Alaric buvait… Les danseuses, éberluées ou terrifiées allaient comme des somnambules ; l'une d'elles manqua un pas, se releva et éperdument tenta de reprendre le rythme, s'effondra en pleurs. Le regard d'Alaric flottait là-dessus comme celui d'un bœuf sur une prairie, avec pourtant une insolence courtoise, paisible. Le musicien stupéfait découvrit que c'était pour ce regard qu'il jouait, depuis toujours. Alaric, peut-être pour mettre fin au calvaire des danseuses, eut le désir d'entendre des vers ; on chanta encore une fois la chute de Troie, le roi menteur d'Ithaque œuvrant à sa machine perfide, le mensonge qui renverse des trônes et jette dans votre lit les reines captives…»

Joli programme ! Mais le temps passe et, Alaric mort depuis longtemps,  le narrateur va à son tour livrer des batailles qui changent le cours de l'Histoire… Belle prose, travaillée, ciselée, pas faite pour les lecteurs trop pressés. Ce n'est pas de l'histoire scolaire, rien à voir avec les vieux Mallet-Isaac, Pierre Michon ne nous embarrasse pas ici de détails chronologiques ni de savante érudition. Au contraire, il préfère nous émerveiller par son style, au doux son de la lyre. Amateurs de réalisme cru et d'épais romans, ça va vous changer !

Pierre MICHON
L'empereur d'Occident

Verdier poche, 2009, 78 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mardi 29 septembre 2009 2 29 09 2009 17:47
Contrairement à la guerre du Vietnam très présente dans la littérature américaine, la guerre d'Algérie n'a que bien rarement trouvé sa place dans les lettres hexagonales. Laurent Mauvignier vient de faire basculer l'ordre ancien.

L'histoire de Bernard, alias Feu-de-Bois, de son cousin Rabut et de leur ami Février, commence par un anniversaire qui tourne mal, quarante ans après les accords d'Evian. Bernard, devenu une sorte de clochard bourru, offre un bijou à sa sœur Solange, un cadeau bien au-dessus de ses moyens. Ceci déclenche des réactions entre proches, Bernard allant jusqu'à agresser chez elle la femme de Chefraoui, parce que l'Arabe participait à la fête. A partir de ces esclandres, le passé aux cendres qui couvent se rallume bruyamment dans les mémoires des hommes et à partir du milieu du roman, l'action se passe essentiellement dans l'Algérie de 1960-61. Pour se terminer où elle a commencé, dans ce village déshérité, enneigé l'hiver, où l'on vit replié comme dans un temps immobile, et pour les anciens dans le ressassement de Verdun.

L'intérêt du roman est bien sûr double. D'une part il y a ces anciens d'Algérie, et particulièrement Bernard, déçu et déchu, revenu au village, après avoir plaqué femme et enfants, le seul à qui l'écriture de Mauvignier ne donne pas la parole par le biais du monologue intérieur, plus riche que les propos réservés, les phrases incomplètes de ces personnages, ruraux qui n'ont fait que des études limitées et s'expriment avec peu d'adjectifs et une maladresse dont le style rend compte. D'autre part il y a l'Algérie en guerre sous le soleil : les garnisons attaquées par les fellagas, les soldats attaquant les villages — violences, viols, incendies, etc — le tout progressant comme des engrenages. Les appelés du contingent, vingt-sept mois pour cette bande des trois, les harkis suspects dans chaque camp, les filles des pieds-noirs qu'on drague au bal, les fellagas qui égorgent ou qui sont torturés : l'auteur a su rendre compte de l'état d'esprit des acteurs dans leur diversité, sans s'égarer dans la chronique historique.

Il en résulte une œuvre forte, qu'il faut aborder avec patience dans les premières dizaines de pages, mais qui devrait éviter les querelles politiques. Car son vrai sujet c'est "les hommes", comment les horreurs de la guerre et leur conduite les affectent, d'autant plus qu'ils n'ont guère eu à en parler, sauf entre eux, vu que les familles et les proches n'ont pas voulu savoir exactement ce qui se passait au sud de Marseille, et que leurs photos n'ont rien gardé des malheurs. Ces criminelles violences n'étaient pas dues à des monstres, seulement à "des hommes."

Extrait :
« Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. (…) Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim. Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne...» (Pages 201-202).

Laurent MAUVIGNIER
Des Hommes

Editions de Minuit, 2009, 280 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mercredi 23 septembre 2009 3 23 09 2009 18:06

 

Peut-on encore lire, au XX° siècle, un roman paru en 1883 dont l'action renvoie au Paris de 1860? Mais oui! Car Zola reste « le » romancier réaliste à l'écriture caméra, le romancier sociologue  enquêtant sur le terrain avant d'élaborer chacun de ses romans. « Au Bonheur des Dames » retrace l'épopée des grands magasins, « cathédrales du commerce moderne », triomphant des petites boutiques d'un autre âge. Le Bon Marché, Le Printemps, La Samaritaine, c'est le progrès!  La mise en scène magistrale de leur stratégie commerciale éclaire celle de la grande distribution d'aujourd'hui.

