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LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE

Mercredi 18 novembre 2009 3 18 11 2009 10:30

Au Grand Palais jusqu'au 25 janvier 2010, l'exposition «De Byzance à Istanbul» fait traverser les  civilisations qui se sont établies, on pourrait dire empilées, sur les rives de la Corne d'Or et du Bosphore.

 

 

 

 

Un long parcours. Une biographie urbaine dans ses âges successifs qui revivent sous nos yeux, de salle en salle, sous des éclairages étudiés, avec l'aide de cartes et de plans et surtout de

 

dessins et de peintures des paysages que le regard des visiteurs des temps des Lumières et du Romantisme avaient transformé en icônes. Les photographies, notamment d'Ara Güler, montrent la ville du milieu du XXe siècle, et exposent leur nostalgie devantles quartiers durement marqués par le passage du temps.

 

 

Byzance est d'abord ville grecque. Au début du IVe siècle, le premier empereur chrétien en fait sa capitale : c'est Constantinople. Elle devint la capitale de l'empire d'Orient qu'on qualifia de byzantin, ce qui serait ultérieurement synonyme de tous les excès de complexité. En 1204 les Croisés prennent et saccagent une ville qu'ils avaient respectée en 1099. L'Empire latin est éphémère. En 1453 les Turcs ottomans s'emparent de la cité en déclin et font de Sainte Sophie une mosquée, devenue aujourd'hui un musée. Quatre siècles durant c'est le cœur d'un empire vaste et redouté. Constantinople devient alors Stamboul ou Istanbul.  En 1918 les troupes occidentales entrèrent dans une ville vaincue qui va perdre en 1923 son statut de capitale turque au bénéfice d'Ankara. Pourtant Istanbul est passée de 1 à 10 millions d'habitants en traversant le XXe siècle. Les grands travaux (métro…) provoquent des fouilles archéologiques qui retrouvent les ports antiques comme en témoigne la fin du parcours dans l'exposition.

 

 

L'initiation à la civilisation ottomane est encore plus imposante. C'est la vie de cour : elle est décrite par de nombreux objets et peintures qui proviennent du Musée de Topkapi.

 


La vie quotidienne, c'est la maison de café où les hommes se retrouvent entre eux. La vie quotidienne, c'est aussi la représentation des petits métiers par des gravures du XVIIIe siècle. Voici des cuisiniers portant des repas en route vers la caserne des janissaires.


 

C'est aussi la vie intime, avec les hammams, bains des femmes où les corps se dénudent, annonçant les rêves érotiques des orientalistes et du "Bain Turc" de Monsieur Ingres (qui ne s'est pas rendu sur place…)

 


 

 

 


Au premier plan de la gravure de Jean-François Le Barbier, d'étonnants sabots de bain dont le document ci-dessous (à droite) montre la finesse des détails. Hauts de vingt-deux centimètres ils sont constitués de bois incrusté d'ivoire, de nacre et de cuivre. De semblables sabots de bain aux pieds de la fillette dans l'œuvre de Rafael (à gauche).

 

 

  

Une mention toute spéciale pour qui se passionne d'architecture. Une salle de l'exposition montre, une à une, les coupoles peintes des églises et des mosquées — un délice que le catalogue ne peut reproduire et qui vaut le déplacement à lui seul.Les gravures ou les photographies des palais, dont beaucoup ont été édifiés au XIXe siècle sur les rives du Bosphore, nous montrent une ville pleine de grandeur mais inconsciente des périls que la navigation contemporaine fera courir à ces merveilles. Dans un des chapitres de son livre sur Istanbul, Orhan Pamuk a évoqué les catastrophes provoquées par les collisions de navires modernes.

