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HISTOIRE GENERALE

Samedi 3 octobre 2009 6 03 10 2009 14:51


La diversité, est-elle une nouvelle mode inutile voire perverse, ou bien une nécessité ? Deux sociologues, Vincent Geisser et El Yamine Soum, se proposent de tester cette politique auprès des militants des partis politiques. Les auteurs s’appuyent sur des entretiens avec une cinquantaine de responsables et militants issus précisément de cette diversité, entretiens longuement cités, c’est l’originalité et l’atout du livre, qu'on doit recommander rien que pour cela.


• Dans une France où la tradition républicaine s’appuie sur l’égalité, les partis politiques ont tardé à accepter de prendre en compte la diversité ethnique croissante résultant de l’immigration post-coloniale. Le PCF le premier, internationalisme oblige, a cherché à accueillir les militants issus de l’immigration. Le PS, devenu parti de classes moyennes, a suivi, moins pour porter les représentants de la diversité aux hautes responsabilités, que pour retrouver des voix populaires. De nombreuses initiatives (comme la Marche pur l'égalité…) ont vu le jour depuis 1981 mais globalement la gauche a déçu, se méfiant des considérations ethniques et du risque de communautarisme. L’UMP a ensuite changé le discours de la droite, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son conseiller Dahmane. Mais tous les mots sont aujourd'hui piégés : la « discrimination positive », les « quotas », et même la « promotion de la diversité » sont tenus par beaucoup de militants pour des « diversions », des leurres médiatiques, à preuve la médiocre progression des élus de la diversité, surtout au niveau national.

• Cependant l'absence de contextualisation dans la profondeur du champ historique s'avère finalement source de déception pour le lecteur. Cette tendance à l'évacuation de l'histoire est , à mon sens, susceptible de tromper les plus jeunes en minimisant leur appréciation du changement. En effet, les auteurs reprennent trop facilement les affirmations excessives de certains de leurs témoins et concluent que la « diversité » — aujourd'hui qu'elle n'a plus d'ennemis (?) — est simplement une diversion partisane ou un mensonge gouvernemental. Cette diversité, disent-ils, il faut « y renoncer très vite ». Il n'est pas dans leur démarche de voir le rôle pédagogique que la « promotion de la diversité » joue pour faciliter et accélérer l'évolution de notre société et donner un coup de pouce à l'antiracisme. Comme si on était encore sous la III° République au temps de Banania et de Bécassine.

Vincent GEISSER, El Yamine SOUM

Discriminer pour mieux régner.

Enquête sur la diversité dans les partis politiques

Les Editions de l’Atelier, 2008, 239 pages.


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Jeudi 1 octobre 2009 4 01 10 2009 17:05

Si proche de l'Homme ! Mais pour l'Homme il n'est pas flatteur d'être traité de « porc » ou de  «  cochon ». Michel Pastoureau, spécialiste de l'histoire des symboles ("Bleu" par ex.) et des animaux ("L'Ours") nous livre ici un condensé de ses recherches sur le porc, le cochon, le verrat, la truie, le pourceau, etc…

 

En parcourant l'histoire du porc — avec un détour chez le sanglier — nous rencontrons des tabous alimentaires dès l'Antiquité. Les Hébreux ont jeté un interdit biblique sur le cochon, que l'islam a repris par la suite. Sans doute pour mieux marquer la différence entre le porc et l'homme, une différence si faible que le latin s'offrait un jeu de mots entre « corpus » et « porcus ». La culture chrétienne a été un peu plus indulgente avec le cochon quand il est devenu le compagnon de saint Antoine. Mais qu'on ne s'y trompe pas, l'histoire des dix derniers siècles fourmille de reproches à l'égard du cochon voire de condamnations par la justice. Michel Pastoureau évoque ainsi la responsabilité d'un cochon dans la mort du prince héritier Philippe, fils de Louis VI, en 1131, et des procès comme celui de la truie infanticide de Falaise (1386).

 

L'économie du cochon n'est pas absente. Après un long déclin de l'élevage et de la consommation du porc depuis le XIII° siècle jusqu'au XVIII° siècle, on voit le cochon "reprendre du poil de la bête" avec l'arrivée de la pomme de terre, en attendant maïs et soja. La charcuterie s'émancipa de la boucherie tandis que le cochon devint tout rose comme le "large white" bien connu des concours agricoles, même si certains dans la famille conservent des couleurs comme le corse ou le basque.

 

L'ouvrage est formidablement illustré (comme toujours dans cette collection). On retiendra par exemple : "Novembre" dans les "Très riches heures du duc de Berry", des portraits de cochons peints en Angleterre au début du XIX° siècle, la photographie due à Yann Arthus-Bertrand d'un porc avec le couple de ses éleveurs, et divers autres clichés pris au Salon de l'Agriculture... Sans oublier une "Tentation de saint Antoine" du peintre Vallin (1760-1831), ou l'étonnant "Pornokratès" de Félicien Rops (1878) puisque le cochon a été  un symbole de la luxure, au moins autant qu'il l'est aujourd'hui de la gourmandise des amateurs de cochonnailles.


Michel PASTOUREAU
Le Cochon
Histoire d'un cousin mal aimé

Gallimard, coll. Découvertes, 2009, 160 pages.


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Lundi 3 août 2009 1 03 08 2009 17:23

Au tournant de l'An Mil, la situation de l'Europe n'était pas reluisante … mais quelques siècles plus tard elle dominerait le monde.


Que s'est-il passé entre temps ? C'est à ce genre de question que l'historien texan essaie de répondre, de manière originale, dans cet essai percutant, relativement bref et facile à lire du fait d'une érudition parfaitement maîtrisée. Son idée maîtresse consiste à rechercher de quelle façon les Occidentaux se sont emparés des nombres pour mesurer le réel et le dominer. Pour cela il a fallu abandonner ce que l'auteur appelle "le modèle vénérable" hérité de l'Antiquité païenne et chrétienne où le nombre était surtout illustratif et la précision illusoire. C'était le Sacré qui importait et les nombres étaient symboliques : 4 comme les Evangélistes, 12 comme les Apôtres, 40 comme les jours du Carême, etc.


