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MONDE INDIEN

Vendredi 14 août 2009

Globalisation et violence : voilà un beau sujet pour un universitaire de New York après le 11-Septembre. Cependant, si l'auteur place sa réflexion à partir de « la capitale du capital » dans la pratique son origine indienne donne les exemples et l'éclairage propres au livre qui ambitionne une réflexion sur le terrorisme et non sur la violence sous ses différentes formes. Le titre original est : "Fear of Small Numbers : An Essay on the Geography of Anger". Petits nombres : minorités agissantes ? Non, menaces perçues par les majorités mêmes les mieux établies et qui ne vont pas s'en laisser compter (ou conter) !

La violence  — essentiellement terroriste et inter-communautaire — est dépeinte comme le résultat du sentiment d'incomplétude qui saisit la majorité face à la minorité. Hitler est ainsi érigé en pionnier de la violence à l'ère de la globalisation pour avoir déclenché le génocide contre les juifs. La majorité "allemande" était inquiète et en colère face à la "minorité" juive : excitée par la propagande nazie, elle est devenue prédatrice, voilà tout. Pour Appadurai, le destin de toute minorité est de subir les pulsions génocidaires de la majorité constituée sur la base des recensements et qui devient prédatrice. Adieu l'Etat de droit et autres fariboles civilisées.

Transposons à l'Inde. C'est une majorité hindouiste, créée par les recensements importés par la faute de la colonisation britannique, qui s'en prend avec colère à la minorité musulmane. L'auteur interprète l'histoire des crises à répétition entre Hindous et Musulmans comme le seul résultat de l'agressivité de la majorité hindoue contre l'innocence de la minorité musulmane indienne. Car du fait du Partage de 1948 et de la globalisation, derrière le musulman suspect se cachent le Pakistan et le reste de l'Islam — et ça fait beaucoup de monde. Les deux communautés n'ont en commun que l'anti-américanisme primaire et généralisé, mélange de désir et de haine, ici comme ailleurs. Le salut viendra des ONG, comme le SDI (Slumdwellers International) fondé par les défavorisés de Mumbai.

Contrairement à ce que titre et sous-titre peuvent laisser supposer, les réactions violentes à la globalisation ne sont pas étudiées sinon d'un paragraphe aux pages 186-187. Et
sur la violence produite au sein de l'islam radical il n'y a rien à trouver dans ce livre décevant. Alors que retenir de cette lecture ? Outre quelques propos anodins sur la globalisation et trop rapides sur l'Inde, sans doute le portrait d'un intellectuel indien —et anti-hindouiste — qui n'aime pas les recensements, les élections (sauf si le BJP est battu), les droits de l'homme et autres considérations universalistes. Question de mode ?

Arjun APPADURAI
Géographie de la colère
La violence à l'âge de la globalisation

Traduit de l'anglais par Françoise Bouillot
Petite Bibliothèque Payot, 2009, 207 pages.

Par Mapero
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Vendredi 10 juillet 2009


Amateurs de roman réaliste et social, passez votre chemin ! Le roman que voici, dixième roman de Salman Rushdie, est une œuvre éblouissante, une histoire à grand spectacle, un roman bollywoodien en quelque sorte avec des empereurs et des reines, des princesses et des prostituées, des ministres et des confidents, des artistes et des aventuriers, de l'amour et de la haine, des crimes et des complots. La mondialisation en plus, qui pousse une princesse moghole jusqu'à la Florence des Médicis, et qui amène en sens inverse un bellâtre italien jusqu'à la cour de l'empereur Akbar avec des secrets de famille à lui révéler, chapitre après chapitre. Il y en a dix-neuf et ils réduisent le risque de noyade dans cet océanromanesque. Ajoutons quelques dizaines d'autres personnages, anonymes ou célébrités, évoluant dans un contexte virevoltant —indien, perse, turc, ou italien—patiemment documenté à preuve une bibliographie en fin de volume. 

Peintres et prostituées

Les artistes sont à l'honneur et ils réalisent les portraits des belles dames. Akbar confie à Dashwanth, qui a réalisé son impérial portrait ci-dessous, la mise en images de sa princesse cachée. Andra del Sarto est invité par Giuliano de' Medici à faire celui de la belle Qara Köz. Alessandro Filipepi, enfin, peint celui de Simonetta Vespucci. Mais il y a d'autres dames parfois plus truculentes sinon moins désirables.

Florence au temps de Machiavel est « une ville réputée pour ses fabuleuses prostituées… les farouches filles slaves, les mélancoliques poupées polonaises, les robustes matrones romaines, les grasses traînées teutonnes, les mercenaires suisses aussi féroces au lit que leur pendant masculin sur le champ de bataille, et puis les courtisanes locales, les meilleures de toutes.» Le monde des lieux de plaisirs revenait en force après la dictature puritaine de Savonarole : près du Baptistère, l'établissement de la Macciana « offrait des tarifs promotionnels pour regagner sa première place. »

Près du palais d'Akbar, dans la maison de Skanda, le Squelette et le Matelas offraient leurs faveurs en partage au blond Italien dénommé Vespucci : les bordels de Fatehpur Sikri faisaient écho à ceux de Florence où l'autre Vespucci avait ses deux préférées : « une paire de vraies beautés toscanes, et en plus de la putain surnommée Scandale et de son acolyte la Matterassina, il s'enticha d'une certaine Beatrice Pisana qui se faisait appeler Penthésilée, la Reine des Amazones, parce qu'elle était née avec un unique sein mais qui, en guise de compensation, était le plus beau sein de la ville, c'est-à-dire, selon les critères d'Ago, de tout le monde connu. »

Mais attardons-nous sur les principaux protagonistes : un empereur, une princesse, un chef de guerre, et un aventurier.

Un empereur légendaire

C'est le grand moghol Abul-Fath Jalaluddin Muhammad plus connu sous le nom d'Akbar (1542-1605). Parfois le lecteur en vient à penser que l'empereur Akbar est le double de l'écrivain Rushdie : un empereur qui s'interroge sur la possibilité de s'exprimer à la première personne et qui renonce à dire "Je".