   


Parcourir cette exposition comme son catalogue amène à un surprenant constat : les images stambouliotes doivent beaucoup à des artistes européens venus travailler — souvent lors de séjours de plusieurs années. Cela vaut pour le XVIe siècle, avec Pierre Coeck d'Alost dessinateur de la vie des Ottomans, (1533) Heinrich Hendrowski, peintre d'un panorama de Constantinople (1590.) Cela vaut plus encore pour tout le XVIII° siècle avec Antoine de Favray (1706-1791), J-B. van Moour (1671-1737), Jean-Etienne Liotard (1702-1789)… En attendant les orientalistes tel François Dubois (1790-1871)...

J.E. Liotard de Genève surnommé "Peintre Turc"
peint par lui-même à Vienne 1744

(Florence, Galerie des Offices)


 


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 11 2009 16:50

En 2002, l'écrivain turc a cinquante ans et il publie l'année suivante ce gros livre qu'il dédie à son père. Publié en France quelques mois après l'attribution du prix Nobel de Littérature, « Istanbul. Souvenirs d'une ville » entrelace les souvenirs personnels de l'auteur jusqu'à l'âge de ses vingt ans, la saga familiale, et l'exploration géographique et passionnelle de la capitale du Bosphore et même temps que l'apprentissage de la vie. 

 


• La naissance d'un écrivain ? Oui, d'une certaine façon, puisque l'auteur évoque son enfance, quand toute la famille élargie était réunie, étage par étage, dans l'immeuble Pamuk ; il évoque le frère de deux ans son aîné, les parents qui se disputaient, la mère aimante, parfois ironique et toujours inquiète, le père souvent absent, parti pour un travail ou pour une maîtresse. Enfin naissance d'un écrivain parce que le texte conduit à cette décision annoncée à la mère au terme d'une discussion orageuse : « Je ne serai pas peintre, moi, je serai écrivain.» Peintre, il l'avait été, adolescent et éphémère étudiant en architecture , représentant depuis son balcon les horizons de la ville impériale, ou, plus tard faisant le portrait de son amie "Rose Noire". Il dessinait aussi. Il prenait des photographies. Et puis "Rose Noire" a été expédiée en Suisse par sa famille inquiète de la voir fréquenter un "artiste".

 


• Cet écrivain, s'il est un lecteur de Nerval, de Gautier, de Flaubert, et de bien d'autres qui ont visité l'Istanbul du temps des derniers sultans, il est d'abord un piéton de Péra et de Galata. Un piéton mélancolique dans Istanbul. Un habitant de Beyoglu et de Cihangir, qui se promène dans l'ancienne Péra et dans les quartiers alentour, en quête du « pittoresque des faubourgs », découvrant de jour comme de nuit des rues tristes et mal pavées, des yali aux murs noircis qui menacent ruine et seront bientôt la proie des flammes, accidentelles ou non. Durant toutes ces années, l'auteur est le spectateur attentif d'une capitale déchue.


 

Quand le père ou l'oncle conduisent en Dodge modèle 1952 toute la famille à travers l'agglomération, le jeune Orhan découvre les vieux palais anciens et les villas anciennes (konaks et yalis) bordant les rives du Bosphore ou parsemant les sept collines ; ces pérégrinations admiratives lui donnent un enthousiasme esthétique puis ce sentiment de nostalgie, de tristesse et de mélancolie ("hüzün") qu'il s'efforcera de retrouver et d'expliquer dans ce récit de la cinquantaine, en évoquant les artistes et les écrivains du passé qui ont décrit sa cité. Les paysages urbains, redécouverts dans des albums de gravures, notamment celles de Melling (cf. chapitre 7), montraient une ville où les habitations, les mosquées, les églises grecques, et les palais des pachas étaient encore loin de saturer l'espace. Les cyprès, les peupliers, les pins, les cimetières et les espaces verdoyants faisaient de l'ancienne Constantinople une ville-jardin resplendissante et colorée.



