Dimanche 29 novembre 2009
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Quand l'avionnette de Fiero Bataille réussit à sauver des eaux infestées
de requins deux
pauvres balseros, il rit de bon cœur. « Encore deux qu'il sauvait du communisme ! Quel bonheur ! » Mais sortir de leur île, une à une, les malheureuses victimes de Facho
Furio ne suffit pas. Iris Arcane veut bien plus ! Beaucoup plus !
Après de très invraisemblables aventures, de fort incroyables péripéties, et d'inracontables épisodes
loufoques, un miracle arrive effectivement. La belle Iris Arcane, « la plus belle femme du monde », va parvenir à ses fins et soulever contre l'oppression tous les habitants de Caillot
Cruz en leur envoyant ce message : « N'ayez pas peur ! » Descendue sur le Malecon la foule insulaire apprend la nouvelle de la mort de « www.homobarbaro.com » et pour fêter çà
la neige tombe sur Miami où l'on organise un sacré carnaval : « Tout Miami dansa une semaine sans s'arrêter.»
Au contraire des usages, je vous ai rapidement expliqué la fin joyeuse pour vous motiver jusque-là !
Mais des 300 pages qui précèdent je ne vous dirai presque rien, pour ne pas vous embrouiller dans un torrent de personnages embarqués dans des histoires alambiquées et parfois salaces auxquelles
je n'ai pas compris grand chose, je dois l'avouer. Au début du roman, l'auteure nous met pourtant sur la piste d'un polar : un détective français débarquant à Miami pour protéger une star de la
jet-set menacée par d'affreux méchants et d'affreuses méchantes.
Mais très vite, rien que les patronymes et les surnoms des personnages vous feront comprendre que la
grande Zoé a fumé la moquette et que sa légitime obsession anticastriste submerge tout. Si vous avez le choix des éditions, préférez celle de folio dont la couverture reproduit une belle
œuvre photographique due à Suza Scalora et vous serez persuadé de sa ressemblance avec
Iris Arcane...
Zoé Valdès
Miracle à Miami
Traduit par Albert Bensoussan
Galimard, 2002 (folio N°3995, 2004, 308 pages)
• Sur Lecture/Ecriture, lire d'autres billets concernant les poèmes, nouvelles et romans de Zoé Valdès, et
spécialement "Café Nostalgia".
Samedi 28 novembre 2009
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Les récits de pirates et de corsaires ont animé d'heureux moments de
divertissement de tant de
lecteurs que la reprise de ce thème par la romancière cubaine pourrait leur faire mépriser cette incursion dans le roman historique. Et ils auraient tort. Ce roman de cape et
d'épée, ou plutôt de sexe et d'épée, se lit avec plaisir. Il a quelque chose des romans d'aventures et des romans libertins du dix-huitième siècle : comme un air de
parenté.
Les « Louves de mer » figurent à coup sûr parmi les œuvres les plus
classiques qu'ait écrit Zoé Valdès. C'est aussi une œuvre bien documentée comme le montre l'annexe bibliographique. L'une est irlandaise et l'autre est anglaise : Ann et Mary, les héroïnes
qui donnent vie aux rêves d'action de l'auteure, ne sont pas les premières femmes pirates ; le texte nous rappelle que Jeanne de Villeneuve, veuve en 1343 d'Olivier IV de Clisson, se fit pirate
par esprit de vengeance.
Le roman suit alternativement Ann et Mary, qui ont été de précoces et
redoutables sauvageonnes, jusqu'au moment où elles se rencontrent à la suite de l'abordage d'un navire marchand dans la mer Caraïbe. Le "Jelly Roger" n'apparaît donc qu'au milieu du récit. Mary
vient alors de quitter l'armée anglaise qu'elle servait du côté de Breda, aux Pays-Bas, pour s'engager comme matelot en masquant sa féminité. Ann venait de s'engager comme pirate sur le
"Kingston" et elle était la maîtresse du capitaine Calicot Jack.
