Wodka par Mapero

 S'ouvrir au monde sans pour autant sacrifier au relativisme culturel qui n'est que mépris de l'Autre.


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HISTOIRE GENERALE

Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 10:33

Venant d'un chercheur qui a une longue pratique de l'histoire de l'enfermement, — son essai sur les lettres de cachet date de 1981 — une histoire des murs ne pouvait qu'être passionnante. Après les célèbres murs d'antan, l'auteur étudie de nombreux murs contemporains, tout en essayant de classer les murs selon leurs fonctions : frontières, proscription, ségrégation, etc. Quetel-Murs.jpg

La part belle est faite d'abord à la Grande Muraille de Chine et au limes des Romains : deux systèmes qui protègent les civilisés contre les barbares — avant que les "barbares" ne prennent le pouvoir dans l'espace protégé : dynastie mongole en Chine, royaumes issus des "grandes invasions" de l'antiquité tardive. D'autres murs de protection sont évoqués, tels la ligne Maginot et le Mur de l'Atlantique, murs illusoires. La Guerre froide nous donna plus longuement le rideau de fer et le Mur de Berlin, ou Mur tout court, dont les vestiges sont muséifiés. Si d'autres "murs" politico-militaires existent encore aujourd'hui comme celui qui sépare les deux Corées, ou les deux parties de Chypre, c'est le mur anti-immigration qui est devenu plus caractéristique de notre temps : entre Inde et Bangladesh, ou le long de la frontière du Mexique, tandis que la défense de l'espace Schengen conduit l'Union européenne à financer les barrières de Ceuta et Melilla et le dispositif Frontex. Certains murs mélangent plusieurs fonctions : le Mur construit par Israël a été justifié par la lutte contre le terrorisme, il réduit aussi les mouvements pendulaires —de Palestiniens travaillant en Israël— et surtout vise à grignoter les campagnes de Cisjordanie mitées par l'implantation de nouvelles colonies. Les nouvelles technologies investissent ces nouvelles murailles, quelle que soit leur finalité : qu'il s'agisse de détecter des franchissements illicites de telle ou telle frontière géographique, ou qu'il s'agisse d'empêcher les internautes d'accéder à des informations contraires au confort des régimes autoritaires.

D'autres murs n'impliquent pas l'État. En rupture avec le sens ancien de quartiers juifs maintenus à l'écart, les nouveaux ghettos que sont les "gated communities" multiplient les murs choisis, des murs composites de béton, de grillages, de caméras et d'électronique autour des nouveaux quartiers résidentiels du continent américain. L'auteur dépeint ce phénomène sur la base du film mexicain La Zona (2007) : les effets pervers de la communauté fermée sont donc bien soulignés. Mais on passe peut-être un peu vite sur les explications du succès de ces quartiers par la seule "sécurité".

Il est facile de dresser un bilan affirmant le peu d'efficacité des murs : « Ils ne prétendent pas être des solutions. Ils sont des réponses.» On assiste donc au XXIe siècle à la multiplication des murs de toutes sortes à mesure qu'avance la "mondialisation" qu'ils contredisent ou retardent. À une globalisation qui serait comprise comme la disparition idéale des frontières, et le triomphe de l'uniformité, ces murs opposent la revanche du "local", et l'affirmation de l'identité contre le "melting pot".

Claude QUÉTEL  -  Murs. Une autre histoire des hommes. Perrin, 2012, 320 pages.

 

 

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Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 10:02

     Il n'est pas sûr que le lecteur doive prendre à la lettre le sous-titre "essai sur la dynamique de l'Occident" : il se ferait des idées sur le sujet de son expansion durant les quatre ou cinq derniers siècles. Il n'est pas sûr non plus que ce même lecteur doive se fier au beau titre : ces métamorphoses de la cité n'ont aucun rapport avec l'urbanisme malgré l'illustration de couverture provenant du musée d'Urbino. Certes Pierre Manent discourt sur la Cité et dans le cadre de l'Occident, mais dans en tant que philosophe du politique et en suivant une idée claire — la succession cité grecque/empire romain et monde païen/monde chrétien — tout en commentant ses auteurs de prédilection : Aristote et Platon, Cicéro et saint Augustin et puis Machiavel, Manent-metamorphoses-de-la-cite.jpegMontesquieu, Hobbes... En fait, ces lectures s'inscrivent dans la très large vision que l'auteur a précisée en introduction et conclusion.

     « Nous sommes modernes maintenant depuis plusieurs siècles » constate Pierre Manent directeur d'études à l'EHESS. Mais quelle est la racine de cette modernité ? C'est le mouvement« qui ne parvient jamais à trouver son terme, à trouver le lieu du repos » et il en a toujours été ainsi en Occident depuis que les Grecs anciens partirent assiéger Troie. La cité grecque épuisa son énergie dans les guerres internes : alors lui succèda l'idée impériale sous la forme de Rome conquérante puis de l'Eglise universelle. Quelques siècles s'écoulent et voilà que « les Européens sont divisés entre la cité, l'empire et l'Eglise.» C'était une situation intenable mais la modernité nous a sortis de cet imbroglio en jouant à la fois de la nation et de l'universel. Malheureusement, après les diableries du XXe siècle, ces deux valeurs sont plongées dans la crise. « Aujourd'hui, parmi les Européens, l'humanité est cette référence immédiatement opposable à toute entreprise, à toute action politique effective. Alors que l'humanité qui mit en mouvement les hommes de 1789 était inspiratrice et capable d'alimenter les plus vastes ambitions, l'humanité au nom de l'aquelle on édicte aujourd'hui la règle ne sait plus que protéger ce qui est et interdire ce qui pourrait être.» (C'est moi qui souligne). L'auteur ne nous expliquera pas comment trancher ce nœud gordien puisque lorsqu'il se reporte aux dires des philosophes de l'histoire qui auraient pu prendre la relève et donner à l'Occident — dissout dans l'humanité — un nouvel élan, il ne trouve que « puérilités » (page 383). Pierre Manent semble ainsi (par exemple) renvoyer au bac à sable le projet écologique destiné à "sauver la planète".

