Jeudi 20 mars 2008

Peter L. Berstein est un spécialiste de la monnaie et du risque financier. Son étude écarte donc la mythologie de l'or que la littérature et le cinéma ont pu illustrer, pour se consacrer à la manière raisonnable –et plus souvent déraisonnable– dont les gouvernements et les autorités monétaires ont géré la monnaie depuis le fameux roi Crésus.

L'obsession de faire reposer la monnaie et le système monétaire international sur l'or a provoqué bien des drames quand le dogme de l'étalon-or se retournait contre le niveau de vie des populations. Ainsi le retour à l'étalon-or de la Grande-Bretagne en 1925 fut-il dramatique par ses conséquences économiques et sociales à tel point que Winston Churchill reconnut plus tard, suivant en cela l'opinion de John Maynard Keynes, qu'il s'était lourdement trompé en imposant la parité-or de la £ sterling au niveau de 1914, alors que peu après, Raymond Poincaré, en accord avec Émile Moreau le gouverneur auvergnat de la Banque de France, eut la sagesse de se contenter de 20 % de l'ancienne parité-or du franc. Mais la vérité d'un jour peut devenir erreur le lendemain : le franc Poincaré se retrouva surévalué après 1931 quand les Britanniques profitèrent des vacances du gouverneur de la Banque d'Angleterre, Montagu Norman, pour dévaluer !

Longtemps l'or avait cohabité avec l'argent : c'était le fameux bimétallisme, auquel beaucoup de pays avaient dû se résoudre quand l'or était trop rare. À certaines époques, comme le début du Moyen-Âge ouest-européen, il avait même déserté, au profit de l'espace économique byzantin et arabo-musulman où l'on frappait besants et dinars. Un des chapitres les plus remarquables montre le retour des monnaies d'or en Occident. Frédéric II fait frapper après 1231 une pièce de 5,28 grammes d'or mais seulement de 20 carats. Surtout les Gênois ont émis à partir de 1251 une pièce d'or  appelée le … génois et pesant 3,5 grammes d'or pur (24 carats). Ils sont vite suivis par les Florentins, puis les Vénitiens en 1284 : d'où les fameux florins et ducats, eux aussi de 3,5 grammes d'or pur. Quand Shylock crie après son or perdu, c'est de 80 ducats qu'il s'agit.

Outre les aventuriers de la mine, cette histoire de l'or nous fait rencontrer de nombreuses figures passionnantes –mais toutes masculines. Atahualpa l'empereur des Incas qui donne son or et sa vie aux pillards sanguinaires dirigés par Pizarre ; l'empereur de Chine Hien Tsung qui inventa au IXè siècle le papier-monnaie à cause de la pénurie de cuivre ; Isaac Newton, le "dernier des magiciens", devenu Grand Maître de la Monnaie à Londres autour de 1700 ; et jusqu'à Richard Nixon qui liquida le reste de l'étalon-or (et l'once troy à 35 dollars) en 1971 —juste après que De Gaulle ait voulu le restaurer. Aujourd'hui, le système monétaire international repose sur les marchés. Les monnaies flottent et parfois coulent. Mais l'or, au lieu de couler à pic, surnage à plus de 1000 $ l'once en mars 2008, alors qu'il y a peu les banques centrales s'en défaisaient pour un prix dérisoire.

Il paraît qu'il y a aujourd'hui davantage d'or autour des cous, des poignets et des chevilles des Indiennes que dans les caves de Fort Knox !


Peter L. BERNSTEIN
Le pouvoir de l'or. Histoire d'une obsession
Traduit de l'anglais par André Cabannes
Éditions Mazarine (Fayard), 2007, 565 pages.



Mercredi 12 mars 2008
Si aujourd'hui la mondialisation est présentée comme le résultat fracassant de la domination de l'Occident, il y a mille ans, c'était le bout du monde, « barbare, ignorant, sauvage » pour reprendre une invective de bande dessinée. Entre l'An Mil et l'Union Européenne, que s'est-il donc passé ? Naturellement, en à peine plus de 200 pages, on ne peut pas tout dire. L'intérêt du livre de l'historien roumain Lucian Boia réside donc dans ses choix (arguments, exemples, références).