Dans la seconde moitié du texte, les aventures amoureuses d'Ann, Mary et
Calicot Jack donnent à ce roman de pirates une saveur particulière qui fait relativement passer au second plan la vie des autres forbans tant à bord que lors de leurs escales à terre. Calicot
Jack aura-t-il le loisir de décrocher et de s'installer dans une hacienda cubaine comme son ami installé près de Cienfuegos ? Les deux aventurières en jupon seront-elles rattrapées par la justice
? (À ce sujet la 4ème de couverture de l'édition Gallimard en dit trop.)
Je terminerai en donnant un aperçu de l'humour de Zoé Valdès. Un certain
capitaine Charles Johnson est à bord. Mais il masque sa véritable identité. En discutant avec l'une des femmes pirates il se dévoile comme écrivain : son projet du moment est une histoire de
naufragé, celle d'un certain Robinson Crusoe, qui rencontre un insulaire indigène dépourvu de nom jusqu'à présent. Ça se passait à bord du "Kingston" un… vendredi !
• Sur le même thème, mais insistant sur le monde des Frères de la Côte présenté
comme une utopie, et inspiré par les récits d'Œxmelin, voir le compte-rendu du roman de la mexicaine Carmen Boullosa, "Eux les
vaches, nous les porcs".
Zoé Valdès
Louves de mer
Traduit parAlbert Bensoussan
Gallimard, 2005, 231 pages.
Mardi 17 novembre 2009
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❃ Le
capitaine Moya est à la tête de l'un des plus grands commissariats de Bogota. Ses hommes
enquêtent sur une macabre découverte : un homme
empalé près d'un lac, à proximité de la capitale. Rapidement l'essentiel du travail d'enquête est fait par un journaliste un peu détective privé, Victor Silanpa en compagnie d'un petit
fonctionnaire, Emir Estupiñán, en quête, lui de son frère disparu. Contre quels moulins à vents ce couple à la Don Quichotte part-il en guerre ? Assez rapidement le lecteur réalise que plusieurs
personnes liées à deux ou trois groupes immobiliers différents s'affrontent pour s'approprier des terrains sur les rives de ce lac Sisga. Leur but est d'y aménager des résidences de luxe, un port
de plaisance et un golf alors qu'un club de naturistes y est déjà installé. Tandis que l'identification de la victime empalée piétine, des documents établissant les droits de propriété sur ces
terrains deviennent plus recherchés que la pierre philosophale.
Victor Silanpa va laborieusement trouver la clé de l'énigme, mais la surprise viendra à la fin des révélations du
capitaine Moya, devant une association de type "alcooliques anonymes", la Dernière Cène, qu'il fréquente dans le but de poursuivre une cure d'amaigrissement. Ce polar répond à toutes les lois du
genre : outre le journaliste, il y a donc son égérie (Silanpa est en train de jouer à l'amour et à la rupture avec Monica), la prostituée au grand cœur (Quica veut faire une carrière artistique
et quitter le "Lolita Bar"), l'alcool (beaucoup de rhum), les méchants (un avocat, un trafiquant d'émeraudes et des promoteurs immobiliers sont officiellement amis mais secrètement rivaux), et le
flic corrompu…
❃ Originalité supplémentaire : ce polar colombien
contourne les histoires de narcotrafiquants et les guérilleros des FARC pour se consacrer au thème "mondial" de la spéculation foncière et des trafics autour de l'immobilier comme il peut en
exister dans toutes les grandes métropoles qui croissent aussi vite que Bogota. Si le ton humoristique de Santiago Gamboa fait parfois penser à celui de M.V. Montalban ou d'Andrea Camilleri, la
tendance de Victor Silanpa à être mal rasé et mal fringué l'apparente peut-être davantage à des "héros" de polars nord-américains. Dans "Perdre est une question de méthode" on est en Colombie,
dans un pays de culture "machiste" : pour reprendre une formule du commissaire Moya c'est sur « le goût de la gnôle, du jeu, des jupons et des décolletés [que] résonne depuis des siècles le
concert de la virilité nationale.»…
Le titre s'explique de deux façons qu'on ne peut pas approfondir sous peine de trop dévoiler. D'une part, Silanpa
fait à peu près tout pour perdre Monica. À commencer par oublier de lui téléphoner. D'autre part la conclusion policière de l'intrigue ne sera pas ce qu'il aurait souhaité. Mais là je ne peux en
dire plus…
Santiago GAMBOA
Perdre est une question de méthode
Traduit par Anne-Marie Meunier
Métailié, 1999, 281 pages.