Après la chute de l'empire ottoman, la ville est devenue triste, elle a vu sa population augmenter mais sa fortune décliner — tout au moins jusqu'aux années 60-70. Ceci alimente le leitmotiv du pessimisme, du regret d'antan, avec une pointe de haine contre cet Occident qui n'a pas colonisé Istanbul, seulement rapidement occupée en 1918, et qui lui propose-impose ensuite, un modèle importé et plaqué par Atatürk, en même temps qu'un sentiment d'amertume rien qu'à fréquenter des Stambouliotes nouveaux riches qui rêvent d'Europe et s'efforcent d'acquérir ses innovations, mais négligent l'art et la culture. Tiraillé entre Orient et Occident, mais plein d'ironie contre l'orientalisme, l'auteur est fasciné par la grandeur passée de l'empire ottoman ; ses racines sont là, mais il n'est absolument pas attiré par la religion qui est juste à ses yeux une affaire de pauvres et de domestiques (chapitre 20). Il n'est pas non plus favorable au nationalisme turc : il dénonce les pogroms anti-grecs, anti-arméniens et antisémites de 1955 (chapitre 19). On doit imaginer que ce pessimisme et cette mélancolie que l'auteur exprimait en regardant son passé et le passé de sa ville ont été adoucis au-delà de ses trente ans, quand il a commencé à publier, et qu'il est devenu l'écrivain turc le plus lu dans le monde.

 


• Orhan Pamuk a accompagné son texte de nombreuses photographies en noir et blanc de plusieurs provenances. Ce ne sont pas des illustrations superflues. Elles renforcent ses propos, ses démonstrations. Certaines sont de l'auteur lui-même. Beaucoup proviennent du fonds du plus célèbre photographe de Turquie : Ara Güler. Par elles, on voit la décrépitude des quartiers d'où naît une poésie qui combat sans espoir la médiocrité des constructions récentes dont la progression constante mène à une victoire inéluctable. Par elles aussi on voit la marque de la civilisation technicienne qui s'immisce dans Constantinople avant la fin du XIX° siècle : les vapur, le tramway, les automobiles — qui dans les années 50-60 sont souvent américaines… — les marques des produits de consommation, le cinéma, la télévision… Si les bateaux empruntent toujours le Bosphore, de la mer Noire à la mer de Marmara — un trafic qui a causé maints drames en pleine ville — et passent les vapur d'une rive à l'autre, vitres obscurcies par les fumées des vieilles machines, autre trait poétique, Istanbul n'est plus la ville des sultans, et son identité s'est transformée :


« L'aspect le plus douloureux dans les écrits des voyageurs occidentaux sur Istanbul, c'est de se rendre compte que les choses dont ces observateurs, de merveilleux écrivains pour certains, ont parlé avec excès en pensant qu'il s'agissait là d'une caractéristique de la ville et des Stambouliotes, auront  disparu d'Istanbul peu de temps après. Car si les observateurs occidentaux aimaient voir et décrire ce qu'il y a d'«exotique» et de non occidental à Istanbul, le mouvement d'occidentalisation en train de s'instaurer considéra ces caractéristiques, ces institutions et ces traditions comme un obstacle sur le chemin de la modernisation et les balaya en peu de temps. En voici une petite liste :
Tout d'abord, le corps des janissaires qui, jusqu'au XIX° siècle, était l'un des thèmes sur lesquels les voyageurs occidentaux ont le plus écrit a été dissous. Le marché aux esclaves, un autre sujet de curiosité du voyageur occidental, après avoir fait couler beaucoup d'encre disparut lui aussi. Les tekke des derviches rufai, très appréciés des voyageurs occidentaux, qui se plantaient des broches dans tout le corps et ceux des Mevlevis ont été fermés avec la République. Les vêtements ottomans, si fréquemment représentés par les peintres occidentaux, furent abandonnés peu de temps après leur dénigrement par André Gide. Le harem était un sujet dont raffolaient les écrivains occidentaux, il n'existe plus désormais. Soixante-quinze ans après que Flaubert eut dit qu'il ferait écrire par les calligraphes du marché le nom de son cher ami [Maxime du Camp], toute la Turquie passa de l'alphabet arabe à l'alphabet latin, et le plaisir de cet exotisme disparut lui aussi...»