L'ascension de l'Occident

• L'Europe est plurielle. Le Sud et l'Est de l'Europe, qui pesaient lourd quand Rome fut abandonnée au profit de Constantinople, ont été progressivement supplantés par les régions situées au Nord et à l'Ouest, au temps de la domination maximale de l'Europe, vers 1900. Cette Europe du Nord-Ouest a commencé à balbutier après l'An Mil. Au lieu de ressasser l'héritage de la Grèce et de Rome, Lucian Boia étudie le "décollage" survenu aux XI-XIVe siècles. Le moulin à eau (5 624 recensés dans le "Domesday Book" de 1086) puis l'horloge symbolisent les premières forces nouvelles de cet Occident frustre dont on sourit dans les États hautement civilisés du Sultan de Bagdad, de Damas ou du Caire, et que les Empires de Chine et du Japon ignorent encore.

• L'Occidental commence alors à regarder plus loin que le bout de son fief. La Reconquista (Espagne, Sicile), les Croisades (Jérusalem, Constantinople, Tunis), le "Drang nach Osten" des Allemands vers des terres sous-peuplées, préludent aux grandes expéditions maritimes à partir de 1400 et tournent la dynamique de l'Occident vers l'extérieur. L'ascension de l'Occident fut parfois occultée par des crises (XIVe siècle, ou Guerre de Trente ans). Au XVe siècle commence la montée de la science et de la technologie partout entre Toscane, Pologne et Écosse. Leur mariage sous les Lumières sifflera le coup d'envoi de la révolution industrielle. Le machinisme permet à l'Occident du XIXe siècle de prendre véritablement la mesure de sa puissance matérielle – au détriment des autres, dominés et colonisés – de la théoriser d'une façon aujourd'hui récusée (racisme ou eurocentrisme) et de bâtir un culte du Progrès.

Un système évolutif

• Lucian Boia n'utilise guère le terme "République". Entre les communes médiévales dressées contre les féodaux et la construction d'une Europe élargie, les valeurs qu'il souligne forment une nouvelle sainte Trinité : "Progrès - Démocratie - Nation". L' Humanisme habilite les langues nationales. L'invention de l'imprimerie nourrit la Réforme qui encourage la lecture individuelle. Des Écritures ré-interprétées surgit le millénarisme à la mode nouvelle, idéologique et révolutionnaire : celui de la Guerre des Paysans, des sectes non-conformistes, puis des utopies romantiques et du marxisme : quête d'un nouveau paradis terrestre, favorable au paysan, au puritain ou au prolétaire.

• Cependant la bourgeoisie conquérante, après avoir eu peur du bulletin de vote donné à tous, préféra réformer et les classes moyennes se développèrent plus que partout ailleurs. Le suffrage est devenu universel petit à petit, tandis que le système économique s'avéra plus efficace, non pas grâce à la planification, mais grâce aux crises successives du capitalisme. Le déséquilibre est ici vital et créatif alors que d'autres civilisations préféreraient la tradition et sa répétition. Cette évolution constante fait que l'Occident est sans cesse à la fois très optimiste et très pessimiste : les nouvelles technologies, les biotechnologies en particulier, valent comme exemple. Et les changements s'accélèrent.

Un système difficile à imposer comme à imiter

• Les phases successives de la mondialisation ont diffusé peu à peu le modèle européen. À la fois admirés et détestés, les États-Unis ont pris le relais de la puissance européenne. Le Japon est jusqu'ici le seul adepte ayant réussi — en préservant sa culture différente. La Russie depuis trois siècles s'est efforcée de copier l'Occident avec un faible succès dû à son ancrage dans l'État autoritaire (que l'Église orthodoxe avait accepté) : le communisme y a échoué hier comme le libéralisme politique y échoue aujourd'hui. L'auteur souligne bien l'intérêt de la croissance indienne : compatible avec la démocratie, contrairement à celle de la Chine, nouveau géant aux pieds d'argile. Tandis que l'Amérique latine reste trop inégalitaire, le monde musulman bute sur la condition féminine et la liberté individuelle. L'Afrique noire est à la peine : son économie a crû moins vite que sa population entre 1970 et 2000. L'Australie a maintenu jusqu'à récemment des bases racistes (Aborigènes, immigration asiatique).