• Roman adapté au cinéma en 2005 par Sergio Cabrera : "Perder es cuestión de método".
Vendredi 13 novembre 2009
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• Exilée depuis 1995, la romancière
cubaine livre avec "Les Mystères de La Havane" un
recueil de courts récits — anecdotes, historiettes, légendes — tous consacrés à des personnages, illustres ou non, de la capitale tropicale et de son histoire, car «
La Havane était l'une des villes les plus distinguées du monde.»
Ces personnages appartiennent pour une part à la vie littéraire, surtout du XIXe
siècle, ainsi y croise-t-on divers poètes romantiques et symbolistes. Ils appartiennent aussi à la légende nationale, comme le héros patriotique que fut José Marti. Ce sont aussi des personnages
hors du commun, comme la philanthrope Marta Abreu. Ce sont aussi des mondains extravagants et décatis, comme la "Marquise", abîmés comme La Havane, par quatre décennies de
castrisme.
Comme ce n'est pas une anonyme mais Zoé Valdès qui prend la parole, ces textes brefs
illustrent les thèmes qu'on lui connaît. La colère anti-castriste éclate dès l'avant-propos et resurgit par endroits jusqu'à triompher dans la célébration finale de Miami.
« Car c'est Miami qui, de ses mille feux ressuscitera La Havane, lorsque la capitale renaîtra à la vie et à l'œuvre. Nous la rebaptiserons la Reine des Mystères. Et nous, ses amoureux, nous y
donnerons rendez-vous dans une fête future. Espérons qu'il restera quelqu'un pour nous souhaiter la bienvenue.»
Toujours parce que c'est Zoé Valdés qui dévoile les mystères de La Havane, l'amour,
tour à tour romantique, fou et physique, est le thème central de plusieurs récits tels "Sainte Flora" ou "Juana Borrero la vierge triste". Comme plusieurs autres, cette nouvelle associe
l'amour-passion et la poésie. Parmi les poèmes cités, le plus inattendu est dédié à… une Fiat modèle 1930 : « car j'envie ton cœur d'acier » conclut Flor Loynaz dont les frères furent
aussi des poètes inspirés !
L'évocation de La Havane, capitale de la rumba, passe aussi par ses musiques et ses
chansons, par ses quartiers, ses enfants des rues, ses mendiants. Le réalisme cède parfois la place au merveilleux avec l'histoire de la belle au cerf-volant qui rejoint dans le ciel le ballon
aérostatique de Matías Pérez, le marchand de stores imaginatif, qui s'était élancé du parc de la Fraternité le 29 juin 1856. Comme d'autres s'élanceront vers la Floride sans
l'atteindre.
• Un recueil à lire si l'on apprécie déjà
les romans de Zoé Valdés, ou si l'on s'intéresse à La Havane et à la culture cubaine plus qu'à Fidel…
Zoé VALDÉS
Les Mystères de La Havane
Traduit par Julie Amiot et Carmen Val Julián
Calmann-Lévy, 2002, 248 pages.
• Voir le site de Zoé Valdés
Jeudi 5 novembre 2009
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La vie et les aventures amoureuses de Cuca Martinez née en 1934 à Santa Clara
et venue faire la bonniche dans la capitale. Une cinquantaine d'années plus tard, une vie dictée à l'auteur par la fille de Cuca et du mafioso Juan Pérez, Maria Regla, morte dans l'effondrement
de
l'immeuble où elle habitait, allégorie de la ruine de
Cuba.
Des histoires d'amour qui finissent mal. Chaque chapitre est placé sous
l'exergue d'une citation de chanson cubaine. L'île de la danse et de la musique est d'abord une île heureuse, où Nestlé inaugure sa première usine au sud du Rio Grande avant la Guerre de 1914.