Ça commence avec l'introduction des chiffres dits arabes peut-être apportés d'Espagne musulmane avant la fin du Xè siècle, par Gerbert, futur pape Sylvestre. Chiffres plus commodes une fois écrits que les lettres des romains avec lesquelles tout s'embrouille tandis que l'abaque (inconnu en Europe occidentale entre 500 et 1000 c'est-à-dire au temps des rois mérovingiens et carolingiens) ne laisse pas trace des opérations successives. Il semble que l'acceptation du zéro a été aussi difficile que celle du prêt à intérêt et du silence (pause) en musique.


Ça continue avec l'heure quand on a construit des horloges qui débitent le temps en heures comprises comme des fractions égales de la journée et non plus d'inégale durée, pour faire en sorte que le jour et la nuit comportent douze heures l'hiver comme l'été. L'horloge mécanique, passé 1300, devient même le symbole de rouages harmonieux dans la "Paradis" de Dante (c.1320) car c'est la première machine complexe que les gens ont eu à connaître. En 1370 Charles V impose aux Parisiens l'heure de sa royale horloge située sur un quai de sa capitale, première base d'une heure officielle qui s'imposera avec le méridien origine des cartes du monde. Autre étape cruciale en effet : le passage de la carte centrée sur Jérusalem (dite "T-0") à la carte inspirée par le système des coordonnées venu de Ptolémée, où s'inscriront progressivement les nouvelles terres à explorer. Et puis en 1582 le pape Grégoire XIII décrète, après avis d'une commission d'experts, que le jeudi 4 octobre sera suivi du vendredi 15 octobre et que 1600 sera la dernière année séculaire bissextile avant 2000. Une réforme qui bien sûr agaça beaucoup de gens, tel Montaigne. Qu'on songe à l'heure d'été d'aujourd'hui !


La musique change et devient polyphonique. Elle s'écrit désormais avec notes, portée et mesures. Baptisées par Guy d'Arezzo, les notes, à commencer par ut, se placent sur la portée où le temps se déroule de gauche à droite et on invente le silence, frère musical du zéro. En 1320 apparaît le traité de Philippe de Vitry consacré à l'ars nova qui perfectionne l'écriture musicale pour plusieurs siècles. A peu près en même temps, Giotto esquisse l'amorce de la perspective. Un siècle plus tard, Alberti en délivre le mode d'emploi, avec le point de fuite et le "pavimento" spatial où se disposent les éléments et les personnages peints, dont Piero della Francesca donne la version la plus complexe quand il représente vers 1450 la Flagellation du Christ. Le parcours s'achève avec l'invention de la comptabilité en partie double, la tenue des livres de comptes et la pratique de l'inventaire en un jour précis, suivant ainsi les conseils de Luca Pacioli dont la "Summa de arithmetica" fut imprimée en 1494 et 1523.


 


• Pour les besoins de sa démonstration, Alfred Crosby analyse une estampe de Breughel, la "Tempérance", dont il dit qu'elle est « une sorte de pot-pourri de ce qui retenait l'attention des habitants des villes d'Europe occidentale vers 1560, ou de ce que nous pourrions appeler le rêve de la Renaissance occidentale. Son contenu est un tel mélange qu'il n'est pas facile de mettre un nom sur ce rêve. (…) Beaucoup de personnages de l'estampe de Breughel sont occupés, d'une façon ou d'une autre, à visualiser l'étoffe de la réalité sous la forme d'agrégats d'unités uniformes, d'unités de mesure : lieues, milles, degrés d'angle, lettres, florins, heures, minutes, notes de musique. L'Occident s'apprêtait à appréhender l'univers en termes d'unités de mesure uniformes et plus ou moins comparables entre elles…» Maintenant, à vous de jouer pour retrouver ces personnages, j'espère que la reproduction est assez grande. Quant à la Tempérance, vous ne pouvez pas vous tromper : elle occupe le centre de l'image.


• Professeur émérite à l'Université d'Austin (Texas), l'auteur, qui nous fait rencontrer bien d'autres célébrités (citées en index), a donc le grand mérite de nous emmener pédagogiquement à travers ces siècles oubliés et pourtant décisifs. Loin des querelles théologiques, loin des conflits interminables, nous découvrons pas à pas et thématiquement, comment la "modernité" ou le "progrès" ont été fabriqués, comment la civilisation changeait entre 1250 et 1600. Malheureusement d'autres choses ne changeaient pas : en 1600 comme en 1250 on brûlait les hérétiques. En 1600 Giordano Bruno à Rome ; en 1250 les Cathares en Languedoc. En 1942 à Auschwitz ce seront des Juifs.


Alfred W. CROSBY

La Mesure de la réalité.

La quantification dans la société occidentale (1250-1600)

Traduit par Jean-Marc Mandosio

Ed. Allia, 2003, 265 pages.

 


Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Lundi 29 juin 2009 1 29 06 2009 07:52

Dans cette réflexion écrite et publiée "dans l'urgence" après le 11-septembre 2001, l'auteur franco-tunisien analyse l'intégrisme contemporain et part à la recherche de sa généalogie : ses origines historiques et religieuses. Fondé par Abd al-Wahhâb, le wahhabisme qui rayonne depuis l'Arabie saoudite est déconstruit et rendu à sa vacuité intellectuelle comparée aux trésors de la civilisation musulmane depuis ses origines jusqu'à sa "destitution" contemporaine. Économiquement et techniquement dépassé, le monde islamique a vu se multiplier les leaders et les organisations intégristes suite à la disparition du califat. Les Frères musulmans ont alors ouvert le chemin aux talibans et au réseau d’Ousama ben Laden, que l'Occident a interprété à tort comme une répétition de l’épisode médiéval des "Assassins" de Hassan i-Sabbâh, qui, eux, ne s'étaient jamais livrés au terrorisme aveugle. Hier comme aujourd’hui, l’Occident n’a pas su interpréter la maladie de l’islam et l’a au bout du compte encouragée par son refus de reconnaître l’apport de l’islam à sa propre culture. La diplomatie américaine est aussi responsable de cette situation qui n’est pas correctement traduite par l’idée de « choc des civilisations ».

