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LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE

Lundi 19 octobre 2009 1 19 10 2009 09:45
Ce roman se passe à São Paulo vers 1975, dans un milieu aisé. Au cœur du récit, Rosa Ambrosio, une comédienne de 55 ans envisage de revenir sur les planches, pour sortir de la dépression consécutive à la mort de son mari. Le vide s'est fait autour d'elle. Elle en est largement responsable. Elle a lassé son entourage par son égocentrisme persistant et son addiction à l'alcool.

Rosa avait un mari universitaire, Gregorio. Son engagement politique en ces temps de dictature lui a valu arrestation et torture. À sa sortie de prison, physiquement affaibli, il est mieux accueilli par le chat Rahul que compris par son épouse. Il se suicidera en présence du chat. Rosa se débarrasse vite de ses livres et de ses souvenirs personnels. Pour gérer sa carrière, sa fortune et son agenda, Rosa avait un jeune secrétaire, Diogo. Il est devenu l'amant de la comédienne. Celle-ci a fini par le licencier à moins qu'il ne soit parti de lui-même. Maintenant elle le regrette. Rosa a une fille, Cordélia, dont l'occupation principale est de trouver des amants de l'âge de son père avec qui partir en croisière. Rosa emploie une bonne, Dionisia (Diù), très pratiquante et attentive. Rosa a surtout un chat, qui est devenu son confident, puisque les hommes se sont absentés, que Dionisia pense surtout à sa chorale et Cordélia à ses aventures de Lolita sud-américaine. Résultat : Rosa fait partie de la clientèle d'Ananta Medrano, une jeune et mystérieuse psychanalyste. Or, celle-ci disparaît à son tour… et un cousin avocat entre en scène : mais ça n'en fait pas un roman policier.

L'intérêt du roman est moins sociologique, que psychologique, et il se trouve beaucoup dans la narrativité. Tout le récit se déroule dans un immeuble cossu d'un beau quartier de São Paulo. Rosa est propriétaire de plusieurs appartements : le sien, celui du secrétaire à l'étage inférieur, celui de sa fille à l'étage supérieur, celui de la psychanalyste, un étage plus haut. La fortune vient de l'héritage de tante Ana la Richarde qui possédait un stock de fazendas et d'immeubles. L'écriture de l'auteure est remarquablement basée sur les souvenirs, la remémoration par Rosa de son passé professionnel et familial. L'alcool, le whisky que Diù et Cordélia ont parfois essayé de mettre sous clef, permet de bouleverser les chronologies, même quand Rosa essaie d'enregistrer des souvenirs d'enfance, de jeunesse, de jeune femme. Mieux, on peut considérer que l'essentiel est dans le regard du chat — comme la chute du roman — et dans son monologue intérieur (Rahul ne parle pas : ce n'est pas un conte merveilleux !) voire dans ses hallucinations. Pauvre minet : Rosa l'enferme dans la salle de bain pendant les longues heures qu'elle passe dans sa baignoire ou devant ses miroirs, à se parfumer, se maquiller, s'admirer, à se souvenir. À rêver aussi sur l'hypothétique reprise de sa carrière.

L'argent ne fait pas le bonheur — telle est la morale de l'histoire — c'est aussi vrai pour Rosa que pour son analyste. Ananta n'a pas touché à son compte bancaire avant de disparaître (enlevée ? arrêtée par la police politique ?). Elle passe des soirées à écouter le retour du mystérieux locataire du dernier étage. Sa vie privée de célibataire semble vide. Dans son appartement, il y a un tableau très représentatif de ce vide, comme une "heure nue" :

« Elle contempla le tableau d'Edward Hopper, Nighthawks, [cf. couverture de cette édition], là en face d'elle, stupéfaite de découvrir que jamais ce tableau n'avait eu autant de signification que ce soir-là. Le café banal, impeccable à l'angle d'une rue vide de New-York, le café presque vide (seulement trois personnes au comptoir) avec le garçon en uniforme blanc-bleuté en train de laver quelque chose, des tasses ? sous le robinet. La longue rangée de tabourets autour du comptoir, le tout vu du dehors à travers la longue vitrine de verre. Le silence sans une mouche. Le verre sans une poussière.»

• On peut trouver quelques similitudes avec un autre roman de l'auteure, « Les Pensionnaires », même milieu aisé de la société pauliste, même importance des monologues intérieurs, même insistance sur le culte de soi et des apparences (ici chez Rosa et Cordélia et  dans "Les Pensionnaires" chez Maminette et  Lorena). Dans les deux cas, l'écrivain utilise le contexte du régime dictatorial, mais sans en faire un roman engagé. On retiendra aussi une fin ouverte vers de multiples possibles : Rosa remontera-t-elle sur les planches ? Ananta sera-t-elle retrouvée vivante ? Cordélia trouvera-t-elle le grand amour ? Qui caressera Rahul demain ?

Lygia FAGUNDES TELLES
L'Heure Nue

Traduit par Maryvonne Lapouge-Pettorelli
Alinea, 1991, 263 pages. (As Horas Nuas, 1989)
(Alinea n'existe plus ; le Serpent à Plumes a réédité ce roman en 2000, dans la collection de poche "motifs".)

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Lundi 21 septembre 2009 1 21 09 2009 12:13

"Les pensionnaires" parut sous le titre original "As Meninas" en 1974. L'action est contemporaine de ces années de dictature et de répression militaires. Le récit s'installe essentiellement au pensionnat Notre-Dame-de-Fátima que dirige mère Alix.

On y retrouve trois étudiantes, Lorena qui est au centre du roman, et ses deux amies Lião et Ana Clara. Lesbienne ou pas, Lorena s'est prise d'amitié pour ces deux filles fort différentes. Elles incarnent chacune un personnage composé des éléments-clés d'une société brésilienne en pleine évolution. Lorena est la fille de Maminette, l'épouse d'un riche fazendeiro, qui a vendu le domaine pour s'installer en ville où sa vie tourne autour de son psychanalyste et de Mieux, l'amant attiré par sa fortune plus que par ses liftings. Ce qui alimente aussi les commérages des religieuses.