L'époque bénie où les Cubains pouvaient se préparer la recette du jambon rôti à la créole et celle des haricots noirs à la Valdès Fauly (pages 34-37) finira quand les barbudos auront commencé à
ruiner le pays. Auparavant, les années cinquante sont celles d'une île pleine de vie, à l'image de la jeune Cuca quand elle rencontre au "Montmartre" celui qu'elle surnomme "le Ouane" ou "the
One", le jeune homme qui la séduira huit ans plus tard en même temps que la Môme Piaf viendra donner ses récitals. Quand arrive l'année fatidique —1959— le beau jeune homme quitte La Havane en
laissant à Cuca une fille unique et un (un seul !) bien mystérieux dollar.
La descente aux enfers. L'île à sucre bientôt en manque. Le "Montmartre" est
devenu le "Moscou", sa moquette rouge a disparu, et tout son charme avec. Une fois que Cuca a été abandonnée par son amoureux parti aux States —Tout se déglingue sous la dictature politique de
XXL et le régime alimentaire des pois cassés. Les corps vieillissent trop vite, les immeubles de rapport deviennent des taudis branlants, l'électricité agonise, les hôpitaux sont désertés par les
médicaments, et les réfrigérateurs russes cessent de fonctionner. Tandis que la police prolifère, Valentina Ousquonsenva devient le surnom d'un cafard domestique amoureux d'un souriceau émacié
comme un Noir éthiopien :
«Le comité de défense de la révo[lution] et la Fédération papayocratique cubaine firent la guerre à Cuca parce qu'elle hébergeait des étrangers sous son toit. Néanmoins il s'agissait
d'étrangers autorisés, de nos frères soviétiques et éthiopiens, Cuca fut à deux doigts de se faire torturer par la Sûreté de l'État, elle frôla la chambre froide de la Villamarista»
(p.181).
Une tempête survient. Elle ramène le mafioso. Dans des scènes qui pastichent avec
ironie le Parrain, on le voit attendre son boss près de Central Park, puis débarquer à La Havane et pleine période spéciale comme investisseur étranger couvert de dollars. Et voilà que le Ouane
rejoint la pauvre Cuca délaissée par sa fille peu après qu'on ait fêté ses quinze ans. Et voilà qu'il lui réclame le mystérieux billet, lui qui semble "plein aux as" sous ses Ray
Ban.
Pain, amour et cha-cha-cha. Tout, dans ce premier gros roman de Zoé Valdés,
tout dis-je, est pimenté de récits hauts en couleurs des frasques sexuelles des deux lesbiennes, Mechu et Puchu, qui accompagnent Cuca dans son bref bonheur et sa longue douleur de mère
célibataire, d'épisodes travestis maquillés au cirage, de slogans réels ou imaginaires de XXL — « Nos putes sont les plus instruites et les plus saines du monde entier »— , de citations
plus poétiques de José Marti et d'autres poètes, romanciers et chanteurs que l'île a produits. Sans compter des jeux de mots et des blagues. J'en donne une à titre d'exemple ; c'est l'histoire
d'un mec… il est chauffeur de taxi :
« À un feu rouge, il en profite pour draguer une bonne femme, type jument
américaine, qui passe en se tortillant, boudinée dans un Levi's.
— Dis donc, toi, t'es une capitaliste ? Comme la femme le regarde de travers, il se
répond à lui-même : Oh, pour rien, je te dis ça parce que tes masses sont opprimées.»
Naturellement, les taxis sont des Lada et des Chevrolet déglinguées, et les
exemplaires de "Granma", l'organe de la presse officielle, remplacent le papier-toilette. Encore une chose, j'ai failli oublier d'en parler tant c'est évident : l'édition originale de « La
douleur du dollar » a été publiée à Barcelone. Naturellement.
Zoé VALDÉS
La douleur du
dollar
Traduit de l'espagnol par Liliane Hasson
Actes Sud, 1996, 344 pages (Réédition en "Babel")
• Sur Lecture/Ecriture, lire d'autres billets concernant les poèmes, nouvelles et romans de Zoé Valdès, et
spécialement "Café Nostalgia".
Mercredi 21 octobre 2009
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Ce roman, publié en 1990, est ouvertement historique. Presque une épopée : on suit
un héros, Balthasar Bustos, plongé dans la grande histoire du continent. L'affaire commence pourtant par un acte criminel.