 

Certes le thème n'est pas littéraire, mais le lecteur ne s'ennuie jamais car l'intrigue tient de la fable : la pauvre orpheline épouse le riche bourgeois. Lui, c'est Octave Mouret, déjà croisé dans « Pot-Bouille.»  Veuf de Madame Haudouin, la propriétaire du magasin de tissus où il a débuté comme commis, ambitieux et dominateur, il métamorphose l'ancienne boutique : son expansion spectaculaire mène à la faillite les petits commerces du quartier. Mais le moteur de sa réussite commerciale, c'est son amour passion pour Denise Baudu : orpheline montée à Paris avec ses frères, elle travaille chez son oncle drapier. La boutique périclite ; embauchée au « Bonheur des Dames » après maintes mésaventures, Denise gravit les échelons et épouse le patron.

 

Zola maîtrise les ressorts de toute fable : simplification des caractères, condensation du temps historique, exagération de l'opposition entre les petites boutiques et les grands magasins... Enfin, l'accélération du rythme narratif, le recours hyperbolique au pathétique, au tragique comme au lyrique bouleversent la sensibilité du lecteur. Certes Zola exagère et déforme : mais il fallait recourir à ce manichéisme simplificateur pour persuader ses contemporains d'oser fréquenter les grands magasins.

 


Avec leurs devantures vieillottes, leurs comptoirs mal éclairés et leur choix limité d'articles sans prix marqués, les petites boutiques ne forcent pas la vente. Mouret, lui, a compris qu'un magasin de « nouveautés » doit séduire la femme, susciter son désir d'achat et le renouveler sans cesse au rythme de la mode et des saisons. « Reine, adulée, flattée », la femme est, en fait, « dévorée » par les grands magasins qui « éveill(ent) dans sa chair de nouveaux désirs » … « une tentation immense » et deviennent « un terrible agent de dépense... selon le « coup de folie de la mode toujours plus chère.»

 

À l'inverse des petits commerces le grand magasin n'a pas de stocks ; on affiche les prix, on permet aux clientes de toucher les articles, on les livre à domicile. Il faut vendre bon marché pour vendre beaucoup et vice-versa : c'est le progrès! Même les employés y sont plus heureux que dans les petites boutiques ; « Au Bonheur des Dames », véritable communauté de travail, leur offre, outre l'intéressement aux bénéfices, une grande vie collective : travail, famille, loisirs grâce au magasin. L'auteur soutient ce paternalisme réformiste et socialisant, espoir de progrès social à l'époque.

 

Zola avait foi dans les grands magasins, signes de modernité. L'exagération rend visibles leurs techniques commerciales: « Je mens, mais ce mensonge est nécessaire pour rendre la vérité encore plus claire » écrivait-il. Lorsqu'il évoque « le culte sans cesse renouvelé du corps », ne sommes-nous pas au cœur de la société de consommation ?

 

 Émile Zola

Au Bonheur des Dames

1883


 

Par Kate - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Dimanche 6 septembre 2009 7 06 09 2009 09:50

L'horreur est-elle plus grande quand elle décrit des combats entre armées ennemies, ou quand elle suit à la loupe un drame qui se déroule dans un petit village de province, loin des combats du front ? Autrement dit, l'horreur aux mains des amateurs. Jean Teulé s'est ainsi consacré à un fait divers pour le traiter en romancier, après qu'Alain Corbin l'a étudié en historien dans « Le village des cannibales », [Aubier, 1990].

Nous sommes en 1870. En Périgord, à Hautefaye. Mardi 16 août 1870, jour de foire, sous le soleil ardent d'un été torride encore surchauffé par l'attente des nouvelles de la guerre déclarée à la Prusse. Celles-ci ne sont pas bonnes. Pour les paysans, patriotiquement attachés à l'Empereur, c'est à ne pas croire. Deux jeunes du village ont été tués à Reichshoffen. Comme eux, Alain de Monéys doit bientôt partir pour le front de Lorraine. Quand il arrive au village pour régler diverses affaires on comprend mal ses propos ; il est d'abord giflé, puis roué de coups sans pouvoir s'expliquer — ou plutôt sans être écouté. Les villageois se transforment en une horde contre leur victime innocente prise pour un espion prussien. Un espion au service de Bismarck ! Bastonné, torturé, brûlé vif enfin. L'indigne maire du village s'en lave les mains : « Mangez-le si vous voulez !»

Histoire d'un crime... Mais ce bref roman n'a rien de la grandiloquence hugolienne. On vous raconte le drame à petites phrases concises, très suggestives. Avec juste ce qu'il faut de considérations économiques, sociales et politiques. Avec les détails sanglants du chemin de croix que subit Alain de Monéys. C'est pourtant un brave homme ce châtelain du hameau voisin. Il aide financièrement certains villageois. Il refuse le système du remplacement après avoir tiré un mauvais numéro : il ira faire la guerre contre les Prussiens. Les villageois — paysans, artisans, commerçants — sont tous des partisans de l'Empereur dont le régime leur avait apporté quelque prospérité avant que survienne cet été torride fatal aux récoltes et au bétail. Surtout, on voit jusqu'aux bénéficiaires de la charité du hobereau se muer en ses propres bourreaux. Qui bien sûr seront jugés… par la République, proclamée le 4 septembre 1870.

Ce court thriller se dévore avec avidité. On n'en veut pas laisser une miette. Jean Teulé croque — je veux dire dessine — ses personnages avec un délectable bonheur d'expression. Ses braves gens devenus d'infâmes criminels sont tout à fait convaincants. Chapitre après chapitre, treize croquis de situation suivent le calvaire du héros... tandis que le curé du village offre le pinard.

Jean TEULÉ
Mangez-le si vous voulez

Julliard, 2009, 130 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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