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ANTHROPOLOGIE

Lundi 22 juin 2009

• Anthropologue professeur à l'université de Chicago, Marshall Sahlins dénonce dans ce bref et dense essai, la conception occidentale erronée de la nature humaine : selon lui, l'être humain n'est, par nature, ni méchant ni esclave de ses instincts car il est un animal de culture. Cette "illusion occidentale" — et non universelle — est une erreur ancienne qui perdure hélas aujourd'hui avec la "mode" du déterminisme biologique : l'homme serait mû par ses gênes — en premier celui de l'égoïsme—, et la société fonctionnerait selon l'unique besoin de chacun de satisfaire ses désirs. Contenir la bestialité anti-sociale de la nature humaine a historiquement légitimé les deux formes de gouvernement. Sahlins établit ainsi le "triangle métaphysique" entre anarchie, hiérarchie et égalité : laissés "libres", la mauvaise nature humaine des hommes les pousse à l'anarchie — seul Rousseau prétend l'inverse ; la hiérarchie — le système monarchique —, ou l'égalité — le système républicain — permettent d'endiguer les appétits individuels de domination et d'argent. Soit le pouvoir centralisé "surveille" les hommes, soit ils s'auto-surveillent : dans les deux cas, l'organisation en société — le culturel — constitue "l'antidote coercitif nécessaire" à leur égoïsme naturel.

• Cette conception pessimiste de la nature humaine prend racine au Ve siècle avant notre ère chez Thucydide et dans le concept chrétien du péché originel. Marshall Sahlins prouve sa persistance du XVIe siècle à nos jours : elle fonde autant la réflexion de Hobbes, monarchiste, que celle de John Adams, républicain. Le moraliste classique La Rochefoucauld affirme que "nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés"; devant la Convention Fédérale de la jeune Amérique, Benjamin Franklin n'a pas d'autre discours : "deux passions exercent une puissante influence dans les affaires humaines : l'ambition et l'avarice, l'amour du pouvoir et l'amour de l'argent". Les Lumières en viennent même à valoriser l'amour de soi, puisque la poursuite de l'intérêt individuel sert l'intérêt général. Et d'Helvétius de renchérir : "aimer, c'est avoir besoin".

• Marshall Sahlins déplore que nous vivions encore aujourd'hui sur cette valorisation de l'égoïsme individuel. Satisfaire ses désirs devient, selon lui, un droit et une liberté auxquels le gouvernement doit faire le moins possible obstacle : on survalorise le corps, le "naturel bio", le matérialisme plutôt que l'esprit. Voici que nous remettons à la "mode" le rousseauiste sauvage, "bon par nature", prétendu vierge de toute culture, et que notre société aurait tant corrompu. C'est néanmoins le préjugé inverse qui reste le plus répandu dans la pensée occidentale marquée par la séculaire dichotomie entre nature et culture : car celle-ci "civilise" le sauvage en nous, en jugulant le "mal" inhérent à notre authenticité naturelle.

• Or, il existe d'autres conceptions de la nature humaine que Marshall Sahlins compare à notre "illusion occidentale" à l'aide d'exemples significatifs pris en Polynésie, Nouvelle Guinée, Indonésie... Si, selon Freud, éduquer un enfant consiste à réprimer "sa nature originelle viciée", il en va tout autrement dans les sociétés non occidentales. L'éducation y aide le petit d'homme à évoluer et s'achever grâce à la progressive maturité de son esprit sollicité par les interactions sociales : elles construisent son identité. Le nourrisson n'est qu'un devenir : les schèmes culturels de la société où il naît façonnent sa nature humaine. La culture constitue donc son état originel ; elle lui permet de dépasser peu à peu ses désirs et pulsions selon ce qui pour lui  fait sens en son esprit et l'élève à la pensée symbolique. Ainsi que l'affirme l'anthropologue Geertz : " il n'existe pas de nature humaine qui soit indépendante de la culture".

• Nul ne naît bon ou méchant, nul n'est soumis à ses gênes ni aliéné à l'assouvissement égoïste de ses appétits. Enfin, chaque contexte culturel suscite en l'homme des besoins — la sexualité par exemple —, dont la signification symbolique et les formes de sublimation varient d'une société à l'autre : c'est toute la diversité des hommes, et celle des natures humaines. Cet essai de Marshall Sahlins sonne comme une mise en garde : car cette illusion perverse que "l'homme est un loup pour l'homme"… "met notre vie en danger". De fait, se croire génétiquement poussé à l'égoïsme ou au crime fait perdre conscience de la responsabilité de ses actes, et rend indifférent à autrui.

Marshall Sahlins
La nature humaine, une illusion occidentale

Editions de l'éclat,  2009, 110 pages.

- Lu et chroniqué par Kate -



Par Mapero
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Samedi 17 mai 2008

Ethnopsychiatre polynésienne d'origine "demie" — métisse — Simone Grand a largement enquêté en 2000 à Tahiti, à Hawaï et en Nouvelle-Zélande sur la pratique des soins traditionnels. Cet ouvrage présente de nombreux témoignages de soigneurs, de patients, ainsi que des interviews de médecins scientifiques. En insistant sur la différence de statut des guérisseurs de Tahiti — les tahu'a — l'auteur révèle le traumatisme culturel dont beaucoup d'indigènes souffrent encore. Les diverses difficultés que Simone Grand a dû surmonter auprès des instances locales, tant politiques que médicales, pour obtenir l'autorisation de mener son enquête, montrent à quel point l'évocation de la culture polynésienne ancestrale reste taboue dans les Îles du Vent.


Toute la Polynésie a subi le traumatisme du « Contact » — de la colonisation et de la christianisation ; néanmoins, à Hawaï comme à Auckland, il n'a pas entraîné l'annihilation de l'histoire antérieure. Les tradipraticiens — le tohunga hawaïen et le kahuna néo-zélandais — y jouissent d'un statut reconnu et les médecins scientifiques maoris s'appuient sur leurs pratiques : ils sont devenus ethnopsychiatres. À Tahiti, à l'inverse, Simone Grand s'est heurtée à la grande rigidité mentale du corps médical.

Cet état de fait remonte au début du XIX° siècle : les missionnaires protestants ont convaincu les Tahitiens survivants des maladies apportées par les Blancs que leurs ancêtres étaient de "faux dieux". «Les Blancs nous ont fait du bien, ils nous ont apporté Dieu» déclarait une vieille femme en 2001. En jetant l'opprobre sur leurs origines, l'Église évangélique a contraint les Tahitiens à les renier ; en les persuadant qu'ils doivent au seul christianisme leur statut d'êtres humains — et non plus de "sauvages" — elle entretient encore au XXI° siècle dans les esprits la honte et de déni de leur histoire avant le Contact. Les politiques participent aussi à cette occultation. Jadis colonialiste, Dieu a rallié le parti indépendantiste qui fit suspendre, en 2004, un crucifix dans la salle de l'assemblée du peuple. Tout militant se présente d'abord comme un "chrétien" et les "masseurs évangélistes exorcistes" détruisent les pierres et sculptures de la civilisation polynésienne. Alors que les Chinois se revendiquent sans dilemme à la fois catholiques et bouddhistes, les Tahitiens ne peuvent syncrétiser le protestantisme et leurs divinités. Ils demeurent des déracinés sur place.