« La nuit du 24 mai 1810, mon ami Baltasar Bustos entra en cachette dans la chambre de la marquise de Cabra,
l'épouse du président du Tribunal de la Vice-Royauté du Rio de la Plata, enleva l'enfant nouveau-né de la présidente et mit à sa place dans le berceau un petit Noir, fils d'une prostituée du port
de Buenos Aires condamnée au fouet.»
Comme ses amis Xavier Dorrego et Manuel Varela — deux bourgeois porteños — Balthasar
Bustos, fils d'estanciero, est
soucieux de voir l'Argentine se libérer de l'Espagne à la faveur des guerres napoléoniennes qui ébranlent la monarchie des Bourbons. Le roman emprunte la forme d'un récit chronologique,
celui de Varela, imprimeur des œuvres des Lumières européennes. La marquise de Cabra, alias Ofelia Salamanca, est la jeune et jolie épouse du vieux mari, défenseur de la cause
espagnole. En préparant son forfait, Balthasar a été ébloui par la Créole chilienne, la découvrant nue devant son miroir, montrant des « fesses irréprochables au galbe parfait.» Ce qui
l'est moins aux yeux de Balthasar c'est que la belle passe pour être l'égérie des intérêts espagnols : d'où l'enlèvement de son bébé.
Nous allons suivre à partir de 1810 différents épisodes de cette campagne d'Amérique qui voit d'abord l'armée
argentine de San Martin — avec Bustos — franchir les Andes et s'emparer du Chili et commencer à faire basculer les colonies hors du joug espagnol. Il sera même un petit peu question de Simon
Bolivar… Mais l'essentiel est dans la quête d'Ofelia par Balthasar. Il passe par la magie des hautes terres où subsistent les descendants des Incas et le mythe de l'Eldorado. Il se retrouve à
Lima, croise la Périchole et une jeune comédienne qu'on retrouvera un jour à Buenos Aires. Il brille à Santiago. De plus en plus loin de sa pampa natale, il s'aventure à Maracaïbo « dans le
grand salon de style Premier Empire, avec ses tabourets ottomans et ses sphynx de plâtre, ses lumières immobiles et ses horaires figés, du plus célèbre bordel du port le plus célèbre pour la
piraterie, la spoliation, la traite des esclaves, le siège patriotique contre un empire, celui de l'Espagne, qui s'était installé là pour l'éternité.»
On le suit enfin jusqu'à Veracruz auprès d'un curé séditieux et révolutionnaire, Anselmo Quintana, qui a imaginé le
sort qui l'attend : « Je serai décapité, petit frère. On placera ma tête dans une cage de fer sur la grand-place de Veracruz. Je serai un exemple pour tous ceux qui seront tentés par la
rébellion...» Balthasar Bustos n'aura pas ce triste sort. Il pourra même revenir élever des
chevaux dans la pampa si l'envie lui en vient. Et mieux encore…
• Sans être un véritable tableau de la société coloniale au début du XIXe siècle, le roman de Carlos Fuentes montre
un univers multiculturel et métissé. Les Indiens ont changé de maîtres mais les Noirs ne sont pas encore libérés. Les patriotes lisent Voltaire, Rousseau et Diderot. Les perruques tombent des
têtes et les chevelures deviennent romantiques. Des chansons populaires racontent Balthasar à la poursuite de cette fameuse Ofelia qu'il n'a pas encore vue de face et qui semble la femme idéale,
sinon une dangereuse Amazone.
• Contrairement à bien d'autres fictions de Fuentes, il n'y a pas ici de très redoutables passages d'une écriture
sacrifiant à un formalisme forcé qui a rebuté bien des lecteurs. La complexité du récit est déjà suffisante avec — et seulement dans le dernier chapitre — des retournements de situation qui
éclairent de façon inattendue les événements inclus dans l'incipit et les liens entre les personnages. Les noms de certains d'entre eux sont autant de clins d'œil – ou mieux des hommages – à des
artistes du XXe siècle : un officier espagnol porte le nom de Carlos Saura, un jésuite défroqué, ancien précepteur de Balthasar, se nomme Julian Rios… Ce roman est, avec "Le Vieux Gringo",
l'une des introductions les plus faciles et plaisantes à l'œuvre du grand romancier mexicain.
Carlos FUENTES
La campagne d'Amérique
Traduit par Claude et Eve-Marie Fell
Gallimard, 1994, 315 pages.