« Je suis sûre que c'est cette petite sainte nitouche qui a écrit la lettre anonyme truffée de dénonciations (…) Moi, une amorale indolente qui vit aux crochets d'une mère dépravée, laquelle corrompt les jeunes gens. « Que peut-on espérer d'une adolescente nantie d'une mère pareille? (…) Une femme sans scrupule, qui a fait interner un mari diminué et dilapide maintenant son argent avec un amant qui pourrait être son neveu. » Ce qui n'est pas vrai, Mieux n'est pas si jeune que ça. Dieu, si ma mère savait. Et cette autre lettre qui accuse sœur Clotilde d'avoir des conduites amoureuses avec sœur Priscila, une sale, très sale affaire : Ana a vu la lettre sur la table lorsqu'elle est allée parler avec mère Alix.»

Lia de Melo Schultz, la métisse bahianaise de père ancien nazi, est engagée dans le mouvement révolutionnaire inspiré par Guevara ; son ami Miguel est emprisonné comme de nombreux autres étudiants si bien que l'université est en grève. Ana Clara Conceição tout au contraire est attirée par la drogue et fréquente Max un petit dealer ; elle affirme préparer un mariage d'argent — elle s'imagine déjà « au volant d'une Jaguar noire avec des sièges rouges » — à moins que ce projet ne soit qu'un rêve pour masquer sa déchéance et le risque de sombrer dans la prostitution.

L'une et l'autre profitent sans limite de l'argent de Lorena tout en lui apportant les bruits du monde et des aventures qui la libèrent de son milieu étouffant et du ressassement du drame familial. Quand Lorena s'échappe de la remémoration du meurtre accidentel de Rômulo par Remo, ses deux frères aînés, c'est pour se perdre dans l'attente du coup de téléphone de M.N. le médecin en qui elle s'imagine avoir trouvé l'amant qui lui fera perdre sa virginité. En attendant Lorena goûte de se réfugier dans sa coquille, la salle de bain au décor doré et aux sels de luxe où trône la baignoire qu'elle offre aussi à ses amies, tandis que son éducation catholique la tourmente :

«  Il y a Lucifer, le roi des diables. Les autres sont de petits diables mineurs, qui collaborent pour les tâches secondaires. Ce sont ceux qui copulent en moi comme en dehors de moi. Il faut croire à l'actualité du diable! dit le pape. Mais, Votre Sainteté, je ne crois pas à autre chose. Ils vivaient jadis dans les déserts ils se vautraient au soleil, se pelotaient dans le sable brûlant, allaient et venaient à dos de chameau, mais aujourd'hui leur demeure idéale est notre corps même. Jamais autant d'incubes n'ont autant investi les corps désormais chauds comme les déserts. Avec l'avantage d'être tendres. La place qu'ils préfèrent c'est le ventre, c'estàdire la zone sud avec des ramifications dans la région du sexe. J'ai serré fort le mien. Le jour où M. N. entrera ils vont sortir en catastrophe. L'exorcisme par l'amour.»

Dans cette micro-société en quête de bonheur à tout prix, la révolution sexuelle s'inspire nommément du féminisme de Simone de Beauvoir. La culture française s'appelle aussi Sartre, Lacan et Malraux tandis que la culture brésilienne est plutôt évoquée par ses musiciens, par le "tropicalisme" de Maria Bêthania et de son frère Caetano Veloso, qui s'est développé après le « golpe », le coup d'état militaire de 1964. La musique, diffusée par l'électrophone, les disques si facilement rayés, accompagnent plusieurs temps forts de ce roman pourtant moins brésilien que féministe, tout en étant différent de l'écriture de sa contemporaine Clarice Lispector.

L'écriture de Lygia Fagundes Telles se caractérise par des récits habilement croisés, où les dialogues s'enchevêtrent avec le monologue intérieur d'un personnage puis d'un autre, ce qui réclame une lecture attentive pour suivre et pleinement savourer cette création littéraire qui doit tant à la polyphonie. La place est ainsi faite aux souvenirs émus de chaque protagoniste et aux fantasmes sexuels, d'Ana ou de Lorena.

Auteure de romans et surtout de nouvelles, Lygia Fagundes Telles est née en 1923 à São Paulo. En 2005, elle a reçu le prix Camoens, la plus haute distinction de la littérature lusophone, pour une œuvre décidément tournée vers l'étude psychologique de ses personnages. Après un premier livre paru en 1944, plus de vingt titres suivirent, dont six ont été traduits en France : "L'heure nue" (1991), "Un thé bien fort et trois tasses" (1995),"La structure de la bulle de savon" (2000) au Serpent à Plumes ; "La nuit obscure et moi" (1998) et "La discipline de l'amour" (2002) chez Payot et Rivages, et enfin donc "Les pensionnaires" (2005) son roman le plus célèbre paru chez Stock.

Lygia FAGUNDES TELLES
Les pensionnaires

Stock, "La cosmopolite", 2005, 348 pages.

On peut trouver ici la liste complète des publications de la romancière
et ici une chronologie de sa carrière littéraire.
 
Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Samedi 15 août 2009 6 15 08 2009 10:44
La "Bibliothèque brésilienne" des éditions Métailié a le mérite de nous initier à un grand classique : Machado de Assis. Avec ces "Mémoires posthumes de Brás Cubas" le lecteur savourera un récit autobiographique au charme désuet et légèrement humoristique datant de 1881.

Brás Cubas, héritier un peu écervelé d'une famille qui a fait fortune dans les tonneaux ("cubas"), raconte sa vie de bourgeois brésilien ; je ne sais si l'on disait déjà "carioca" pour les habitants de ce qui était alors capitale d'Empire. C'est un rentier qui nous parle. Il commence son récit avec un titre d'une certaine originalité : « Décès de l'auteur ». En tout 160 chapitres, parfois très courts, qui évoquent petits et grands moments de son existence qui s'étend de 1805 à 1869, et une foule de personnages secondaires, parents ou amis, ce qui esquisse les grandes lignes d'une société où la traite négrière continuait d'importer des esclaves d'Angola.

