Dimanche 15 juin 2008

Les frères Schiller

L'aîné, Rachel (Rachid-Helmut), et le cadet, Malrich (Malek-Ulrich), sont les deux fils d'un homme, Hans Schiller, qui est né en Allemagne, est devenu ingénieur chimiste et S.S., a participé au génocide juif à Auschwitz et d'autres camps, a été exfiltré lors de la débâcle, et via l'Égypte s'est retrouvé instructeur du FLN. La guerre d'indépendance algérienne terminée, il s'est marié en Kabylie, s'est installé dans le village d'Aïn Deb, près de Sétif, mais il a envoyé ses enfants en France pour qu'ils y fassent leurs études, sans leur avoir rien dit de son passé de nazi. L'aîné est à son tour devenu ingénieur, a commencé une carrière dans une multinationale, a épousé Ophélie et le ménage s'est installé dans un pavillon cossu. Le cadet a vivoté entre délinquance et petits boulots, tout en restant hébergé par l'oncle Ali, un vétéran du FLN, au dixième étage d'une HLM déglinguée. Ainsi les deux frères sont-ils voisins mais ne se fréquentent guère.

La quête du père

Le 24 avril 1994, à Aïn Deb, des terroristes islamistes égorgent plusieurs dizaines d'habitants. Hans Schiller et son épouse figurent parmi les victimes. Par le journal télévisé Rachel apprend le drame : bientôt l'ambassade d'Algérie lui confirme la mort de ses parents. Rachel se rend alors sur leur tombe  et découvre que son père n'y figure pas sous son nom d'origine "Hans Schiller" mais sous un pseudo, "Hassan dit Si Mourad", comme si en se convertissant à l'islam le père avait voulu masquer le pire de son passé. Dans la petite maison des parents, Rachel découvre une valise pleine de documents éloquents sur ce que faisait son père dans les années 40. C'est un second choc : son père était un criminel, un spécialiste du Zyklon-B, qui avait échappé à la justice ! Rachel est abasourdi : « J'étais comme l'étranger de notre clairvoyant Camus…» Et rien ne sera plus comme avant.

La culpabilité du fils aîné

Rachel, en retournant sur les lieux où son père vécut, et en tentant de retrouver des témoins de son passé de criminel nazi, va peu à peu s'imprégner de sa culpabilité, la transférer sur lui et en tirer des conséquences. On voit ainsi un "beur" qui a parfaitement réussi en France, abandonner tout intérêt pour sa carrière et se plonger, par la lecture et les voyages, dans l'histoire de son père, dans l'histoire du nazisme et du génocide. Sa quête du père le transforme au point que sa femme le quitte, et que son entreprise le licencie. Pour le deuxième anniversaire de la mort de son père, il se suicide au gaz, habillé en déporté, comme on le découvre dès l'incipit.

Peste brune et peste verte

Pour Malrich, l'histoire commence quand il est averti du suicide de son frère. Lui qui fréquentait peu Rachel et Ophélie, lui qui n'a qu'une instruction limitée, il va s'initier peu à peu aux horreurs que son frère avait découvertes et organiser sa conscience politique naissante en fonction de son vécu, jeune homme habitant dans une zone sensible gangrenée par les barbus assimilés, à tort ou à raison, aux islamistes qui ont tué ce père qu'il veut venger. L'assassinat de Nadia par l'émir de la cité l'a profondément choqué et convaincu de l'identité du nazisme et de l'islamisme. Revenu, à son tour, d'un pèlerinage au village d'Aïn Deb, Malrich est maintenant prêt à dénoncer auprès de ses potes la menace des fous d'Allah, l'influence maléfique d'un imam obtus terré dans son bunker, protégé par son émir tueur, prêt à se plaindre de l'abandon de son quartier par la République, des "grands frères" qui ont fait fuir les commerçants et enfermé les filles. Bref un roman politique qui ravirait Fadela Amara et Rachida Dati.