Comme Victor Hugo dans "Histoire d'un crime", Abdelwahhab Meddeb a identifié un coupable principal. Plutôt qu'Ousama ben Laden, son Napoléon le petit est donc Abd al-Wahhâb, l'illuminé du XVIIIè siècle, dont la vision rabougrie et caricaturale d'un islam maigre, pauvre et pudibond s'est trouvée connaître un improbable destin suite à la semi-réunification de la péninsule arabe par la dynastie d'Ibn Saoud enrichie par les pétrodollars. L'intégrisme made in Arabia est un article d'exportation dont le succès doit aussi à d'autres acteurs passés et présents. Abdelwahhab Meddeb remonte ainsi aux premiers siècle de l'hégire pour trouver un islam rationaliste, le mouvement des Motazilites, d'abord soutenu par le calife al-Mamûn, a été brisé en 847 par Mutawakkil.

« En islam, cette maladie s'est exprimée maintes fois à travers l'histoire. Elle s'est manifestée par deux fois dans l'Occident musulman, à travers les deux dynasties d'origine berbère, au XIIe et au XIIIe siècle, celle des Almoravides, suivie par celle des Almohades. Les premiers prônaient un malékisme élémentaire, exclusif, fruste. Ils étaient,  à leur commencement, ennemis des arts. Après avoir conquis Séville, ils firent d'énormes bûchers avec les instruments de musique ; des bibliothèques entières nourrirent les flammes de leur autodafé...»

Quel traitement prescrire ? Selon Abdelwahab Meddeb il faut mettre fin à l'exclusion occidentale de l'islam, dont les racines sont anciennes : « l'incompatibilité occidentale avec le despotisme oriental , dont la première expression poétique date des "Perses" d'Eschyle, une tragédie politiquement fondée sur l'opposition entre l'acceptation du joug de la servitude par le sujet perse et l'insoumission au nom de la liberté qui animé le citoyen athénien.»  Et l'auteur de citer l'exemple de ces Occidentaux qui ont su s'inspirer de la culture islamique : Goethe et son "Divan occidental-oriental", ou bien Aragon et son "Fou d'Elsa". L'auteur invite aussi l'Occident à résoudre la question palestinienne et à libérer le peuple irakien du joug qu'il subit. Sur ce dernier point, je doute que l'auteur ait été satisfait des résultats à ce jour du renversement de Saddam Hussein.

L'auteur conclut en invitant le lecteur à ouvrir le Coran pour y lire ce verset — comme l'avait fait Voltaire dans son "Traité de la tolérance" —  « Point de contrainte en religion.» (Coran, II, 256). Ce livre n'est pas qu'un pamphlet ; il sera lu avec plaisir par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire du temps présent comme par  tous les lecteurs férus d'histoire des idées : l'érudition d'A. Meddeb fait merveille, enjambant les siècles et les rivages du monde méditerranéen.

Abdelwahab MEDDEB
La maladie de l'islam
Seuil, Paris, 2002, 221 pages
• Réédité en collection "Points"

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Dimanche 12 avril 2009 7 12 04 2009 17:15
  La Mer pour Mémoire : derrière cette belle formule se découvre une exposition consacrée à l'archéologie sous-marine des épaves du Ponant. On peut la visiter jusqu'au 27 septembre 2009 au Château de Nantes.


Dans la cour du château, le visiteur est reçu par un énorme canon provenant du "Soleil Royal" : avec son affût il atteint le poids de 3,5 tonnes qui lui a interdit de pénétrer à l'intérieur du bâtiment de l'exposition.


Conçue par l'association Buhez groupant les musées de Bretagne, cette exposition utilise les résultats de nombreuses recherches d'archéologie sous-marine dans une suite de salles qui recréent habilement l'atmosphère des navires anciens et les conditions de vie à bord.

Vaisselle de table, pichet et bouteilles, bougeoir et mouchette, cafetière et théière.
Objets provenant des épaves du Maidstone (1747), des Droits de l'Homme (1797) et de la Natière (XVIIIe s.).



Sont présentées plus de 500 pièces provenant d'épaves des 16è au 19è siècles, entre autres de la bataille de La Hougue (1692). Leur variété est considérable : canons, vaisselle, pots et bouteilles, ustensiles de table, matériel de cuisine, chaussures, pièces de monnaie, etc. Les
poulies et cordages, par leur taille, nous aident à imaginer la dimension de ces bateaux. Quant aux instruments de navigation, ils peuvent créer la surprise pour le visiteur :

photo Mapero
Ce renard de navigation provient de l'épave de "la Gorgone" qui a sombré au large du Finistère en 1869 (Musée des phares et balises, Ouessant). Il permet de noter la route suivie par le navire.


Plusieurs cloches de bord figurent dans l'exposition. Celle-ci provient du navire "les Droits de l'Homme", naufragé en 1797 en baie d'Audierne.


Les canons sont particulièrement bien mis en valeur. Installé à Nantes, le laboratoire Arc'Antique Nantes est spécialisé dans la restauration du matériel produit par les chantiers archéologiques, notamment sous-marins depuis 1993.

• Voilà une exposition aussi érudite que pédagogique, avec son parcours également conçu pour les enfants.