• Et pourtant, vers 1500, à moins que ce ne soit vers 1700 ou 1800, selon que l'on suit Angus Maddison ou Paul Bairoch, les "PIB per capita" étaient encore très proches chez les uns et les autres (pp.144-146). En peu de temps, les autres aires géographiques se retrouvèrent "en retard". C'est ici que Boia devient plus incisif accusant certains historiens et/ou économistes comme Bairoch de "mélanger des éléments véridiques à une trop grande dose d'illusion." (p.152). À trop vouloir montrer les civilisations extra-européennes aussi puissantes – que ce soit vers 1500 ou 1700 ou 1800 – on ne comprendrait évidemment pas qu'elles aient été dominées un temps par les Européens. Il ne s'agit pas là de jugement de valeur sur les créations des cultures respectives.

Une interprétation qui sera discutée

• L'auteur ne s'appesantit pas sur un certain nombre de ressources couramment attribuées à la civilisation occidentale. L'héritage de la Grèce est minimisé : la démocratie athénienne n'a de commun avec la nôtre que le mot (c'est ce qu'apprennent les élèves de Seconde). L'héritage de Rome s'est évaporé : sauf à considérer que l'empire a permis la diffusion du christianisme, porteur de "deux points essentiels" : à savoir "la valorisation de l'avenir et l'affirmation de l'unité de l'homme" (p.46). De même, l'apport de l'Humanisme – voire des Lumières! – est rapidement évoqué : il ne s'agit pas d'une histoire culturelle de l'Europe.

• D'autres reprocheront à Lucian Boia de faire peu de cas de l'histoire de France. En effet, on ne trouvera pas ici la vaillance de Jeanne d'Arc, la gloire de Louis XIV, la vertu de Robespierre. C'est donc une saine lecture pour tous ceux qui voient dans la France le modèle excellent et sublime et jettent un regard apitoyé sur les mérites des autres...

• D'autres enfin détesteront Boia parce qu'il n'est pas "tiers-mondiste" et ne se laisse pas impressionner par cette nouvelle dictature appelée le "politiquement correct" contraire à la démarche historique. Si Thucydide et Hérodote avaient été "politiquement corrects" n'auraient-ils pas dû encenser les tyrans et les Perses ?


Lucian BOIA
L' O C C I D E N T
Une interprétation historique
Les Belles Lettres, 2007, 248 pages.
Vendredi 28 décembre 2007
paris-catin.jpg
« Du sang, de la boue et du sperme. » Voilà, selon la formule parodique de la prière d'insérer, sur quoi Paris s'est bâti. Au vu de la couverture, titre-choc et illustration explicite, on est fondé à envisager la rencontre de mauvais garçons et de vilaines filles à chaque coin de rue, d'alcolos et d'homos à tous les caniveaux. Mais les bas-fonds et les classes dangereuses se gardent bien d'envahir ce qui est d'abord une une agréable histoire populaire de Paris jusqu'en 1800 — un exploit pour le grand public. Pour le Paris des années 1200, ça dispense —presque— de lire l'ouvrage remarquable de John W. Baldwin, qui est probablement utilisé mais pas cité.

L'auteur remonte à un lointain passé au moins celtique où l'on trouve de fait la boue des bords de Seine pour expliquer le nom de Lutèce. Suite à quoi, et pour qu'on ne se perde pas en chemin, il déroule le tapis, chronologique et rouge de sang, des rois de Clovis à Louis XVI, soulignant au passage leur incompétence répétée en matière politique et financière. Autrement dit, il leur manquait la lecture quotidienne du Financial Times.
Mérovingiens, Capétiens, Valois et Bourbons, chaque "race" de nos rois a marqué l'histoire de Paris et généralement pour le pire. Ajoutée au sens des formules,  la "british touch" déployée par cet auteur aussi dandy que dilettante, vient adoucir la rigueur cartésienne d' analyses historiques solidement réparties en quatre périodes que rythment des dates-clés : 987, 1460, 1699. Le lecteur aura certainement reconnu la pertinence du tournant de 987, quand Hugues Capet inaugura une jolie série de règnes auxquels les Sans-Culottes de l'An I apporteront un terme républicain. Pour les autres dates charnières ?  Mystère.