La fréquentation des guérisseurs reste le dernier contact possible – et nécessaire – avec leurs origines – car le mode de pensée des Tahitiens diffère de la rationalité occidentale : ils ne dissocient pas le naturel du surnaturel. Au quotidien, chacun « voit des choses », des signes des esprits. De plus la conception polynésienne de la maladie l'interprète comme une rupture entre l'homme et lui-même, ou entre l'homme et le monde. Cette conception holistique rejoint celle de l'homéopathie et de l'ethnopsychiatrie : pour soigner un malade, il faut prendre en compte son histoire personnelle et culturelle, non pas seulement ses symptômes.

Les tradipraticiens ont cette écoute. Ceux que Simone Grand a rencontrés se sont paradoxalement présentés à la fois comme "chrétiens" et comme destinés aux soins par don d'héritage ; c'est leur devoir de l'assumer. Le don de soin – pour un contre-don en nature – est né de la situation d'exclusion des soins qui frappait la majorité des indigènes tahitiens au début du Contact, et de l'incompétence des médecins blancs d'alors.

La plupart des tradipatriciens se réfèrent à la classification des maladies élaborée par Tiurai, guérisseur et voyant reconnu, qui vécut à Tahiti de 1835 à 1918 (photo de couverture). Il proposait au marché de Papeete plantes, décoctions, massages pour les maladies du corps, de la pensée (concentration) et de l'esprit du patient (anomie - dépression). Ces deux dernières, conséquences de l'asservissement colonial, perdurent aujourd'hui. Bien des Tahitiens souffrent d'un déficit de « mana » – d'énergie – d'une incapacité de résilience face aux soucis de la vie. Tiurai soignait enfin la maladie de l'esprit des défunts (celle qui "colle" au patient victime d'un sort jeté). Il recourait alors aux rituels de la magie pour libérer le possédé. De même, l'irrespect des lieux sacrés – marae – ou des objets cultuels – tiki – provoquait, et provoque encore, la maladie.


Simone Grand rapporte le cas d'une agricultrice de Moorea. En 1980, on exhuma un tiki dans son champ; elle l'y laissa au soleil. Le soir venu son visage se boursoufla. Le guérisseur comprit en voyant sa ressemblance avec une tête de tiki. La femme fit mettre à l'ombre la statuette déterrée : son visage redevint normal. Le tiki avait souffert d'abandon humiliant. Même loin de Tahiti ces objets gardent leur mana. Ainsi a-t-on raconté à l'auteur la mésaventure de bourgeois parisiens en vacances sur l'île dans les années 2000. Ils ramenèrent un tiki et l'installèrent dans leur serre à Paris. Mais survinrent accidents et maladie dans leur famille. Une amie tahitienne leur conseilla de ne pas mettre la statue à l'écart et de la saluer chaque jour. Ainsi fut fait et les soucis de santé disparurent. Le tiki ne supportait pas la solitude.


Dans cet ouvrage Simone Grand révèle la souffrance psychique de nombreux Tahitiens, aujourd'hui encore contraints par l'Église protestante au reniement de leur culture ancestrale, déclarée honteuse, mais essentielle à leur équilibre vital. On comprend mieux ainsi le  fiu – ce sentiment d'intense fatigue, de mal être splénétique que tous les Tahitiens connaissent et prennent au sérieux. Cette brutale perte d'énergie survient soudainement et pousse à cesser toute activité. Ce "coup de blues", que les mauvaises langues prétendent soluble dans la bière locale – la hinano – n'a rien d'une passivité fataliste. C'est un retour du refoulé, du traumatisme culturel, des origines devenues taboues. La situation évolue quelque peu : depuis 2005 le ministère tahitien de la Santé reconnaît les tradipraticiens ; sous l'impulsion des néo-zélandais on revalorise à Tahiti la connaissance du tatouage et la pratique du haka – la danse guerrière. L'enjeu essentiel n'est pas touristique, les Maoris d'Auckland lèvent peu à peu l'interdit qui pèse sur l'âme sœur tahitienne.

  Lu et critiqué par Kate 

Simone GRAND
Tahu'a, tohunga, kahuna.
Le monde polynésien des soins traditionnels

Au Vent des Îles, Tahiti, 2007, 354 pages.

 


* * *

Par Rousseau
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Lundi 4 février 2008

• Helléniste et philosophe, professeur à Paris VII, François Jullien se consacre depuis une vingtaine d'années à l'approfondissement de la pensée chinoise à travers la traduction des textes classiques. Ce décentrement, ce détour par une autre logique l'amène à "voir autrement" les implicites de la pensée occidentale, à en mieux embrasser l'élaboration historique ainsi que les limites. La philosophie chinoise ne construit aucun système théorique a priori à l'inverse de la rationalité occidentale. Un long apprentissage du chinois amène ce sinologue, "chemin faisant", à élaborer des concepts opératoires pour comprendre l'unité d'intellection de la pensée chinoise, condition sine qua non du rapprochement de l'Occident et de l'Orient. C'est dans cette perspective qu'il met à l'épreuve la notion européenne d'Universel. Fait-elle sens pour les cultures non-occidentales ? Le fameux "dialogue" des cultures ne relève-t-il que des bons sentiments ?

• François Jullien retrace l'histoire composite de l'universel. Depuis le monde des idées platonicien, la philosophie occidentale a forgé la notion de "concept", qui élève le réflexion dans l'abstraction en la coupant du monde sensible. Le christianisme y a ajouté en postulant la figure de l'Homme comme sujet universel pris dans un destin collectif d'attente et de salut, totalement évidé de toute appartenance concrète. Descartes a enfin consolidé ce concept d'Homme en dissociant l'esprit – éclairé par Dieu – du corps, caverne de désirs diaboliques. Coupant lui aussi l'homme de la nature, il l'a exhorté à s'en rendre "maître et possesseur". Dès lors, la pensée occidentale n'a eu cesse de s'imposer au reste du monde au nom de ce concept d'Homme prédicat axiomatique posé à priori comme universel. De surcroît, depuis la déclaration de Valéry : «Civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles…», la culture européenne ne peut nier qu'elle tremble aujourd'hui dans ses assises. Sans substitut à la disparition des idéologies politiques et religieuses, elle cherche à se redonner une cohérence en exportant ses valeurs et ses modes de vie. Or Jullien démontre que cette prétention à l'universel n'est en rien universelle, mais seulement un fantasme occidental. Aucune valeur – la morale, la vérité, la liberté, la déclaration "universelle" des droits de l'homme – n'est universalisable. L'Occident prétend imposer les siennes à des cultures plus solides, à forte conscience identitaire, en feignant d'ignorer que les valeurs de chaque culture ne se négocient pas. La Chine, l'Inde, le Japon constituent des civilisations singulières qui restent indifférentes à nos droits de l'homme : ils ne font pas sens pour elles.