Dimanche 4 octobre 2009
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Si dans nos médias, l'actualité de la violence des circuits de la drogue met en
scène aujourd'hui le Mexique plus que la Colombie, en 1994, quand fut liquidé Pablo Escobar, alors chef du cartel
de Medellin, on n'avait d'yeux que pour cette ville et pour Cali qui étaient les pôles du trafic de
cocaïne. Le récit de Fernando Vallejo — à ne pas confondre avec François Vallejo édité chez Viviane Hamy ! — se fonde sur ce moment où les sicaires à moto incarnent le règne du chaos. Orphelins
du trafiquant, ils continuent à tuer, à s'entre-tuer entre gangs.
De retour en Colombie après des années dans des universités européennes, le
Grammairien — c'est le narrateur — vit avec Alexis, son Ange, un de ces jeunes tueurs. Une grande partie du récit tient dans la chronique des multiples assassinats qu'il commet froidement jusqu'à
être à son tour abattu par un autre tueur… Faute de "contrats", Alexis tue selon son humeur et celle de son ami. Charretiers ou chauffeurs de taxis, serveurs de restaurant ou simples badauds,
tous sont expédiés ad patres dans une tragédie à laquelle le narrateur nous intéresse principalement en montrant comment sa ville est devenue folle, comment la société colombienne c'est l'enfer
sur terre, et comment les chaudrons de cet enfer sont les quartiers populaires déshérités — "les Communes" — dispersés sur les hauteurs qui encadrent la métropole.
«…Il n'y a pas de mélange plus mauvais que celui de l'Espagnol avec l'Indien et
le Noir : ça produit des sauts régressifs, des singes, des simiens, des macaques, des sagouins avec une queue pour qu'avec ils puissent remonter dans les arbres. Mais non, ici ils continuent à
marcher sur leurs deux pattes et à encombrer la ville. Espagnols bestiaux, Indiens sournois, Nègres porte-malheur : mettez tout ça ensemble dans le creuset de la copulation et vous verrez quel
mélange explosif ça vous donne avec la bénédiction du pape et tout le saint-frusquin. Ça fait une racaille tricheuse, prétentieuse, paresseuse, envieuse, menteuse, visqueuse, infidèle et
cleptomane, criminelle et pyromane. C'est l'œuvre de la promiscuité espagnole, ce que l'Espagne nous a laissé quand elle s'est tirée avec l'or. Avec en plus une âme cléricale et scribouillarde,
plumitive, fanatique de l'encens et du papier timbré. Insurgés, libérés, traîtres au roi, tous ces bâtards après ça se sont mis à vouloir devenir présidents. Ils ont le feu au cul à l'idée de
s'asseoir sur le trône de Bolivar pour piller et commander. C'est pourquoi, quand les sicaires font dégringoler d'un avion ou d'une tribune un de ces candidats au susdit trône, mon cœur
tintinnabule de joie.»
Comme la société colombienne reste religieuse, les sicaires se retrouvent dans
toutes les églises de Medellin, aussi nombreuses que les bars, pour aller prier avant de passer à l'action avec des « balles baptisées » : depuis la Candeleria, la plus belle de
Medellin, jusqu'à la Sabaneta en passant par la Sainte Famille, le Calvaire, le Rosaire, Saint-Ignace, l'Assomption, Saint-Bernard, etc… En banlieue, la petite église de la Sabaneta possède un
autel de Marie Auxiliatrice, autrement dit Notre-Dame de Bon Secours, la chère Vierge souriante : c'est elle la Vierge des Tueurs. Un livre puissant, choquant, efficace. Âmes sensibles
s'abstenir.
Fernando VALLEJO
La Vierge des Tueurs
Traduit par Michel Bibard
Belfond, 1997, 193 pages.
Mardi 29 septembre 2009
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Carlos Liscano est un auteur uruguayen né en 1949. Il connut la prison au temps des
Tupamaros et ce sont ces années de détention qui l'ont amené à l'écriture, qu'il continua dans
l'exil suédois puis dans le retour au pays en 1996.