Le cœur du récit est la liaison de Brás avec Virgilia, dont il s'est épris avant même qu'elle ne devienne l'épouse d'un de ses meilleurs amis, Lobo Névès, politicien comme lui. Même si Lobo est souvent plus attentif à sa carrière politique qu'à son épouse — d'une beauté merveilleuse évidemment — les agissements des deux amants finiront par lui être connus. Heureusement, Lobo n'est pas d'un caractère emporté… et Brás se laissera convaincre par sa sœur d'envisager le mariage avec la jeune Eulalia qui n'a guère que la moitié de son âge. Survient alors une épidémie de fièvre jaune. Et Brás va rechercher, avec un ami un peu fou et philosophe, comment accepter ses déboires à répétition. Celui-ci, qui a lu Voltaire, reprend l'opinion de Pangloss. Mais un pessimisme de bon ton conjugué à l'ironie de l'auteur rendent cette lecture quasiment jubilatoire.

J.M. MACHADO DE ASSIS
Mémoires posthumes de Brás Cubas
Traduit par R. Chadebec de Lavalade
Métailié, 1989, 267 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Samedi 30 mai 2009 6 30 05 2009 10:28
En 2008 le Brésil a commémoré le centenaire de l'immigration japonaise. Les tout premiers migrants japonais débarquèrent à Santos du "Kasato Maru" en 1908 et le flux continua jusqu'en 1933. Ils prenaient la relève des migrants italiens dans les plantations de café du Parana et de l'Etat de São Paulo. Mais d'autres sont venus après 1945, fuyant un pays en ruines, ou le Tribunal allié chargé de juger à Tokyo les criminels de guerre. La nostalgie impériale pourrait amener certains d'entre eux à former une sorte de "secte".

En un sens c'est un récit sur la communauté japonaise au Brésil que nous propose l'écrivain Bernardo Carvalho et tous les personnages sont d'origine japonaise. Il y a Michiyo et son "double" Setsuko qui tient un restaurant à sushi dans le quartier de Liberdade au cœur de São Paulo. Jokichi le mari de Michiyo, fils unique d'un industriel japonais mort dans l'incendie de son usine lors des bombardements américains sur Osaka. Ainsi que Masukichi, le comédien adepte du kyogen, sorte de théâtre traditionnel. Un cinquième personnage est évoqué indirectement dans les conversations : Seiji, appartenant à une famille de burakumin, acheté par le père de Jokichi pour le remplacer à la guerre et mort durant des opérations militaires à Java. Accident ? Liquidation ? Mais quand la presse évoque la mort de Seiji au Brésil, Jokichi et Masukichi, qui connaissent l'un et l'autre la famille du disparu vous se poser des questions !

L'habileté du romancier consiste à nous prendre d'abord au piège de la vieille dame qui cherche un écrivain — issu de l'immigration japonaise— pour lui raconter ses souvenirs. Ainsi le narrateur, habitué du restaurant à sushi, accepte-t-il de rencontrer celle qui se fait appeler Setsuko. De séance en séance, dans sa maison de style japonais traditionnel, Setsuko expose une histoire embrouillée où il est question de son amie Michiyo, amoureuse d'un jeune comédien de kyogen, mais devenue l'épouse d'un riche homme d'affaires suite à un mariage arrangé. Serait-ce une histoire de ménage à trois ? L'hypothèse du lecteur tombe bientôt à l'eau. Le suicide de Jokichi reste cependant bizarre : on n'est pas certain qu'il ait accompli son geste suite au scandale que représenterait pour lui la publication d'un feuilleton qui semble calqué sur son histoire familiale.

Le suspense parfaitement ménagé par Bernardo Carvalho augmente de chapitre en chapitre. Un rapide voyage du narrateur au Japon amènera le narrateur à découvrir ce qu'il a déjà en sa possession et qu'il aurait déjà compris s'il avait su lire le texte japonais de Mme Setsuko. Mais voilà ce qui arrive quand on perd ses racines. Elle même est bien consciente des conséquences de l'assimilation culturelle à São Paulo, là où le soleil se couche quand il se lève sur le Japon.

« Il n'est pas étonnant que la secte ait prospéré avec davantage de vigueur après la guerre, sous l'occupation américaine, en essayant de rompre avec les mythes nationaux de race et de religion qui alimentaient le chauvinisme du kokutai et des extrémistes à l'image de ma famille. Tu dois t'étonner de ma façon de m'exprimer. C'est le résultat de cinquante années passées en dehors de chez moi.»

Si tout finit par s'expliquer dans cette histoire faite de vérités successives, il reste que le narrateur gardera son anonymat ! Il n'est qu'un écrivain raté, chômeur, plaqué par sa femme. Mais des écrivains célèbres traversent ce récit. Mishima intéressé par les nostalgiques de l'Empire. Et Junichiro Tanizaki : ne serait-il pas le vieil écrivain à qui se confient Setsuko et Michiyo ? Roman brésilien, oui certes, mais ambiance culturelle très nippone ! Un roman à déguster même si on n'est pas fan de cuisine japonaise !

Bernardo  CARVALHO
Le soleil se couche à São Paulo

Traduit par Geneviève Leibrich
Métailié, 2008, 170 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Mercredi 6 mai 2009 3 06 05 2009 17:45

C'est 1875 en revue et en 1876 en librairie que parut l'édition définitive de ce classique portugais. Sous-titré "Scènes de la vie dévote" le roman d'Eça de Queiroz est un livre engagé : libéral et anticlérical, l'auteur est inspiré par l'école naturaliste. Le rapprochement avec "La Faute de l'abbé Mouret" vient à l'esprit car l'œuvre de Zola fut également publiée en 1875. Cependant "le Crime du Padre Amaro" est complètement différent de son contemporain français, tant par le milieu décrit que par l'histoire qui s'y déroule.