Une suite des "Bienveillantes" ?

Hans Schiller et Max Aue, le héros de Jonathan Littell, ont pu échapper à la chute du IIIe Reich. Hans Schiller comme Max Aue réussissent durablement à masquer leur crime et leur culpabilité. Une première grande différence est que dans l'œuvre de Littell les enfants ne sont pas les révélateurs des crimes alors que dans celle de Sansal ce sont les enfants qui dévoilent et assument. Une autre grande différence est que si Max Aue en tant que narrateur ignore tout sentiment de culpabilité, l'aîné des frères Schiller, lui, prend pour lui-même la culpabilité d'un père que l'Histoire n'avait pas pu juger. Aussi Boualem Sansal cite le texte fondateur de Primo Levi, "Si c'est un homme", et s'affirme comme un humaniste alors que l'on a beaucoup reproché l'inverse à Littell, et précisément la fascination du mal. C'est pourquoi  je verrais plutôt dans cette œuvre un roman anti-Bienveillantes.

Le journal des frères Schiller

L'espace romanesque de Boualem Sansal, par ailleurs romancier d'une Algérie plongée dans la violence aveugle et le chaos des années 90, est savamment construit en triangle : un village isolé en Algérie, l'Allemagne du génocide des Juifs, et —surtout pour Malrich— une commune de banlieue parisienne. La structure du récit fait s'entrecroiser habilement le journal de l'aîné, témoignage pour l'instruction de son frère, et le journal du cadet, rédigé en écho au premier — un peu comme si ces frères qui n'avaient guère de liens s'étaient rapprochés et avaient dialogué en raison de leur père à la fois assassin et assassiné. Mais s'il y a œuvre littéraire c'est finalement le fait du cadet qui choisit d'entremêler les deux récits et de publier ces confessions dont l'écriture, surtout au début, marque la différence — une différence soulignée par l'alternance des polices de caractères choisies par l'éditeur.

Boualem SANSAL
Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller
Gallimard, 2008, 263 pages

 

 


Dimanche 20 avril 2008

Voici un livre qui a été un plaisir de lecture inattendu…

Pour rencontrer un éditeur, Francis Beskonetchny est venu de New-York où il travaille dans un laboratoire de génétique. Occasion pour revoir ce qu'il lui reste de famille, son frère aîné. Dans ce récit qui emprunte la voie du monologue intérieur et du propos rapporté, le temps d'une course en taxi depuis Roissy, d'un trajet en tramway, ou d'une halte sur un banc public, le voyageur ressasse passé et présent, la vie de la famille, les amitiés d'autrefois, des relations inachevées, incomplètes. En guise de fraternité, la détestation du frère, de la famille, de la banlieue. Mais ce venin amer donne une prose intéressante où l'imparfait du subjonctif flirte avec une langue adroitement déglinguée.

Banlieue maudite. Elle est une France usée, déglinguée, saccagée par les architectes depuis des décennies : « Où sont-ils ces putains d'architectes pour la plupart de gauche quand ils n'étaient pas communistes — les Chemetov, les Castro, acoquinés aux groupes immobiliers qui avec l'argent de l'État et sur les ruines de la guerre et de l'exode rural ont bâti à peu de frais ces dépotoirs verticaux ? »  Le narrateur s'en prend à plusieurs reprises à ces « architectes pervers et presque tous de gauche, presque tous communistes, sadiquement dressés contre tout ce qu'il peut y avoir d'humain chez un être.»  Cet environnement de tours « ailes de corbeaux morts dressés contre le ciel », généralise la grisaille, l'immigration et l'aide sociale. Des « rues médiocres aux noms médiocrement totalitaires » se nomment Marx, Lénine, Trotsky, Thorez, Aragon… On avance : de carrefour de l'Humanité en rond-point des Fusillés. Des rats courent près des poubelles. Et Lyssenko était un héros.