Ces admirables "Souvenirs de la guerre récente" — initialement publiés à Stockholm en 1988 — se situent dans
un pays sans nom où un narrateur anonyme est brutalement arrêté et aussitôt transféré vers un camp militaire dont il ne connaît ni le nom ni le lieu. En pleine abstraction donc. Les années
passent en l'attente de la guerre imminente avec la puissance voisine : ceci montre assez l'admiration de l'auteur pour le Buzzati du "Désert des Tartares" et des "Sept
messagers".
Ce court roman se remplit des routines du camp, des événements minuscules qui peuplent le vide de la vie militaire,
de l'attente incessante, ce qui n'est pas sans rappeler la détention, et l'auteur développe adroitement le paradoxe de la liberté dans l'enfermement. Les soldats qui partent, appelés à d'autres
garnisons, lui paraissent des déserteurs. Il n'y a pas de permissions et il s'en accommode. Tout est réglé par la vie militaire.
Le narrateur devenu gratte-papier est en même temps le chroniqueur de l'infime tandis que l'ennemi se fait
attendre, que les spéculations prennent leur essor et que les alertes sont vaines. Chaque 31 décembre, le courrier est à faire pour l'épouse restée dans la capitale. Quand surviendra la
libération, le soldat involontaire pourra-t-il redevenir un civil ordinaire ?
Ce roman qui serait probablement insupportable s'il s'étendait sur 500 pages, est parfaitement réussi dans sa brièveté, comme le vrai conte philosophique qu'il est.
Carlos LISCANO
Souvenirs de la guerre récente
Traduit par Jean-Marie Saint-Lu
Belfond, 2007 ; 10/18 août 2009, 159 pages.
Samedi 26 septembre 2009
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C'est le second volume des aventures de Maqroll le gabier, le personnage récurrent
dont Alvaro Mutis nous a fait cadeau dans les années 1980. Ces courts romans ont été publiés par Sylvie
Messinger (à commencer par La Neige de l'Amiral, prix Médicis étrangers en 1986), puis par Grasset dans la collection
"Les Cahiers rouges".
Ça commence mal : le capitaine Wito se suicide à bord de son cargo en arrivant ruiné
en rade de Cristobal. L'homme qui a l'accent de Brooklyn, bien que natif de Danzig, a jadis transporté pour Maqroll et son ami Abdul Bashur de profitables cargaisons illicites entre Chypre et la
Palestine. C'était au temps où l'épouse du capitaine, une juive de Rotterdam, surnommée Wita par l'équipage, avait fait repeindre d'un jaune criard mais recherché la coque du "Hansa Star".
Etait-ce là l'origine des déboires de l'armateur ? Sans doute pas. Mais ce suicide jette à terre Maqroll, totalement désargenté, sur les quais de Panama. L'aventurier est sur le point de devenir
clochard quand, un soir d'orage, la pluie le pousse dans le hall d'entrée d'un hôtel…
Et là comme par hasard il "tombe" sur Ilona. La belle Ilona qu'on reconnaît à son
accent triesto-polonais s'appelle Grabowska ou Rubinstein selon les circonstances, et c'est déjà à cause de la pluie que Maqroll l'avait rencontrée dans une crêperie d'Ostende. « Elle avait la
faculté d'apparaître et de disparaître de nos vies.» Maqroll et Ilona se retrouvent d'abord comme amants, puis comme chefs d'entreprise, si j'ose dire. Ils fondent une maison de rendez-vous
destinée à les renflouer, eux deux, et aussi Abdul Bashur, quoique sa morale de Levantin répugne à ce procédé. Alors défilent les clients des… hôtesses de l'air de diverses compagnies aériennes
supposées faire escale à Panama. La "couverture" dure quelque temps sans problème. Mais les ennuis surviennent toujours dans les aventures de Maqroll qui, invariablement, courent à l'échec. Ici,
la menace s'est matérialisée en une autre fille de l'Adriatique, Larissa, dont l'histoire constitue une nouvelle à l'intérieur du roman. A bord du "Lepanto", le cargo rouillé qui l'a amenée de
Palerme, elle a rencontré un officier de Napoléon Ier en route pour l'île d'Elbe et un diplomate de la Sérénissime ! L'auteur évoque aussi l'histoire, celle des ducs de Bourgogne auxquels
s'intéressait déjà Maqroll dans "La Neige de l'Amiral".