• Au lieu de prétendre imposer l'universel à ces cultures closes, mieux vaut comprendre leur logique. La pensée occidentale s'est construite sur le concept de liberté, d'émancipation de l'homme en rupture avec la nature. À l'inverse, les philosophies non occidentales se sont élaborées sur la nécessité d'intégration familiale, ethnique et cosmique de l'être humain. Sans principe d'autonomie individuelle, son statut reste minimal et inséparable des ordres naturels. Ce cheminement de la pensée, chinoise en l'occurrence, inductif et pragmatique, s'enracine dans les circonstances, dans "ce qui advient" puis se réfléchit – rationalise et se reflète – dans la langue. Réflexion et communication naissent de l'expérience sensible : c'est cette communauté de l'intelligible qui lie l'humain, selon Jullien, et que toutes les cultures ont en partage. Ceci induit tout l'effort de ce sinologue pour se décentrer, rentrer dans la logique d'un texte chinois et en "déplier" l'implicite : cette démarche jette un pont entre les deux cohérences culturelles. Ainsi, on ne conjugue pas les verbes chinois car le "passé" n'existe plus, le "futur" pas encore : seule compte la pente du moment, évolutif et éphémère. Le temps "coule" et ses marqueurs ne portent pas sur l'action verbalisée. Pour désigner un paysage, la langue chinoise parlera de "montagne-rivière" par exemple : là où les langues occidentales figent l'image en son état, le sinogramme retient l'harmonie des contraires entre solide et liquide, haut et bas, en son mouvement.

Selon François Jullien, pour tendre à l'universel de l'humain, la pensée européenne doit se décentrer de l'a priori innéiste d'une "nature humaine" autant que de l'axiome métaphysique des frères en Dieu. Il faut inverser la portée des droits de l'homme. Leur signification positive – vouloir imposer les valeurs occidentales – reste injustifiable ; en revanche, leur signification négative est féconde. Car en suggérant l'idée de droit de l'individu, l'Europe en signale l'absence dans beaucoup de cultures, le manque, le vide : ce dernier n'est pas synonyme de néant dans la philosophie chinoise, mais il est souffle, infinité des possibles : c'est la Voie. La pensée occidentale crée un besoin, et ouvre une brèche dans les cultures closes, qui porte au dépassement. En suggérant la possibilité du refus, de dire non à tous les systèmes installés, l'idée du droit de l'homme provoque l'appel d'air vers un idéal, d'universalité à construire.

Toutefois, l'entreprise n'est possible que si s'élabore un réel dia–logue "au sens fort", dit Jullien, entre les cultures. Toutes sont plurielles aujourd'hui, métissées en partie en raison de leurs interactions, mais aussi distinctes, "dia", duelles. Il faut conserver entre elles "l'écart" – concept-clé du philosophe – qui ne signifie pas "différence". Préserver sa spécificité culturelle n'induit pas le conflit mais le vis-à-vis, telles les deux rives de la rivière. C'est le "logos", raison et langage, qui permet de lancer des ponts d'une culture à l'autre. On doit se garder de réduire cet écart par la standardisation et la mondialisation : car l'écart fonde l'enrichissement, nourrit la réflexion de chaque culture : en habitant la logique de l'autre pour la comprendre, et en se réfléchissant pour s'en faire comprendre. François Jullien ouvre la troisième voie pour initier le mouvement vers l'universel, fondé sur la commune intelligibilité de l'humain afin de déclôturer les totalités installées dans certaines cultures non occidentales. Si, pour sa part, la pensée européenne sait s'extraire de son européocentrisme, – après la mort de Dieu puis celle de l'Homme selon Foucault – rien de ce qui est humain ne lui restera étranger : Térence aura été entendu.

Si François Jullien a choisi le détour par la pensée chinoise c'est que, n'ayant aucun fondement historique commun avec l'Occident, l'écart culturel est maximal, et le dépaysement de la pensée européenne d'autant plus opérant pour mettre à jour les limites de la pensée occidentale. Le sinologue suisse J.F. Billeter a récemment déclaré que F. Jullien cherchait à imposer, à travers ses traductions, une image idéalisée de la Chine – héritée des philosophes du XVIIIe siècle – aveugle à la réalité politique. Or, F. Jullien n'a jamais prétendu soutenir le régime politique chinois ni sa récente exacerbation nationaliste : la sinéité. Lui a recours à ce détour dont tout sage et philosophe connaît l'efficience car en usant de la Chine comme d'un levier, c'est "l'humanisme mou" autant que "le flasque de l'opinion" en Europe qu'il stigmatise.

  Critique rédigée par Kate  

François JULLIEN
De l'universel,
de l'uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures
Fayard, 2008, 262 pages.





Par Rousseau
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Vendredi 18 janvier 2008

À propos des ouvrages de Marie Rose MORO, « Psychothérapie transculturelle de l'enfant et de l'adolescent » chez Dunod, et de Tobie NATHAN, « L'Influence qui guérit » chez Odile Jacob.


Ces deux essais éclairent sur la nécessité d'adapter les méthodes de soin psychique aux populations migrantes. Thérapie initiée aux États-Unis par Margaret Mead dans les années 1930, répandue en Europe bien avant que Devereux ne la développe en France vers 1970, l'ethnopsychanalyse associe l'anthropologie à la psychanalyse classique pour prendre en charge les émigrés du Maghreb, de l'Afrique Noire et des Antilles. Pratiquée surtout à l'hôpital Avicenne à Bobigny – où travaille toujours Marie Rose Moro – cette démarche thérapeutique interpelle.

L'anthropologie montre qu'il n'existe pas d'homme universel ni d'homme sans culture ni langue. Même si l'universalité de l'être humain reste indiscutable, le fonctionnement psychique, lui, n'est pas universel car c'est le contexte culturel d'origine qui le construit : à travers les modes de vie, et la parole, l'enfant intériorise des espères, des croyances, et un représentation du monde extérieur. L'ensemble constitue l'ancrage fondamental de son développement ultérieur. Survient l'émigration : exil, immersion brutale dans la culture occidentale : elle induit le “traumatisme migratoire” de Nathan, l'agression psychique génératrice de troubles plus ou moins graves pour un couple migrant. Marie Rose Moro aide à concevoir l'extrême isolement d'une mère africaine recluse dans la précarité et la promiscuité d'un exigu logement de banlieue parisienne, devant mettre au monde ses bébés sans le soutien des femmes de sa famille et confrontée à l'incompréhension fréquente du personnel médico-social. Même si le père trouve un emploi, la méconnaissance du français le marginalise. C'est à leurs enfants, migrants de la 2ème génération, que Marie Rose Moro se consacre.

Nés en France, cette situation transculturelle perturbe leur structuration cognitive, logique et psychique. Ils sont confrontés très jeunes à une grave problématique identitaire, conséquence de leur métissage, à leur écartèlement entre la culture familiale – le dedans – et celle de la société d'accueil – le dehors. Ainsi s'expliquent l'autisme des plus petits, l'échec scolaire dès le primaire, les comportements délinquants, voire le repli identitaire dans l'Islam pour les adolescents.

Certes tous les enfants de migrants ne sont pas également vulnérables : certains parviennent à entrer en résilience et à dépasser ce “risque transculturel”, s'ils ont la chance de rencontrer un “initiateur”: souvent un instituteur ou une voisine. Toutefois la majorité d'entre eux en souffre gravement, d'autant plus qu'ils héritent du traumatisme vécu par leurs parents. N'étant souvent plus bilingues, ils ne partagent plus leurs représentations culturelles ; ils les pensent dans un monde différent et en ont souvent honte car ils vivent une inversion des générations : maîtrisant passablement le français – assez pour servir de traducteurs – ils deviennent les parents de leurs parents. Et leur propre difficulté identitaire induit souvent la rupture affective avec père et mère.