Akbar règne sur l'Inde depuis son palais enchanté de Fatehpur-Sikri, qu'il quittera pour Agra à la fin du roman. Il rêve de paix et de religion monothéiste universelle. Il redoute son fils aîné, amant de la perfide Man Bay. Il s'est inventé un princesse idéale, Jodha, qui ne quitte jamais le palais. La question est de savoir si elle est de taille à résister à la princesse disparue et retrouvée à travers le temps, grâce aux récits d'un étranger venu de loin, et dont il ne tarde pas à rêver…

« Qara Köz était une femme telle qu'il n'en avait jamais rencontré, une femme qui avait bâti sa vie sans tenir comte des convenances, par la seule force de sa volonté, une femme comparable à un roi. C'était un rêve nouveau pour lui, une vision inédite de la femme idéale.»

La plus belle des princesses

A sa naissance on l'appela Qara Köz c'est-à-dire Yeux Noirs « en raison du pouvoir extraordinaire de son regard capable d'ensorceler tous ceux sur qui il se posait.» Et le bruit se répandit qu'elle était la réincarnation de la légendaire Alanquwa, déesse mongole du Soleil. Elle devint bientôt une femme moghole aussi intrépide qu'un homme comme Babur qui était son-demi frère perdu de vue en quittant Samarcande. Par les aléas de la guerre en Asie centrale, elle s'était retrouvée belle captive d'un triste sire. Puis, quand le Shah de Perse la délivra, elle choisit de rester avec son sauveur tandis que sa soeur voulut rentrer dans sa famille en Inde. Elle avait dix-huit ans. Peu après l'armée ottomane fut victorieuse de celle du Shah à la bataille de Chaldiran :

« L'extraordinaire est que l'enchanteresse persane, accompagnée de son esclave, le Miroir, était présente sur la colline de commandement au-dessus du champ de bataille. Le fin voile qui recouvrait son visage et ses seins s'agitait dans la brise de manière si suggestive que lorsqu'elle se présenta à l'entrée de la tente du roi, sa beauté détourna totalement de la guerre les pensées du guerrier safavide. « Quelle folie de vous avoir amenée avec lui », lui dit Argalia, lorsque dégoulinant de sang et écoeuré de meurtres, il la trouva abandonnée au soir de cette journée funèbre. "
Oui, dit-elle, de l'air d'énoncer une évidence, je l'ai rendu fou d'amour.

Elle parlait chagatai et avait appris bien d'autres langues. Elle était toujours accompagnée de son double, dite le Miroir, la belle servante qui partageait son lit.

Janissaire et condottiere

Le nouveau conquérant que Qara Köz suivit à Istanbul avait déjà un destin bien rempli.  Quand ses parents furent victimes de la peste, le jeune Nino Argalia avait quitté Florence pour Gênes rêvant de s'embarquer sous les ordres d'Andrea Doria pour faire la guerre aux Turcs qui le feront prisonnier. Sorti du camp des janissaires, sa carrière militaire est fulgurante : il dirige  victorieusement la lutte contre Dracula. Après la victoire suivante, celle sur le Shah de Perse, le Sultan en arrive à le craindre et veut l'éliminer pour assurer son règne. Pour Argalia et l'enchanteresse, il faut fuir. Ils arrivent en Toscane avec une centaine de janissaires et quatre géants suisses dont l'un se nomme d'Artagnan... La période florentine est la clé de ce roman : d'où le titre.

Qara Köz devenue Angelica fait sensation par sa condition de femme dévoilée, par ses parfums qui enchantent littéralement tous ceux qui l'approchent. Une sainte qui n'est pas convertie. La sublime beauté exotique finit par indisposer après six années passées à Florence en son palais des bords de l'Arno. Elle avait vingt-huit ans. Chef des troupes florentines, Argalia était toujours victorieux. Jaloux, Lorenzo II veut l'éliminer d'autant plus que la mort d'un Médicis est imputée à l'Enchanteresse. Les Florentins flairent la magie, le diable, et se révoltent contre elle et son Miroir. Bientôt la multitude lynche Argalia et ses gardes. Les deux femmes s'enfuient grâce à un ami et cousin de Machiavel : Ago Vespucci.


L'homme au manteau multicolore

« Ce manteau, il l'avait gagné en jouant aux cartes, dans une partie de scarabocion contre un diamantaire de Venise qui n'en revint pas de découvrir qu'un simple Florentin pouvait débarquer au Rialto et battre des Vénitiens à leur propre jeu. Le marchand de diamants, un Juif du nom de Shalakh Cormorano, qui portait la barbe et des mèches spiralées, avait fait faire spécialement ce manteau par le plus fameux tailleur de Venise, connu sous le nom de Il Moro invidioso, à cause du portrait d'un Arabe aux yeux verts sur l'enseigne accrochée au linteau de sa boutique. Et ce manteau était une véritable merveille d'occultisme, sa doublure recélait des catacombes de poches secrètes et de replis cachés dans lesquels un diamantaire pouvait dissimuler ses marchandises de prix et un aventurier comme Uccello di Firenze ses mille et un tours de passe-passe. »

Qui est ce grand blond au manteau multicolore qui débarque aux Indes dès le premier chapitre ? Uccello di Firenze ? Mogor dell'Amore ? Niccolo Vespucci ? « La reine mère voyait en lui un agent de l'Occident venu semer le trouble dans leur royaume sacré.» Elle n'avait pas tort. C'est un euphémisme ! En voilà une histoire de faire le tour du monde pour venir dire au roi : je suis ton oncle !

° ° ° ° °

Salman Rushdie jongle habilement avec les civilisations comme avec ses personnages. Orient, Occident : pas de problème. Comme on est loin du sinistre sieur Huntington ! Roman d'amour, roman d'aventures, roman historique, roman gigogne, roman à transformations, roman inépuisable… où l'auteur joue abondamment avec la figure du double et joue avec la question de l'identité. Un conte pour adultes alors que "Haroun et la mer des histoires" était un conte pour enfants.


Salman RUSHDIE
L'Enchanteresse de Florence

Traduit par Gérard Meudal
Plon, 2008, 407 pages.