Château des Ducs de Bretagne, Nantes
Jusqu'au 27 septembre 2009



Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Samedi 28 mars 2009 6 28 03 2009 11:42

œ  Le titre accrocheur, "Empire du Mal contre Grand Satan", en utilisant des slogans par lesquels se défient Iran et Etats-Unis depuis la révolution qui renversa le shah et établit la République islamique, laisse supposer qu'on va lire un essai de géopolitique ou de relations internationales dans le cadre de cette tension qui oppose depuis trente ans Washington et Téhéran, et à laquelle Barack Obama cherche aujourd'hui à trouver une issue. Il n'en est rien. Car en réalité, c'est le sous-titre qui compte : « Treize siècles de cultures de guerre entre l'islam et l'Occident ». En 1993, bien avant le choc du 11-Septembre, la déclaration du commandant en chef de l'OTAN, le général Galvin, était on ne peut plus claire : « La guerre froide, on l'a gagnée. Après cette aberration de quelque 70 ans, nous voilà revenus à la situation conflictuelle vieille de plus de 1 300 ans — celle qui nous oppose à l'islam.» Nous voilà donc replongés dans le temps long de l'histoire, cher à Fernand Braudel, et à sa Méditerranée, temps long du "choc des civilisations" comme dira plus tard Samuel Huntington, père d'une formule si évidente au regard des historiens qu'on a du mal à concevoir qu'elle ait pu paraître une nouveauté provocatrice et ainsi relancer une polémique sur les relations entre l'islam et l'Occident. L'auteur souligne que c'est la conception fixiste et unique de l'identité sur laquelle s'appuie Huntington qui fait problème, la majeure partie de son essai généralise cette conception, comme la mappemonde où les civilisations forment une mosaïque de cellules ayant chacune sa couleur propre, sans dégradé ni mélange.

œ  L'intérêt de l'essai minutieux de Claude Liauzu, spécialiste reconnu de la colonisation des XIX-XXe siècles, réside largement dans une démarche qui, après avoir analysé les controverses intellectuelles récentes, et notamment sous le choc du 11-Septembre, revient au passé des relations tumultueuses de l'islam et de l'Occident aspirant au djihad et à la croisade. La Méditerranée dessinait une frontière autant qu'un trait d'union entre deux mondes inégaux, puisque l'Orient brillait davantage au temps de nos "siècles obscurs". Il se faisait menaçant jusqu'à Lépante et jusqu'au siège de Vienne par les Turcs. Ensuite l'essor des Lumières, la Révolution française et la révolution industrielle changèrent les tensions,  tandis que la colonisation accentuait l'inégal développement et que l'empire ottoman se fissurait, envisageait de se réformer (Tanzimat), puis sombrait à l'issue de la Grande Guerre, juste après avoir déclenché le génocide contre le peuple chrétien d'Arménie. Le califat disparaissant avec lui, l'âge des nationalismes xénophobes atteignit à son tour l'Orient musulman divisé entre l'imitation de l'Occident et le ressassement de ses fondements identitaires. L'islam se redécouvre ainsi comme le plus authentique recours contre « la plaie occidentale » sinon comme ultime pôle de résistance à la modernité intellectuelle et sociale, quitte à utiliser contre elle les outils mêmes de la globalisation. Aussi l'auteur donne-t-il une place de choix aux penseurs plus qu'aux événements contemporains puisqu'il traite des relations de l'islam et de l'Occident par le regard sur l'Autre, par les propos sur l'Autre.

œ  Ernest Renan, si souvent adulé par les Républicains pour sa définition de la nation, se trouve ainsi l'auteur des propos les plus islamophobes — au nom justement de ses principes républicains— , alors que généralement on ne retient de ses conférences de 1883 que sa position anti-allemande sur la nation.


« Toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement l'infériorité actuelle des pays musulmans, la décadence des États gouvernés par l'islam, la nullité intellectuelle des races qui tiennent uniquement de cette religion leur culture et leur éducation. (…) À partir de son initiation religieuse, vers l'âge de dix ou douze ans, l'enfant musulman, jusque-là quelquefois assez éveillé, devient tout à coup un fanatique, plein d'une sorte de fierté de posséder ce qu'il croit la vérité absolue, heureux comme d'un privilège de ce qui fait son infériorité. Ce fol orgueil est le vice radical du musulman (…) L'islamisme, en réalité, a donc toujours persécuté la science et la philosophie. Il a fini par les étouffer (…) Il a fait des pays qu'il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l'esprit. Ce qui distingue, en effet, essentiellement le musulman, c'est la haine de la science, c'est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie : la science de la nature, parce qu'elle est une concurrence faite à Dieu ; la science historique, parce que, s'appliquant à des champs antérieurs à l'islam, elle pourrait raviver d'anciennes erreurs...»


œ  Le lecteur disposera aussi de larges extraits de penseurs islamistes parfois difficilement accessibles : Hassan al-Bannâ (1906-1949) fondateur des Frères musulmans, son héritier Sayid Qotb (1929-1966), ou bien Abdessalam Yacine ou bien encore Abdul-A'la Al Mawdudi (1903-1979) qui a fondé en 1941 le "jamaat-i-islam" pour faire la guerre aux Hindous, car l'esprit du djihad n'est plus tourné uniquement contre l'Occident ("les Croisés") et les Juifs ("les agresseurs sionistes").


« La civilisation occidentale aujourd'hui est une civilisation dépourvue de toute valeur, écrit Abdessalam Yacine. La matérialisme est la religion des démocraties occidentales qui ne sont chrétiennes que par le nom comme il est aussi et par principe la religion des socialistes communistes athées. La religion de toutes ces sociétés est la force militaire, l'équilibre stratégique, les intérêts économiques et la course pour la domination des centres géopolitiquement importants. Et, à l'intérieur de ces sociétés, l'homme court derrière la jouissance bestiale, la prostitution et l'homosexualité qui sont devenues des pratiques courantes protégées par la loi...»