     Je voudrais revenir sur Cicéron que ces pages m'ont permis de redécouvrir ! L'orateur, l'avocat dont on recherchait avidement la traduction dans les articles du Gaffiot n'avait pas alors une pensée bien précise. Mais ici c'est autre chose : voici le « moment cicéronien » qui « nous éloigne décisivement de l'ordre civique ancien » (page 181) clos par l'installation de l'empire. Caton s'était suicidé pour une république qui avait cessé d'exister — le geste a inspiré la réflexion de Cicéron comme de Montaigne quinze siècles après lui. Avec De Republica, Cicéron s'est montré en théoricien du pouvoir : à la république il faut un protecteur, un Cicéron lui-même contre Catilina, ou peu après un Brutus. « C'est la justification même du régime mixte » qui tend vers le repos. Mais cet idéal d'équilibre et de stabilité, (avec poids et contre-poids entre législatif et exécutif…) Machiavel sera le premier à le rejeter : car il y aurait mieux à attendre d'un certain déséquilibre, d'une certaine instabilité. « Se disposer pour le mouvement, c'est se disposer pour l'empire » (page 262). Et si l'on appliquait la formule aujourd'hui ? « La croissance est cette course qui empêche notre régime mixte de tomber.» Une course destructrice (cf. supra "le mouvement") qui ne paraît pouvoir se concilier aisément ni avec la crise ni avec le "développement durable".

     D'une lecture parfois difficile, l'essai de Pierre Manent séduira aussi les "happy few" par sa lecture de la critique du paganisme d'après l'œuvre de saint Augustin et par mille autres interprétations y compris sur la Grèce ancienne : « Sparte fut la cité grecque par excellence dans la mesure où elle fut la plus typique, c'est-à-dire la plus purement guerrière.» (page 69). Une remarque à méditer par les professeurs d'histoire de Seconde qui s'apprêtent à distiller aux Lycéens nouveaux l'habituel credo sur Athènes au Ve siècle !

Pierre MANENT.  Les Métamorphoses de la Cité. Essai sur la dynamique de l'Occident. Flammarion, 2010, 424 pages.

 

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Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 14:22

Après le bleu, Michel Pastoureau s'est consacré au noir et il livre ses recherches selon un plan chronologique. Le noir a une histoire qui est faite d'alternance de faveur et de défaveur. Le vêtement tient une place importante dans la réflexion de notre historien qui souhaite se limiter aux sociétés européennes. À l'heure de l'histoire "connectée" ou de la "world history", une telle prudence doit être soulignée :  « l'historien que je suis n'est pas compétent pour parler de la planète entière et n'a pas goût à compiler, de troisième ou quatrième main, des travaux conduits par d'autres chercheurs sur les cultures européennes. Pour ne pas écrire de bêtises, pour ne pas piller les travaux des autres…»

Même si la "fiancée" du Cantique des cantiques chante « Je suis noire mais je suis belle », le noir est la couleur biblique du chaos et des ténèbres. « Dès les premiers temps du christianisme, l'enfer est noir et rouge, deux couleurs qui resteront pendant longtemps les siennes et celles du Diable.» Le bestiaire du Diable place en tête le corbeau : « un chrétien ne mange pas d'oiseaux noirs.» Le noir est négatif et le blanc positif. Cependant le noir devient aussi un signe d'humilité : c'est l'habit des bénédictins à l'époque carolingienne. Il y avait donc une certaine ambiguïté.

« L'époque féodale est en Occident la grande époque du "mauvais noir".» Le système des sept Empereur.gifpéchés capitaux s'est mis en place vers 1200, et « chacun commence à être associé à une couleur privilégiée : l'orgueil et la luxure au rouge, l'envie au jaune, la goinfrerie au vert, la paresse au blanc, la colère et l'avarice au noir.»  C'est aussi le temps où saint Bernard fait le procès des couleurs, y compris du noir et du blanc, quand leur densité gêne le contact avec le divin. L'ordre cistercien souhaite n'user que d'étoffes non teintes, qui passeront à une sorte de blanc en fonction des méthodes de teinture. L'héraldique organise les couleurs et la place du noir parmi elles — groupe 1 avec or (jaune), argent (blanc), groupe 2 avec gueules (rouge), azur (bleu), sinople (vert), et sable (noir)— ainsi est créé un système qui interdit de juxtaposer deux couleurs du même groupe. « Si le champ de l'écu est blanc, le lion pourra être noir, bleu, jaune ou vert, mais pas jaune.» L'empereur romain-germanique arbore sur ses armoiries une grande aigle noire ("d'or, à l'aigle de sable").

Le noir devient à la mode après la Grande Peste. Les lois somptuaires se multiplient dans toute la Chrétienté y compris les nobles. Certaines professions adoptent le noir pour le long terme. Vers 1430, Balthazar est représenté avec une peau noire, de même que l'était déjà saint Maurice l'africain. Si les techniques de la teinture en noir sont nombreuses, elles ne donnent pas vraiment un noir dense et stable sur les tissus ; le noir tire sur le gris foncé, le marron ou le violet. À moins d'utiliser la noix de galle. C'est principalement l'encre d'imprimerie qui est d'un noir dense, surtout avec de l'ivoire brûlé. Les puissants de ce monde, Charles Quint comme Philippe II, s'habillent de noir.

Avec le noir, on va même graver les œuvres des grands peintres en passant par divers procédés de hachures, mais un grand coloriste tel que Rubens est souvent mécontent du résultat. Pour les cartes ou les blasons, vers 1630, le jésuite Silvestro Pietra Santa invente un système ingénieux : « des lignes verticales parallèles pour le rouge (gueules); des lignes horizontales pour le bleu (azur); des lignes obliques descendant de gauche à droite pour le vert (sinople); des lignes verticales et horizontales se croisant perpendiculairement pour le noir (sable); enfin un semé de petits points pour le jaune (or), et la surface blanche du papier laissée à nu pour le blanc (argent).»

La Réforme protestante choisit le noir — accompagné du gris et du blanc — contre les couleurs. Pour Calvin et Luther le rouge symbolise le luxe donc le péché et la folie des hommes. Les jansénistes suivent à peu près cette voie. La palette des peintres protestants s'oppose à la palette des peintres catholiques, prêts à soutenir l'art baroque pour orner les églises. « Le XVIIe siècle est un grand siècle noir, tant sur le plan social et religieux que sur le plan moral et symbolique. Jamais, probablement, les populations européennes n'ont été aussi malheureuses...» Protestants et catholiques s'habillent de noir.