Quelques compléments :
DOSSIER SALMAN RUSHDIE sur le site Lecture-Ecriture.com de Sibylline.
• Critique dans LIRE (octobre 2008.)
Interview de Rushdie dans la revue en ligne de Barnes & Noble. (En anglais)

Par Mapero
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Vendredi 3 juillet 2009
« Il était une fois, dans le pays d'Alifbay, une ville triste, la plus triste des villes, une ville si épouvantablement triste qu'elle en avait oublié son propre nom…» Mais il était aussi un gentil garçon, Haroun, fils de Soraya et de Rachid Khalifa dont le beau métier consistait à être conteur. Or, ils avaient comme voisin l'ignoble Mr Sengupta.

Le premier tort de Mr Sengupta a sans doute été de poser à Haroun cette question insidieuse : « A quoi servent des histoires qui ne sont même pas vraies ? » Le deuxième tort de Mr Sengupta a été d'enlever Soraya, la maman de Haroun, un matin à 11 heures tandis que son père était overbooké par son bizness de conteur professionnel. Le troisième tort de Mr Sengupta était sa triste figure, à l'image de la ville sans nom, que polluaient les fumées noires crachées par les cheminées des usines de tristesse. Pour toutes ces raisons, Mr Sengupta sera le méchant voisin, non : le méchant tout court sous le nom de Khattam-Shud : ce qui signifie "complètement fini".

Avec les nombreuses campagnes électorales — car l'Inde est la plus grande démocratie du monde — Rachid Khalifa ne manquait pas de contrats qui l'amenaient d'un bout à l'autre du pays ; les candidats aux élections aimaient mieux réunir leurs électeurs pour leur faire entendre des contes fantastiques plutôt que des sornettes et des fausses promesses. Or, il advint, Soraya était à peine partie, que disparut aussi l'inspiration dont jouissait habituellement Rachid : "complètement fini !" c'est dans cet état qu'il se retrouva brutalement un soir de réunion électorale, en pleine tournée dans la vallée de K.

Tandis qu'ils séjournent à l'hôtel-bateau des Mille et Une Nuits plus une, où M. Buttoo leur avait réservé deux chambres donnant sur un lac magnifique, Haroun va devoir prendre les choses en main avec le concours d'une multitude de créatures venues à lui dans son sommeil : ces créatures fantastiques, comme le Génie de l'Eau, l'emportent à toute vitesse dans la Lune, pas celle que vous voyez la nuit, non, l'autre, celle où la mer des histoires bouillonne en permanence, agitée des courants contraires, porteurs de formidables variantes. Le tout sous la surveillance du Morse, le grand responsable du S2TTCAE (le « Système de Transmission Trop Compliqué À Expliquer ») et capable de fabriquer des "fins heureuses" sur lesquelles je ne vous donnerai aucun détail.

Sachez seulement qu'on va frôler la catastrophe ! En effet Haroun va se retrouver emporté vers la Bande de Crépuscule, y trouver son père prisonnier, et devoir combattre des forces obscures comme le "Navire Nuit" du méchant maître des Bouches Cousues, le capitaine Khattam-Shud  en personne qui, non content de polluer irrémédiablement la mer des histoires, est sur le point de réaliser une machine infernale capable de tout vidanger. Sachez aussi que tout cela prendra un peu de temps. Mais au réveil, quand M. Buttoo viendra les chercher pour le meeting électoral, Rachid aura retrouvé sa verve et peu après la vie sourira de nouveau pour Haroun.

• Le conte aurait été écrit par Salman Rushdie pour son fils, du temps de la fatwa qui lui imposait le silence et menaçait sa vie. Je ne sais pas si Rushdie junior a aimé le conte, mais quant à moi, je lui ai trouvé beaucoup de qualités. D'ailleurs même en manquant totalement d'imagination, le lecteur occidental aura tendance à identifier le chef Khattam-Shud, le parti des "Bouches Cousues" fanatiques qui lui obéissent, et jusqu'aux "Chupwala" qui vivent dans l'obscurité. Vous ne croyez pas ?

Salman RUSHDIE
« Haroun et la mer des histoires »
Traduit par Jean-Michel Desbuis
1ère édition : Christian Bourgois, 1991, 249 pages. Réédition, Plon, "Feux croisés", 2004.

Par Mapero
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Mardi 9 septembre 2008

Un parrain de Bombay

Ganesh Gaitonde, un gangster fils de brahmane, a bâti une puissante organisation criminelle, la Compagnie G, qui bientôt n'a plus comme réel adversaire à Mumbai que la Compagnie S de Suleiman Isa réfugié au Pakistan. Le récit montre le truand à ses débuts, au faîte de sa puissance, et à sa fin. Celle-ci est présentée dès le début du roman, mais de manière évidemment très incomplète. Dans un bunker tout neuf, la police retrouve deux corps, celui de Ganesh et celui d'une femme bientôt identifiée comme étant Jojo. Des centaines de pages durant, le lecteur va suivre l'inspecteur Sartaj Singh, un sikh incorruptible, menant de front l'enquête sur la mort du parrain et deux ou trois enquêtes secondaires, dont l'une coûte la vie à son adjoint Katekar. Ce récit centré sur le policier s'entrecroise avec la confession de Ganesh Gaitonde, d'abord via l'interphone du bunker avec l'inspecteur Sartaj Singh venu l'arrêter, une confession qui se prolonge pour le lecteur une fois que le parrain s'est suicidé. En suivant Sartaj comme en suivant Ganesh, c'est une gigantesque histoire protéiforme qui se déroule sous nos yeux, une création bollywoodienne qui entraîne une multitude de personnages dans un maelström de crimes, de drames et d'histoires d'amour. Bien que natif de Delhi, l'auteur a composé une symphonie sur la vie quotidienne des habitants de Mumbai (Bombay…) dont on parcourt les taudis peuplés des familles pauvres venues des campagnes comme les quartiers résidentiels des élites. Malgré son immensité, la capitale économique de l'Inde est trop étroite pour contenir la totalité du récit : ainsi, pour sa sécurité Ganesh s'installe-t-il parfois sur un yacht au large de Goa ou de Phuket, voire à Singapour.