 

• Issu d'un milieu modeste, le père Amaro Vieira est nommé par piston à Leiria, pour succéder au curé de la cathédrale, mort d'excès de table. Le romancier nous propose ainsi une galerie de portraits. D'abord les ecclésiastiques : des curés de campagne et de petites villes de province, assez âgés pour la plupart, au milieu desquels tranche Amaro, à peine sorti du séminaire et bien bel homme. Autour de ces ecclésiastiques, gravite un groupe de parentes dévotes et collectionneuses de bondieuseries. Tous ne mènent pas une vie exemplaire : le chanoine Campos, par ailleurs propriétaire foncier et fier de son vin, vit une « longue liaison avec  Augusta Caminha, qu'on appelait la São Joaneira, parce qu'elle était originaire de São João de Foz.» A peine arrivé à Leiria, le bel Amaro, piloté par le chanoine et installé par ses soins  comme locataire chez la São Joaneira, devient rapidement et secrètement l'amoureux de sa fille. La belle Amélia, si douée pour le piano et le chant, attire les regards et les convoitises.

• En arrière-plan de ce milieu clérical, le roman donne un aperçu de la société portugaise vers 1870, encore politiquement dominée par l'aristocratie et économiquement par des campagnes arriérées. Les idées nouvelles sont exprimées par le médecin, le docteur Gouveia, voire par João Eduardo le clerc de notaire secrètement libre-penseur, tandis que les idées les plus conservatrices ne manquent pas de défenseurs. Ainsi le chemin de fer est-il encore l'objet de méfiances populaires. Eça de Queiroz n'a aucun mal à nous montrer comment l'Eglise règne sur les âmes simples persuadées d'être menacées de l'Enfer pour d'innombrables péchés. Sur cette société archaïque, le pouvoir de l'Eglise est étendu, immense, malgré la loi sur la liberté de la presse qui permet d'égratiner le clergé local par l'entremise d'un pamphlet anonyme paru dans "La Voix du District" du Dr Godinho.

• Combien de temps João Eduardo pourra-t-il cacher ses opinions "avancées" au cercle clérical qu'il fréquente pour rencontrer la belle Amélia ? Comment et jusqu'à quand le bel Amaro pourra-t-il concilier sa prêtrise avec ses rendez-vous galants en compagnie d'Amélia, dont la marraine est la soeur du chantre Dias ? Et si jamais Amélia était enceinte du curé ? Toutes ces questions qui poussent certains à sourire — ne faites pas mine de vous cacher, je vous vois — pourraient bien aboutir à plus de drame que de comédie. Ainsi, en conservant le célibat des prêtres, l'Église catholique a-t-elle fait plus pour la santé du roman moderne que toutes les Églises protestantes...

José Maria de EÇA DE QUEIROZ
Le Crime du Padre Amaro

Traduit par Jean Girodon
Editions de La Différence, 1985, 457 pages. Réédité en poche, coll. Minos.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Dimanche 14 décembre 2008 7 14 12 2008 09:50


« Grande sertão : Veredas » le roman le plus célèbre et le plus épais de João Guimarães Rosa (1908-1967) a été édité en collection de poche 10/18 sous le titre « Diadorim » et a été précédemment présenté sur ce site. « Buriti » groupe trois nouvelles, ou plutôt trois courts romans, initialement publiés en 1956 à Rio de Janeiro dans le recueil « Corpo de Baile » formé de six œuvres que les critiques ont comparé aux six panneaux d'un retable. Comme toujours chez Guimarães Rosa, l'action se situe en plein sertão, dans l'État de Minas Gerais du côté de Codisburgo, le pays natal de l'auteur. L'édition de ces trois romans étant épuisée, j'en esquisse rapidement l'action et les thèmes.

« Dão Lalalão », est un bijou sur le thème principal de la jalousie. Il pourrait être publié isolément.


C'est l'histoire de Soropita, un ancien conducteur de troupeaux qui s'est installé dans une fazenda et s'est marié à Doralda, une ancienne fille de joie de Montes Claros, la ville aux 1600 filles des maisons de la rue dos Patos. Au début du récit, Soropita est à cheval, il revient de la ville voisine, Andrequicé, où il a écouté la feuilleton radiophonique qu'il récitera le soir à ses amis qui le retransmettront à leur tour — on sent déjà le Brésil accroché à ses telenovelas. En cours de route il rencontre Dalberto, un vieil ami, resté convoyeur de bœufs ou de zébus, suivi de ses aides dont émerge le nègre Iladio que Soropita paraît détester, peut-être parce qu'il l'appelle "Sourroupita". Soropita et Dalberto évoquent leur vie passée et présente. Soropito qui a évité de lui parler de sa femme, Doralda, invite Dalberto à dîner et passer la nuit dans sa fazenda. Soropita n'est pas un enfant de chœur. Jadis, il a tué cinq hommes du côté de Januaria et de Santo Hipolito, il a tué João Caracara. Tous des bandits. Sa réputation est bien connue d'Iladio: « Comme mon père disait d'un type du même genre : "Fiston, laisse pas même son ombre s'appuyer à la tienne"!» 


Une question hante l'esprit de Soropita lorsqu'ils sont en route pour sa ferme ; elle le hante quand ils y sont attablés et que, forcément, Doralda paraît au milieu d'eux, sert le cognac en digestif, et participe activement à la conversation : Dalberto a-t-il connu Doralda à Montes Claros ? L'auteur nous ménage un peu de suspense. Pour éviter que Doralda ne soit reconnue, Soropita est même prêt à échanger sa fazenda avec celle de Zozimo, établi plus loin dans le Goias. Par ailleurs, Dalberto espère vivre avec Analma, qui a le même passé que Doralda que les clients appelaient Sucena : « Seulement trois mois chez Lena, deux chez Maria-Canja, peu de temps chez la Clema — et puis tu es venu…» Des trois romans, c'est à mon avis, le plus captivant et le plus facile à lire.