• Le hasard (?) fait que j'ai lu cet essai biographique juste après le premier roman de David Boratav ("Murmures à Beyoglu") et la visite de l'exposition "De Byzance à Istanbul"... Dans les trois cas il est fait référence au formidable travail photographique d'Ara Güler. Et les deux livres montrent quelques similitudes : outre qu'on passe dans les mêmes quartiers (Beyoglu…), on y voit vivre une même enfance, on s'y passionne pour le football, on y voit les violences ethniques de 1955, on y sent le mélange d'attirance et de répulsion que produit chez les deux auteurs la cité passant du XIX au XXI° siècle...

Orhan PAMUK
Istanbul.

Souvenirs d'une ville
Traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse
Gallimard, 2007, 445 pages.

 

• Pour d'autres couleurs d'Istanbul, voici un site à visiter !


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Vendredi 3 avril 2009 5 03 04 2009 10:43
La vengeance ! Laver l'honneur de la Famille... On sait l'importance du sujet pour les sociétés méditerranéennes, balkaniques, et autres. En lisant par exemple "les froides fleurs d'avril" d'Ismaïl Kadaré, on a découvert le Kanoun, et ses règles régissant la vendetta familiale. De l'Albanie de Kadaré à la Cilicie de Yachar Kemal, il n'y a qu'une faible partie de l'empire ottoman. Celui-ci a disparu avant la naissance du romancier turc, mais les sociétés ne changent pas à la vitesse de l'histoire politique.

La sang a coulé. Et Hassan l'a vu à l'âge de six ou sept ans. Sa mère, la belle Esmé, une beauté comme il n'y en a qu'une par siècle et encore, la belle Esmé donc, qui est au moins la plus belle femme du village, est accusée par la rumeur publique d'avoir fait tuer Halil, le mari, par Abbas, l'amant. Vous avez déjà lu ça quelque part ? Moi aussi. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Abbas, l'amant meurtrier, est à son tour éliminé par la famille de Halil. Or, tradition oblige, ça ne suffit pas aux yeux de la grand-mère de Hassan, d'autant qu'Esmé réussit à cacher le cadavre de son amant dans la montagne. Pour l'aïeule, Abbas a seulement été manipulé et la vraie responsable c'est Esmé. C'est elle, la trop belle Esmé, qui doit payer. Pourtant elle avait déjà payé :

« Autrefois, Abbas avait demandé Esmé en mariage. On ne la lui avait pas accordée. À cause d'Esmé, Abbas avait tiré sur trois hommes, tous les trois en étaient restés infirmes. Abbas fut frappé d'une lourde peine de prison, on l'expédia très loin, à la prison de Diyarbakir. Halil était tombé amoureux d'Esmé, lui aussi. Mais elle ne voulait pas de lui. Une nuit, suivi de six hommes, il vint l'enlever, il la ligota, il tenta de la violer. En vain. Une semaine plus tard, il lui fit boire un sirop où il avait mis de l'opium, et arriva à ses fins.»


C'est ainsi que Halil prit Esmé pour épouse et que Hassan vint au monde... Maintenant Halil est mort et le sang doit couler encore. La tradition, toujours elle, commande que le meurtre du père soit lavé par un homme de la famille et comme les oncles ont trop peur de se retrouver en prison, il n'y a que le fils pour venger le père !  Or, au début de cette histoire Hassan est trop jeune pour venger son père. L'autre difficulté est qu'il devrait tuer sa mère. Rien que ça! Toute l'intrigue réside dès lors dans l'impossibilité du crime opposée à sa nécessité. Les années passent. Hassan grandit et prend de plus en plus conscience de la beauté de sa mère et il est désormais d'autant plus torturé par ce "devoir" qu'on lui rappelle et qui lui crée l'envie de fuir, seul ou avec sa mère.