Mumbai de tous les dangers

Sur ce canevas encore un peu trop simple, Vikram Chandra a brodé en couleurs les tensions inter-communautaires depuis la Partition jusqu'aux récentes tensions qui ont endeuillé Mumbai. Revenant à plusieurs reprises sur le drame originel de 1948, et comment il a brisé la vie de millions de gens (massacres, exodes, familles séparées, personnes disparues…) l'auteur fait comprendre l'impossibilité présente et future de la paix entre hindous et musulmans. Initialement incroyant, Ganesh, dont les "boys", porte-flingues et hommes de confiance, viennent de toutes les nuances religieuses de l'Inde, est progressivement amené à fréquenter les temples hindous, à en installer un dans sa prison pour prier avec ses boys entre deux feuilletons télévisés, puis à rencontrer un vrai gourou pour soigner son karma et à collaborer avec les services secrets indiens en lutte contre ceux du Pakistan musulman. Il devient ainsi le porte-drapeau de l'hindouisme militant contre les musulmans traîtres à l'Union indienne, bref, contre les fundoo — les musulmans fondamentalistes. S'étant trouvé lié aux projets de son gourou, Swami Shridar Shukla, Ganesh va découvrir que son cher "Guru-ji" mêle les activités licites et illicites. D'un côté il dirige un réseau d'ashrams, organise des fêtes religieuses, et brille sur son site internet, de l'autre, il manipule une organisation diabolique, le Hizbudeen, qui recueille des fonds au Pakistan – y compris de la fausse monnaie – pour financer l'achat d'armes et une gigantesque opération terroriste contre Mumbai. Il s'agit de provoquer par réaction la guerre de l'Inde contre le Pakistan, autrement dit la fin de l'ère chaotique de la déesse Kali, la kaliyuga dont la pralaya, la grande destruction, doit être l'apothéose. En d'autres termes le millénarisme s'étend et la fin du monde est proche. Mais rassurez-vous, il y a quelque chance que par flair et professionnalisme, sinon par cynisme, l'inspecteur Sartaj ne sauve le monde, éliminant dans la foulée ce ripoux de Parulkar.


Amour et téléphone portable

En même temps qu'il nous plonge au plus profond de ces menaces ténébreuses, le roman célèbre l'Inde brillante qui accède triomphalement aux nouvelles technologies : le film bollywoodien en DVD, le téléviseur à écran plat et géant, le téléphone portable, le téléphone satellitaire, l'internet… Ainsi Ganesh échange-t-il force communications, parfois cryptées, avec son gourou, son honorable correspondant des services secrets, son bras droit Bunty, avec deux femmes aussi : sa maîtresse Zoya et son amie Jojo. De même, l'inspecteur Sartaj Singh est aussi un accro du portable, celui qu'il recherche dans une perquisition, comme celui qui sert à appeler sa mère, à joindre son contact dans la Compagnie S, ou sa nouvelle amie : Mary, la soeur de Jojo ! La liaison entre Ganesh et Jojo n'est longtemps que téléphonique. D'abord maquerelle au service de la Compagnie G, Jojo devient la confidente unique de Ganesh lorsque le cinéma a éloigné la désormais trop visible Zoya des repaires secrets du parrain. Zoya Mirza est devenue une beauté sur papier glacé, une miss India, une superbe actrice grâce à la chirurgie esthétique et aux millions que Ganesh a engloutis dans une production bollywoodienne.


India Today

Il y a tout cela et beaucoup plus encore dans le pavé énorme de Vikram Chandra qui enseigne la littérature à Berkeley — heureux étudiants... C'est une anthologie des chansons du cinéma indien, un répertoire des acteurs et des actrices. C'est une exploration sans pitié de la corruption de la société indienne qui est malgré tout démocratique même si on peut s'acheter une élection comme Bipin Bhonsle quand il recrute les services de Ganesh Gaitonde pour empêcher les musulmans de sa circonscription d'aller jusqu'aux bureaux de vote. C'est un déluge de biographies tant des personnages principaux que secondaires. Au pays que la mousson gouverne, il faut se laisser emporter par ce tourbillon, ce roman-fleuve où l'on craint de se noyer et qui présente enfin l'intérêt d'une écriture fortement illustrée de ce qui pour nous Occidentaux relève de l'exotisme linguistique en hindi, urdu, marathi, bengali et autres langues du sous-continent. Il en est fait si grand usage que l'éditeur a dû proposer un lexique de 33 pages dont vous sortirez expert en vocabulaire de la cuisine indienne ou de l'argot à connotation sexuelle. La consultation de ce bijou annexe freine évidemment la progression du lecteur : on doit donc prévoir deux fois plus de temps que pour triompher des "Bienveillantes". En quelque sorte une illustration par l'exemple des freins réputés de la bureaucratie indienne.


Vikram CHANDRA
Le Seigneur de Bombay

Titre original "Sacred Games"
Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj
Robert Laffont, 2008, 1037 pages.

 


Par Rousseau
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Jeudi 28 août 2008

Dans ce livre initialement publié à Calcutta en 1993, Taslima Nasreen décrit les violences perpétrées au Bangladesh sur la minorité des hindous par des fanatiques musulmans. La trame du roman est mince ; en revanche les exactions commises sur les Hindous en 1992 et dans les périodes précédentes, notamment en 1979, sont particulièrement précisées. L'auteur exprime violemment ses jugements et ses sentiments, soit directement — ce qui relève de l'essai voire du pamphlet — soit indirectement à travers son personnage de Suranjon et on se situe alors dans la fiction. On sait que la publication de ce "roman" valut à Taslima Nasreen de faire l'objet de menaces de mort (par "fatwa") au Bangladesh, puis plus récemment en Inde même et dans d'autres pays où elle s'est réfugiée.