« Le message du Morne » nous montre une fameuse galerie de personnages pittoresques et une fête traditionnelle dans un village des Minas Gerais.


Pedro Orosio, un grand gaillard, le frère Sinfrão, sieu Juju et Ivo qui porte une barbe en pointe «vilaine ébauche de cavaignac» : tous escortent un érudit, sieu Alquiste, quelque part dans le sertão, de colline en colline (= morne), à la recherche de ses richesses naturelles et de ses traditions qu'il note dans ses carnets. Au fil du chemin on rencontre Guégué l'idiot de la fazenda, les frères Catraz — "c'est un dingo" — et Gorgulho qui ne vaut guère mieux, et cet ancien séminariste, devenu ermite qu'on surnomme Jubilé, Saintes-Huiles ou Nomnédomné en raison de ses tentatives de prédications sur la fin du monde qu'il ne manque pas de ponctuer par "in nomine Domini". Il y aura aussi le Collecteur, qui s'imagine en train de calculer ses immenses revenus. Et Pedro croise aussi des filles qu'il se promet d'aller courtiser lors de la fête.


Un village organise une procession pour célèbrer un légendaire Roi-Enfant tenant épée et bannière du Christ, entouré de sept féaux chevaliers. Landelim chante et sieu Alquiste croit y retrouver une saga du Danemark due à Saxo Grammaticus. Toutes ces chansons sont accompagnées de trop de bière et Pedro, revivant la chanson populaire, est bientôt porté à prendre ses amis pour des traîtres. Par la diversité des personnages truculents et les allusions aux traditions régionales, cette nouvelle n'est pas sans rappeler le climat de "Diadorim" que l'auteur publia la même année.


« La fête à Manuelzão » se déroule dans une fazenda qui a été créée et qui est dirigée par Manuelzão.


La fête est donnée pour l'inauguration d'une chapelle dédiée à Notre-Dame, à côté de laquelle repose la mère du fazendeiro. Celui-ci reçoit ses invités et se penche sur sa vie tout en assistant au déroulement de la fête. En même temps il s'interroge sur le devenir de l'exploitation, à commencer par le prochain convoi de troupeau, un millier de bœufs, que son fils Adelço n'a pas l'air de vouloir diriger, plus soucieux de rester en compagnie de Leonisia. Comme dans le roman précédent, la fête réunit des figures contrastées : l'ermite João Urugem, dont on se demande comment il a pu entendre parler de cette fête, ou  « le vieux senhor de Vilamão très digne dans son "cavour" » démodé. Les festivités s'étendant sur deux journées, il faut aussi des chanteurs et des musiciens. Et des conteurs : « Toutes ces histoires qu'une femme raconte dans la cuisine avant qu'on aille de coucher. Cette femme erre toujours par ici, couchant tantôt dans une cabane, tantôt dans une autre, son nom est Joana Xaviel. Parmi ses histoires, il y a celle d'un prince qui est allé combattre les méchants très loin de chez lui et qui s'est épris d'un autre guerrier, don Mâle, qui est en fait une demoiselle travestie en homme…» Voilà qui doit rappeler quelque chose aux lecteurs de "Diadorim". Pour la bonne raison que Guimarães Rosã multiplie les "citations" de son œuvre.

Le simple rapprochement des œuvres qui composent "Buriti" prouve que l'auteur montre une connaissance étendue du milieu qu'est le sertão, — les arbres (les palmiers buriti) et les oiseaux sont particulièrement au rendez vous dans « Dão Lalalão » et « Le message du Morne ». Dans cette fresque sauvage et colorée, toute une société rurale dominée par les fazendeiros, avec curés, mendiants, bouviers, charretiers, bandits, exclus et idiots du village : un monde encore protégé de la ville.


João GUIMARAES ROSA
« B u r i t i »

Traduit du portugais par Jean-Jacques Villard
Éditions du Seuil,1961, 256 pages. (épuisé)

Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Samedi 13 septembre 2008 6 13 09 2008 20:33

Un homme, une femme, un serpent.

Et Dieu un peu plus loin. Non, ce n'est pas tout à fait l'histoire d'Adam et Ève... D'emblée cet homme dit : « J'ai toujours aimé les serpents, surtout les espèces venimeuses…» En réalité l'espèce venimeuse est ici incarnée par la Femme et si Patrícia Melo s'avère bien peu féministe elle ne prétend pas non plus être une moraliste orthodoxe car sous ce titre quasi-érasmien, "Éloge du mensonge", se cache un roman surprenant et malicieux écrit sur un ton enjoué, où le mensonge est la clé de la réussite. Dans le couple, l'édition et la vie religieuse.

Nous sommes bien sûr au Brésil. Wilmer da Silva édite des romans policiers et c'est José Guber qui les écrit mais après quelques succès fondés sur d'évidents plagiats il est en panne d'inspiration. Le crime parfait ne serait-il pas atteint en utilisant comme arme un serpent venimeux ? C'est pourquoi il a rencontré Fúlvia, une scientifique spécialiste ès serpents. Devenue la maîtresse de José, Fúlvia s'est mis en tête de supprimer Ronald, son mari, au moyen d'un crotale après avoir envisagé toutes les solutions que propose la littérature policière. Un gros mensonge est alors gobé par le mari : un week-end dans une auberge isolée — c'est-à-dire loin de tout sérum. Mais rien ne se passe comme prévu... Il y a de très bons hôpitaux au Brésil et Ronald survit. Il faudra s'y prendre autrement. Le crime passionnel sera maquillé en cambriolage qui aurait mal tourné. Une fois le mari éliminé, José épouse sa Dulcinée cependant, semaine après semaine, il s'aperçoit qu'il souffre de malaises gastriques croissants. Des remords ? Ou une tentative d'empoisonnement ? Le fait est qu'il a rencontré la très blonde Ingrid en changeant d'éditeur... et que Fulvia est du genre combatif !