L'auteur accentue le suspense en chahutant la chronologie tandis que le jeune "héros" subit une pression psychologique croissante du fait de la transformation de son père en revenant qui vient hanter ses cauchemars et, par contagion, les jours et les nuits de tout un village, et que se produisent de plus et plus d'événements étranges. Et puis un jour, on offrit à Hassan un pistolet bulgare...

 

Yachar KEMAL
Tu écraseras le serpent

Traduit du turc par Munevver Andac
Gallimard, 1982, 132 pages


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Jeudi 27 novembre 2008 4 27 11 2008 11:45


« Quelqu'un s'enferme chez soi pour un mal de dos, et le bruit se répand qu'il s'est cloîtré pour une affaire de vendetta.» Puisque dans le haut-pays des Cimes maudites des tours servaient de planque aux montagnards, les Archives Secrètes de l'Etat n'y seraient - elles pas aussi commodément camouflées ?

Ismail Kadaré ne se cache pas d'être marqué par l'histoire chaotique et pitoyable de l'Albanie. Dans une sorte de "syndrome de Stockholm" il se présente comme une victime, mais consentante, de son geôlier qu'il soit le Guide Suprême ou la Tradition du Pays des Aigles.

Mark Gurabardhi est à la fois un artiste-peintre pour qui pose nue une jeune fille dont on tait le prénom, mais pas celui de son frère, Angelin, et un fonctionnaire culturel sous les ordres de Marian Shkreli, le directeur qui arbore des chemises arborant le logo "Boss". On est en Albanie, après la chute du communisme, alors qu'arrivent du monde moderne bien d'autres nouveautés. Citons pêle-mêle : braquage de banque, trafic de prostituées avec l'Italie, mission du Conseil de l'Europe et pilules contraceptives. On est en Albanie, et peu à peu les antiques traditions du passé, mises au frigo par la dictature, se décongèlent et viennent inonder le présent. Ainsi, le conte de la fille contrainte d'épouser un serpent inaugure ce retour des temps anciens entre les deux premiers chapitres.

Ce retour s'accompagne aussi de la résurrection du Kanun millénaire, avec le Livre du sang, qui régit les vendettas entre les clans. Quand Marian Shkreli est tué rituellement d'une seule balle de revolver, la fascination pour les énigmes se marie aux rumeurs du café du Centre. Mark se rêve d'ailleurs une autre vie où il serait policier comme son père : « Au fond de son atelier, il avait un bahut qu'il craignait depuis longtemps d'ouvrir, se figurant que sa tenue s'y trouvait déjà.» De là à se prendre pour un commissaire même adjoint, il n'y a qu'un pas qui mène à rechercher les coupables. Angelin, l'assassin manipulé par le vieil oncle descendu de la montagne, est reparti avec sa sœur : n'est-il pas aussi coupable d'inceste, comme Œdipe ?

Dans ce contexte qui joint le XXè siècle aux temps des Dieux et de la mythologie, les coupables, ce n'est pas ce qui manque. Dieux de l'Olympe ou Dignitaires en limousine de la Dictature, tous sont d'aussi bons coupables qu'Angelin, le jeune homme . Rappelez-vous l'histoire de Tantale et de Prométhée : rien que des voleurs. « La civilisation avait probablement commencé par un vol.» Le post-communisme, lui, commença platement par un braquage de banque… de province.