L'indépendance des Indes en 1947 déclencha, on le sait, de multiples violences inter - confessionnelles qu'aggrava la création d'un Pakistan en deux territoires séparés par l'Union indienne. Il y eut l'exode de dizaines de millions de personnes vers l'un et l'autre État. Mais le sort des minorités ne fut pas comparable entre les deux pays. Dans l'Union Indienne, chaque citoyen a eu les mêmes droits, qu'il soit hindou ou musulman, alors qu'au Pakistan oriental, devenu Bangladesh par sécession en 1971, seuls les musulmans ont des droits : d'année en année leurs Hindous perdirent leurs droits civiques car après 1975 ce pays tomba peu à peu aux mains des extrémistes nationalistes et musulmans. Le communautarisme remplaça ainsi la laïcité. 

On peut penser que la vision de l'Union indienne qui apparaît dans ce livre est fortement idéalisée. Taslima Nasreen a voulu donner des images nettement contrastées des deux pays. Pourquoi ? La destruction d'une antique mosquée en Inde en 1992 (Babri masjid) provoqua des troubles graves marqués par des affrontements entre Indiens des deux confessions (cf."Bombay Maximum City" de Suketu Mehta), mais au Bengale oriental c'est par centaines que les temples hindous furent détruits, les Hindous assistant impuissants au viol de leurs femmes et de leurs filles, à la destruction de leurs biens, ou au vol de leurs terres. Aussi, de nouveau, les Hindous ont-ils émigré vers le Bengale occidental (Calcutta…) ou vers Bombay.

La dimension romanesque de ce livre nous montre une famille hindoue, déjà victime dans le passé d'une vente forcée de sa maison et de ses terres, et maintenant victime d'une nouvelle vague de violences : son logement est pillé, Maya, la fille, est enlevée, violée, tuée et jetée à la rivière. Sudhamoy, le père, malade, ne veut pas quitter le pays car il s'est battu pour son indépendance. Suranjon, le fils, a été comme son père un militant favorable à la laïcité et à l'entente entre tous les citoyens mais le drame qui s'est joué lui a fait abandonner ses idéaux humanistes, verser dans un profond abattement puis dans le communautarisme et finalement il va lui aussi choisir d'émigrer pour sauver sa peau.

Taslima NASREEN
L a j j a  (La honte)

Traduit du bengali par C.B.Sultan
Stock, 1994 — rééd. Livre de Poche, 2006, 282 pages.

 


 

Par Rousseau
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Samedi 5 mai 2007


Nous sommes à Delhi au moment où Rajiv Gandhi vient d'être assassiné par une kamikaze tamoule. Ram Karan, anti-héros et principal narrateur du roman, voit la perturbation s'abattre sur sa vie de collecteur de fonds pour l'honorable sahib Gupta, député de la capitale.
Le parti au pouvoir, le Congrès, en est déstabilisé et risque de perdre le pouvoir au profit du BJP (Bharatiya Janata Party) qui prône une réaction hindouiste. Gupta croit malin de changer de camp pour barrer la route à un acteur de cinéma sur le déclin. Il va falloir collecter encore plus de fonds, des lakhs et des lakhs (100 000 roupies), et c'est le travail du chauve et obèse Ram Karan, officiellement  employé des autorités scolaires de Delhi. Peu à peu naît en lui un premier sentiment de culpabilité...

Dans le quartier où vit Ram Karan (photo Fabrice R.)

Autrefois, Ram Karan a eu des rapports incestueux avec Anita, celle de ses filles qui, devenue veuve, est revenue vivre avec lui. Anita s'inquiète légitimement pour sa fille Asha que le grand père concupiscent attire à lui : "viens, ma petite mangue". Sa vie professionnelle l'amenant à "inspecter" des écoles, Ram Karan va aussi se trouver trop souvent à l'école qu'Asha fréquente. Peu à peu Anita "fait le forcing" pour faire monter chez son père un second sentiment de culpabilité.

Old Delhi - Une école primaire comme celle que Ram Karan vend pour financer une élection (photo Fabrice R.)


Lorsque ces deux sentiments de culpabilité se rejoignent, que les politiciens corrompus commencent à se faire assassiner (d'abord Ajay, puis son père Gupta, puis Bajwa son homme de confiance), que débarque la brigade financière, et qu' Anita commence à ameuter sa famille élargie en racontant les viols qu'elle a subis, Ram Karan craint d'autant plus pour sa vie qu'il risque l'infarctus. Mais d'où le coup fatal viendra-t-il ? À qui ou quoi Ram Karan se soumettra-t-il ?

*****

L'intérêt de ce roman ne se limite pas à cette histoire scandaleuse. La narration est assez originale. Dans la plupart des chapitres, le narrateur est Ram Karan, sauf dans le deuxième et l'avant-dernier où Anita mène la narration. Enfin le douzième et dernier est un récit à la troisième personne. D'autre part le lecteur est plongé dans la vie quotidienne de Delhi, avec l'entassement des slums (traduit par bidonville), les pénuries d'eau ou d'électricité, les cerfs-volants des jeux des enfants sur les terrasses, les cérémonies religieuses, la possibilité de l'émigration, la violence cachée au sein des familles élargies. À noter aussi un fil conducteur épicé, celui de la nourriture indienne que le lexique précise.


Akhil SHARMA
Un père obéissant
Traduit de l'anglais par Diane Ménard
Editions de l'Olivier, 2002, 398 pages.





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Jeudi 3 mai 2007


Comment peut-on être Indien ? Avec plus de sérieux que la série "Goodness gracious me", le psychanalyste Sudir KAKAR et son épouse Katharina spécialiste des religions nous brossent le portrait mental des Indiens de l'Union indienne, cette Inde "amputée de ses deux bras" comme disent les hindouistes pour évoquer la "Bharat" issue de la Partition, ce cruel divorce d'avec l'Inde musulmane devenue Pakistan (initialement occidental et oriental — ce dernier s'émancipant en Bengla Desh dès 1971).


L'Indien a des repères familiaux forts. La famille élargie s'adapte à l'urbanisation et modère aujourd'hui la poussée individualiste liée à la "modernité" importée. L'Indien se positionne toujours dans une société de castes, polarisée entre pureté et pollution, où les dalits (c'est-à-dire intouchables, ou encore parias) sont relégués de diverses manières (habitat, métier, école) malgré soixante ans de promesses des dirigeants depuis l'indépendance de 1947. Les tensions entre musulmans et hindous ne sont apaisées ni par la vie politique de ces dernières années ni par la mondialisation. Il y a des cas où la célèbre "tolérance" hindoue est une vue de l'esprit.