En accompagnant cette exploration du passé, surtout depuis un siècle, ces riches citations constituent une sidérante anthologie des propos hostiles des uns et des autres et majoritairement du monde musulman contre l'Occident. Les intellectuels musulmans qui ont tenté de développer à l'époque contemporaine une réflexion critique sur le Coran et l'histoire de l'islam, ou qui ont envisagé une ouverture vers la laïcité ont été victimes des foudres du pouvoir religieux et étatique. Pour eux, même l'exil n'est pas sûr. On pense à la "fatwa" visant Salman Rushdie qui a eu, selon Claude Liauzu « des effets ravageurs pour l'image de l'islam, image de fanatisme et de violence.» Sans parler de personnages moins connus en Occident, tel le soudanais Mahmud Mohammad Taha dont les livres ont été brûlés et qui a été condamné à la pendaison en 1985. « Il n'y a guère de pays qui ne compte de victimes de la répression » conclut Claude Liauzu.

œ  Aussi, avant même que l'auteur ait posé la question " Y a-t-il une exception islamique? " (chapitre X), le lecteur a déjà conclu sans attendre que l'analyse du statut de la femme apporte une réponse brutale à la question. Cependant, l'exemple de l'évolution des sociétés tunisienne et turque, où des réformateurs laïcs ont été au pouvoir (Atatürk, Bourguiba), où celui de l'Iran des ayatollahs d'après Khomeiny où les filles sont majoritaires dans les universités, et où le taux de fécondité s'est presque autant réduit qu'en France, aurait pu amener le lecteur à s'interroger sur la pertinence de ne juger les images respectives des deux mondes que par les discours de leurs représentants les plus excités. Pire, le douzième et dernier chapitre voit l'auteur oublier ses considérations de haute volée sur les relations des deux cultures et s'abaisser malheureusement à des empilements de détails factuels où l'on ne nous épargne ni le voile ni Dieudonné. Dommage.

Claude LIAUZU
Empire du Mal contre Grand Satan.

Treize siècles de cultures de guerre entre l'islam et l'Occident
Armand Colin, 2005, 356 pages.
 





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Mardi 17 février 2009 2 17 02 2009 11:20
L'auteur, spécialiste du Mexique, expose l'histoire de sa capitale selon un plan en aller-et-retour rarement vu. Dans une première partie on part du XXe siècle pour remonter de siècle en siècle jusqu'à l'époque aztèque, en suivant l'histoire culturelle, et après la fondation de Mexico-Tenochtitlán, les siècles se déroulent selon la chronologie pour suivre l'évolution politique et sociale.

À l'époque aztèque Mexico et ses campagnes forment un tout, l'altepetl (en nahuatl), caractérisé par le milieu lacustre parsemé des jardins "chinampas" où la ville est bâtie à partir de 1325 avec en son centre le temple semi-circulaire de Quetzalcoatl et le Grand Temple de Tlàloc et de Huitzilopochtli, le dieu-aigle qui aurait guidé les Mexica jusqu'au site de leur future ville : « Retournez dans les roseaux ; là vous verrez le cactus tenochtli et joyeusement posé dessus l'aigle dressé, l'aigle qui dévore et se chauffe au soleil, et là sera notre cité Mexico-Tenochtitlán.» Un siècle passe. Sous Moctezuma I° Mexico est devenu une capitale selon le modèle mythique de Tollan et de Teotihuacán, « un peu comme les Européens du Moyen-Âge et de la Renaissance faisaient de Rome ou de Jérusalem la ville idéale, le modèle insurpassable à imiter…». En 1487, le Grand Temple a été reconstruit : à cette occasion des
milliers d'Indiens furent sacrifiés — de 20 000 à 80 000 selon les sources — en présence d'un public venu de tout le Mexique, un rassemblement tel qu'on n'en verra plus avant les Jeux Olympiques de 1968. En 1519, sous Moctezuma II, arrivent les Espagnols de Cortés qui finissent par s'emparer de la ville en août 1521. Choc des civilisations…

La période coloniale va durer exactement trois cents ans. Le XVIe siècle voit la population indienne chuter devant les maladies venues d'Europe. En même temps c'est la reconstruction de la ville autour du "zocalo", du palais du vice-roi, de l'archevêque, etc. Les Franciscains évangélisent les Indiens, apprennent le latin à certains et la langue nahuatl passe à l'écrit. Les églises et les couvents se multiplient et s'ornent de riches décors. En 1697, le napolitain Gemelli Careri dénombre 22 couvents de religieuses et 29 monastères d'hommes : « Tous les pouvoirs et toutes les maisons se trouvent aux mains des ecclésiastiques.» Il a un peu exagéré : les Jésuites seront expulsés quelques décennies plus tard. Careri note aussi l'importance des processions. La Vierge de Guadalupe est proclamée patronne de Mexico en 1737 : cela faisait bien deux siècles qu'elle était apparue à l'Indien Juan Diego, qui avait rapporté la chose à l'évêque Zumarraga, forcé de reconnaître un miracle. Au fil des temps, les Indiens des quartiers (parcialidades) de (Santiago) Tlatelolco au nord et (San Juan) Tenochtitlàn au sud sont peu à peu mélangés à des populations de métis, de mulâtres, de créoles mais guère d'Espagnols de naissance. Passé 1750, les autorités civiles et religieuses combattent les coutumes indiennes au nom des Lumières et du Despotisme éclairé. Les voyageurs étrangers constatent dès cette époque un accroissement des inégalités sociales, une misère croissante parmi les Indiens. Constamment redouté par les Espagnols, le grand soulèvement des Indiens n'a pourtant eu lieu qu'en 1692. En revanche, les inondations à répétition ont marqué la ville jusqu'au XIXe siècle ; aujourd'hui les chinampas ont disparu et la ville manque d'eau.