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Selon Pastoureau, « la Réforme protestante, en répandant une conception pessimiste de l'existence humaine, favorise les croyances populaires aux forces surnaturelles et à la possibilité de s'allier avec elles pour mieux profiter de la vie, pour acquérir certains dons (voyance, mauvais œil), pour jeter des sorts, fabriquer des philtres, faire mourir le bétail, périr les récoltes, brûler les maisons et nuire ainsi à ses ennemis.» La chasse aux sorcières s'étend sur l'Allemagne, l'Angleterre et la France ; elle donne lieu à un triomphe du noir : nuit, messe noire, vêtements des juges et des bourreaux. Mais Isaac Newton (1642-1727) étudie les couleurs du spectre où il n'y a ni blanc ni noir.

Si l'âge des Lumières est un moment de triomphe des couleurs, dès la fin du siècle tout bascule et bientôt le poète romantique cultive "le Soleil noir de la mélancolie". Le roman noir connaît aussi un grand succès. Le noir devient la "couleur" des anarchistes comme des bourgeois distingués en costume ou en smoking noir. L'hécatombe de 1914-18 renforce sa fonction de deuil. Coco Chanel le met à la mode avec "la petite robe noire" et après 1950 même les sous-vêtements féminins se mettent au noir tandis que les peintres abstraits osent le noir et que Pierre Soulages lui donne d'étonnants reflets. Soulages-Outrenoir-.jpeg

 

Michel PASTOUREAU  -  Noir. Histoire d'une couleur  - Seuil, 2008, et Points, 2011, 270 pages (sans illustrations).


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Dimanche 27 mars 2011 7 27 /03 /Mars /2011 15:14

« Why are poor countries poor and rich countries rich ? North, Wallis and Weingast explain why — it's the politics stupid! A compelling book for anyone wants to understand the world.» James A. Robinson, Harvard University. 4è de couverture de l'édition américaine.

 

"Violence et ordres sociaux": ce n'est pas le titre le plus aguichant pour vous convier à ouvrir cet ouvrage important, mais si l'on vous indique le sous-titre, vous  risquez de changer d'avis :North-Wallis-Weingast-ed.-Fr.gif  "Un cadre conceptuel pour interpréter l'histoire de l'humanité"! Rien que çà — ce n'est pas nouveau certes, rappelons-nous comment Karl Marx commençait en 1848 une œuvre fameuse : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que…» L'ambition des auteurs, tous brillants universitaires américains, n'est donc pas mince et logiquement cet essai audacieux nourri d'une bibliographie essentiellement étatsunienne irritera la quasi-totalité des anthropologues, économistes, historiens, politologues et sociologues du pays à cause de cette méthode infaillible : abattre les cloisons des disciplines, et prendre la doxa à rebours. Essayons avec simplicité de faire l'éloge de cet essai complexe qui renouvelle le regard porté sur l'histoire de l'humanité et aboutit aux conclusions pratiques des auteurs (page 410): « La conception nouvelle que nous proposons du développement politique passe par l'augmentation de la capacité étatique à susciter des organisations complexes et spécialisées, à établir l'impersonnalité, à entretenir un État pérenne et à contrôler la dispersion et l'usage de la violence dans la société. »

 

• Commençons par un constat simple. Depuis le néolithique, il n'y a que des "ordres sociaux fermés" (État naturel) ou bien "ouverts" (État moderne). Pendant des millénaires les hommes n'ont connu que ces "ordres sociaux fermés" ou "d'accès limité"(limited-access order). Selon les auteurs ils concernent aujourd'hui 85 % des hommes. Dans cet "État naturel" (à ne pas confondre avec l'état de nature !) la "coalition des dominants", c'est-à-dire des diverses élites maîtresses des "rentes" (revenus, productions…) domine la situation par la  force d'abord, par des arrangements ensuite. Les "privilèges", la propriété des terres, le contrôle de l'armée sont des enjeux essentiels au cours des événements qui ne manquent pas de se produire. Certains changements — comme la transformation des privilèges en droits, la "centralisation" de l'armée et la création de nouvelles organisations par les élites — permettent une transition qui ouvre la voie aux "ordres sociaux d'accès ouvert" (open access order). Pour la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, les "conditions liminaires de la transition" nous amènent — avec des modalités différentes selon les pays — jusque vers 1800 et la "transition vers l'accès ouvert" occupe le demi-siècle suivant. Ce n'est que passé 1850 que ces trois pays incarnent "les ordres sociaux d'accès ouvert" : à ce moment, le perfectionnement de l'État endigue au mieux la violence. Ainsi 15 % des hommes d'aujourd'hui disposent-ils d'une société développée, forte du financement public des services essentiels, de l'égalité des droits individuels, de la libre circulation des idées et de la libre création d'entreprises.

 

Les points forts de cet essai ? Indiscutablement c'est la théorie du développement. La distinction entre croissance et développement est ici bien visible. Les auteurs ramassent les siècles dans un mouvement de va et vient à gain nul pour les sociétés "fermées" : les périodes de croissance matérielle y sont régulièrement annihilées par des périodes de fort recul alors que dans les sociétés "ouvertes" les reculs sont moindres, et amortis par de meilleures organisations et des dispositifs sociaux. C'est donc le développement réussi qui fait figure d'anomalie, disons plutôt de bonne surprise ; le mal-développement des pays pauvres n'est que la continuation, la réplication de ce qui a existé de tout temps : inégalité, injustice, corruption, violence incontrôlée, etc. Les bons apôtres du développement prônent des remèdes dont les résultats diffèrent de leurs effets dans les sociétés développées : les élections à elles seules ne font pas la démocratie, les belles constitutions ne garantissent pas un État de droit dans les faits, etc. De plus, on soulignera divers exemples que North, Wallis et Weingast prennent pour décrire les conditions liminaires de la transition et la transition elle-même. En introduisant "le titre de paiement impersonnel" le financement de la marine anglaise au XVIIIe siècle (pages 279 à 285) assure la pérennité des organisations du secteur naval. En Amérique, contrairement aux hésitations du pouvoir fédéral, les États fédérés ne se privent pas d'investir dans les infrastructures entre 1790 et 1860, de faciliter la création de banques (600 à la date de 1832). Dans chacun de ces pays, la loi qui permet de créer une société anonyme sans passer par une autorisation royale, parlementaire ou ministérielle, est un tournant décisif qui fait oublier le temps des compagnies à charte. L'élargissement du droit de vote s'accomplit en même temps que naissent des partis politiques modernes c'est-à-dire qui ne sont plus de simples "factions" — phénomène que les pouvoirs redoutaient précédemment tant des politiciens que des entrepreneurs. L'année 1832 apparaît comme un temps fort : Jackson crée le parti démocrate, et le Reform Act bouleverse la scène politique britannique — avec notamment l'enregistrement des électeurs !