L'hindouité ("hindutva") est à la base de l'idéologie des partis hindouistes opposés au Congrès qui est lié au clan Nehru-Gandhi. Elle s'est fondée sur les écrits de V.D. Savarkhar (1883-1966) et le VHP (Vishna Hindu Parishad) a été l'ancêtre des partis nationalistes plus récents (BJP, Shiv Sena). L'hindou rêve alors d'une Inde unie ajoutant aux hindous, les bouddhistes, les jaïns et même les sikhs, mais écartant les musulmans et les chrétiens. À ceux-ci l'accès à la cuisine est interdit.


Les auteurs expliquent le statut de la femme en prenant soin de situer la question dans le contexte indien et non par rapport aux notions universelles du "droit-de-l'hommisme". Ce souci du contexte indien est une constante de cet ouvrage et c'est en cela qu'il nous intéresse plus que les tableaux statistiques de l'IDH élaborées par le PNUD (cet IDH si cher aux géographes et bien connu des lycéens). Dire que la femme indienne est prise "entre tradition et modernité" c'est évidemment un cliché, mais pertinent ! Les auteurs justifient la persistance du mariage arrangé au lieu du mariage d'amour qui végète en Inde avec une réputation ternie par la connaissance des taux de divorcialité du monde occidental. Les histoires d'amour de Bollywood aboutissent en fait, nous dit-on, à des mariages arrangés.


Sur la mort, la maladie, l'alimentation, la médecine ayurvédique, le lecteur européen découvrira dans cet essai de vulgarisation de nombreuses réflexions passionnantes. Les auteurs concluent que les traditions culturelles indiennes sont autonomes et plus déterminantes que les structures économiques et sociales.


Sudir et Katharina KAKAR

LES INDIENS.

Portrait d'un peuple.

Éditions du Seuil, 2007, 254 pages.


Par Rousseau
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Jeudi 26 avril 2007


Bombay comme si vous y étiez

    Brosser le portrait d’une mégapole c’est le travail d’un géographe. Faire le portrait des 15 millions de Bombayites, c’est l’impossible travail d’immersion d’un sisyphe des temps mondialisés. Et pourtant Suketu Mehta, revenu de Brooklyn spécialement pour ça, y est parvenu. Cette énorme enquête, que la Fnac étiquette bizarrement “Roman de voyage”, est un exploit ethnologique absolu.

    Rien n’a découragé l’auteur. Ni les plombiers chargés de l’entretien des tuyauteries de son immeuble. Ni les émeutes ni les attentats de 1992-1993. Ni les hindouistes fanatiques du Shiv Sena, ni les gangs rivaux, ni les mafias plus ou moins téléguidées par les services secrets pakistanais, et soupçonnées de complicité avec Al-Qaïda dans le cas de la Compagnie-D. Il s’est lancé à la recherche d’informateurs sur le milieu du crime. Il a lu les rapports qui dénoncent une justice à qui trois siècles seront nécessaires pour boucler les seules affaires en attente.

    Il a regardé vivre les mendiants des rues, les petits commerçants installés sur les trottoirs, comme les milliardaires de la filière du diamant, et les danseuses de la filière bar. Il a enquêté sur les prostituées népalaises et sur les flics des escadrons de la mort. Il est devenu l’ami du super-flic Ali, et de plusieurs voyous et mafieux, qui, les uns et les autres l’assurent de leur protection. Il confesse Mona Lisa et d’autres danseuses sexy aussi bien que des jaïns richissimes qui renoncent aux plaisirs et aux péchés de Bombay.

    Il fait visiter les bidonvilles et rencontrer leurs habitants qui dorment à sept dans une pièce. Il décortique l’urbanisme dément d’une ville où les grandes entreprises n’ont pas voulu s’installer en périphérie et où les logements locatifs sont mal entretenus par la faute du maintien d’une législation d’urgence datant de la dramatique Partition de 1947. Il ironise sur les changements de noms des rues. Il nous entasse dans les trains qui déversent quotidiennement les travailleurs sur le centre de Bombay. Il nous emmène dans son école où il apprenait mal. Il explique pourquoi Bombay exerce une attraction sur tous les Indiens de l’Union, ce qui en fait une ville cosmopolite où l’anglais ouvre les bonnes portes, mais où le fait d’être bihari les ferme.

    Il montre le succès de la musique "filmi" et la transformation du Coca Cola par les épices du coin. Il nous fait rencontrer les réalisateurs et les acteurs célèbres de Bollywood. Il nous fait vivre la réalisation du film “Mission Cachemire”, depuis le passage du projet devant la commission de censure jusqu’à son tournage à Srinagar et son achèvement à Bombay dans la destruction wagnérienne des décors. Il nous indique les meilleurs vendeurs de sandwiches et les traditions d’une cuisine à l’ail. Il témoigne du succès du téléphone mobile et d’Internet. Et de l’impossible hygiène d’une cité où l’eau et l’électricité sont fréquemment coupées, d’une cité que parcourent les égouts à ciel ouvert et que bordent des plages puantes d’excréments. Bref, quasiment tous les sujets sont abordés...

    Les temps forts ?

    Incontestablement en fait partie la rencontre avec les gros bonnets du Shiv Sena. Le parti extrémiste est dirigé par le Saheb, un dénommé Bal Thackeray (qui n'a rien de l'auteur de "Vanity Fair"!) qui a fait régner sa loi hindouiste à Bombay, en s'appuyant sur des caïds de quartier, entamé une guerre sanglante contre les "mia" les musulmans méprisés.
Face aux attaques des mosquées et des personnes, les musulmans réagirent par une série d'attentats opérés par les gangs sans doute armés et manipulés par le Pakistan. Il y eut des centaines de morts dans le centre de Bombay. Mais la Bourse redémarra aussitôt. La police dirigée par Ajay Lal arrêta force suspects dont l'acteur Sanjay Dutt. Dans le cadre d'une coalition avec le BJP, le Shiv Sena prit le pouvoir en 1995 dans tout le Maharashtra, et débaptisa Bombay en "Mumbai". Quand Mehta rencontre le Guide suprême en juin 2000, sa résidence est protégée par 179 policiers. « Je sers la main au premier responsable de la destruction de la ville dans laquelle j'ai grandi » confesse l'auteur.