 L'indépendance du Mexique en 1821 a fait entrer Mexico dans une longue période de stagnation économique et culturelle et d'instabilité politique, les libéraux et les conservateurs alternant brutalement au pouvoir. Il y eut Santa Ana, Benito Juarez, Maximilien de Habsbourg…  Sous la dictature de Porfirio Diaz, la Belle Époque est marquée à Mexico par de nombreuses innovations (grands magasins, tramways, cinéma…) Du Mexico maniériste puis baroque, il reste aujourd'hui peu de choses à cause des destructions importantes d'églises et de couvents opérées vers 1850 au nom de l'anticléricalisme. Plus récemment, le séisme de 1985 a abattu des bâtiments anciens aussi bien que récents (hôpitaux, administrations). Mais le pire a peut-être été la spéculation immobilière qui s'est déchaînée depuis 1929 (création du district fédéral et urbanisation des terres indiennes collectives). Après la Révolution socialiste de 1910, Mexico retrouva une forte notoriété et attira les avants-gardes : le mouvement "estridentista" proche des futuristes, les muralistes (Diego Rivera, Orozco, Siqueiras…), les surréalistes… Mexico attira les écrivains étrangers (Maïakovski, Graham Greene, D.H. Lawrence, Jack Kerouac…). Surtout, Frida Kahlo (biographie par Hayden Herrera) occupe une place centrale dans le Mexico artistique du XXe siècle tandis que les "telenovelas" viennent en tête des divertissements populaires. Mais parmi ceux-ci, l'auteur souligne que la musique et la danse représentent une formidable aventure de métissage culturel brassant les héritages européen, indien, africain... Avec près de 20 millions d'habitants, Mexico est de nouveau l'une des plus grandes villes du monde. Comme au temps où Moctezuma II monta sur le trône de l'aigle.

  Bref, cet ouvrage est extrêmement riche du point de vue culturel, et il se moque bien des touristes venus écouter les "mariachis" dans un centre historique en voie de "disneylandisation". Revers de la médaille, il est pauvre du point de vue de la géographie et il ne peut remplacer un guide touristique, le seul plan (ci-dessus) datant de 1628…

Serge GRUZINSKI
Histoire de Mexico

Fayard, 1996, 454 pages.

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Samedi 24 janvier 2009 6 24 01 2009 11:20

Avant d'être le premier bassin touristique, l'espace méditerranéen a été le cœur marchand des siècles passés, quand les navires des cités italiennes se ruaient sur les ports des échelles du Levant. Cet espace méditerranéen fut aussi traversé par la ligne rouge du contact entre l'Occident chrétien et l'Islam, la guerre de course des Barbaresques succédant aux Croisades des Francs au temps d'un ancien "choc des civilisations". Puis les captifs chrétiens furent remplacés par des voyageurs éclairés ou gagnés à l'Orientalisme et par des colons après 1830. Parallèlement, les Turcs ottomans bâtirent un vaste empire qui s'étendait au Sud jusqu'aux frontières du Maroc, et au Nord menaçait Venise et Vienne. À son tour cet empire déclina en même temps que le nationalisme fit son apparition tout autour de la Méditerranée.

Évidemment tous ces gens se parlaient. Mais dans quelle(s) langue(s) ? C'est là qu'intervient la «lingua franca» que Jocelyne Dakhlia analyse avec minutie, dans son apogée du XVIe au XVIIIe siècle, et dans sa progressive disparition ensuite. Mais on sait moins bien quand la «lingua franca» s'est façonnée vu l'incertitude où l'on est de la disparition du latin en Barbarie : la conquête musulmane y aurait brûlé les livres, mais des survivances sont possibles. Du moins était-ce l'avis d'un voyageur des Lumières, un dénommé Poiron, de passage à Tunis en 1752. Les historiens et linguistes d'aujourd'hui s'accordent plutôt pour faire de la «lingua franca» un assemblage variable de parlers romans, plus ou moins additionné de mots arabes, qui s'est affirmé dans la conjoncture particulière de la piraterie des Barbaresques et de l'essor commercial de Barcelone, Marseille, Gênes, Livourne, Naples, Venise, etc... et qui s'est maintenu jusqu'au XIXe siècle.

Cette langue est généralement présentée comme le galimatias, le baragouin, le charabia — le sabir enfin —  des marins et des galériens, des captifs et des esclaves, des capitaines et des commerçants. Or, l'auteure démontre, citations à l'appui, que ce parler a débordé le cadre des échanges marchands. Qu'il est entré dans les maisonnées de Tunis et d'Alger, par les serviteurs esclaves, comme y entrait le parler berbère d'autres domestiques. Qu'il a pénètré dans les palais officiels du bey et du dey et dans les bureaux des administrations. Qu'il a gagné l'usage des diplomates pour vérifier les propos des interprètes, alias drogmans et truchements, ou pour préparer des textes diplomatiques en d'autres langues. Qu'il a même envahi les salons jusque vers 1815. Tout cela surtout entre Marrakech et Tripoli, dans ce qu'on appelle aujourd'hui le Maghreb. Pour le reste du monde méditerranéen, l'étude est moins éclairante, en raison d'une moindre documentation du côté d'Istanbul à Alexandrie.

Les travaux de Jocelyne Dakhlia nous permettent de rencontrer bien des personnages pittoresques usant  ou évoquant la «lingua franca» . Quand Louis XIV voulut se moquer d'une mission turque venue à sa Cour en 1669 il commanda le "Bourgeois gentilhomme" à Lulli et Molière ; pour faire vivre sur scène Monsieur Jourdain, ceux-ci consultèrent un diplomate apparenté à une famille de Smyrne, le chevalier Laurent d'Arvieux qui avait parcouru le Levant et l'Afrique du Nord et dont les "Mémoires" paraîtront en 1735. Comme lui, de nombreux diplomates et voyageurs, rédigèrent les souvenirs de leurs aventures, de leurs séjours volontaires comme de leurs captivités... Les savoureuses citations qu'utilise la chercheuse proviennent de multiples sources aux titres pittoresques. Citons pêle-mêle et pour nous en tenir au XVIIe siècle  : le frère bénédictin Diego de Haëdo et sa "Topographie et histoire générale d'Alger", parue à Valladolid en 1612, Chastelet des Bois qui publia en 1665 son "Odyssée ou diversité d'aventures", les "Relations de voyage" de François Savary de Brèves (1628) et la "Description de l'Afrique" d'Olfert Dapper (Amsterdam, 1686). Par contre, "Esclave à Alger" le récit de captivité de Joao Mascarenhas (1621-1626) a eu la chance d'être réédité par les éditions Chandeigne en 1993.