 

• Outre que la violence n'est pas objet d'étude, d'autres points me paraissent relativement faibles — mais il ne faut pas oublier que ce livre est annoncé comme un programme de North-Wallis-Weingast-ed.-USA.jpgrecherches. J'ai personnellement trouvé indigeste le chapitre sur l'évolution du droit anglais sur la terre — dont on aurait pu faire une annexe — et j'ai eu l'impression de tourner en rond dans certains chapitres. La présentation des étapes successives m'a fortement rappelé l'essai un peu moisi de W.W. Rostow qui, lui, n'hésita pas il y a cinquante ans à inclure l'URSS dans son schéma. Comme les auteurs ont circonscrit leur réflexion à la Grande Bretagne, à la France et aux États-Unis, on ne voit pas si l'expérience "socialiste" ou le "totalitarisme" seraient susceptibles de modifier leur large vision des choses ou de s'y imbriquer. En effet le XXe siècle n'apparaît guère — comme si l'Histoire était finie avant — non plus que l'histoire coloniale. Certains déploreront qu'il y ait peu de tableaux statistiques et d'autres considéreront qu'on pourrait même supprimer ceux qui existent sans amoindrir les propositions des auteurs. Enfin, le livre donne l'impression d'avoir été conçu il y a assez longtemps et c'est sans doute pourquoi en postface deux experts de l'AFD (Agence Française du Développement) apportent un bémol en introduisant la réflexion sur le cas de la Chine — c'est en effet à l'AFD que l'on doit cette traduction en français si peu de temps après la publication américaine. Fort opportunément, l'édition Gallimard ne reprend pas l'illustration de l'édition américaine qui n'a pas de rapport direct avec le contenu du livre.

 

Douglass C. NORTH, John Joseph WALLIS, Barry R. WEINGAST

Violence et ordres sociaux. - Traduit par Myriam Dennehy, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, 2010, 458 pages. (Cambridge U. Press, 2009).

_________

Pour une note de lecture plus technique et plus approfondie voir ici.

 

 

 

 

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Lundi 13 décembre 2010 1 13 /12 /Déc /2010 12:10

D'emblée j'ai été attiré par le titre et le sous-titre de cet essai ! Je voyais l'idée que l'Europe avait volé le passé véritable du reste du monde pour lui substituer sa manière de le voir. Mais ce titre est relativement trompeur… De quoi s'agit-il ? À la lecture on peut parfois supposer que Jack Goody s'est lancé dans une opération de dénigrement systématique de la civilisation occidentale parce qu'à l'arrivée en 2003 il y a l'Amérique de Goody---Vol-de-l-histoire.jpg George W. Bush envahissant l'Irak dirigé par un despote oriental. Non : car toute explication téléologique est rejetée par l'auteur. À d'autres moments, Goody donne l'impression d'être payé par le despotisme oriental de Beijing pour faire oublier le Nobel de Liu Xiaobo en déployant la bannière de la supériorité de la Chine sur l'Occident des origines à nos jours. Non : le livre a été publié quatre ans avant que le régime chinois ne se couvre de honte.

Alors, de quoi s'agit-il ? D'un anthropologue qui regarde par dessus le mur de clôture des disciplines ce qu'écrivent ses voisins historiens et ne les approuve pas. Et qui ensuite leur substitue sa vision des choses, où toute l'histoire de l'Eurasie est la conséquence du seul âge du bronze quand apparurent les villes, le commerce et le capitalisme, depuis la mer de Chine jusqu'à la Méditerranée. Ce déclic joue comme une sorte de big bang des civilisations — sauf pour celles d'Afrique subsaharienne, d'Océanie, et d'Amérique du nord au sud priées d'attendre leur tour pour sortir du néant. Mais l'élite eurasiatique connaîtra des surprises dans le classement. Entrée avec retard dans la compétition, l'Europe crut que l'Antiquité, le Féodalisme et la Renaissance étaient les trois marches nécessaires et suffisantes pour mener tout en haut du podium et obtenir la médaille d'or de l'excellence mondiale. Or, l'Antiquité tardive et le début du Moyen-Âge c'était pour l'Europe près de mille ans d'effondrement des villes, du commerce et de disparition du capitalisme. L'Europe dut tout reprendre à zéro, et piquer les inventions des autres en les disant siennes. Si enfin le XIXe siècle la vit dominer la planète tandis que la Chine s'effondrait à son tour — l'auteur est muet sur ce point — ce ne serait que partie remise : on le voit aujourd'hui où la Chine a pris le premier rang pour la production matérielle comme pour la pollution. Donc l'Europe, tu n'as pas de quoi être fière ! D'ailleurs tu commences à rétrograder. 

Les analyses de ce livre important sont encore peu présents sur les blogs. À ce jour, le blogueur d'Italians do it better en a donné le premier résumé sérieux en français. Particulièrement pour sa première partie : j'y renvoie pour les détails. Je dirai seulement ici que la première partie de l'essai (pages 25 à 148) a comme fonction de condamner pour crime d'eurocentrisme (ethnocentrisme) les travaux de John Needham, Norbert Elias et Fernand Braudel. Pour Norbert Elias c'est assez facile puisqu'il ne se cache pas de voir dans la civilisation européenne la Civilisation par excellence. Pour John Needham c'est particulièrement injuste car c'est bien par lui que nous avons pu depuis un demi-siècle nous rendre compte de l'immense avancée de la Chine dans maints domaines deux millénaires durant jusqu'au XVIe s. Pour Fernand Braudel, la critique de Jack Goody renvoie principalement à la querelle sur l'existence d'un "vrai" capitalisme à une période donnée et on peut considérer que la question débouche sur une impasse pour peu que l'on rejette, comme Goody lui-même, une vision téléologique de l'histoire. 