"Familles, je vous hais !" Le narrateur est plein de reproches contre sa famille. Pourquoi a-t-elle quitté Reims pour Bobigny, et un quartier résidentiel pour un quartier populaire ? Alors que ceux qui le pouvaient « foutaient le camp.» C'était en 1974, il y a vingt-huit ans. La rancune vise le père comédien engagé à gauche et de plus en plus souvent au chômage avant son infarctus fatal, plus que la mère à la "conversation insane". L'un et l'autre sont décédés au moment où se déroule tout ce ressassement.

Mais la rage du narrateur vise surtout le frère. — « Ce qu'il a fait de sa vie me scandalise et m'effraie, je ne l'accepte pas.» Après un mariage bourgeois raté, il vit désormais sous la maternelle protection de Rachida qui le gave de couscous au milieu des meubles modestes hérités des parents. Après un emploi brillant de juriste dans une société financière, il est devenu l'avocat des pauvres réduits à l'aide judiciaire. Face à ce Francis dont la grande peur est de rater sa vie, le frère aîné, jamais désigné par son prénom, est l'illustration navrante d'une « réduction progressive des opportunités de transformation de soi.» Il a toujours été faible. Il s'est marié à l'église, avec cette "dinde" de Maryline.

L'élégant oncle Shura Krik, lui au moins, n'a pas vécu dans la grisaille. Malgré ses deux faillites il a vécu dans le luxe près du parc Monceau, fréquenté Gstaad, et exhibé l'opulente Annabelle, avant de se replier dans une résidence de Tel Aviv avec balcon ensoleillé. Finalement, l'oncle-modèle est décevant lui aussi: il traîne sa maladie et sa vieillesse, exploité par une infirmière exigeante... Et Francis peste contre ce parvenu qui n'a pas eu le bon goût de se réfugier comme lui aux États-Unis : « Quelle catastrophe pour toi d'échouer ici en Israël. Cette poubelle de l'Europe…»

Le narrateur. Ce n'est pas à lui que pareilles déchéances arriveraient. Il a cumulé des amitiés de voisinage avec des gamins fils de harkis (Kader) ou fille d'immigrés marocains (Nouria), mais n'a appris que plus tard les horreurs de leur passé respectif — par des bouches féminines évidemment. Plus généralement, le Francis a tendance à se prendre pour un Delon collectionneur de jolies dames : on les énumère tant à Paris qu'à New York. Là-bas il brille aussi par son talent de généticien et salue les compétences du laboratoire Dor Yeshorim, qui, en sélectionnant les futurs couples, travaille à éliminer les faiblesses génétiques d'une population juive marquée par les conséquences de l'endogamie au shtetl. Voilà qui fait rêver le narrateur claudiquant.

Écriture. Comme on dit dans ces guides fameux pour leur couverture rouge ou verte, le récit par son style "mérite le détour". Outre le fiel des propos, le ressassement permanent donne une écriture propre où le monologue intérieur se tisse avec le propos rapporté, réel ou virtuel : « Voilà ce que j'ai pensé ce matin dans la cuisine pense-t-il dans la rue.» Ou bien : « La fidélité de Kader à sa souffrance, voilà ce qui l'a condamné, aurais-je dit si j'avais parlé.» Ce ressassement permanent compose ainsi comme un Talmud personnel. Avec souvent des mots bien soulignés : c'est-à-dire en italique. Comme pour trouver par dessous un second sens plus vrai...


Marc WEITZMANN
Fraternité
Denoël, 2006 (10/18), 204 pages.



Mardi 26 février 2008

Ancien professeur de lettres, Annie Ernaux, née en 1940, a publié son premier récit « Les Armoires vides » en 1974. Dix ans plus tard, « La Place » lui valut le Prix Renaudot. Gallimard édite « Les Années », "sorte d'autobiographie impersonnelle" rédigée selon l'écriture spécifique de cette auteure. Si l'on n'en est pas familier ce récit peu désorienter et laisser indifférent. Ce serait regrettable.