Pourtant, avec ce roman, porté au cinéma en 1996 par Sergio Cabrera, comme avec ses
autres textes, Alvaro Mutis nous mène de port en port, avec l'illusion de réviser notre géographie du commerce maritime, et l'assurance de suivre les escales amoureuses de Maqroll. Ses héroïnes
semblent calquées sur des actrices sorties des films de Hollywood dont il assurait la diffusion en Amérique Latine. Certains lecteurs verront peut-être une parenté entre Maqroll el gaviero et
Corto Maltese mais le personnage d'Alvaro Mutis est moins susceptible de trouver des interlocuteurs chez les beachcombers et coureurs des mers que dans des figures surgies de l'exotisme
paradoxal des ports de commerce à l'ombre d'épaves rouillées mais photogéniques. L'influence de Joseph Conrad est patente et ce n'est pas pour me déplaire.
Alvaro MUTIS
Ilona vient avec la pluie
Traduction d'Annie Morvan
Grasset, 1992, rééd. 2002 ; 224 pages.
Samedi 26 septembre 2009
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Ne cherchez pas l'origine de ce titre : c'est l'auberge près d'un col d'une route
des Andes,
dangereuse et que les camions peinent à gravir ; « La Neige de l'Amiral » c'est l'auberge tenue par Flor Estévez auprès de qui, un jour, Maqroll el Gaviero a trouvé refuge.
« Maqroll est toujours séduit par des femmes libres, indépendantes et fortes de caractère » note I. Zainoun. Simplement, les marins aventureux, même l'amour ne les retient pas dans
ces altitudes…
Le héros — mais anti-héros conviendrait mieux à un personnage marqué par l'échec —
traverse l'œuvre d'Alvaro Mutis avec la constance du départ et du retour, en vagabond cosmopolite. La tentative ici tourne le dos à la mer. Il s'agit de remonter le cours du Xurando qui ne suit
le Xingu dans aucun dictionnaire ni atlas... Maqroll a refusé un embarquement sur un navire de son ami Abdul Bashur pour tenter l'aventure à son compte : dans le cours supérieur du fleuve, des
scieries seraient prêtes à livrer des cargaisons profitables et pour une fois légales.
Naturellement tout va de travers, Maqroll ne maîtrise pas les événements et la Mort
tend ses pièges ! Le fleuve Xurando, métaphore du temps qui passe, ne fait que relier des bases militaires isolées et les scieries sont inactives et sous surveillance militaire. Maqroll doit
s'interroger sur le but de son aventure et même sur sa possibilité. L'embarcation va de panne de moteur en suicide de capitaine. Ne serait-il pas préférable de retourner à "La neige de
l'amiral" après qu'une grave maladie, fièvre tropicale mystérieuse, a failli mettre fin à l'expédition. La Mort est présente et Maqroll passe son temps à l'éviter ; elle peut avoir figure humaine
— ici c'est une Indienne d'apparence trop aimable — ailleurs, dans "Ilona vient avec la pluie", c'est la fille embarquée à Palerme. Maqroll retournera naviguer, d'Est en Ouest et du Nord au Sud,
il tentera aussi d'échapper au destin en plongeant dans le passé, comme en témoignent ces papiers manuscrits trouvés, à la fin d'un essai sur les ducs de Bourgogne, exhumé dans une librairie de
Barcelone, déjà un cimetière des livres oubliés, par où commence la narration.
Ce Prix Médicis Etranger 1986 reste un livre à savourer avec un seul défaut : la
brièveté. Heureusement le Xurando n'a pas été le tombeau du héros : six autres romans ont suivi…et les tribulations de Maqroll el Gaviero se trouvent aussi en collector de près de 900 pages chez
Grasset.
Alvaro MUTIS
La Neige de l'Amiral
Traduction d'Annie Morvan
Sylvie Messinger, 1986, et Grasset, "Les Cahiers rouges".
Pour aller plus loin :
Michèle LEPORT, Alvaro Mutis et Maqroll el Gaviero. P.U.Rennes, 2002.
Ibtisam ZAINOUN, Le roman maritime, un langage universel. L'Harmattan, 2007.(Extraits dans Google Books).
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