L'intérêt majeur du livre réside dans les deux autres parties. L'eurocentrisme que l'auteur dénonce se fonde sur une vision de l'histoire entendue comme une aventure merveilleuse, un récit ferroviaire à voie unique et sans aiguillage, qui mène chez Marx du communisme primitif au communisme utopique, ou si l'on préfère d'un Âge d'or disparu à un Âge d'or à avenir, en passant par les gares "Antiquité", "Féodalisme", "Capitalisme". L'Europe ayant inventé le progrès, le chemin de fer et le train à vapeur, c'est à elle d'arriver la première au terminus, les autres étant retardés par le "despotisme asiatique" ou "oriental" et une conception circulaire du temps. Jack Goody balaie très bien tout cela avec son flegme britannique et son érudition confondante quoique essentiellement fondée sur des ouvrages de langue anglaise. Mais : qui croyait encore à ce conte de fées ? 

On lira avec intérêt de multiples développements sur la route de la soie, sur l'industrie textile de l'Italie médiévale, sur l'économie et les techniques de l'empire ottoman, sur la diffusion des armes à feu, et même sur l'humanisme ! En revanche les considérations sur l'invention de la démocratie son indigentes : l'auteur nous dit que la démocratie et la liberté n'ont pas été inventées par les Grecs face à la menace des Perses. Par qui alors ? Il se trompe aussi sur les "barbares" que les Grecs n'ont pas appelés ainsi parce qu'ils les jugeaient sauvages ou cruels mais parce qu'ils ne parlaient pas leur langue. Ce n'est que l'un des nombreux "glissements de sens" que l'on peut regretter à la lecture. Au chapitre 10 par exemple l'amour courtois devient amour romantique, amour divin, amour du prochain et amour en général : évidemment personne n'a jamais prétendu que la civilisation européenne avait le monopole de l'amour ! La mauvaise foi de l'auteur est même patente quand il accuse Jacques Le Goff de trouver une certaine différence entre l'Université et une madrasa ! On ne comprend pas non plus les failles de sa discussion du "despotisme oriental" : Wittfogel n'est cité que dans la bibliographie et il manque les arcanes du débat sur ce thème à diverses époques (Nicolas Antoine Boulanger au XVIIIe s., Karl Marx au XIXe s., aussi bien que les ONG d'aujourd'hui dénonçant les "valeurs asiatiques" destinées à enfermer l'esprit des peuples et à leur couper le web). Dans cet essai décapant (et irritant), les mérites des civilisations non-européennes d'Eurasie sont tels qu'on ne comprend pas pourquoi les Chinois, les Indiens, les Turcs ou les Arabes n'ont pas découvert le Nouveau Monde et pourquoi l'Europe n'a pas été entièrement colonisée, conquise et éduquée ou réduite en esclavage par ces Autres. À moins que l'auteur n'ait exagéré, emporté par la passion. "Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage" dit le proverbe. Quoi, les troubadours n'auraient même pas inventé le "fin'amor" ?  

Jack GOODY

Le Vol de l'Histoire - Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde.

 Traduit de l'anglais par Fabienne Durand-Rogaert. - Gallimard, 2010 [Cambridge U. P. 2006], 487 pages.

• Lire la critique publiée par Philippe Minard dans le n°1 de la "R.I.L.I." (2007)

 

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Mercredi 21 juillet 2010 3 21 /07 /Juil /2010 19:57

J. Lyon-Caen et D.Ribard, spécialistes de l'histoire du livre et de l'écrit, considèrent les divers rapports de l'historien avec la littérature. Qu'advient-il quand il s'en empare pour comprendre une société du passé? Grande est la tentation de prendre les textes littéraires pour des sources Lyon-Caen-Historien.pngoù puiser une vérité sur une époque ; les auteures l'invitent à déplacer ce regard et à considérer les  écrits comme des objets sociaux, – qu'ils soient de genre littéraire (théâtre, poésie, roman) ou non (tel le journal qui influença grandement les manières d'écrire à partir de 1830). Car tout texte s'inscrit dans le monde social de son temps et participe à sa production. Sa contextualisation est donc essentielle, un texte littéraire ne se comprenant que dans son époque politique, sociale, culturelle ; et pour lui poser des questions historiennes, l'historien doit l'étudier comme il le fait des statistiques. Les auteures destinent principalement leur ouvrage aux historiens contemporanéïstes qui ont beaucoup plus à faire avec les nombreuses formes de l'écrit que les modernistes ou les spécialistes d'histoire antique et médiévale.
Ces derniers disposent de textes peu nombreux et uniquement estampillés "littéraires" (vies de saints, épopées, discours politiques...) car alors l'oral rhétorique restait prédominant. En revanche, depuis la Révolution l'écrit s'est répandu, ses formes se sont nettement différenciées, et ses publics se sont multipliés si l'on considère l'histoire contemporaine.

L'historicité des textes mérite interrogation : beaucoup n'ont pas été conçus comme "littéraires" mais ont été littérarisés, chargés de valeur par leur transmission. De même, chaque texte littéraire ne donne pas seulement une image du passé, il en porte aussi les marques : conditions d'écriture, de production, de diffusion, de lecture... Enfin,  un texte reflète  les comportements et les représentations collectives, mais il les influence également.
L'historien vit souvent une situation paradoxale : tenté de prendre les textes littéraires pour des sources "prêtes à consommer" sur le passé, il s'en méfie cependant en raison de la subjectivité de l'écrivain, de son immersion dans l'événement narré comme de son imagination et de sa part de "génie" irréductible à l'histoire. Or, les témoignages, par exemple, restent souvent incontournables : pour l'historien contemporanéïste la littérature soviétique demeure le seul moyen de comprendre le Goulag.
Pour dépasser ce difficile dialogue de l'histoire avec la littérature, il reste à l'historien à considérer les textes littéraires comme des objets qu'il faut laisser dans leur époque. Cette mise à distance, cette objectivation, aide l'historien à prendre conscience de la discontinuité irréductible du présent au passé : les écrits fonctionnent alors comme une initiation, une clé ouvrant sur jadis ou naguère, mais une clé protéïforme car aucun sujet n'est étranger à la littérature : on a autant littérarisé le discours philosophique au 18° siècle que médical au 19°, sans oublier la présociologie que révèlent, de Balzac à Zola, les grandes enquêtes romanesques sur le monde social. On pourrait évoquer aussi la classique question des rapports de la littérature avec le politique... Les auteures abordent nombre de ces "terrains" dans leur ouvrage très dense et riche en références bibliographiques.
L'historien des époques moderne et contemporaine peut déplacer son regard sur la littérature s'il l'aborde sans prénotions scolaires, s'il la considère à distance comme un objet socialement inscrit dans son temps, une proposition pour tenter de le comprendre. Ceci n'exclut pas la nécessité pour tout historien, de savoir lire les textes littéraires dans leur spécificité textuelle, ni de réfléchir à sa propre écriture : l'histoire a elle aussi recours au récit narratif.