    Autre temps fort, l'enquête sur les gangsters et les chefs mafieux. L'enquêteur rencontre d'abord des petits malfrats et par leur bonne grâce il parvient à joindre leur hiérarchie: Chatta Sakeel est un de ces parrains, exilé au Pakistan après les attentats de Bombay. De passage à Dubaï pour y rencontrer Zameer, un pauvre gangster exilé, l'auteur réalise une étonnante interview téléphonique du parrain qui, finalement, lui promet aide et protection! Il a déjà celle d'Ajay, le flic le plus efficace du pays! La Compagnie-D est la plus forte de ces bandes, son chef est Dawood Ibrahim, il a connu Ben Laden en Afghanistan. Depuis 1994, Chotta Rajan a rompu avec Dawood. Ils se financent par toutes sortes de trafics, ont des liens avec diverses organisations terroristes, et blanchissent leurs roupies dans l'économie légale : hôtels, magasins, banques, réseaux câblés et bien sûr industrie du cinéma. [Sur le même sujet, l'épopée de Vikram Chandra «Sacred Games», Penguin India, N.Delhi, 2006. C.R. in Courrier international 877 du 23/08/2007].

    Ces personnages ne sont pas les derniers à mener grande vie dans les bars de Bombay où officient des danseuses. Au "Sapphire" l'auteur y rencontre aussi des amis de son oncle diamantaire. Tous viennent dévorer des yeux Mona Lisa, une belle plante de 25 ans, aux racines gujraties comme Suketu, une fille perdue qui conduit pieds nus sa Maruti sans savoir qu'elle imite Françoise Sagan, et qui, entre ses tentatives de suicide rêve de devenir Miss India, ou actrice, et devient une amie de l'auteur. Grâce à elle, il va en connaître un rayon sur la prostitution locale : le plus grand bordel est situé juste en face du siège du parti du Congrès.

    Ces proximités sont typiques de Bombay. Les réalisateurs les plus connus du petit monde de Bollywood sont régulièrement (!) menacés de racket par les hommes de la Compagnie-D (ou d'une autre organisation). Les films qu'ils projettent ne doivent déplaire ni aux hindouistes extrémistes ni aux musulmans fondamentalistes. A l'occasion on oublie que les Sikhs aussi peuvent se plaindre d'une mauvaise image. Suketu Mehta rencontre toutes les gloires, des acteurs comme Shahruk Khan et Amitabh Bacchan, ou des jeunes premiers comme Hrithik. Il participe même à un scénario de Vidhu Vinod Chopra. La séquence cinéma se termine en apothéose : destruction des décors par le feu…

    Mais le clou du bouquin est, selon moi, dans la dernière partie avec le récit de la diskha, la conversion  de la famille du diamantaire Ladhani au jaïnisme le plus strict. L'auteur assiste à la cérémonie donnée à Bombay dans le cadre de l'association des diamantaires. Puis il est invité au village de Dhanera où, après une fête ahurissante, Sevantibhaï et Rakshaben Ladhani se débarrassent de leurs biens devant leurs 35 000 invités. Sept mois après la cérémonie de la diksha, Suketu Mehta se rend au temple jaïn, dans le Gujerat, pour voir ce qu'ils sont devenus sous la direction de leur gourou Chandrashekhar Maharaj qui, après leur avoir arraché leurs biens, les déleste de leurs cheveux. Que ne ferait-on par pour effacer ses péchés et s'écarter de la samsara (la misérable existence d'ici-bas au milieu des plaisirs illicites de Bombay). Mais une mauvaise langue affirme à l'auteur qu'un chauffeur est prêt à aller les récupérer en Rolls si le dénuement leur pèse, et un autre proche suggère qu'ainsi le diamantaire échappe à la faillite à moins que ce ne soit aux menaces de Dawood.

    À lire absolument !


Suketu MEHTA
Bombay, maximum city
Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis
Buchet-Chastel, 2006, 775 pages
Avec un lexique et une carte de la mégapole.






Par Rousseau
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Mercredi 18 avril 2007



Pour rédiger ce passionnant essai sous-titré "Délires d'Occidentaux et sentiment océanique", Régis AIRAULT s'appuie sur son expérience personnelle de psychiatre rattaché à la représentation consulaire française de Bombay, sur plusieurs travaux scientifiques français, sans oublier de nombreuses références littéraires.

L'essai repose sur des études de cas de délirants et nous démontre qu'imputer le syndrome indien à la prise de drogue est très, très, secondaire. Car "Mother India" parle à l'inconscient du touriste, du routard ou de l'expatrié. Résultat : l'apparition rapide de troubles délirants, de “comportements étranges, comme celui de cette jeune fille qui courait dans les rues pour embrasser les vaches.” L'auteur a eu pour travail d'assurer le rapatriement des victimes de "Mother India" : comme le prouve le suivi réalisé sur dix ans, le délire cesse généralement comme par enchantement dès le retour du voyageur sur le sol natal.

 


Bombay, Bénarès, Calcutta ou le Syndrome indien

«Bombay est une moquette de glaviots, c'est de la diarrhée, jusqu'à la nourriture qui a une apparence fécale » affirme un résident.

Le choc de l'Inde se lit dès l'aéroport. En une minute le voyageur a plongé dans l'angoisse. « On n'a plus qu'une obsession : fuir. (…) Tout agresse: la foule, la moiteur ambiante, les bruits et les odeurs. Un seul but s'engouffrer dans un taxi jaune et noir et foncer se réfugier dans un hôtel du centre-ville. Dehors, dans la nuit, l'atmosphère est apocalyptique: des feux sur les bas-côtés de la rote dégagent une épaisse fumée évoquant un bombardements, des gens défilent, des vélos, des pneus, des travaux et encore des travaux, les tuyaux énormes des égouts de Bombay et, dessus, des dizaines d'enfants accroupis. Ouvrir la fenêtre : ça pue ; la fermer : on étouffe ; parler au chauffeur de taxi : "No speak english… Sida, sida" (c'est tout droit en hindi.)»