• Annie Ernaux doit beaucoup à Pierre Bourdieu qui l'a aidée à prendre conscience de son mal être. Née d'un milieu modeste, elle doit à la détermination maternelle d'avoir pu devenir professeur. Venue d'une classe sociale dominée, elle a dû la renier, et en avoir honte pour se faire accepter de la classe dominante sans jamais parvenir à s'y intégrer vraiment. Écrire a vite constitué pour elle un moyen de lutter contre ce qui la révoltait, contre l'injustice sociale dont elle a tant souffert.

• Ce n'est plus le projet des « Années ». Car à son âge c'est contre le temps et l'oubli qu'Ernaux s'insurge, pour "sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais." Ce n'est guère original. Ce qui l'est en revanche, c'est la position énonciatrice de l'auteure. À la différence de nombreux autobiographes sexagénaires, elle ne cherche pas à "marquer l'Histoire" ni à se comprendre elle-même : elle veut retenir la "mémoire collective" des gens et du monde entre 1941 et 2006. Rien de présomptueux toutefois, car le passé retrouvé auquel elle prête sa plume reste celui de tous. L' "écriture plate" qui lui "ven[ait] naturellement" déjà dans « La Place » se justifie ici mieux encore. Aucun "je" (…) mais "on" et "nous". Ce choix de neutralité en l'instaurant ethnologue du quotidien lui demande un effort de distanciation objective. Annie Ernaux s'interdit tout jugement personnel et n'évoque sa vie privée que dans la mesure où elle rejoint celle de ses contemporains : avorter à vingt ans, divorcer, enseigner en élevant seule deux fils, avoir un amant, voir sa mère mourir d'Alzheimer, s'occuper de ses petits-enfants ou avoir un cancer du sein : rien que le fil, heureux et dramatique, d'une existence… Le temps s'égrène en "un récit glissant, dans un imparfait continu" de tonalité neutre, dépourvu de tout lyrisme.

• Au fil des pages se déroule une succession de "documents d'archives" version "no comment" : « Les Années » enfuies de la mémoire sociale. Le récit trouve son rythme dans l'alternance chronologique de photos de l'auteure et de souvenirs des repas de famille : Annie Ernaux s'appuie sur leurs transformations pour rendre palpable l'évolution de la société française et du monde depuis la deuxième guerre mondiale. Des paragraphes plus ou moins longs enregistrent le changement des mentalités, des modes de vie ; l'importance croissante de la consommation et des technologies ; les variations de l'opinion publique … Tous thèmes indissociables des événements politiques. On retrouve là la démarche classique des Mémoires : le quotidien ne prend sens que resitué dans l'Histoire. Au besoin, des expressions orales, populaires – en italiques – rappellent l'air du temps...

• Néanmoins, l'écriture plate a ses limites : Annie Ernaux laisse parfois échapper un peu d'elle-même. Ce temps liquide et lisse dont elle restitue si bien la sensation, elle le redoute : avouant avoir "perdu tout sentiment d'avenir", elle se sent "immobile dans un monde qui court". Ce récit n'est pas sans rappeler "Une vie française" de Dubois, mais il reste plus marqué d'humanisme tragique : notre réalité.

Annie ERNAUX
Les Années

Gallimard, 2008, 240 pages


  Lu et critiqué par Kate
 
Vendredi 25 janvier 2008

Sur le plateau de "Vol de Nuit", l'excellente romancière camerounaise Léonora Miano a apprécié la problématique transculturelle de "BEAU RÔLE", son intérêt majeur comme sa seule cohérence. L'anti-titre ironique introduit un antihéros, Antoine Mac Paula, un "looser" conscient de sa médiocrité et "qui se la joue" — pour user de son langage — dans la vie comme à l'écran. Trentenaire pris de blues à l'idée de vieillir seul, il vit mal son métissage et son sobriquet "Bounty" : comme la barre chocolatée, il reste "noir dehors et blanc dedans".