Bon an, mal an, on voit donc croître Paris. On y bâtit des églises. On rajoute des remparts, des fortifications. Jusqu'au mur des Fermiers généraux, ce "mur murant Paris qui rend Paris murmurant" et explosif en 1789. Mais si vous vous attendez à voir les Parisiens se mouler dans leur rôle de râleurs, de mangeurs et de dragueurs, et les Parisiennes dans celui d'aventurières du sexe et de la conversation, vous resterez sur votre faim, just a little. Nul doute que ce bouquin ait rencontré le succès auprès des lecteurs anglo-saxons, en supposant qu'ils se contentent de promesses d'histoires croustillantes. Non pas qu'elles manquent systématiquement, non. Ainsi semble-t-on apprendre que c'est parce que sainte Geneviève était si anorexique qu'Attila n'est pas venue la violer et contourna Paris par le Sud. Globalement, voilà une charmante collection de clichés, d'oublis, de préjugés et de bons mots. Pour le Grand Siècle
particulièrement —je veux dire le XVIIIè siècle— la fonction de "guide du routard" est bien remplie avec adresses des bordels et des troquets à ne pas manquer. Merci à Nicolas Rétif de la Bretonne et à Louis-Sébastien Mercier sans qui ce chapitre serait un peu terne.

On apprendra ainsi beaucoup de choses à lire cette histoire qui tente, à chaque moment, de mettre en évidence des personnages évocateurs, même si la morale n'est pas sauve. On verra aussi que la provocation que semble ambitionner l'auteur n'est souvent que de la bière éventée.

Andrew HUSSEY
Paris, ville catin

Des origines à 1800
Max Milo, 2007, 285 pages





Dimanche 2 décembre 2007

À propos de l'exposition "BENIN, CINQ SIECLES d'ART ROYAL" - Musée du Quai Branly

(à Paris jusqu'au 9 janvier 2008, ensuite Berlin et Chicago)
———


• Le Musée du Quai Branly héberge une riche exposition consacrée à l'art de cour du Royaume de Bénin du XIVè au XIXè siècle environ. Grâce au catalogue riche en analyses et à divers sites –entre autres Wikipédia– le visiteur peut aisément connaître l'histoire de ce royaume africain qui n'a pas disparu. Toutefois cette exposition suggère deux remarques.

221-Plaque-Oba-Esigi--.jpgL'Oba Esigie à cheval avec deux suivants  - XVI-XVIIè s
Plaque de laiton - Ethnologisches Museum - Berlin

• Il faut bien sûr éviter de confondre l'actuelle République du Bénin –ancien Dahomey– avec ce Royaume de Benin, capitale Benin-City au Nigeria. Ce sont les Portugais qui l'ont baptisé Beny à la fin du XVè s. D'ethnie Bini ou Edo, distincte des Ikbo à l'Est, sa population reste proche des Yoruba du Royaume d'Ifé à l'Ouest. On confond souvent ces deux ethnies liées par leur mythe fondateur et leur tradition politique; le roi d'Ifé fut d'ailleurs longtemps le chef spirituel de l'oba (roi) béninien. On comprend aisément en regardant les plaques de laiton exposées qu'il s'agit d'une monarchie très centralisée, hiérarchisée et militarisée. Si la sculpture sur métal n'est pas propre aux Edo, son implantation et son importance à Benin interrogent.

144-T--te-comm-de-roi.jpgTête commémorative d'un roi  - XIXè s.
Museum für Völkerkunde - Wien

La représentation officielle des grands événements, des grands chefs et de l'oba y a toujours été essentielle à l'affirmation du pouvoir aux yeux des sujets, comme à la pérennisation de la mémoire commune. En raison du climat très humide, on recourait au métal, matériau résistant ; mais jusqu'au XIIIè siècle, précise Hélène Joubert, les béniniens devaient envoyer la tête de l'oba défunt à Ifé pour en faire réaliser l'effigie de "bronze", en fait de cuivre coûteusement importé du Sahara. C'est le 6ème édo, Oguola, qui pria le roi Yoruba de lui dépêcher l'un de ses orfèvres : dès lors les artisans "bronziers" se développèrent à Benin.