Judith LYON-CAEN et Dinah RIBARD
L'historien et la littérature
Collection Repères, La Découverte, 2010, 122 pages.

 

Par Kate - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Samedi 12 juin 2010 6 12 /06 /Juin /2010 10:56

 Une somme d'érudition ! Vingt siècles d'histoire. Avec pour chaque siècle un thème plus particulièrement Papes.jpegdéveloppé. Il ne saurait ici être question de revenir sur chacun de ces siècles. L'auteur, sans verser dans la polémique antichrétienne, plonge dans l'histoire de la Papauté avec un regard d'économiste puisque telle est sa formation. Accumulation primitive du capital, monopole, concurrence… Cela nous permet de profiter d'interprétations auxquelles le lecteur lambda n'aurait pas songé. La masse énorme d'informations est puisée à la fois dans des ouvrages classiques – comme l'Histoire de la Papauté de L. Ranke réédité dans la collection "Bouquins" –, et dans une foule de travaux récents cités en notes infrapaginales.


• Les Papes des premiers siècles ne sont que les évêques de Rome. L'Église de ces temps endigue la sexualité : les riches héritières doivent rester vierges et les veuves riches ne pas se remarier ; les couples éviter de copuler – les interdits se multiplieront au cours des siècles suivants au point de mettre en péril la descendance d'aristocraties – par ailleurs visées par une définition exagérément étendue, jusqu'au septième degré, de la proscription de l'inceste. L'auteur ne présente pas cette attitude de répression sexuelle comme un antiféminisme mais comme le triomphe de la charité et – du point de vue économique – comme une étape nécessaire de l'accumulation primitive du capital en raison des dons consentis aux communautés religieuses. Ainsi Mélanie, veuve d'un préfet de Rome, abandonne en 380 toute sa fortune à l'Église et aux humbles pour aller méditer à Jérusalem sur le Mont des Oliviers où elle fonde un couvent de femmes. Ces biens de mainmorte seront évidemment convoités par des princes ou des États : c'est une des causes de la Réforme du XVIe siècle.

• Quand le monopole de l'Église sur la vie religieuse est constituée, à la fin du IVe siècle de l'empire, l'État intervient pour "protéger" la papauté malgré la division entre Rome et Constantinople. C'est ainsi que le Pape devra s'émanciper du contrôle byzantin de l'exarque de Ravenne. Se constituent alors des États pontificaux, avec la protection des Carolingiens ; les successeurs de Léon III – qui acclame Charlemagne du titre d'Auguste le 25 décembre 800 à la basilique du Vatican – s'engageront dès le siècle suivant dans une longue lutte avec l'Empereur germanique. Guelfes contre Gibelins. Un de ces empereurs, Othon II, fut en 983 le seul empereur à être enterré au Vatican. Ajouté à la menace musulmane qui touche l'Italie – en 846 des Sarrasins remontent le Tibre – ces conflits attirent beaucoup trop d'armées en Italie. On comprend que les Papes aient prêché les croisades pour les éloigner ! Le prestige de Rome antique, même sur le déclin, attira les pillards vandales, ostrogoths et lombards lors des "Grandes Invasions". Mais les plus connus des sacs de Rome furent le fait des Impériaux – des troupes gagnées à la Réforme – en 1527, puis des Français sous le Directoire et Napoléon Bonaparte. En 1815 Congrès de Vienne obligea la France à restituer une partie de ce butin – et recréa les États de l'Eglise auxquels la monarchie italienne mit fin en 1870.

• Après le séjour des Papes en Avignon, le Grand Schisme avait discrédité une Église dont les Papes éprouvaient mille difficultés pour revenir à Rome. À peine le Grand Schisme refermé, la Réforme rompit le monopole et fit progresser la concurrence. Luther en insistant sur la relation directe entre Dieu et le croyant, et en affirmant le salut par la foi et non par les œuvres, abaissa le coût d'accès au marché du salut. Du moins pour les riches qui n'étaient plus poussés à faire d'immenses donations à l'Église ni la charité aux humbles puisque les pauvres perdaient leur statut de témoins du Christ à qui faire la charité.

L'accumulation de richesses permet qu'à Rome les Papes accordent des "bénéfices" à de nombreux protégés et favorisent les membres de leurs familles – tels les "neveux du pape" –  : ainsi la simonie fut à l'œuvre dès avant l'An Mil. La réforme grégorienne prit des mesures contre la simonie – et le nicolaïsme (le péché de la chair avec l'autre sexe) – mais l'Église ne parviendra pas à se dégager du scandale de l'argent facile, même après la Réforme qui a fait de la dénonciation de la corruption un thème de son combat. Ces flux financiers dont l'Eglise romaine profita – y compris les indulgences – sont aussi employés pour embellir Rome sous la Renaissance, et pas seulement sous les trois pontificats des Médicis. La Ville Éternelle est devenue alors une sorte de "parc d'attraction", où les pèlerins affluent tant au Latran qu'au Vatican. Déjà en 1300, le pape Boniface VIII avait inventé le Jubilé pour attirer les pèlerins de tout le monde chrétien. Plus tard on multiplia les occasions, avec l'Année mariale par exemple.

 



• Passé le milieu du XVIIe siècle, la Papauté est financièrement aux abois, – l'auteur compare à plusieurs reprises l'endettement tragique des États du Pape avec celui des Etats-Providence d'aujourd'hui. Un bon pape c'est celui qui a des amis banquiers à Florence, à Gênes, etc. La Papauté en sort moralement et politiquement affaiblie. Les Lumières peuvent même imaginer la fin de la Papauté comme puissance temporelle. D'ailleurs la fin des Jésuites est reconnue par Clément XIV en 1773 après leur abolition par le Portugal de Pombal et par les Bourbons de France, de Madrid et de Naples. Le Concile de Trente n'était pas parvenu à freiner la baisse des "parts de marché". La colonisation du Nouveau Monde ne jouera qu'à plus long terme. Ainsi c'est avec la Première guerre mondiale que les Etats-Unis supplantent l'Allemagne comme première source nationale de revenus pour le Vatican.