• La construction romanesque ?
Les deux premières parties du récit mettent astucieusement en œuvre le thème central : l'auteur campe tout d'abord son personnage coiffé "afro" dans la société parisienne ; puis, à l'occasion de sa visite annuelle à son père et ses frères noirs aux Concordines — terre parfumée de créolité — il le confronte à son autre culture. Le croisement des regards et des points de vue ne manque pas d'intérêt. L'auteur décrédibilise totalement son anti-héros dans la 4ème partie avant que l'illusoire happy end de la dernière ne renvoie le lecteur au début du récit : grâce à cette chute, le roman tourne sur lui-même sans aboutir, comme la vie de ce "looser". Soit.

• L'intrigue ?
Antoine "courait le cacheton dans les téléfilms du service public" et la publicité avant de décrocher, à 35 ans, son rôle dans un film : "White Stuff" qui lui a valu un petit succès et une relative célébrité. C'est ainsi qu'un ancien camarade de collège, devenu professeur de lettres, le retrouve et l'invite à parler de son métier de comédien devant ses élèves… Par ailleurs, Antoine passe une audition pour donner la réplique dans un prochain film à une actrice célèbrissime, Aliénor Champlain : sans succès. "White Stuff" restera, selon ses termes, "l'apogée mort-né de [sa] carrière". Toutefois ces deux fils d'intrigue ne se rejoignent que dans l'épilogue : trop tard, l'ensemble manque de dynamisme.

• Les personnages ?
À force de jouer de petits rôles et de croiser sa photo dans les revues, ce médiocre acteur s'est pris au jeu. Étourdi par son demi-succès, le masque lui colle à la peau : son naturel hâbleur et égocentrique s'est hypertrophié ; il se pense charismatique et sa verve ne tarit ni sur lui même ni sur le cinéma américain. Où qu'il soit, il se donne "le beau rôle" mais n'est rien que des mots. N. Fargues restitue la logorrhée verbale d'Antoine sous forme de longues tirades, directes ou rapportées, et d'interminables monologues intérieurs tous constitués d'une accumulation de propositions, beaucoup de virgules, pas de points. Il lui prête une syntaxe relâchée et un vocabulaire très familier, voire vulgaire : cette technique d'écriture correspondait bien à son antihéros mais l'auteur n'évite pas l'excès : la surabondance prive son récit de tout élan, induit une sensation d'étouffement et lasse à la lecture. L'auteur complète ce portrait : ce trentenaire jaloux de la jeunesse des adolescents qu'il ne comprend plus en a gardé le sentimentalisme niaiseux et ne peut oublier Elvira l'espagnole qui l'a abandonné. S'il séduit par ses discours uniquement des filles blanches et blondes — convaincu qu'elles sont fières de coucher avec un Noir… —il reste peu doué pour faire l'amour, hésitant entre le mâle possessif et l'impuissant, inhibé par la célébrité de la blanche Alinéor.

°°°°°°°°°°°

• Cependant Nicolas Fargues compense l'abord peu sympathique de son personnage : les monologues intérieurs, le recours à l'auto-dérision montrent qu'il a conscience de sa médiocrité et du mal être induit par son origine biculturelle. Déjà, enfant, il se sentait mal à l'aise dans sa famille blanche : mouton noir, on l'a élevé plus durement que ses sœurs de peau claire. Même pour sa mère blanche, il n'était qu'à demi son fils. En outre quand il retourne à Richeterre, il s'affronte à son père noir : si celui-ci a mené une grande carrière de politique locale, c'est toujours en imitant les Blancs. Pour Antoine il a gardé la mentalité d'un colonisé ; mais il est fier de ce fils qui a su devenir un "nègre blanchi".