233-Portugais-arbal--te.jpgPortugais avec une arbalète et un oiseau - XVI-XVIIè s
Plaque de laiton – Ethnologisches Museum - Berlin

Toutefois c'est l'arrivée des Portugais à la fin du XVè s., qui porta la métallurgie béninienne à son apogée: en effet, lorsqu'ils établirent de fructueux échanges commerciaux avec les Edo, ils utilisèrent des manilles de laiton comme monnaie d'échange ; les Bini les fondirent. Reste qu'ils ne limitaient pas leurs échanges aux seuls Portugais ; or eux seuls sont fréquemment représentés sur les plaques royales. Selon Jacqueline Delange, pour résister à l'époque aux trafics et compétitions commerciales du golfe de Guinée, la royauté bini se devait d'accroître son prestige. Quelle plus belle opportunité que de faire figurer le Portugais auprès des grands du royaume ? De plus, les Béniniens avaient très vite associé ce blanc venu par la mer au dieu de l'océan – Olokun, pourvoyeur de richesse – ce qui justifie la fréquence du poisson dans leurs sculptures. Dès lors, intégré à l'art officiel, le Portugais ne constituait plus une menace pour l'ordre social ; son assimilation renforçait l'image d'un pouvoir fort et celle de la puissance économique du royaume. Notons qu'à la même époque l'élite française frissonne et s'interroge à l'arrivée de trois Indiens, les fameux "brésiliens" de Montaigne…

 
252-Peinture-corporelle-haut.jpgTrois jeunes gens ornés de peinture corporelle - XVI-XVIIè s.
Plaque de laiton. Ethnologisches Museum - Berlin

On peut remarquer, par ailleurs, l'importance des têtes de "bronze" sculptées en volume, et en premier celles des oba. On sait grâce à Hélène Joubert que tout l'art africain privilégie la représentation de cette partie du corps. Mais ici, il s'agit surtout de têtes d'hommes, non stylisées, très réalistes ; seuls quelques pendentifs de ceinture en ivoire représentent des masques féminins. Les Edo constituent une société guerrière, d'éthique masculine fondée sur l'action et l'ostentation. La femme n'y a pas sa place, sauf celle qui engendre les dieux Rois, telle la reine mère dont l'effigie est à l'affiche de l'exposition:


169-t--te-reine-m--re-uhunmwun-elao.jpgTête commémorative d'une reine mère - XV-XVIè s.
Ethologisches Museum - Berlin

Hélène Joubert précise que, dans les croyances bini, la tête représente la capacité de chaque homme à gérer ce qu'il a reçu en partage, à décider de sa voie d'accomplissement au plan matériel. Bien que polythéistes, les Edo de cette époque ne subissaient donc pas l'assujettissement psychologique et moral à leur lignage, comme c'est fréquent en Afrique. Ils glorifiaient le choix et la responsabilité individuelle des actes. On perçoit alors mieux la signification de l'autel ancestral, présent jusque dans les milieux populaires edo. Tout homme (mâle) participait à son élaboration en y déposant un bâton-hochet comme preuve de chacune des réussites de sa vie. La mort seule finalisait l'évolution de chaque existence. La modernité de cette morale existentielle mérite réflexion quand subsistent encore au XXIè siècle des préjugés eurocentriques à l'égard de l'Afrique Noire.

192-Autel-de-la-main-ikegobo-d-un-OBA.jpgAutel de la main d'un Oba - XVIIIè s.- Laiton
British Museum  - Londres

• Même mutilée par les Britanniques en 1897, cette civilisation edo perdure. Il reste à méditer le beau préambule du catalogue, signé par l'actuel oba, Omo N'Oba Erediauwa : en espérant la restitution des objets pillés par les Européens, c'est à notre considération respectueuse de la dignité de son peuple qu'il fait appel.

Rédigé par Kate
Sources :
Le catalogue : Bénin - Cinq siècles d'art royal, éd. Snoeck, 535 pages, 55 €.
Jacqueline Delange : Arts et peuples de l'Afrique Noire
Hélène Joubert : L'Art africain
Wikipédia : Royaume du Bénin






Samedi 17 novembre 2007

En 1769, Mazagão, la dernière forteresse du Portugal sur la côte atlantique du Maroc est évacuée sur ordre du gouvernement du marquis de Pombal, premier ministre du roi dom José Ier. Tandis que les troupes du sultan Moulay Mohamed se préparent à l’assaut, une trêve de trois jours est conclue avec les Portugais qui évacuent les 2092 civils et militaires de la place-forte, y compris des prisonniers. Pour le Portugal, qui a obtenu en 1750 des Espagnols l’abolition du traité de Tordesillas, puis repris le Brésil aux Hollandais, l’heure est à l’expansion dans le Nouveau Monde. Il importe de peupler le nord du Brésil à l’heure où Choiseul envoie des milliers de colons en Guyane. Enfin, l’expulsion des Jésuites doit être compensée par de nouveaux arrivants. C’est ainsi que Lisbonne opère la « transportation » de Mazagão en Amazonie. Ainsi en a décidé le frère de Pombal, le secrétaire d'état à la marine Furtado Mendonça.