On adresse ces enfants à un psychanalyste qui peut rarement les aider, selon Marie Rose Moro, à assumer leur double appartenance. On les inscrit à l'école républicaine, la même pour tous, et les dysfonctionnements cognitifs et psychiques s'installent. Les deux auteurs ne mâchent pas leurs mots : le milieu médical comme le milieu éducatif sont des “machines d'abrasion” (Nathan). Psychanalystes et enseignants s'approprient ces enfants de migrants pour les transformer en citoyens sans prendre en compte leur altérité, leurs spécificité.

Tobie Nathan prouve pas de nombreux exemples qu'un psychanalyste occidental croit son savoir universel et décrète d'après ses seules certitudes scientifiques sans se soucier de l'enculturation particulière d'un patient migrant. La parole du divan reste inopérante car on ne pratique pas l'écoute psychanalytique de la même manière avec un Soninké, un Bambara ou un Peul. L'anthropologie seule le permet, en obligeant le thérapeute à se décentrer de ses démarches d'occidental. Tobie Nathan rappelle en outre que la relation duelle – un médecin seul avec un malade – n'est pas concevable pour ces populations. C'est pourquoi il a mis en œuvre à l'hôpital Avicenne les consultations groupales : un groupe composé du psychanalyste, d'un traducteur et d'un anthropologue rencontre pendant deux heures de consultation le groupe constitué du patient et des membres de sa famille. Ainsi les soignants peuvent-ils comprendre le récit culturel du malade et entrer dans sa logique.

Marie Rose Moro démontre que l'école ne joue pas son rôle auprès des enfants migrants ; comme Tobie Nathan, elle constate que leur intégration est impossible si l'émigration amène la famille à abandonner, à la maison, son contexte culturel et sa langue d'origine. Car ce n'est que s'il parle, et parfois écrit correctement celle-ci qu'il parlera et écrira bien le français. Il faut donc favoriser le bilinguisme en classe, en pratiquant le conte en bilingue par exemple. Les enseignants devraient tenter de réduire l'écart entre la maison et l'école, en y accueillant les familles. Marie Rose Moro souhaite que se multiplient les ateliers périscolaires où les parents immigrés viennent initier à l'arabe, au wolof, à la calligraphie ou à leurs traditions culinaires. Ces rencontres les valorisent en leur montrant que leur culture bénéficie du même statut que celle des maîtres et des élèves autochtones.

La France se prétend terre d'accueil. Or, comme le rappelle Tobie Nathan, la première règle de l'hospitalité c'est d'aller au-devant de l'étranger, de le reconnaître et le considérer et  non de lui imposer nos règles et nos lois. Cet ethnopsychanalyste souligne, au passage, que nos “droits à la santé, droits de la femme, droit de l'enfant” constituent une “agression guerrière” : car ces droits ne font pas sens pour ces migrants. Marie Rose Moro à son tour renchérit : l'éducation nationale doit passer d'une égalité de principe à une égalité de fait des enfants de migrants; elle doit construire "des ponts entre les mondes".

Peut-on rêver d'une formation obligatoire des enseignants à l'ethnopédagogie ?

     Rédigé par Kate 

Marie Rose MORO

Psychothérapie transculturelle de l'enfant et de l'adolescent
Dunod, 2004, 214 pages.

Tobie NATHAN
L'Influence qui guérit
Odile Jacob (poches), 2001, 312 pages.




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Jeudi 13 décembre 2007
• Enseignant-chercheur à l'Université de Toulouse, l'auteur déplore que la plupart des psychologues ne prennent pas au sérieux l'influence du contexte socio-culturel sur le développement cognitif d'un enfant : car ce dernier dépend en partie de la culture de naissance. Cet ouvrage clair et didactique se fonde sur de nombreuses expérimentations de psychologie interculturelle comparative, adossées à une rigoureuse modélisation des contextes culturels considérés : l'ensemble force à réfléchir.

• Bertrand Troadec rappelle que toute culture est une construction sociale dynamique : coutumes, langue, savoirs, croyances évoluent et se transforment au hasard des échanges avec d'autres cultures. Grâce à cette interculturalité, la grande majorité des société devient multiculturelle : nous sommes tous métissés, acculturés selon nos interactions avec divers groupes d'appartenance. La culture dominante transmet à l'enfant d'âge pré-scolaire les repères nécessaires à sa construction identitaire et pose les bases de son développement intellectuel et affectif.

• C'est pourquoi récusant le constructivisme universaliste de Piaget, l'auteur démontre qu'un enfant ne développera pas les mêmes compétences cognitives où qu'il naisse. Les méthodes et les concepts de la psychologie occidentale ne sont pas universels et souvent inappropriés à l'évaluation du psychisme humain non-occidental. Si on s'intéresse aux compétences "acquises" – et non à celles qui relèvent de l'héritage génétique – on constate que le lieu de naissance du bébé, la langue de confiance puis l'écriture déterminent la structuration de sa pensée. Une mère japonaise, par exemple, valorise chez son enfant la maîtrise de soi, la soumission à l'autorité, la courtoisie ; à l'inverse, une mère américaine exhorte le sien à l'action autonome, à l'affirmation de soi, à la défense de ses droits.

• De même, la langue entendue en famille conditionne la représentation de l'espace. Ayant mené une expérimentation comparative sur des enfants d'âges similaires en Polynésie et près de Toulouse, l'auteur et son équipe ont mis en évidence le relativisme linguistique. Le petit enfant élevé en milieu rural, à Moorea ou aux Marquises, ne conceptualise pas l'orientation spatiale par droite/gauche, mais par "côté montagne"/"côté mer". S'il ne parlait que la langue austronésienne, ses compétences resteraient limitées car adaptées à son milieu d'origine, elles seraient intransposables. À l'inverse, le petit enfant né en ville, à Papeete comme à Toulouse, manie avant l'âge scolaire les repères droite/gauche. En l'amenant au bilinguisme, sa scolarisation en langue française élargit sa capacité réflexive. L'exemple des petits marocains va dans le même sens : le français enseigné à l'école enrichit la structuration de l'esprit élaboré en langue arabe. Ces enfants biculturels tirent profit des deux systèmes linguistiques complémentaires.

• L'acquisition du calcul mental peut aussi dépendre de la langue natale. Confrontés aux mêmes exercices, des écoliers anglophones ont atteint la performance de leurs homologues chinois un an plus tard. Car en anglais les outils et les démarches de comptage sont multiples, la vocabulaire des nombres plus complexe qu'en chinois. En outre, on valorise beaucoup les mathématiques dans la culture asiatique. Enfin, le mouvement lecture/écriture détermine la représentation mentale du temps qui passe. En Occident, la progression de gauche à droite amène à concevoir le déroulement temporel, ou le raisonnement logique, selon une flèche linéaire orientée ; le but, le résultat sont l'essentiel : projetés dans le futur, nous ne cessons d'y tendre et de l'anticiper. En chinois, au contraire, lecture/écriture des idéogrammes progressent en haut en bas et de gauche à droite sans anticipation vers l'horizon, vers l'à-venir. Pour la pensée asiatique, le temps reste une succession de "saisons" au présent : ce temps grammatical est survalorisé sans projection sur le futur.