De fait, il est bien "blanc dedans". Né en France, "du bon côté", il n'éprouve aucune empathie pour ses frères noirs : "je m'en voulais de penser d'instinct comme les Blancs" déclare-t-il. Il ne peut plus rejoindre ses racines, tout le choque aux Concordines : autant le désordre domestique que la difficulté de ses frères créoles à organiser ou leur violent machisme. En revanche, il ne tarit pas d'éloges sur la beauté de la nature, l'accueil chaleureux de ces Noirs si "cool", leurs fêtes si spontanées… Il tient les propos du touriste européen indifférent aux autochtones.

• Cette fêlure intérieure rend le personnage plus attachant, quoique nullement schizophrène. Si sa moitié noire ne vibre plus guère en lui, sa moitié blanche ne lui donne pas "le beau rôle" : c'est grâce à sa couleur qu'il a connu un certain succès, mais en réalité il sait n'avoir ni caractère, ni personnalité. S'il aime à critiquer le milieu parisien branché où chacun joue un rôle pour dissimuler son inconsistance, c'est qu'il en est le fidèle reflet : saturé de mode et de prêt-à-penser, Antoine se réduit à son image, son destin dépend des photographes : c'est toute l'ironie de l'épilogue. Le projet de Nicolas Fargues est riche, la construction romanesque intéressante. Mais il force trop les traits et se perd dans les excès simplificateurs. Son roman reste à lire comme une bande dessinée en "noir" et "blanc".

   Rédigé par Kate  
Nicolas Fargues
Beau rôle

P.O.L., 2008, 275 pages.




Jeudi 3 janvier 2008
Même si Gilles Leroy consacre l'épilogue de son livre à son périple dans le Deep South l'été 2007, comme pour authentifier sa fiction biographique, il a l'honnêteté de préciser en une note terminale que ce récit de la vie de Zelda Fitzgerald n'en reste pas moins un roman. Son charme tient à son genre inclassable.

L'auteur donne la parole à Zelda qui évoque des souvenirs entre 1918 et 1943 ; mais on échappe à la lassante autobiographie grâce à la variété des situations énonciatives, au recours à l'autodérision et à l'ironie pour casser le dramatique. De plus, G. Leroy prête parfois à son personnage le long monologue intérieur aux phrases interminables, invention des romanciers américains des années 1920/1930 et dont on retrouve agréablement l'atmosphère des grands récits. Tout est mêlé mais non sans structure ; comme dans le conte, entre le prologue à "minuit moins vingt" et l'épilogue à "minuit pile", toute l'existence de Zelda-Cendrillon tournoie comme un bal en accéléré. Et ce prologue ouvre la Tragédie : Leroy construit son roman en cinq parties, comme les cinq actes d'une pièce tragique, les trois premiers crescendo, decrescendo les deux suivants. La mort en point d'orgue. Au-delà, les repères se brouillent : certaines réminiscences, bien que datées à la marge, ne répondent à aucune succession chronologique. Une ligne de pointillés se glisse parfois entre deux passages, certains propos sont rapportés en italiques… Ce ne sont que des éclats de mémoire jaillis du cerveau malade de Zelda, qui confond futur et passé, créant des effets miroirs, des reprises en écho…

G. Leroy cherche à réhabiliter l'épouse de Fitzgerald en persuadant le lecteur du poids des circonstances atténuantes. Fillette étouffée par son milieu, épouse asservie par son mari, elle a souvent tenté, en vain, de résister, de vivre pour elle même ; et son "song" rappelle celui des esclaves noirs de son Alabama natal : c'est la même complainte, nourrie de révolte et de découragement nostalgique  elle aussi a été réduite en esclavage.