Le Diable et le Bon Dieu

Passant du polar au livre pratique, José publie désormais sous le pseudonyme de João Aroeira. Après le "Dictionnaire symbiotique de la santé" (!) vient "Aide-toi toi-même" dont la couverture est illustrée de la photographie non de l'auteur mais de son play-boy de frère qui vient de mourir d'une leucémie. Le succès de librairie ne se fait guère attendre et avec lui l'ambition d'écrire un autre best-seller, un titre-choc que Marc Lévy n'a pas encore utilisé : "Entretiens avec le Créateur".

« Les négociations avec Laércio étaient en bonne voie et j'avais déjà commencé à écrire mon livre mystique qui était un savant mélange de candomblé, de catholicisme, d'hindouisme et de spiritisme.»  Mais l'éditeur Laércio voit plus loin encore pour son auteur favori : « Créer une Eglise, il n'y a rien de plus facile. On va chez un notaire, on dit qu'on est évêque et qu'on veut créer une Eglise. On ne te réclame même pas une pièce d'identité. On dit qu'on est évêque et voilà, on l'est tout de suite, même si on est le dernier des analphabètes. En moins de cinq minutes, on ressort de chez le notaire et l'affaire est dans le sac. Et, en plus, on n'a même pas d'impôts à payer, parce que même si les évêques s'en mettent plein les poches, une Eglise n'a pas de but lucratif. Voici donc ma proposition. On lance le livre, tu deviens évêque et on ouvre une Eglise. (…) Et on garde la maison d'édition. Simplement au lieu de signer José Guber, tu signeras Mgr José Guber. Qu'en dis-tu? »

Cette perspective évangélique renvoie à deux autres romans de Patrícia Melo, où l'évêque Marlênio fonde une secte évangélique et épouse l'ex-femme de Maiquel (O Matador et Monde Perdu). Mais les anciennes pratiques religieuses comme le candomblé conservent leur place. Le baba, prêtre du culte fétichiste afro-brésilien entre en contact avec les divinités, il en reçoit des instructions et les transmet aux adeptes. Ingrid s'est emparée de l'idée — qui fait réagir son amant :

« Tuer Fúlvia, trouver un baba pour tuer Fúlvia, tu sais comment ça va se terminer ? lui avais-je demandé quelques heures auparavant, quand elle m'a raconté son plan idiot, on va se mettre dans de sales draps, j'ai dit, j'espère que tu te rends compte de la situation, ce baba dont tu dis qu'il est sûr, cet ancien marchand de légumes qui était un ami de ta mère et qui t'a proposé de t'aider, ce type va finir par faire une connerie, il va tenter de faire du recel de téléviseurs volés, ou il va planter un couteau dans le ventre d'un homosexuel ou que sais-je encore, il va se faire arrêter, il sera passé à tabac au commissariat et là tu peux être sûre qu'il finira par te dénoncer.»

Roman après roman, Patrícia Melo dépeint une société brésilienne où la violence règne aussi bien dans les classes populaires (dans "Enfer") que chez les bourgeois de São Paulo ou de Rio. Autre thème récurrent, celui des croyances et pratiques religieuses, que l'on retrouvera dans "Monde Perdu". Enfin, son style efficace, moins brut que dans "O Matador", contient ici davantage d'ironie. C'est, sans mentir, un livre jubilatoire.


Patrícia MELO
Éloge du mensonge

Traduit du portugais par Marie Abdali
Actes Sud, coll. Babel, 2001, 236 pages.


Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Vendredi 8 août 2008 5 08 08 2008 20:04

La pauliste Patrícia Melo a publié en 2006 avec « Monde Perdu » la suite très réussie de son premier roman qui fit sensation au Brésil en 1995, « 0 Matador », histoire d'un tueur, Máiquel, "comme Máiquel Jackson, l'artiste", dont un film a été tiré.


O Matador

Comment devient-on un tueur professionnel ? Dans le cas de Máiquel, 22 ans au début du récit, ça commence par un pari perdu et le voilà teint en blond. Les aventures et les meurtres s'enchaînent. Le dentiste Carvalho y est aussi pour quelque chose : il s'occupe gratis des caries de Máiquel en contre-partie de l'élimination du violeur de sa fille. Tout le quartier des classes moyennes applaudit quand Máiquel élimine des violeurs, des malfrats divers, des voleurs de téléviseurs et de radiocassettes qu'ils revendent pour s'acheter de la drogue. Avec Santana, un commissaire ripoux, Máiquel fonde Alpha Services, une entreprise de sécurité, en fait une officine de racket et d'assassinat sur commande. L'affaire prospère. Mais un jour, Máiquel, choisit une mauvaise cible et c'est la fin de son entreprise, la prison puis le début d'une cavale qui se poursuit dix ans plus tard avec "Monde Perdu".

Ce premier roman nous explique comment Máiquel a fait la connaissance de Cledir et d' Erica. Cledir était vendeuse dans un grand magasin, Máiquel l'a épousée et en a eu une fille, Samanta. Erica c'était la petite amie d'Ezequiel : la première victime de Máiquel dont le tort avait été de rire de la chevelure décolorée de Máiquel, devant ses copains, Robinson et Marco, dans le bar de Gonzague, le rendez-vous habituel des potes. Erica s'est imposée auprès de Máiquel mais elle devient jalouse de Cledir et elle demande à Máiquel de la tuer. Mais Erica n'est pas seulement une garce séduisante avec et sans sa robe rouge, elle a aussi parfois une conscience ; elle se confesse auprès de Marlênio, un pasteur évangéliste ambitieux, qui apprécie tout autant de fréquenter Erica dans sa piscine, que de l'employer comme bénévole dans son église. Erica choisit finalement de kidnapper Samanta et de partir avec Marlênio, dont le témoignage achève d'édifier la police.

Ces éléments facilitent la lecture du volume suivant où le passé du tueur et de ses ex-compagnes revient de manière nécessaire mais parfois allusive au milieu de zones d'ombres.          