Après l'Expédition d'Égypte de Bonaparte, après le raid anti-esclavagiste de lord Exmouth contre Alger en 1816, après le débarquement français à Alger en 1830 et avec la conquête militaire, surviennent à la fois le déclin de la «lingua franca» — elle ne devint pas un créole — et son premier dictionnaire édité à Marseille en 1830 à destination principalement des officiers français. Par réaction nationaliste, le Maroc se replia sur lui-même au XIXe siècle et on y utilisa moins cette langue qui pouvait passer pour une amorce de la colonisation. L'auteur nous montre comment la domination coloniale, surtout en Algérie, poussa au face-à-face de l'arabe et du français, et au dépérissement de cette «lingua franca», progressivement réduite à un sabir minimal, et source de patois comme le savoureux pataouète des Pieds-Noirs de Bab-el-oued. Les humoristes alors s'en mêlent : R. Martin auteur des "Sabirs de Kaddour ben Nitram" (Tunis, 1952) ou Roland Bacri.

Aujourd'hui, l'essor de la recherche littéraire et historique dans le monde musulman fait espérer de nouveaux éclairages, probablement facilités par l'éloignement du temps des colonies. En revanche, l'insistance de l'auteur sur le "métissage" ne m'a pas vraiment convaincu car l'usage de cette notion m'a semblé davantage sacrifier à un effet de mode qu'à une nécessité historique ou argumentative. C'est un bien mince bémol à côté des extraordinaires découvertes que ce livre époustouflant— mais de lecture difficile — nous permet d'aborder.


Jocelyne DAKHLIA
Lingua franca.
Histoire d'une langue métisse en Méditerranée

Actes Sud, 591 pages, 2008.

Ce livre a fait l'objet des Lundis de l'Histoire (France Culture) du 2 mars 2009.



Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Mardi 30 décembre 2008 2 30 12 2008 10:44



Publié par les Presses de l'Université de Yale en 1981, ce classique de l'histoire ancienne m'est venu sous les yeux alors qu'ARTE diffusait sa série sur l'Apocalypse — où l'on fait brièvement appel à son brillant auteur : il n'y a pas de hasard.

L'historien américain Ramsay MacMullen (né en 1928) s'est en effet particulièrement intéressé au polythéisme gréco-romain et à sa défaite face au Christianisme. Dans cet ouvrage publié aux PUF il y a plus de vingt ans, l'auteur suit un plan original : d'abord les aspects manifestes, avec une tendance à en réduire le volume par rapport à ses devanciers, ensuite et plus longuement les aspects problématiques de son sujet, qui tient tout entier dans le titre : le Paganisme dans l'Empire romain. Les IIe et IIIe siècles sont au coeur de l'ouvrage, avec évidemment une extension au IVe siècle, puisqu'à ce moment, le paganisme, traditionnellement soutenu par les élites urbaines et cultivées, est loin d'avoir épuisé ses forces.


Quasiment du jour au lendemain, le Paganisme qui la veille encore  régnait en maître, se trouve combattu sous la Tétrarchie par les successeurs de Constantin ; en trois quarts de siècle le christianisme va devenir à son tour dominateur et bientôt destructeur du paganisme. La tolérance a disparu…



Pour montrer que le paganisme n'est pas mort de vieillesse dans les années 300, ce travail très érudit repose sur la lecture d'auteurs — Celse et Origène, Porphyre, Plutarque, Apologistes chrétiens —  sur les hymnes religieux dédiés à diverses divinités, sur l'archéologie, et tout particulièrement sur les inscriptions grecques et latines ce qui nous fait visiter presque tout l'Imperium et particulièrement les provinces orientales. Ramsay MacMullen dénonce les interprétations hasardeuses faites par certains de ses prédécesseurs, trop prompts à généraliser à partir d'une inscription isolée, ou trop catégoriques quant à l'essor des cultes orientaux à cette époque. Ainsi en est-il du célèbre Franz Cumont, dont les travaux sur "Les religions orientales dans le paganisme romain" (1929) et a fortiori "Les mystères de Mithra" (1902) deviennent ici des victimes expiatoires alors qu'aujourd'hui ces travaux sont réédités en anglais en 2007 et 2008. «Exprimée ainsi, l'unité sous-jacente à la notion de "religion orientale" s'effondre. L'idée que c'est autour de l'an 300 que les cultes orientaux ont exercé leur influence la plus profonde est encore plus indéfendable...» (p.200-201). En revanche, il semble bien qu'un intérêt croissant pour l'irrationnel se soit alors manifesté dans toute la hiérarchie sociale.



Pratiquant l'art derridien de la déconstruction avec une magistrale habileté, Ramsay MacMullen arrive très vite à nous persuader, mieux à nous convaincre, que nous ne savions pas grand chose du Paganisme dans ce vaste empire. Bien évidemment on a fait le tour des dieux, des oracles et des grands temples qui reçoivent touristes et fidèles. Jupiter-Zeus domine un bataillon de divinités qui ne sont pas toutes connues partout. Si Saturne tient l'Afrique, Cybèle — à qui il convenait de s'adresser en grec même en Italie — est bien installée à Ostie et à Rome, de même qu'Isis. On découvre aussi quelques dieux dont l'influence était plus locale et l'arrivée massive des cultes païens dans les provinces danubiennes. Ici et là, les commerçants ont apporté avec eux leurs dieux faisant croire à des conversions massives dans les provinces où ils s'installaient. Les militaires, à proximité du "limes" vénèrent toujours des dieux qui ne semblent pas les plus chers aux autochtones.