L'occupation de Rome par le général Cadorna en 1870 fit du Pape un "prisonnier" selon le point de vue de Léon XIII. D'autres papes avaient été réellement prisonniers : Pie VI était mort prisonnier à Valence sous le Directoire et Pie VII fut arrêté sur ordre de Napoléon le 5 juillet 1809 et ce n'était pas une "première" : en 537 l'empereur Justinien avait envoyé à Rome son général Bélisaire pour arrêter le pape Silvère et un siècle plus tard le pape Martin fut conduit manu militari à Constantinople avant d'être condamné à mort et déporté en Crimée ! Mais 1870 est un tournant : pour la première fois depuis un millénaire il n'y a plus d'États du Pape. Le Saint Père n'est plus qu'un chef spirituel. En 1929, Mussolini qui avait besoin du soutien des catholiques d'Italie, signa les accords du Latran qui concèdent au Pape le territoire du Vatican, et règlent la question financière entre l'Église et l'État italien. Néanmoins, la Papauté ne fut pas à l'abri de scandales financiers au cours du XXe siècle, au détriment de l'IOR, la "banque du Vatican".

• L'ouvrage se clôt sur un index et une liste des papes. Avec ce gros essai de Philippe Simonnot, le lecteur (patient et passionné) trouvera une foule de détails biographiques sur les Papes, des informations sur les relations de la Papauté avec les banquiers et avec souverains européens – par exemple Louis XIV imposant au pape la condamnation du jansénisme. Il découvrira un autre thème fort : l'importance pluri-séculaire des familles de l'aristocratie romaine qui se constitue autour de la Papauté, qui se met à son service, parfois la finance, souvent l'exploite, lui fournit massivement les cardinaux, voire les papes, et même des antipapes, et reçoit les cadeaux qui financent les palais et les collections d'œuvres d'art.


Philippe SIMONNOT
Les Papes, l'Eglise et l'Argent
Histoire économique du christianisme des origines à nos jours.
Bayard, 2005, 810 pages.



Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Samedi 3 octobre 2009 6 03 /10 /Oct /2009 14:51


La diversité, est-elle une nouvelle mode inutile voire perverse, ou bien une nécessité ? Deux sociologues, Vincent Geisser et El Yamine Soum, se proposent de tester cette politique auprès des militants des partis politiques. Les auteurs s’appuyent sur des entretiens avec une cinquantaine de responsables et militants issus précisément de cette diversité, entretiens longuement cités, c’est l’originalité et l’atout du livre, qu'on doit recommander rien que pour cela.


• Dans une France où la tradition républicaine s’appuie sur l’égalité, les partis politiques ont tardé à accepter de prendre en compte la diversité ethnique croissante résultant de l’immigration post-coloniale. Le PCF le premier, internationalisme oblige, a cherché à accueillir les militants issus de l’immigration. Le PS, devenu parti de classes moyennes, a suivi, moins pour porter les représentants de la diversité aux hautes responsabilités, que pour retrouver des voix populaires. De nombreuses initiatives (comme la Marche pur l'égalité…) ont vu le jour depuis 1981 mais globalement la gauche a déçu, se méfiant des considérations ethniques et du risque de communautarisme. L’UMP a ensuite changé le discours de la droite, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son conseiller Dahmane. Mais tous les mots sont aujourd'hui piégés : la « discrimination positive », les « quotas », et même la « promotion de la diversité » sont tenus par beaucoup de militants pour des « diversions », des leurres médiatiques, à preuve la médiocre progression des élus de la diversité, surtout au niveau national.

• Cependant l'absence de contextualisation dans la profondeur du champ historique s'avère finalement source de déception pour le lecteur. Cette tendance à l'évacuation de l'histoire est , à mon sens, susceptible de tromper les plus jeunes en minimisant leur appréciation du changement. En effet, les auteurs reprennent trop facilement les affirmations excessives de certains de leurs témoins et concluent que la « diversité » — aujourd'hui qu'elle n'a plus d'ennemis (?) — est simplement une diversion partisane ou un mensonge gouvernemental. Cette diversité, disent-ils, il faut « y renoncer très vite ». Il n'est pas dans leur démarche de voir le rôle pédagogique que la « promotion de la diversité » joue pour faciliter et accélérer l'évolution de notre société et donner un coup de pouce à l'antiracisme. Comme si on était encore sous la III° République au temps de Banania et de Bécassine.

Vincent GEISSER, El Yamine SOUM

Discriminer pour mieux régner.

Enquête sur la diversité dans les partis politiques

Les Editions de l’Atelier, 2008, 239 pages.


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Jeudi 1 octobre 2009 4 01 /10 /Oct /2009 17:05

Si proche de l'Homme ! Mais pour l'Homme il n'est pas flatteur d'être traité de « porc » ou de  «  cochon ». Michel Pastoureau, spécialiste de l'histoire des symboles ("Bleu" par ex.) et des animaux ("L'Ours") nous livre ici un condensé de ses recherches sur le porc, le cochon, le verrat, la truie, le pourceau, etc…

 

En parcourant l'histoire du porc — avec un détour chez le sanglier — nous rencontrons des tabous alimentaires dès l'Antiquité. Les Hébreux ont jeté un interdit biblique sur le cochon, que l'islam a repris par la suite. Sans doute pour mieux marquer la différence entre le porc et l'homme, une différence si faible que le latin s'offrait un jeu de mots entre « corpus » et « porcus ». La culture chrétienne a été un peu plus indulgente avec le cochon quand il est devenu le compagnon de saint Antoine. Mais qu'on ne s'y trompe pas, l'histoire des dix derniers siècles fourmille de reproches à l'égard du cochon voire de condamnations par la justice. Michel Pastoureau évoque ainsi la responsabilité d'un cochon dans la mort du prince héritier Philippe, fils de Louis VI, en 1131, et des procès comme celui de la truie infanticide de Falaise (1386).

 

L'économie du cochon n'est pas absente. Après un long déclin de l'élevage et de la consommation du porc depuis le XIII° siècle jusqu'au XVIII° siècle, on voit le cochon "reprendre du poil de la bête" avec l'arrivée de la pomme de terre, en attendant maïs et soja. La charcuterie s'émancipa de la boucherie tandis que le cochon devint tout rose comme le "large white" bien connu des concours agricoles, même si certains dans la famille conservent des couleurs comme le corse ou le basque.

