Dans cet essai, l'auteur veut montrer les différences entre extrême Occident et extrême Orient
afin d'aider à la coopération et la fraternisation des deux civilisations. Car d'après lui, le véritable axe de conflit
mondial actuel n'est pas Nord/Sud mais Ouest/Est. Il prétend adopter un point de vue d'ethnopsychologue pour exposer deux référentiels culturels opposés et croiser deux regards où l'Autre demeure
encore l'étrange Étranger. Coulon reprend ce que l'on sait des civilisations occidentale et asiatique — japonaise surtout : leur enracinement historique diffère totalement, leur conception du
temps comme de la relation de l'homme à la nature aussi. Valeurs et comportements divergent : sous la plume de Coulon, l'homme blanc apparaît hyperactif agressif, extraverti investi dans l'action
frontale. Son ego surdimensionné s'exprime dans l'excès de parole. Peu porté à l'écoute et à la fraternité, il méprise le silence. Volontiers dominateur, il impose ses valeurs —liberté, justice,
égalité—, qu'il croit universelles. À l'inverse, l'asiatique ne se perd pas en discours abstraits : introverti, peu disert, il sait écouter, observer avant de s'engager dans l'action pragmatique
réfléchie. Solidaire, conformiste, il cultive la modération. La "passivité active"constitue sa force mentale : c'est cette aptitude naturelle à percevoir, grâce aux ondes cérébrales alpha, les
courants d'énergie omniprésents qui explique son adaptabilité à l'environnement comme à l'interaction sociale : alors que l'homme blanc, mu par les ondes bêta, se précipite vers son but,
l'asiatique sait épouser la courbe, —la diagonale—, la pente d'une situation, et par ce biais atteint sans heurts son objectif. À ses yeux l'apparence importe peu, la vraie liberté est mentale :
seule la flexibilité permet la réussite.C'est l'essai d'un philosophe expatrié qui se retrouve apatride. Sa vision du Japon et de l'Extrême Orient reste subjective, nourrie de l'expérience vécue mais aussi de nombreuses lectures érudites. Montaigne déjà louait les bienfaits du dépaysement et signifiait à l'occident belliqueux son illusoire universalité ; Pascal déjà soulignait la relativité des valeurs avant que les plaisants contes voltairiens ne persuadent de la complémentarité du bien et du mal, comme du Yin et du Yang. On peine à discerner l'originalité des propos de Coulon. La logique d'ensemble reste confuse, alourdie d'assertions souvent privées d'explicitations, alors même que l'auteur prétend "éclairer l'énigme extrême–orientale".
Surtout, il schématise à l'excès l'opposition du sherpa et de l'homme blanc : à l'angélisme des évocations de l'asiatique répond un portrait au noir de l'Occidental. On croirait relire les philosophes du 18°siècle : en idéalisant l'Extrême-Orient —tel le Bon Sauvage des Lumières—, l'auteur condamne l'Occident. Est-ce d'avoir trop bien adopté le pont de vue nippon qu'il n'exprime que mépris ironique pour la culture occidentale? Ou que, l'exil lui étant trop insupportable, l'auteur se soit réfugié dans ses livres et n'ait retenu de son expérience asiatique que ce qui corroborait ses lectures? On doute de la force de conviction sur le lectorat occidental d'un discours aussi orienté.
De Malraux à François Jullien, nombreux sont les essais traitant des différences entre Occident et Orient. Plutôt que d'y ajouter, et puisqu'il voulait aider l'Occidental à penser autrement les cultures asiatiques, on aurait attendu que l'auteur jette des ponts entre les deux civilisations. Plutôt que de souligner leurs différences, il aurait été plus constructif d'apprécier leur écart —comme le suggére François Jullien qui compare les diverses cultures aux pans d'un gigantesque éventail : écartées mais convergentes à l'articulation de la base.
Alain Robert COULON
Le sherpa et l'homme blanc
Un Occidental devant l'Extrême-Orient
Gallimard, 2009, 191 pages
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