• Le développement cognitif d'un enfant n'atteint donc pas le même niveau selon les diverses cultures d'origine. Certains peuvent se révéler plus favorables que d'autres, constate Bertrand Troadec, mais ce serait prêter un argument au racisme que de préférer la culture occidentale, sous prétexte qu'elle promeut le savoir scientifique et la liberté individuelle plutôt que la magie et la religion. Quel que soit le contexte socio-culturel de naissance, la rencontre d'autres coutumes, les échanges socio-linguistiques restent toujours, selon l'auteur, la condition nécessaire au développement intellectuel et affectif de l'enfant. Son ouverture d'esprit dépend de son degré d'acculturation.

 Rédigé par Kate 

Bertrand TROADEC
Psychologie culturelle

275 pages, Belin, 2007





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Mercredi 10 octobre 2007
Il y a deux manières d'aborder ce livre-janus.

Ou bien comme une étude académique de la transition démographique (TD) prenant l'exemple du monde musulman  pour bien faire comprendre le phénomène et en dégager des nuances à l'intérieur du modèle avec des comparaisons par rapport aux pays européens : dans ce cas sa consultation est utile pour les élèves des classes Terminales ES qui y puiseront des faits et des statistiques solides (autant que faire se peut) pour enrichir cours, exposés ou TPE. Il s'agit en effet d'un essai remarquablement documenté sur le comportement démographique de l'ensemble des populations musulmanes depuis le Maroc jusqu'à l'Indonésie —mais sans passer par l'émigration aux USA ou dans l'Union Européenne. Youssef Courbage et Emmanuel Todd nous donnent ainsi des chapitres instructifs consacrés aux pays arabes (des pages passionnantes sur la Syrie), comparent Turquie et Iran avec brio, ou expliquent pourquoi l'avortement a été et demeure tant pratiqué dans les pays qui vécurent dans l'orbite du communisme soviétique. Les explications anthropologiques faisant appel au caractère patrilinéaire ou matrilinéaire des sociétés, à l'usage de l'exogamie ou de l'endogamie, aux régimes de parenté et d'héritage, nous convainquent que l'islam n'est pas le facteur le plus déterminant dans les niveaux de fécondité des pays analysés. Le facteur essentiel c'est l'alphabétisation féminine.

Ou bien comme un livre de combat, un démographe et un anthropologue s'étant coalisés pour sabrer le "Choc des civilisations"  de Samuel Huntington (avec il est vrai de tout autres moyens que l'essai d'Amartya Sen dont on a déjà dit l'indigence argumentative.) C'est dans cet esprit que s'entend le titre : le rendez-vous des civilisations sera amical, une fois que toutes les aires culturelles auront atteint ce qu'on appelle dans les livres de géographie de Seconde le "stade post-transitionnel". N'ayant plus qu'une faible fécondité, ou plus exactement une descendance finale de l'ordre de 2 enfants par femme (comme en France), les civilisations assurant paisiblement le remplacement de leurs générations, atteindront toutes l'harmonie et la modernité. Pourquoi ? Parce que l'alphabétisation triomphante des hommes puis des femmes aura enfin chassé les croyances religieuses, favorisé la paix universelle, en même temps que produit la chute de la fécondité. Parce que la France a connu depuis le XVIIIe siècle une tendance à la déchristianisation en même temps que s'y amorçait la TD, les autres civilisations voient ou verront en même temps baisser la fécondité et la pratique religieuse : ainsi les auteurs nous affirment que du Maroc à l'Indonésie la désislamisation guette, et plus loin la débouddhisation aussi…
* * *

Dans le premier cas, on aurait aimé que la notion de TD soit mieux expliquée. Ce passage d'un régime démographique ancien, caractérisé par des taux de natalité et de mortalité élevés, à un régime nouveau avec des taux faibles, est marqué d'abord par le recul de la mortalité permettant une croissance démographique accélérée, puis par celui de la natalité (et de la fécondité) ralentissant la croissance démographique. Lier progrès de l'alphabétisation et chute de la fécondité est bien sûr démontré, mais la fécondité baisse aussi pour d'autres raisons : la réduction de la mortalité infantile joue un rôle essentiel, juste évoqué ici à propos de l'Afrique subsaharienne où on n'en voit guère les effets, d'où une fécondité très élevée, accentuée par tels usages locaux.

Dans le second cas, les auteurs sont tellement soucieux de blanchir l'islam, de lui éviter tout reproche, qu'ils en arrivent à des affirmations pour le moins hasardeuses (voire "loufoques" comme dit Jean Birnbaum dans le Monde des Livres du 7 septembre dernier). Ainsi selon nos auteurs, dans les sociétés islamiques patriarcales tout concourt à la protection de la femme : est-ce ainsi que l'on doit comprendre les violences sur les femmes vitriolées ou brûlées de la Turquie au Pakistan, les meurtres de jeunes filles ou d'épouses en Syrie, ou encore le fœticide féminin qui gagne le Pakistan en venant de l'Inde du Nord ? En Afrique subsaharienne, l'excision du clitoris est-elle le grand bénéfice que les filles tirent de ce que l'anthropologue appelle "un contrôle supérieur de la sexualité féminine". Enfin est-ce bien l'islam qui assure "une bonne préservation contre le sida"?... Quant à considérer que l'alphabétisation ruine nécessairement la foi et la pratique religieuse, l'exemple des Etats-Unis est là avec plus de 90 % de pratiquants d'une foule de religions vivantes !

Mais le pire de l'ouvrage c'est de passer de solides considérations démographiques à de la puérile politique-fiction . Comment croire que la modernité c'est la paix ? Voyez le XXè siècle. Le terrorisme djihadiste (qui n'est pas né en 2001, la secte des Assassins était dirigée par le Vieux de la Montagne aux XI-XIIIe siècles), l'islamisme disais-je, ne serait que le résultat passager  d'une sorte de démangeaison bien pardonnable face à l'irritation provisoire  produite par la modernité... comme si le djihadisme n'avait aucun compte à régler avec les valeurs de l'Occident, avec la démocratie, avec l'égalité des sexes, avec le droit ? Je suis persuadé qu'Oussama Ben Laden est de mon avis.


Youssef COURBAGE et Emmanuel TODD
Le rendez-vous des civilisations
La République des Idées (Le Seuil), 2007, 170  pp.


• La revue "Sciences Humaines" de décembre 2007 (n°188)
reprend ce livre, pages 44-49, en faisant valoir l'étude de la
transition démographique, mais en glissant en conclusion
sur les critiques des postulats idéologiques que j'ai mentionnés.
• La démographie remplacerait-elle l'ensemble des sciences
humaines et sociales ?








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Dimanche 23 septembre 2007
Après avoir reçu le Prix Nobel d'économie en 1998, Amartya Sen a donné des conférences dans le monde entier et a regroupé ses réflexions sous le titre "Identité et Violence". L'idée générale est que l'être humain voit son identité très souvent réduite à la simple appartenance à une communauté religieuse ou à une civilisation, au détriment de toutes les autres faces possibles de son identité, et qu'en conséquence il est plus facile de l'entraîner dans le déchaînement de la violence. Cette idée s'accompagne d'un but souvent répété : combattre l'influence du "Choc des civilisations" de Samuel Huntington (également publié chez Odile Jacob en 2000).