 

L'ouvrage est formidablement illustré (comme toujours dans cette collection). On retiendra par exemple : "Novembre" dans les "Très riches heures du duc de Berry", des portraits de cochons peints en Angleterre au début du XIX° siècle, la photographie due à Yann Arthus-Bertrand d'un porc avec le couple de ses éleveurs, et divers autres clichés pris au Salon de l'Agriculture... Sans oublier une "Tentation de saint Antoine" du peintre Vallin (1760-1831), ou l'étonnant "Pornokratès" de Félicien Rops (1878) puisque le cochon a été  un symbole de la luxure, au moins autant qu'il l'est aujourd'hui de la gourmandise des amateurs de cochonnailles.


Michel PASTOUREAU
Le Cochon
Histoire d'un cousin mal aimé

Gallimard, coll. Découvertes, 2009, 160 pages.


Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Lundi 3 août 2009 1 03 /08 /Août /2009 17:23

Au tournant de l'An Mil, la situation de l'Europe n'était pas reluisante … mais quelques siècles plus tard elle dominerait le monde.


Que s'est-il passé entre temps ? C'est à ce genre de question que l'historien texan essaie de répondre, de manière originale, dans cet essai percutant, relativement bref et facile à lire du fait d'une érudition parfaitement maîtrisée. Son idée maîtresse consiste à rechercher de quelle façon les Occidentaux se sont emparés des nombres pour mesurer le réel et le dominer. Pour cela il a fallu abandonner ce que l'auteur appelle "le modèle vénérable" hérité de l'Antiquité païenne et chrétienne où le nombre était surtout illustratif et la précision illusoire. C'était le Sacré qui importait et les nombres étaient symboliques : 4 comme les Evangélistes, 12 comme les Apôtres, 40 comme les jours du Carême, etc.


Ça commence avec l'introduction des chiffres dits arabes peut-être apportés d'Espagne musulmane avant la fin du Xè siècle, par Gerbert, futur pape Sylvestre. Chiffres plus commodes une fois écrits que les lettres des romains avec lesquelles tout s'embrouille tandis que l'abaque (inconnu en Europe occidentale entre 500 et 1000 c'est-à-dire au temps des rois mérovingiens et carolingiens) ne laisse pas trace des opérations successives. Il semble que l'acceptation du zéro a été aussi difficile que celle du prêt à intérêt et du silence (pause) en musique.


Ça continue avec l'heure quand on a construit des horloges qui débitent le temps en heures comprises comme des fractions égales de la journée et non plus d'inégale durée, pour faire en sorte que le jour et la nuit comportent douze heures l'hiver comme l'été. L'horloge mécanique, passé 1300, devient même le symbole de rouages harmonieux dans la "Paradis" de Dante (c.1320) car c'est la première machine complexe que les gens ont eu à connaître. En 1370 Charles V impose aux Parisiens l'heure de sa royale horloge située sur un quai de sa capitale, première base d'une heure officielle qui s'imposera avec le méridien origine des cartes du monde. Autre étape cruciale en effet : le passage de la carte centrée sur Jérusalem (dite "T-0") à la carte inspirée par le système des coordonnées venu de Ptolémée, où s'inscriront progressivement les nouvelles terres à explorer. Et puis en 1582 le pape Grégoire XIII décrète, après avis d'une commission d'experts, que le jeudi 4 octobre sera suivi du vendredi 15 octobre et que 1600 sera la dernière année séculaire bissextile avant 2000. Une réforme qui bien sûr agaça beaucoup de gens, tel Montaigne. Qu'on songe à l'heure d'été d'aujourd'hui !


La musique change et devient polyphonique. Elle s'écrit désormais avec notes, portée et mesures. Baptisées par Guy d'Arezzo, les notes, à commencer par ut, se placent sur la portée où le temps se déroule de gauche à droite et on invente le silence, frère musical du zéro. En 1320 apparaît le traité de Philippe de Vitry consacré à l'ars nova qui perfectionne l'écriture musicale pour plusieurs siècles. A peu près en même temps, Giotto esquisse l'amorce de la perspective. Un siècle plus tard, Alberti en délivre le mode d'emploi, avec le point de fuite et le "pavimento" spatial où se disposent les éléments et les personnages peints, dont Piero della Francesca donne la version la plus complexe quand il représente vers 1450 la Flagellation du Christ. Le parcours s'achève avec l'invention de la comptabilité en partie double, la tenue des livres de comptes et la pratique de l'inventaire en un jour précis, suivant ainsi les conseils de Luca Pacioli dont la "Summa de arithmetica" fut imprimée en 1494 et 1523.


 


• Pour les besoins de sa démonstration, Alfred Crosby analyse une estampe de Breughel, la "Tempérance", dont il dit qu'elle est « une sorte de pot-pourri de ce qui retenait l'attention des habitants des villes d'Europe occidentale vers 1560, ou de ce que nous pourrions appeler le rêve de la Renaissance occidentale. Son contenu est un tel mélange qu'il n'est pas facile de mettre un nom sur ce rêve. (…) Beaucoup de personnages de l'estampe de Breughel sont occupés, d'une façon ou d'une autre, à visualiser l'étoffe de la réalité sous la forme d'agrégats d'unités uniformes, d'unités de mesure : lieues, milles, degrés d'angle, lettres, florins, heures, minutes, notes de musique. L'Occident s'apprêtait à appréhender l'univers en termes d'unités de mesure uniformes et plus ou moins comparables entre elles…» Maintenant, à vous de jouer pour retrouver ces personnages, j'espère que la reproduction est assez grande. Quant à la Tempérance, vous ne pouvez pas vous tromper : elle occupe le centre de l'image.


• Professeur émérite à l'Université d'Austin (Texas), l'auteur, qui nous fait rencontrer bien d'autres célébrités (citées en index), a donc le grand mérite de nous emmener pédagogiquement à travers ces siècles oubliés et pourtant décisifs. Loin des querelles théologiques, loin des conflits interminables, nous découvrons pas à pas et thématiquement, comment la "modernité" ou le "progrès" ont été fabriqués, comment la civilisation changeait entre 1250 et 1600. Malheureusement d'autres choses ne changeaient pas : en 1600 comme en 1250 on brûlait les hérétiques. En 1600 Giordano Bruno à Rome ; en 1250 les Cathares en Languedoc. En 1942 à Auschwitz ce seront des Juifs.


Alfred W. CROSBY

La Mesure de la réalité.

La quantification dans la société occidentale (1250-1600)

Traduit par Jean-Marc Mandosio

Ed. Allia, 2003, 265 pages.

 


Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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