La révolte, Zelda la vit dès seize ans, contre son milieu et contre sa terre natale. Née dans une famille aristocratique et puritaine, elle évoque, non sans autodérision, la "perruche", la "gourde du Sud" qu'elle devait paraître. Elle prend en haine son père, A. Sayre, juge et sénateur à Montgomery, "magistrat moisi" et distant. Grâce à la complicité de sa mère, Minnie, frustrée elle aussi par son père, elle vit avec son amie Tallulah une adolescence dévergondée. Toutes deux cherchent à provoquer valeurs et conventions : dans cette Amérique de 1918 qui entre en guerre, elles courent les bals et les soldats, découvrent le tabac, l'alcool et le sexe. La génétique familiale pèse-t-elle sur la violence intérieure de Zelda ? Ses deux frères, entre autres, se sont suicidés. Elle prend en haine ce Sud, "Éden abominé" dit-elle : juste paradoxe. Car si elle y a vécu une enfance heureuse, dans la chaleur des beaux étés, au creux des bras d'Auntier douce et dodue, sa nounou noire, sa vraie maman ; ce pays reste pourtant le cimetière des ambitions, la canicule poisseuse donne à l'enfant des crises d'asthme soignées à la morphine ; et les noirs du bal nègre —où les deux amies, transgressant l'interdit, étaient allées danser– les ont chassées "sorcières blanches et riches", par crainte d'être accusés de les avoir violées…

Ainsi tout est en place pour que s'enclenche la mécanique fatale, pour que s'accomplisse le destin tragique de Zelda incarné en Scott. Bien sûr ils se rencontrent au bal : c'est un "yankee" blond aux yeux bleus, excellent danseur, écrivain engagé comme lieutenant. Il a 21 ans, elle 18. Ils se marient sans la famille Sayre : mésalliance avec ce jeunot sans fortune... Tous deux se ressemblent, "enfants de vieux" et "tarés" ils ont une revanche à prendre sur leurs pères, mais n'échapperont pas à leur fatale destinée : Leroy brosse bien un couple "romantique", très représentatif de la "génération perdue" américaine des années folles. Attirés par le luxe et la célébrité, friands d'excès et de provocation, ils se consument en fêtes, s'étourdissent de danse, d'alcool et de sexe/ Aucun amour ne les lie, chacun a besoin de l'autre pour satisfaire ses ambitions : Zelda afin de réussir sa vie de femme libre et écrivain, Scott pour assurer son succès littéraire. Tout va très vite : il boit et dépense à l'excès pour ses maîtresses et ses petits amis. Il vole à Zelda ses cahiers, lui interdit de publier sous son prénom : elle devient son "nègre involontaire" sous "l'emprise/empire d'un homme qui [veut] décider de [sa] vie." Une petite fille naît, mais Zelda n'a pas la fibre maternelle. Un aviateur français survient : c'est le véritable amour, elle le suit en Camargue. Cette fugue adultère autorise Fitzgerald à la faire interner. C'est dans ces passages totalement fictifs où Zelda est prisonnière que Leroy tient le mieux son sujet. Prétendue malade mentale par son époux dominateur, elle passera dix ans en diverses cliniques : "on m'a kidnappée" s'écrie-t-elle. Car malgré ses troubles hallucinatoires intermittents, l'auteur l'imagine en pleine possession de sa raison, réfractaire aux beaux discours  lénifiants des psychiatres, ces "bourreaux blancs". Elle réfute aisément leurs allégations, mais ils n'entendent pas sa voix : seule compte celle de Fitzgerald. Leroy laisse à Zelda jusqu'à sa mort sa révolte d'adolescente contre l'injuste suprématie masculine.

Et si, comme dans les mythes antiques, la Tragédie allait peser sur sa fille ? Elle épouse à son tour un lieutenant engagé ; dans la Seconde guerre mondiale cette fois. Scott est mort, Zelda ignorera le destin de son enfant et périra brûlée vive dans l'incendie d'un hôpital psychiatrique en 1948. Leroy s'est réapproprié l'existence de Zelda Fitzgerald. Nul ne saurait lui en faire grief. Le parfum d'Amérique confère au roman sa cohérence et son originalité : le jury du Goncourt n'y est peut-être pas demeuré insensible.

 Rédigé par Kate

Gilles LEROY
Alabama Song

Mercure de France, 2007, 190 pages.






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