Le Soleil, Sol invictus, alias Helios, a bénéficié de l'intérêt de plusieurs empereurs — Antonin, Commode, Septime Sévère, Gordien voire Licinius —, mais l'auteur n'a pas fait de son ouvrage une chronique des politiques de chaque souverain. Les grands temples ont reçu des extensions, de nouvelles dédicaces, jusqu'au IIIe siècle. Une courbe figurant "les inscriptions attribuables aux fidèles d'Isis" due à Mrozek (Epigraphica, 35, 1973) montre une ascension jusqu'au règne de Septime Sévère et une chute après Caracalla, pour retrouver dans les années 268-284 une quasi-absence comme sous Auguste et Tibère.


La crise, qui explique cette chute des inscriptions plus que celle de la vénération des idoles, serait à mettre sur le compte — comme la crise du patronage (ou évergétisme) — de la pression fiscale sur les villes et les riches, et sur l'appauvrissement de certaines régions, voire sur des effets de modes, pas nécessairement sur un engouement pour le christianisme. « La plupart de ceux qui avaient autrefois financé les fêtes et les temples au niveau local ne pouvaient plus, en ces temps difficiles, rassembler les fonds nécessaires.» Dans cette société traditionnellement hostile au monothéisme — «l'unicité d'un dieu offensait les fidèles des autres divinités ». Avant l'organisation du concile de Nicée par Constantin les chrétiens ne semblaient pas bien gênants pour les païens, confortablement majoritaires encore à la fin du IVe siècle.


Ramsay MACMULLEN
La Paganisme dans l'Empire romain

Traduit de l'anglais par  Alain Spiquel
PUF, 1987, 323 pages. (p.200-201)

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Jeudi 11 décembre 2008 4 11 12 2008 11:20

C'est le déluge ! c'est la cata ! La catastrophe est à la mode avec le philosophe Paul Virilio comme avec le plasticien allemand Anselm Kiefer. L'historien genevois François Walter ne cite ni l'un ni l'autre, mais son récent livre « Catastrophes. Une histoire culturelle, XVIe - XXIe siècle » est un inventaire difficilement contournable fondé sur un impressionnant corpus de catastrophes, drames, horreurs, et fléaux, risques réels et supposés, dangers, désastres et accidents et leur prolongement dans les arts. Leur interprétation "culturelle" est assez largement fondée sur les travaux d'origine germanique depuis les pasteurs du XVIe siècle jusqu'au sociologue Ulrich Beck pour le concept de société du risque et au philosophe Hans Jonas. Cette ouverture historiographique est particulièrement utile au lecteur français qui a, dit-on, tendance à ignorer la recherche d'Outre-Rhin.

Justement, cette orientation bibliographique marquée se justifie-t-elle par le "Sonderweg" de l'histoire allemande, d'une Guerre de Trente Ans à l'autre (1914-1945) ? La question mérite d'être posée lorsque l'on fait appel, de manière passionnante, à l'histoire de la peinture et de la littérature de l'époque classique (§ III. La Mise en images), comme de l'époque contemporaine (§ VII.2 - la guerre de l'art, et § VIII-2. le siècle de la guerre et du nucléaire) : les artistes allemands paraissaient plus inspirés que d'autres par la catastrophe devenue spectacle. L'entrée en politique de la "Klimakatastrophe"  (p.299) — là où d'autres disent "changement climatique" — accentue encore l'emphase germanique sur ce sujet. Il aurait donc fallu à mon sens se pencher davantage sur ce point, pour une édition française, même si la catastrophe n'épargne et n'épargnera pas le reste du monde : on le voit bien avec la chronologie fournie (pp. 343-347).

Un autre intérêt propre à cet ouvrage — et qui n'est pas sans pousser à la controverse — réside dans un certain retour du sacré. Dans sa conclusion, François Walter affirme que « Contrairement à la doxa des intellectuels et des éditorialistes, l'histoire du catastrophisme nous a appris à remettre en cause ce qu'on pourrait appeler le Diktat wébérien du désenchantement.» La sécularisation de la catastrophe à partir des Lumières n'aurait été qu'un mythe de la modernité. Avant les Lumières, les Eglises expliquaient que les catastrophes étaient une punition divine de l'homme pécheur, ou une admonestation providentielle pour qu'il se reprenne. Avec l'idée de progrès c'est la nature qui est devenue l'origine principale de la catastrophe. Ce changement d'interprétation n'a pas duré : avec la révolution des transports, l'industrialisation, la croissance démographique, l'entassement humain sur le littoral, la chimisation de la vie quotidienne, sans compter les armes modernes, c'est l'homme qui est l'artisan de la catastrophe et la fin du monde des romans et films de science-fiction devient plausible. Aujourd'hui finalement la pensée magique reviendrait donc en force (new age, sectes millénaristes) face au déluge des expertises alarmistes, et parallèlement à une sorte de divinisation de la planète où l'homme serait de trop.

La composition de cet ouvrage extrêmement ambitieux peut donner à certains lecteurs une impression de saupoudrage car elle ne se fonde jamais sur des études approfondies de cas exemplaires : l'une des plus fournies donne trois pages pour l'éruption de la Montagne Pelée en 1902, contre quelques lignes pour Tchernobyl, ou pour la "shoah". Reprenant une interrogation de Jean-Pierre Dupuy, la mention de cette "catastrophe" (c'est le sens du mot hébreu "shoah") se limite à se demander si le vocable est « approprié à désigner une catastrophe issue de la barbarie des hommes » alors que ce terme renvoie dans la Bible à des choses naturelles. Là est l'origine du malaise qui est susceptible de s'emparer du lecteur ballotté entre le crime politique, les risques naturels et les risques technologiques en passant par de simples "faits divers" comme « l'histoire d'un éléphant fou que l'on dut abattre à coups de canons dans les rues de Genève » au début du XIXe siècle (page 152).

François WALTER
Catastrophes. Une histoire culturelle (XVI-XXIe siècle)

Seuil, L'Univers Historique, 380 pages, 2008.


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