Depuis les attentats du 11 Septembre 2001 à New York et Washington, ceux de Londres et de Madrid plus récemment, journalistes et hommes politiques ont en effet souvent repris l'analyse de Samuel Huntington réduite à l'affrontement inéluctable de l'Islam et de l'Occident. Originaire de Dakha (Bengale) où son père enseignait à l'Université lorsqu'eurent lieu les affrontements sanglants opposants musulmans et hindous lors de l'indépendance des Indes et du partage territorial qui en résulta, Amartya Sen s'estime bien placé pour alerter sur le danger d'une identité réduite comme source de violence : une religion contre une autre. L'économiste indien s'efforce de montrer les dangers du multiculturalisme lorsqu'il s'agit simplement de juxtaposer dans un pays des communautés repliées sur elles-mêmes. À son avis, la Grande-Bretagne n'a pas su tirer profit de la leçon du drame indien puisqu'elle a encouragé les communautés présentes sur son sol à se dresser les unes contre les autres en multipliant les écoles confessionnelles qui empêchent les jeunes d'ouvrir leur esprit, et poussant certains vers le terrorisme islamiste. Amartya Sen s'appuie également sur les enseignements de Gandhi, rappelant son rôle prophétique dans la Conférence de Londres en 1931, pour montrer le danger de toute politique communautariste.

Amartya Sen sait utiliser l'histoire de l'Inde pour nous donner de beaux exemples –anciens– de tolérance en rappelant la grandeur du roi Açoka ou la magnanimité de tel Grand Moghol. Il nous fait découvrir une riche personnalité, celle de Cornelia Sorabji, une parsie venue des Indes en Grande-Bretagne dans les années 1880, qui fut une avocate et militante féministe après avoir été la première femme ayant fait son droit à Oxford. À plusieurs reprises d'ailleurs, l'auteur ressasse ainsi la multitude d'identités que l'on peut avoir. Le problème est qu'il ne démontre jamais que cette multiplicité d'identités puisse nous écarter de recourir à la violence. Certes, des personnes peu ou pas instruites, issues de bidonvilles, peuvent être vite converties en djihadistes et kamikazes à force d'endoctrinement – on l'a vu avec les attentats de Casablanca et de Madrid – mais la violence est-elle vraiment écartée par des identités multiples ? Ne naît-elle pas aussi des contradictions entre des appartenances contraires et pas nécessairement choisies ? Le métissage culturel (dont il n'est pas question dans ce livre) n'ouvre-t-il pas plus de voies pour une meilleure compréhension réciproque ?
Amartya Sen
Identité et Violence
Traduit de l'anglais par Sylvie Kleiman-Lafon
Editions Odile Jacob, 2007, 270 pages.








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Vendredi 6 juillet 2007


Ethnologue reconnue, formée par Marcel Griaule, Germaine TILLION a largement enquêté avant 1940 et après 1954 dans tout le pourtour méditerranéen. Le Seuil réédite son essai de 1966, "le harem et les cousins" où elle étudie les causes et les conséquences sociales de la condition féminine dans ce qu'elle nomme "l'Ancien Monde" : le bassin de la Méditerranée, les rives d'Europe, d'Afrique et d'Asie "dépassant largement les frontières de la race blanche". En s'aidant de nombreux livres d'historiens et de ses enquêtes de terrain, elle démontre que l'aliénation des femmes dans cette zone géographique ne s'explique pas par les lois religieuses chrétiennes, juives ou coraniques, mais par des pratiques sociales archaïques encore vivaces au XXè siècle.


Remontant au paléolithique, Germaine Tillion rappelle que les sociétés "sauvages" les plus répandues pratiquaient l'exogamie : la plus ancienne règle sociale, la prohibition de l'inceste, obligeait chaque homme à prendre femme dans une autre tribu. Pour ces populations de chasseurs-cueilleurs, l'échange des femmes favorisait leur socialisation et leur évolution ; en outre il maintenait la paix entre les territoires voisins. Chaque homme interagissait avec les frères, les cousins de sa femme et les beau-frères de celle-ci : Germaine Tillion surnomme cette structure sociale "la République des beaux-frères". Or, ce n'est pas la situation des tribus du Levant méditerranéen : dès le début du néolithique ces ethnies peu évoluées quant aux institutions sociales inventent l'agriculture et celles qui demeurent nomades, l'élevage. Dès lors l'objectif de ces "seigneurs" de Méditerranée c'est la puissance économique de leur clan : ils refusent tout échange, toute communication avec l'étranger qui nuiraient au patrimoine familial. C'est pourquoi ces tribus pratiquent l'endogamie : on se marie entre cousins de la lignée paternelle. La soeur du père est une épouse possible. Mais non la soeur de mère ; la nièce est souvent mariée à l'oncle maternel chez les chrétiens d'Orient. Marier sa fille à un étranger est inconcevable car sa part d'héritage irait à ses fils, donc à des étrangers. Par intérêt patrimonial et tribal, on vit entre soi : c'est la "République des cousins" qui existait toujours dans les années 1960 dans le Maghreb.


Il importe de garder les filles de la famille pour les garçons de la famille : la noblesse c'est le sang pur, comme le constatait au XIVè siècle Ibn Khaldoun à propos des femmes : "Leur isolement est un sûr garant contre la corruption du sang qui résulte des alliances avec des étrangers. La noblesse, l'honneur, ne peuvent résulter que de l'absence de mélange."  C'est ce qu'a crûment confirmé un jeune aristocrate à  l'ethnologue : "On ne laisse pas couvrir une cavale de grande race par un baudet."


Certes, il suffit, pour les nomades comme pour les agriculteurs, que la femme engendre la filiation patrilinéaire dont dépend l'expansion patrimoniale : nul ne songerait à lui reconnaître le statut de "personne". On pratique donc le mariage incestueux. C'est, par exemple, en Égypte ancienne toute la lignée d'Aménophis à Ptolémée. Car avant le Christianisme et l'Islam l'inceste n'était pas sacrilège dans cette région du monde. Il faisait partie des règles de ces sociétés endogames, de même que la vieille tradition sémitique de la circoncision, pratiquée mille ans avant Mahomet comme signe distinctif de noblesse, et que ne mentionne nullement le Coran.


Vivre entre soi c'est respecter les valeurs de l'honneur masculin et de la virginité féminine. Dans les fratries du bassin méditerranéen, les frères sont financièrement solidaires, interchangeables en cas de crime ou pour mener à terme une vendetta —le devoir de vengeance— après le meurtre d'un proche. Dans le protocole familial seul se distingue le frère aîné, adulé par sa mère, ses frères et ses tantes, jamais réprimandé ; il est responsable de la virginité de ses sœurs. Il peut même les tuer si elles sont infidèles à leur époux. En outre, les proches et la rumeur tribale poussent les hommes au crime qui survalorise leur virilité.


Si laver dans le sang toute atteinte à la vertu d'une femme est inscrit dans le code de l'honneur, c'est que sa virginité est inestimable : les pères voilent leurs filles —surtout quand les sociétés détribalisées quittent la campagne pour la ville— afin de les conserver pour leurs cousins ; et leurs mères les battent dès l'enfance pour les obliger à la soumission.