Monde Perdu

Máiquel est en cavale dans tout ce second roman. Revenu à São Paulo en raison du décès de sa tante, il consacre l'argent dont il a hérité à rechercher sa propre fille. Il paie les services de détectives pour la retrouver et, prétend-il, seulement pour récupérer Samanta bientôt adolescente. Il rêve aussi de reprendre Erica et de se débarrasser de Marlênio.

La cavale transforme le roman en "road movie" à la brésilienne, et n'évitant que le Nordeste. Loin des sambas, on parcourt les villes du Centre-Ouest et des fronts pionniers amazoniens. Grâce aux services des détectives, Máiquel retrouve la piste d'Erica à Campo Grande, capitale du soja au Mato Grosso du Sud, où elle est devenue "évêquesse" faisant fortune sur le dos des pauvres qui fréquentent son temple où Marlênio officie. De voiture en camion et de bateau en avionette, l'itinéraire de Máiquel s'écarte des étapes touristiques les plus connues. Il croise des trafiquants de drogue, des paysans sans terre, des femmes fatales au sens propre comme au figuré. Silvia qui dévalise le tueur pour s'acheter une arme et tuer son père — « Dire que j'ai couché avec cette femme…» ou Eunice qui participe au début de l'aventure ; une originale qui lit tout ce qui est écrit le long des routes. Jusqu'au moment où elle s'aperçoit qu'il est réellement un tueur recherché par la police fédérale, tandis que TIGRE, un pauvre bâtard de cabot est la source de diverses complications qui prouvent l'esprit tortueux du narrateur et son respect de la vie des animaux plus que des hommes.

Les traditions populaires (quasi absentes du premier volume) se découvrent sur le bric-à-brac des marchés aux herbes où les amoureuses recherchent des philtres magiques. Comme la forêt grignotée par les fronts pionniers, la société est peu à peu conquise par les sectes évangéliques. Au-dessus de Marlênio et d'Erica, une sorte d'archevêque, Otavio Freitas, possède une douzaine de temples dont le summum est le "Jésus Rassemble Son Troupeau dans le Jardin Fleuri de la Libération" : ce supermarché de la religion est d'ailleurs qualifié de "Wal-Mart de Dieu" par le narrateur. À travers lui, Patricia Melo dénonce leur message simpliste, l'enrichissement sur le dos des foules crédules persuadées que tout peut être pardonné, comme une ardoise qu'on efface. Même les crimes ?

La recherche de Samanta se transforme progressivement en opération anti-Marlênio. Elle permet de rencontrer la société brésilienne dans sa diversité. Le thème de la violence est commun aux deux volumes dont Máiquel est l'unique narrateur. L'écriture est donc la même, fougueuse, rapide, violente et captivante. Plus qu'à d'autres auteurs brésiliens, ces deux romans m'incitent à faire un rapprochement : avec Horacio Castellanos Moya.


Patricia MELO
O Matador

traduit du portugais par Cécile Tricoire
1995 - Éditions Albin Michel, 1996, 296 pages – réédition « J’ai lu » n°5361- 1999.


Monde Perdu
traduit du portugais par Sébastien Roy
2006 - Éditions Actes Sud, 2008, 206 pages.

La 4è de couverture de Monde Perdu "oublie" de mentionner que c'est la suite d'O Matador – paru chez un autre éditeur.

 


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Jeudi 3 janvier 2008 4 03 01 2008 10:06

Symboliquement, il y a deux chats dans ce roman, un à chaque bout de l'histoire. Veludo qui a été tué par Verinha, la maîtresse de Carmélio, une femme jalouse de son regard. Roldão réputé si doux mais qui mordra le narrateur parce qu'il a signé un pacte avec le diable puis il périra de la rage. Car le mal est au coeur du récit, spécialement le mal que les hommes se font et qui apparaît de deux façons, par la répression exercée par le régime militaire et par la violence familiale, notamment sur ses filles. La libération, ou la rédemption, est-elle possible ?
Un agent de la dictature
En 1964, les généraux de Brasilia ont pris le pouvoir et décidé d'éradiquer toute opposition. Le major Fernando envoie à Fortaleza un de ses tueurs favoris, Carmélio, pour éliminer Célio, jeune dessinateur et peintre soupçonné d'activités clandestines. L'artiste est lié à l'imprimeur Laudelino, disparu deux ans auparavant, et sous l'influence de Dorinha, la descendante de deux grandes familles, les Vasconcelos et les Alencar. Avant de commettre son crime, le bourreau venu de Rio enquête sur Célio et son entourage, tombe amoureux de Dorinha, et se perd continuellement dans le cauchemar de ses activités de tortionnaire avant même de réaliser sa sinistre mission.
Une société anachronique
L'esclavage aboli en 1888, pèse encore sur les relations des Vasconcelos avec leurs servantes comme dans la vie sociale. Ainsi l'avocat Maurilio, un proche de Dorinha, se présente-t-il comme un "zambo riche" et plaisante sur ses racines : "Ma grand mère venait de Luanda. Mais une fois la famille enrichie et blanchie, on brûla ses portraits." Sa mère vit à Crato et correspond avec le Pape. La société du Nordeste est dissiquée par le scalpel féministe de l'auteure, elle-même issue de ce milieu étouffant dont elle souligne à maintes reprises les attitudes anachroniques dans la vie quotidienne. Surtout, comme dans Les huit cahiers  et le Cantique de Meméia , la doyenne du clan familial a mis ses filles sous sa coupe. Dorinha veut éviter de tomber dans le piège du pouvoir matriarcal soutenu par l'Eglise catholique, aussi est-elle devenue bibliothécaire et s'intéresse-t-elle à la "littérature de cordel". Mais elle ne doit épouser ni un carioca comme Carmélio, ni un noir comme Maurilio, ni un impie ou un franc-maçon. Et Célio ? Il est assassiné — ce qui marque le milieu du volume.
Un pèlerinage dans le sertão
Son crime commis, les remords s'emparent de Carmélio qui ne supporte plus la vie qu'il mène à Rio. Ses aventures amoureuses sont des échecs. Sa mère lui apparaît en songe et le traite d'assassin. Puis Dorinha elle-même lui apparaît avec le même visage accusateur, le visage de sa mère. Mais Dorinha confessera aussi à Carmélio ses véritables activités… Bien que non croyant, Carmélio va ainsi se joindre à un pèlerinage déjà décidé par Dorinha, pour accompagner Amaryllis, une amie de sa famille, et le pharmacien Betô. Chacun avec des raisons différentes. Le groupe va faire le trajet à pied en marchant de nuit pour moins souffrir de la terrible chaleur du sertão au moment de la sécheresse. La transformation du bourreau en pèlerin est annoncée par les mots mêmes du titre original : O torturador em romaria. Mais le pèlerin Carmélio a-t-il tout perdu du tortionnaire qu'il était ?
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Le Nordeste évoqué par H. Studart
 