Cinq consommateurs au café du Centre et c'est déjà une… chaude ambiance ! Le lecteur persévérant pourra ressentir des impressions vraiment bizarres, dérangeantes, à travers cette œuvre du plus illustre des Albanais. Parfois, Ismail Kadaré nous livre une écriture tellement glacée que des icebergs prêts à couler tous les Titanic du monde surgissent dans les toiles du peintre Gurabardhi quand il en est venu à douter de la fidélité de son amie. Une écriture d'où suinte aussi sa peur, feinte ou réelle, de la "Sigurimi" même après la chute de la dictature. Une écriture qui communique des frissons rien qu'en évoquant les Cimes maudites, comme dans "Dossier H".

Alors c'est l'Albanie votre prochaine destination de vacances, vraiment ?


Ismail KADARÉ

Froides fleurs d'avril
Fayard, 2000 et Livre de poche "biblio", 2006,187 pages.


 

• Pour les amateurs de Kadaré, une vingtaine de livres chroniqués ici !



Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Jeudi 27 novembre 2008 4 27 11 2008 11:40


La 4è de couverture de l'édition de poche "biblio" annonce un texte remis par l'auteur à l'éditeur parisien en mesure précaution, au cas où il lui arriverait malheur en Albanie ou ailleurs ; c'était il y a plus de vingt ans.Voilà de quoi appâter le lecteur d'aujourd'hui. Est-ce réellement justifié ?

« Tout comme les anciens Balkaniques qui se mettaient à l'affût dans les montagnes pour enlever une femme, j'étais venu faire le guet dans ce café de Paris pour accomplir le rite ancestral.» Au fil de ses voyages de Tirana à Paris, le narrateur fait certes quelques rencontres féminines. Mais ses relations avec la belle Sylvaine comme avec Mme V… tendent tragiquement à se réduire à des appels téléphoniques depuis une chambre d'hôtel, et à de brefs rendez-vous dans des cafés illustres, tels que les Deux-Magots ou la Closerie des Lilas. « J'imaginais mes camarades de Tirana, le visage collé aux vitres de l'établissement, écarquillant les yeux d'admiration et de curiosité.» Le narrateur, cinéaste raté, seulement invité à Cannes par la providence d'un examen d'urine du Guide Suprême, n'a jamais tout à fait l'opportunité de franchir le rideau de fer, accidentel ou psychologique, qui le sépare de sa possible conquête féminine. Tel est l'amant qui venait du froid (merci John Le Carré).

« Je ressentais un besoin irrépressible de la retrouver et de hurler en même temps : pourquoi suis-je incapable de tomber amoureux de toi ? de quelle manière te prémunis-tu, quels stratagèmes utilises-tu pour t'en préserver ? » Son problème avec les Parisiennes semble ne pas exister sous d'autres cieux, situés, il est vrai, du mauvais côté du véritable rideau de fer, c'est-à-dire dans «un autre univers».

Une nuit, quand Sylvaine vit une ombre menaçante par sa fenêtre, elle appela le narrateur qui, par chance était à son hôtel parisien et non dans les brumes de Tirana. Malheureusement, le narrateur s'apprêtait à sauter dans un taxi pour rejoindre son cercueil pour l'Albanie — son avion en fait. Donc Sylvaine dut se réchauffer toute seule ce soir là, comme beaucoup d'autres quand le narrateur avait la chance d'obtenir un passeport pour venir en France, à Paris, et que ses anges gardiens de l'ambassade le surveillaient ou qu'il croyait qu'ils le faisaient. Son hallucination — mais en était-ce une ? — pouvait le prendre à l'improviste : «Avenue Montaigne, il me semble apercevoir le cortège de voitures noires du Bureau Politique.»

Résultat, son amie Marianne de Tirana n'est pas vraiment jalouse — tant pis pour le lecteur. Au dernier retour en Albanie, le narrateur enfiévré d'avoir embrassé Sylviane, et tremblant devant la "Sigurimi" du Guide Suprême, sombre dans l'inconnu ; revenu de ses peurs la tête pleine des anciennes coutumes, il s'effraie des rites du septième et du quarantième jours après son trépas — alors qu'il est invité à l'ambassade de France. Tel est le poids de l'ombre, que ce soit celle du Guide Suprême ou des vieilles traditions albanaises. C'est le côté tragique de l'œuvre. Et c'est un leitmotiv chez Kadaré.