Dans un premier temps, les 2092 mazaganistes sont débarqués à Lisbonne, sur les quais de Bélem, pour laisser le temps de préparer l’expédition transatlantique. A bord de dix vaisseaux, séparés en deux groupes et organisés en familles, 1642 ex-mazaganistes gagnent Bélem do Grão Para en 55 ou 66 jours. Le gouverneur organise leur installation sur la rive gauche de l’embouchure de l’Amazone, un peu au sud de Macapa (auj. capitale de l’Etat d’Amapa). Les Portugais emploient des Indiens, une centaine à la fois, pour bâtir les maisons —des paillotes améliorées—  qui accueilleront les réfugiés. Aussi, sont-ils transférés petit à petit sur le site de Nova Mazagão, à bord de pirogues, et très lentement puisque le 1er janvier 1777, il reste encore 300 mazaganistes à Bélem. C’est assez dire que l’installation, toujours étroitement calquée sur des opérations conçues à distance, peine à tenir compte de l’évolution du groupe pendant le séjour à Bélem do Grão Para : décès, naissances, mariages, voire fuites pour échapper à une colonie peu reluisante.

En Amazonie, les nouveaux venus, pour beaucoup anciens militaires, et nobles (fidalgos) dans une forte proportion, peinent à devenir de modestes colons, à cultiver le riz, à accepter le climat équatorial et son humidité élevée, malgré l’apport de centaines d’esclaves africains. Constatant à la fois les récriminations persistantes des colons et devant la régression de la colonie, qui ne parvient pas à s'inscrire dans les circuits de l'économie marchande, Lisbonne se résoud en 1783 à autoriser les colons qui le souhaitent à quitter Novo Mazagão — tout en restant dans la province du Para. La colonie disparaît alors des sources archivistiques.

En 1833, l’empire du Brésil ôte à Nova Mazagão son statut de « vila » et même son nom. Devenue Regeneração, divisée entre libéraux et conservateurs, elle périclite un peu plus quand les descendants des Portugais créent dans la région une Mazaganopolis alors que dans ce qui devient Mazagão Velho se groupent les Noirs, descendants des esclaves libérés ou descendants des quilombos, c'est-à-dire des esclaves marrons. Ce sont ces villageois d'origine africaine qui aujourd'hui célèbrent en juillet la fête de São Tiago et São Jorge. Elle commémore le combat des Portugais chrétiens contre les Maures. Et non pas la libération des esclaves de 1888. Cet événement du Mazagão d'aujourd'hui confirme à mon avis les analyses de Serge Gruzinski sur le métissage culturel (La pensée métisse, chez Fayard, et Les Quatre parties du monde, chez La Martinière).

Au Maroc, Mazagão partiellement détruite au départ des Portugais, fut nommée El Jadida, la rénovée, car à partir de 1827 le gouverneur des Doukkalas fait s'y installer des familles juives, berbères et espagnoles (à qui on conseille de s'habiller comme les Juifs pour ne pas être confondus avec des Portugais haïs). Devenue au XXe siècle une ville touristique en raison de ses remparts restaurés, El Jadida a été classée au patrimoine mondial de l'Unesco en 2004.

L'intérêt de ce travail de recherche n'est pas seulement de chevaucher les continents. L'histoire de la relocalisation manquée de Mazagão en Amazonie illustre l'absurdité des planifications bureaucratiques pour gérer une réalité changeante puisque humaine. L'historien rochelais insiste clairement sur ces distorsions. Par cette volonté têtue, le Portugal de Pombal a ainsi quelque chose de commun avec… la Russie stalinienne. Etonnant Portugal qui va s'accrocher à la colonisation jusqu'en 1974!

Cette histoire de transplantation collective a quelque chose de commun aussi avec l'histoire des implantations de colonies agricoles par des militaires (cf. thèse d'Eric Saugera sur les Français bonapartistes exilés aux Etats-Unis après 1815, créant en Alabama une éphémère "colonie de la vigne et de l'olivier"). On en reparlera…

Laurent VIDAL
MAZAGÃO. La ville qui traversa l’Atlantique.

Du Maroc à l’Amazonie (1769-1783)
Aubier, 2005, 314 pages, ill.





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