Dieu ou Diable ?
Ce pèlerinage doit les mener jusqu'à Juazeiro où l'on prie le père Cicero, un faiseur de miracles mort en 1936. Il donnait la communion à sa paroissienne Maria de Araujo quand elle connut ses premiers stigmates. Leurs miracles ne furent pas reconnus par Rome mais l'influence du père Cicero grandit et il régna sur la région de Joazeiro, le hameau devenu une ville. Il se vantait d'avoir ouvert les négociations pour mettre fin à la Guerre de 1914-1918. Sur cinq cent kilomètres à la ronde il attirait un peuple qui d'obéissait plus aux "coronels", aussi aurait-il pu craindre de subir le sort de Canudos après son raid sur Fortaleza pour en virer le gouverneur. À Canudos, le village du chef mystique Antonio Conselheiro ne s'était pas rendu : les paysans pauvres et fidèles à l'empire avaient été exterminés par l'armée républicaine venue de Bahia en 1897. D'autres mystiques sont évoqués dans le récit. Au XVIIIè siècle, un moine nommé Vidal avait parcouru le pays à pied. Et non loin de Fortaleza, la ville de Canindé reçoit toujours les pèlerins venus honorer saint François d'Assise. — Pour Amaryllis, Betô, Carmélio et Dorinha l'odyssée prendra fin bien avant les 500 km à travers le sertão. Par l'intervention de Maurilio parti voir sa mère à Crato, ou celle de Dieu ou encore celle du diabolique major Fernando ?

Malgré la couverture de l'édition française, ce n'est pas exactement ce qu'on appelle un roman à l'eau de rose… La violence, à commencer par celle du bourreau, y est plus présente que dans bien des "polars" et la tension vaut bien celle des "thrillers" les plus réussis. En conclusion, n'avons-nous pas ici "le grand roman brésilien" de la génération qui suit le "Diadorim" (1956) de João Guimarôaes Rosa ?

Heloneida STUDART
Le Bourreau

(O torturador em romaria, Rio, 1986)
Traduit par Paula Salnot et Inô Riou
Les Allusifs, 2007, 344 pages.

Lire la fiche sur Le Cantique de Meméia

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Vendredi 5 octobre 2007 5 05 10 2007 11:06

Dans une grande famille de vieille ascendance portugaise du Nordeste, embarquée dans des procès sans fin contre la Banque du Brésil —la Cause—, un coûteux collier de 102 émeraudes, unique rescapé du naufrage financier, est à l'origine d'une intrigue serrée permettant à Heloneida Studart de nous présenter la société brésilienne d'une manière très acide.

Quelle fichue famille ! Après le suicide de Maria das Graças Nogueira de Alencar, ses huit cahiers autobiographiques sont expédiés de Fortaleza à sa nièce Mariana, élégante juge, mariée à un riche homme d'affaires carioca, alors que sa soeur Leonor a épousé un universitaire glacial. Le roman se déroule entre le début et la fin de la lecture que Mariana fait de ces cahiers, découvrant pas à pas, atterrée, l'histoire de ses aïeux, de sa mère Mimi et de ses tantes Maria et Melba, tandis qu'en parallèle s'enclenche un nouveau cycle tragique, centré sur la haine de Leonor pour Alfredo depuis leur mariage. Ce roman se place essentiellement du point de vue des femmes et Heloneida Studart souligne fortement la dictature égoïste des mères sur leurs filles.

« À chaque génération de Nogueira, une des filles était préparée pour le célibat dans le but de servir, plus tard, sa vieille mère. À cette élue, on refusait les symboles de la féminité; personne ne lui adressait de galanterie, ne lui offrait un petit bracelet, une paire de boucles d'oreilles, un flacon de parfum. Pour qu'elle soit mieux disposée à son futur sort de vieille demoiselle dédiée à mitonner les soupes et les bouillons de sa mère, on lui interdisait d'aller à la fenêtre, de se rendre à des fêtes ou d'avoir des amis et des confidents.»

C'est ainsi que Maria das Graças aurait dû rester servir sa mère, dona Mimi. Mais quand Melba est cruellement enfermée au couvent du Bon Pasteur parce qu'elle a flirté avec un beau garçon nommé Cid, Maria se révolte secrètement puis ouvertement. Les parents sont intraitables sur la réputation et la virginité des filles à marier. Devenue veuve, dona Mimi a quitté le Nordeste pour Rio avec les décombres de la fortune ancienne. Outre la Cause, elle ne pense plus qu'à ses bonbons, ses robes noires, et ses pendentifs de jais — même quand Leonor risque la prison.

On retrouve ici la plupart des thèmes du magnifique "Cantique de Méméia", y compris l'allusion à la violence de l'autre dictature, celle des généraux des années 1964-1985, qui a enlevé à Mariana son cher Vasco. Romancière engagée, Heloneida Studart y ajoute le thème de la corruption ambiante du Brésil contemporain. Seul un flic y échappe… mais il prend sa retraite anticipée pour aller cultiver son jardin.
Heloneida STUDART
Les Huit Cahiers

Traduit du portugais par Paula Salnot et Iño Riou
Les Allusifs, 2005, 236 pages
Sur le dernier ouvrage traduit de la même auteure : le Bourreau.




Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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