Cependant l'humour de l'auteur devient perceptible quand on considère ce texte comme un roman d'amour manqué,  ou quand le récit s'évade du côté de l'autofiction burlesque. Je pense à l'épisode où l'artiste albanais se fait passer pour un touriste flamand dans une boîte de Pigalle afin de faire rire des strip-teaseuses : Karlijn Stoffels, non mais vous imaginez ! Tous ses amis et toutes ses amies étaient partis tourner en Belgique, y compris bien sûr la belle Sylvaine. Il y a des jours comme ça où on se trouve mal d'être Albanais à Paris. Pas besoin de 4è de couv' pour en convaincre le lecteur.

Ismail KADARÉ

L'Ombre
Fayard, 1994, et Livre de Poche "biblio" 2007, 250 pages.




Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Mercredi 5 novembre 2008 3 05 11 2008 17:32

• Il s'agit d'un recueil de trois nouvelles qualifiées de "microromans" par l'éditeur et homogènes par un style sans fioritures.


Le premier texte, “Le Chevalier au faucon" est une histoire où l'on peut trouver à la rigueur
quelque plaisir de lecture. Le comte Ciano, gendre de Mussolini, s'est fait construire en Albanie une villa vouée aux rendez-vous galants qui est officiellement un pavillon de chasse. Cette austère bâtisse proche des marais a été réalisée par l'architecte Mohr. D'autres la croient destinée à être la scène d'un crime — celui du vice-roi ? celui du Duce ? À la première venue de Ciano, rien ne se passe, mais peu avant la fin de la guerre Ciano est fusillé en Italie. Un jeune homme, Bardh Beltoja, est tué en 1947 au cours d'une partie de chasse près de la villa. Au début du régime du dictateur Enver Hodja on y attendait la visite, en voisin, de Tito, mais il n'est pas venu et Milovan Djilas a pu déclarer : « Qu'est-ce qu'on dort mal ici !» ce qui explique tout. Bien plus tard, après la chute du régime communiste, le fils de l'architecte décédé fera une visite en hommage à son père. Sur la cheminée de la salle de réception, un tableau dont la copie a été achetée à un musée scandinave — c'est lui qui donne son titre à la nouvelle— aura disparu. L'intérêt du récit (?) est à chercher du côté d'un tatouage intime de la baronne Scorza, chère au comte Ciano, qui se fait traiter de voyou par son beau-père. Sans compter diverses anecdotes ayant cette villa pour résidence secondaire. 


Dans "Histoire de l'Union des Écrivains albanais telle que reflétée dans le miroir d'une femme", ne vous attendez pas à trouver tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'Union des Écrivains albanais. En un sens tant mieux ! Juste un moment de reprise en main qui éloigne le narrateur de la capitale alors qu'il mijotait une rencontre avec une prostituée de luxe. Le régime ferme aussi le dernier café privé. Une stricte austérité règne désormais sur le Pays des Aigles. Ça vous tente ?


Le dernier texte, "L'envol du migrateur", tourne autour de la soi-disant liaison d'un très vieux poète avec une jeune admiratrice. De cette liaison résulte la publication d'une plaquette au titre réjouissant : "Les visites de la demoiselle Ana G. dans ma tour". Pour en savoir plus, le narrateur se rend au fin fond de la province perdue, dans un autocar brinquebalant, par une route où les contrôles de police sont légion parce que le dictateur est en visite par-là aussi.

• Et si ma chronique vous incline encore à trouver du romanesque dans tout ça, je devrai vous mettre en garde contre… votre enthousiasme exagéré. 


Ismaïl Kadaré
L'envol du migrateur

Traduit de l'albanais par Jusuf Vrioni et Tedi Papavrami
Fayard, 2001, 176 pages.