"L'Inde est un territoire à la fois poreux et totalement étanche " écrit Régis Airault qui nous propose quelques clefs pour comprendre : l'étonnante juxtaposition des religions, le maquis des castes, le patchwork humain… Tout un palimpseste à décrypter. C'est ça l'Inde : la pureté qui pousse sur l'abject. « Je voulais découvrir la dinguerie de l'Inde » confesse un patient. «Mais là-bas, c'était comme si on m'avait ouvert le cerveau et qu'on piochait dedans.» C'est le choc de Bénarès la ville-crématoire sur le Gange-Styx, l'omniprésence de la mort et l'indifférence des Indiens.

À cet égard, le chapitre intitulé "Le pèlerinage de Gandhi" est exemplaire : lors du voyage en autocar pour le pèlerinage d'Amarnath au Cachemire, un vieil Hindou à lunettes qui ressemble au Mahatma meurt au milieu des passagers. Les étrangers seuls s'en émeuvent. À un arrêt, un sadhou traîne sans ménagement le cadavre sur le bas-côté et demande dix roupies à l'auteur pour la cérémonie mortuaire de son "collègue" (pages 99-103).

Les expatriés ont eux aussi du mal à s'adapter. «Le Vice-Consul de Marguerite Duras illustre (…) les problèmes psychologiques rencontrés en Inde par les résidents. Dépression, angoisse et parfois délire reviennent à chaque chapitre et forment la trame du livre. Le thème principal est celui du délire meurtrier du vice-consul de Lahore, qui devient une sorte de bouc émissaire de la communauté européenne, car c'est celui qui a vraiment "craqué".» Il a tiré sur ses miroirs et sur les lépreux qui peuplaient le jardin de sa résidence de Lahore. Et à Calcutta le voilà qui prétend draguer notre ambassadrice — c'était au temps de l'Empire des Indes.

En 1926, Sir Ronald Ross déconseillait l'Inde tant aux personnes manquant de confiance en elles qu'aux personnes trop rigides ou racistes. Pour les uns, le voyage est pathologique. Ils allaient mal : l'Inde ne les guérit pas! Pour d'autres, c'est le voyage qui est pathogène. Tel s'empresse de brûler ses papiers d'identité et se retrouve en prison. Tel autre fait de la contrebande et se retrouve en prison. C'est l'Inde qui rend fou. Elle donne l'impression d'une fusion primitive avec le Grand Tout et que tout devient possible. C'est le sentiment océanique: "élan immense qui permet de communiquer avec le cosmos" pour reprendre les mots d'Henri Michaux, ou sensation "d'appartenance à l'universel" selon Freud (in Malaise dans la civilisation).

L'Éden existe, c'est à Goa !

L'auteur cède au charme de l'accueillante Goa. Avant de devenir la capitale touristique de nos tour operators, la ville des Portugais avait fait retour à l'Union indienne (1961) et était devenue un aspirateur à hippies partis à la recherche de l'Éden et d'un temps immobile dans des communautés. On y retrouve un entre-deux-mondes loin des tumultes et des contraintes de notre quotidien, qui convient à cette période de la vie qu'est l'adolescence —adolescence prolongée d'après les exemples qu'il donne à lire. « L'Inde méprise l'Occidental pressé qui n'accepte pas la règle du temps perdu.»

Après un examen savoureux des différentes catégories d'ashrams, la conclusion de l'auteur est optimiste et enthousiaste : jadis au centre du voyage initiatique cher aux Romantiques, l'Inde d'aujourd'hui reste le lieu de l'utopie, propice à toutes les initiations, le paradis retrouvé de la liberté et de l'insouciance.

Mais cette Inde-là est aussi… celle du boom économique, des délocalisations d'entreprise occidentales, des armées d'ingénieurs et d'informaticiens, et aussi des faux médicaments exportés en Afrique, des débilités de Bollywood et de l'appétit des requins de l'espèce Mittal.

Régis AIRAULT
FOUS DE L'INDE
Délires d'Occidentaux et sentiment océanique
1ère édition : Payot et Rivages, 2000
Petite Bibliothèque Payot, 2005, 240 pages.




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Lundi 26 mars 2007
 


Cet écrivain du Kérala (sud de l'Inde) a vécu de 1910 à 1994 et commencé à écrire peu avant l'Indépendance. Cinq nouvelles à l'écriture classique, "Les Murs et autres histoires (d'amour)", éclairent la manière de l'auteur dans les années 40-60. Chaque texte met en scène une femme et un narrateur.

La plus longue, " Les Murs ", évoque une histoire d'amour qui naît entre deux prisonniers de part et d'autre du mur qui sépare les hommes et les femmes. Narayani est l'une des 87 femmes. Le prisonnier Basheer se retrouve momentanément seul prisonnier de la section des politiques. Le mur est haut. Ils ne se voient pas. Ils projettent de se rencontrer à l'infirmerie.

" L'Anneau d'or " raconte un pari sur le sexe de l'enfant à naître. La mère a hérité d'un anneau d'or à la longue histoire. Le père est musulman. Les autres parieurs sont hindous.

" La Lettre d'amour"  est écrite par le locataire Keshavan Nayer à l'intention de la jeune Saramma, fille du propriétaire. Elle ne semble pas le prendre au sérieux. Mais sait-on jamais ?

Dans " Cherchez le diable ", le narrateur va prendre congé de Narasimha le professeur de hindi. Il ne rencontre qu'une jeune fille baillonnée, nue et tachée de sang.

Dans " la lumière bleue ", le narrateur s'installe dans une maison où jadis la belle Bargavi s'est jetée dans le puits par désespoir amoureux.


Vaikom Muhammad BASHEER
"Les Murs" et autres histoires (d'amour)
Traduit du malayalam par Dominique Vitalyos
ZULMA, 2007, 183 p.


Par Rousseau
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