Il est évident que le harem —la claustration des femmes— et le voile sont beaucoup plus anciens que les vérités du Coran qui n'aborde pas ce sujet. D'ailleurs les "seigneurs" du pourtour méditerranéen ont souvent privilégié ces pratiques millénaires et violé la loi religieuse : alors que le Coran oblige à réserver aux fils une part de l'héritage paternel et une demi-part aux filles, on a préféré les déshériter dans la plupart des tribus.


Au XXè siècle encore, même si les familles urbaines précarisées n'ont plus à sauvegarder leur patrimoine, il reste à protéger l'honneur : les pratiques archaïques stigmatisent l'inconscient collectif de l'Ancien  Monde. L'aliénation, l'avilissement de la femme, la tradition du vivre entre soi perdurent, même si ces préjugés sont en totale opposition avec les préceptes du Christianisme et de l'Islam. Toutefois, plutôt que de risquer les flammes de l'Enfer comme les anciens "seigneurs", l'islamisme extrémiste interprète à contre-sens les vérités du Coran.

 Rédigé par Kate

Germaine TILLION
Le harem et les cousins
Seuil, 1966 - Points Essais n°141


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Jeudi 28 juin 2007

 

Michel LEIRIS : Race et Civilisation
Claude LÉVI-STRAUSS : Race et Histoire


• À l'heure on l'on parle de "dialogue des cultures", l'exhortation humaniste de ces deux grands ethnologues va-t-elle enfin faire son chemin dans l'opinion?


• C'est en 1950, alors que la colonisation nourrissait la doxa raciste, que l'UNESCO en appela à M. Leiris, décédé en 1990, et à C. Lévi-Strauss, bientôt centenaire, pour dénoncer le préjugé de "race". Deux essais parurent : en 1951 celui de Leiris, l'année suivante celui de Lévi-Strauss. Tous deux apportent les preuves du caractère faussement scientifique de la notion de "race". Si l'homo sapiens s'est décliné à l'origine en trois grands groupes –blanc, jaune et noir– produits de l'hérédité biologique naturelle, dès la préhistoire et en Europe même, de nombreuses migrations les ont brassés : le métissage des traits physiques caractéristiques infirme toute théorie de "race pure". Les scientifiques ont prouvé, par ailleurs, que les différences morphologiques n'induisent aucune différence intellectuelle ni psychologique. Ces "hommes de couleur" vivaient en groupes et partageaient une culture faite d'intelligence technique, rationnelle, nécessaire pour s'adapter à un environnement naturel souvent hostile, et d'intention métaphysique propre à élaborer une cosmologie, à donner du sens tant au culte des morts qu'au lignage des vivants. Seuls les Occidentaux ont, à tort, infériorisé ces peuples, opposant leur prétendue "sauvagerie" à "la" civilisation blanche : cette dichotomie infondée entre Nature et Culture reste le drame psychique de l'occident chrétien.

• C'est donc bien davantage à sa culture que chaque individu —fût-il "primitif"— doit l'essentiel de son conditionnement mental et de ses comportements. C'est cet héritage, non plus naturel mais social, qui justifie seul la diversité de ces groupes ethniques. Qui plus est, depuis la préhistoire ils se rencontrent, échangent et ainsi évoluent. Aucune culture, elle non plus, n'est "pure" car elle résulte de la coopération de peuples divers. On n'aura pas oublié que la civilisation dont nous sommes si fiers doit, par exemple, son alphabet aux groupes sémitiques du Sinaï et le "zéro" aux Mayas.


• Ainsi toute culture a toujours connu le progrès, à son rythme et selon le contexte géographique et humain. Un seul fait est avéré : certaines civilisations de l'Ancien Monde ont, à un moment donné du temps historique maîtrisé assez de moyens techniques pour supplanter les autres. Heureuse conjoncture. Puis leur expansion a régressé ou régressera — par exemple l'Europe et les USA pour Lévi-Strauss, alors que "se réveillent"  la Chine et l'Inde : le progrès n'est jamais total ni définitif —ni sa mise en sommeil— pour aucune civilisation.

°°°°°


Ces deux ethnologues ont répondu à l'appel de l'UNESCO et se sont engagés contre le préjugé raciste qui reste lié à la structure socio-économique des sociétés modernes : il n'est ni inné ni héréditaire. L'ignorance fait son lit, et la reconnaissance sociale et politique de tous les groupes humains l'abolira. Mais surtout ils ont réfuté toute hiérarchisation des cultures différentes de la nôtre car on ne peut les juger à l'aune de nos propres critères. Ils ont plaidé dès 1950 pour le multiculturalisme car c'est l'unique rempart contre la "civilisation mondiale", américanisée, qui tend à homogénéiser les cultures – nationales et régionales. Comme l'écrivait Saint-Exupéry  "Si je diffère de toi, loin de te léser je t'augmente". C'est en conservant leurs différences, et dans l'échange respectueux, que toutes les cultures s'enrichissent mutuellement.

Le multiculturalisme constitue, en outre, un frein au repli communautariste de ces cultures aujourd'hui mal considérées par la "terre d'accueil". Encore faudra-t-il se convaincre, face à la montée de l'islamisme, qu'aucune culture n'est en elle même dangereuse ; c'est l'interprétation que l'on peut en donner qui l'est. Nul n'ignore la vérité d'A. Jacquard : "rien n'est plus dangereux que la certitude d'avoir raison."


Voici bientôt soixante ans que C. Lévi-Strauss et M. Leiris nous exhortent à accueillir, à connaître et comprendre les "cultures différentes de la nôtre" ; ce n'est pas au "choc des cultures" mais à leur dialogue que nous sommes conviés, guidés par cette vérité de Confucius – exergue de l'essai de M. Leiris – : "la nature des hommes est identique ; ce sont leurs coutumes qui les séparent."

  Rédigé par Kate  


Michel LEIRIS : Race et Civilisation.
    Unesco, Paris, 1951. Réédition : in Cinq études d'ethnologie, Gallimard, coll. Tel, 1988.

Claude LÉVI-STRAUSS : Race et Histoire. Unesco, Paris, 1952.
   Rééditions : Race et Histoire, suivi de Race et culture, Albin Michel, 2002
   et Gallimard, coll. Folio essais.

    

 


Par Rousseau
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Mardi 12 juin 2007


L'auteur, anthropologue rattaché au CNRS, analyse les transformations du regard européen sur les hommes et les femmes d'autres continents, depuis l'Exposition Coloniale de 1931 jusqu'à l'ouverture du Musée du quai Branly voilà bientôt un an. Comment présenter au public des mondes différents du nôtre mais en relation avec nous ? Quel goût ces Autres ont-ils pour le visiteur ? Le Musée du quai Branly suscite-t-il en lui le désir de les connaître et de les comprendre ?

Toute organisation muséographique révèle une mise en ordre du monde ; la mise en scène des objets dévoile une certaine façon de voir ces Autres d'Afrique, d'Asie, d'Océanie ou des Amériques. L'aventure coloniale déterminait notre regard. Les conservateurs visaient à justifier et légitimer l'Empire aux yeux des métropolitains : ceux-ci, fascinés et horrifiés, pouvaient découvrir au Musée de l'Homme les rites sauvages de ces "primitifs" et, tout au long de la "galerie des races", des personnages sans nom et des objets sans référence d'origine. Cette représentation totalement atemporelle et primitiviste ne cachait pas son objectifs pédagogique : ces Autres laissaient au visiteur le goût âcre et repoussant de l'animal, heureusement pacifié ; et cette altérité domestiquée exposait notre grandeur.