 


Par Rousseau - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Lundi 3 novembre 2008 1 03 11 2008 17:28



On connaît le romancier balkanique pour ses romans et nouvelles qui mettent en scène une Albanie travestie en république populaire sous la dictature d'Enver Hodja, coincée entre trois communismes rivaux : ceux de l'URSS, de la Chine et de la Yougoslavie. Plus incongru est "Le Dossier H." qui nous plonge dans une autre dimension d'Ismaïl Kadaré : les légendes du Pays des Aigles et leurs rapports avec l'Antiquité.

Car le Dossier H. est le dossier d'Homère. L'auteur imagine un lien entre le génie aveugle de la Grèce ancienne, qui n'a peut-être été que le rédacteur-en-chef d'une "Iliade" et d'une "Odyssée" proposées par d'autres aèdes, et les rhapsodes de l'Albanie millénaire et d'avant le communisme. Plus précisément sous le règne du roi Zog (1928-1939), deux chercheurs qui cherchent, Irlandais de New York diplômés de Harvard, se proposent de venir enquêter sur le terrain des légendes et de leur transmission. Avant de partir, Max Roth et Willy Norton, car c'est d'eux qu'il s'agit, prennent d'abord contact avec l'ambassade d'Albanie à Washington ; ils y rencontrent un diplomate qui n'est qu'un autoportrait flatteur de Kadaré :

« Le ministre, qui nous a reçus en personne, nous a laissés pantois. Intelligent, rusé, ironique, l'envoyé de ce petit royaume mi-archaïque mi-grotesque connaît à fond la littérature universelle, il parle toutes les principales langues européennes, y compris le suédois, il a été l'ami et même le mécène d'Apollinaire, il tourne tout en dérision, surtout son propre pays et son peuple.» (…) « Il s'est alors remis à parler de l'Albanie avec une ironie si mordante que Max a fini par lui dire: « Je ne distingue pas toujours, Excellence, quand vous parlez sérieusement et quand vous plaisantez.»

Ismaïl Kadaré — qui est né 18 ans après la mort d'Apollinaire—  est-il jamais sérieux ? On peut se poser la question au regard de l'intrigue et des personnages qui peuplent l'espace romanesque où les étrangers débarquent. Le sous-préfet de la ville de N… envoie Dul Lasoupente surveiller les folkloristes jusque dans le grenier de leur auberge bâtie au pied des Cimes Maudites. Daisy, la femme du sous-préfet, rêve d'aventure galante avec l'un des Irlandais mais elle est séduite par un autre espion capable, lui, de comprendre l'anglais. Rok, le propriétaire de la savonnerie Vénus, ne doit pas être confondu avec l'ermite Frok, par qui viendra la fin catastrophique de l'enquête littéraire.

À l'Auberge de l'Os du buffle, nos chercheurs ont installé leurs bagages, leurs fiches, et surtout le dernier cri de la technologie des années trente : un magnétophone, engin très lourd et peu maniable, qui n'est pas sans effrayer les autochtones et créer des suspicions. Emprisonner des voix, les réécouter pour comparer l'évolution des versions des épopées que chantent les rhapsodes, n'est-ce pas diabolique ? Ou est-ce de l'espionnage au profit des Serbes ? J'avoue que j'ai failli avoir l'impression de me mouvoir dans une BD en compagnie de Tintin. Or, il faut bien voir toute la finesse de l'écrivain, malgré une fin du roman peut-être trop vite expédiée. La brume qui voile la vue d'Homère cache aussi les paysages et les hautes cimes du pays des légendes ; elle pourrait finir par rendre aveugle l'un des chercheurs même. Comme si la création littéraire était un mystère insondable. 


Ismaïl KADARÉ
Le Dossier H.

Traduit de l'albanais par Jusuf Vrioni
Fayard, 1989, 206 pages.


 



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