Néanmoins, l'esprit colonialiste n'était pas seul en cause ; Benoît de L'Estoile pointe du doigt le rôle des ethnologues français avant la Seconde guerre mondiale. Adeptes des groupes de collecte d'objets sur le terrain, leur seule ambition consistait à les accumuler lors des expositions muséographiques : grâce au " permis de capture scientifique ", nombre de Marcel Griaule pillèrent konos sacrés et masques rituels. Mais au musée, hormis des fiches et des monographies descriptives, rien ne permettait au visiteur de comprendre la fonction ni le sens des objets exposés. Il faudrait attendre Lévi-Strauss pour redéfinir la synthèse comparative comme méthode caractéristique de l'anthropologie. À l'inverse, dès avant 1914 en Angleterre, Malinowski instaurait la pratique individuelle du terrain : l'ethnologue sur le site était aussi l'anthropologue du musée. C'est une des raisons qui font aujourd'hui du Musée des Autres londonien un authentique musée des cultures du monde.


Faute d'explicitation et de scientificité les Musées de l'Homme et du Trocadéro tombaient en désuétude lorsque Jacques Chirac voulut réparer l'injustice historique dont avaient été victimes ces populations lointaines : le Musée du quai Branly devait représenter la diversité culturelle, amener à un nouvel humanisme élargi à toutes ces cultures certes différentes mais aussi respectables que la nôtre, élaborées par de semblables êtres humains. Mais peut-on amener le public à un regard humaniste universaliste ? et aussi lui donner du goût pour ces Autres ?

Dès 1996, Lévi-Strauss a soutenu ce projet, "synthèse judicieuse" selon lui. De quelle synthèse s'agit-il ?

• L'auteur des "Tristes Tropiques" n'a jamais caché son pessimisme quant à l'avenir des sociétés lointaines : il les voyait de plus en plus touchées par la politique et l'économie mondiales, les estimait inaptes à la modernité donc destinées fatalement à la décadence et la disparition. Leurs objets, signes de leur passé englouti, n'auront donc d'autre intérêt pour le grand public que leur valeur artistique. Exit le musée d'ethnographie, exit l'objet ethnique ; place à l'objet d'art et au musée des "Arts Premiers". Ce nom ne laisse pas de gêner car, ainsi que l'a montré Lévi-Strauss, il n'existe pas de peuple premier, de "peuple enfant à la mamelle" selon Montaigne, qui n'aurait eu ni histoire ni culture. Si ces arts et peuples demeurent "premiers" c'est selon la théorie évolutionniste : ces peuples ont vécu aux origines de l'humanité. C'est le retour du mythe romantique : on présente de ces populations une vision utopique : on y voit l'incarnation de l'ancienne osmose édénique des hommes et du monde, nourris de sagesse et respectueux de leur environnement. En présentant leurs objets comme des "œuvres d'art" on relègue ces cultures dans un hors temps mythique, dans un monde pur et perdu.

Dès lors la mise en espace et en lumières du Musée ravit, au sens propre, le visiteur, le fascine, l'émeut. De clair obscurs en cascades de reflets il faut l'émerveiller, susciter sa jouissance esthétique ; mais s'il cherche à comprendre les écrans explicatifs restent très discrets. Or on ne peut postuler que le niveau d'appréciation esthétique du public soit universel et anhistorique : en le privant de toute contextualisation, le Musée du quai Branly montre les mêmes insuffisances que ses prédécesseurs ; à cause du primitivisme essentialiste on risque de ne l'envisager que comme un musée des civilisations disparues, et disparues par notre faute. Car l'enjeu est aussi politique, Jacques Kerchache, décédé en 2001, ne l'avait pas caché : cette sanctuarisation des Arts Premiers se veut un réquisitoire contre la mondialisation et une repentance monumentale, une "synthèse judicieuse" effectivement.

Reste que ce musée ne répond pas au vœu de Chirac : faire partager au public un humanisme élargi aux diverses cultures du monde. Car les marchands d'art et les énarques ont évincé les ethnologues, le seul plaisir esthétique s'est substitué au discours de vérité.

Si les objets exposés n'étaient pas déshistoricisés et déréalisés, on pourrait faire prendre conscience, à travers eux, de l'évolution de ces cultures, de leur diversité et de leurs interactions, car aucune —même insulaire— n'est un isolat coupé du monde. Or l'esthétisation des présentations fait croire qu'elles ont été définies et figées une fois pour toutes. En outre, les concepteurs de ce musée semblent "oublier" que certains de ces groupes culturels vivent encore et créent toujours : Africains, Aborigènes ou Amérindiens, les artistes autochtones aujourd'hui empruntent à l'Occident, mais leurs traits cultures distinctifs perdurent : comme le montre Sahlins, le "vrai sauvage" c'est celui qui indigénise les productions du capitalisme mondial, qui s'approprie un peu de notre modernité.

Enfin, et surtout, le Musée du quai Branly devrait mettre en scène l'évolution de notre relation avec ces populations lointaines hic et nunc. Comment jugent-elles notre mise en scène d'elles-mêmes ? Notre appropriation de leurs objets —pillés ou non— considérés comme patrimoine national ? En France on refuse aux cultures minoritaires toute revendication participative, tout droit de parole sur la manière dont sont exposés leurs objets sacrés, par crainte du communautarisme. Tel n'est pas le cas en Angleterre ou aux USA où les minorités ethniques détiennent un droit de regard. Car ces objets sont porteurs de sens pour elles, afin de se ressourcer dans leur identité : c'est à elles d'apprécier l'authenticité de la scénographie, quitte à mettre en cause l'autorité des conservateurs. Celui du Museum of the American Indian de Washington a été amené à réorganiser ses salles africaines afin de montrer la pleine inclusion de certains groupes culturels d'Afrique dans le monde moderne. Si le Musée du quai Branly est confronté à ces exigences, il devra les écouter et trouver un moyen terme.

Le succès remporté par le Musée du quai Branly prouve que l'architecture innovante, l'atmosphère onirique plaisent au public. Les Autres y gardent un goût de lointain, d'exotisme spatio-temporel. Le NOUS européen tient encore à distance le NOUS des Autres. Et la transformation de l'objet ethnologique en œuvre d'art ne modifie pas le regard ethnocentrique ; Lévi-Stauss a raison "le barbare c'est (encore) celui qui croit à la barbarie." Et pour qui veut approfondir le dialogue universel des cultures, tout reste à faire à moins d'être déjà initié, averti que cette fleur de tiaré c'est le gardenia de nos jardins, que cette silhouette noire vêtue du seul étui pénien c'est un être humain, que cet exotisme c'est notre quotidien, voire notre proche.

   Compte-rendu par Kate 

Benoît de L'ESTOILE
Le Goût des Autres.
De l'Exposition Coloniale aux Arts Premiers

Éditions Flammarion, 2007, 453 pages.



Par Rousseau
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