Symboliquement, il y a deux chats dans ce roman, un à chaque bout de l'histoire. Veludo qui a été tué par Verinha, la maîtresse de Carmélio, une femme jalouse de son regard. Roldão réputé si doux mais qui mordra le narrateur parce qu'il a signé un pacte avec le diable puis il périra de la rage. Car le mal est au coeur du récit, spécialement le mal que les hommes se font et qui apparaît de deux façons, par la répression exercée par le régime militaire et par la violence familiale, notamment sur ses filles. La libération, ou la rédemption, est-elle possible ?Un agent de la dictature
En 1964, les généraux de Brasilia ont pris le pouvoir et décidé d'éradiquer toute opposition. Le major Fernando envoie à Fortaleza un de ses tueurs favoris, Carmélio, pour éliminer Célio, jeune dessinateur et peintre soupçonné d'activités clandestines. L'artiste est lié à l'imprimeur Laudelino, disparu deux ans auparavant, et sous l'influence de Dorinha, la descendante de deux grandes familles, les Vasconcelos et les Alencar. Avant de commettre son crime, le bourreau venu de Rio enquête sur Célio et son entourage, tombe amoureux de Dorinha, et se perd continuellement dans le cauchemar de ses activités de tortionnaire avant même de réaliser sa sinistre mission.Une société anachronique
L'esclavage aboli en 1888, pèse encore sur les relations des Vasconcelos avec leurs servantes comme dans la vie sociale. Ainsi l'avocat Maurilio, un proche de Dorinha, se présente-t-il comme un "zambo riche" et plaisante sur ses racines : "Ma grand mère venait de Luanda. Mais une fois la famille enrichie et blanchie, on brûla ses portraits." Sa mère vit à Crato et correspond avec le Pape. La société du Nordeste est dissiquée par le scalpel féministe de l'auteure, elle-même issue de ce milieu étouffant dont elle souligne à maintes reprises les attitudes anachroniques dans la vie quotidienne. Surtout, comme dans Les huit cahiers et le Cantique de Meméia , la doyenne du clan familial a mis ses filles sous sa coupe. Dorinha veut éviter de tomber dans le piège du pouvoir matriarcal soutenu par l'Eglise catholique, aussi est-elle devenue bibliothécaire et s'intéresse-t-elle à la "littérature de cordel". Mais elle ne doit épouser ni un carioca comme Carmélio, ni un noir comme Maurilio, ni un impie ou un franc-maçon. Et Célio ? Il est assassiné — ce qui marque le milieu du volume.Un pèlerinage dans le sertão
Son crime commis, les remords s'emparent de Carmélio qui ne supporte plus la vie qu'il mène à Rio. Ses aventures amoureuses sont des échecs. Sa mère lui apparaît en songe et le traite d'assassin. Puis Dorinha elle-même lui apparaît avec le même visage accusateur, le visage de sa mère. Mais Dorinha confessera aussi à Carmélio ses véritables activités… Bien que non croyant, Carmélio va ainsi se joindre à un pèlerinage déjà décidé par Dorinha, pour accompagner Amaryllis, une amie de sa famille, et le pharmacien Betô. Chacun avec des raisons différentes. Le groupe va faire le trajet à pied en marchant de nuit pour moins souffrir de la terrible chaleur du sertão au moment de la sécheresse. La transformation du bourreau en pèlerin est annoncée par les mots mêmes du titre original : O torturador em romaria. Mais le pèlerin Carmélio a-t-il tout perdu du tortionnaire qu'il était ?Dieu ou Diable ?
Le Nordeste évoqué par H. Studart
Ce pèlerinage doit les mener jusqu'à Juazeiro où l'on prie le père Cicero, un faiseur de miracles mort en 1936. Il donnait la communion à sa paroissienne Maria de Araujo quand elle connut ses premiers stigmates. Leurs miracles ne furent pas reconnus par Rome mais l'influence du père Cicero grandit et il régna sur la région de Joazeiro, le hameau devenu une ville. Il se vantait d'avoir ouvert les négociations pour mettre fin à la Guerre de 1914-1918. Sur cinq cent kilomètres à la ronde il attirait un peuple qui d'obéissait plus aux "coronels", aussi aurait-il pu craindre de subir le sort de Canudos après son raid sur Fortaleza pour en virer le gouverneur. À Canudos, le village du chef mystique Antonio Conselheiro ne s'était pas rendu : les paysans pauvres et fidèles à l'empire avaient été exterminés par l'armée républicaine venue de Bahia en 1897. D'autres mystiques sont évoqués dans le récit. Au XVIIIè siècle, un moine nommé Vidal avait parcouru le pays à pied. Et non loin de Fortaleza, la ville de Canindé reçoit toujours les pèlerins venus honorer saint François d'Assise. — Pour Amaryllis, Betô, Carmélio et Dorinha l'odyssée prendra fin bien avant les 500 km à travers le sertão. Par l'intervention de Maurilio parti voir sa mère à Crato, ou celle de Dieu ou encore celle du diabolique major Fernando ?
Malgré la couverture de l'édition française, ce n'est pas exactement ce qu'on appelle un roman à l'eau de rose… La violence, à commencer par celle du bourreau, y est plus présente que dans bien des "polars" et la tension vaut bien celle des "thrillers" les plus réussis. En conclusion, n'avons-nous pas ici "le grand roman brésilien" de la génération qui suit le "Diadorim" (1956) de João Guimarôaes Rosa ?
Heloneida STUDART
Le Bourreau
(O torturador em romaria, Rio, 1986)
Traduit par Paula Salnot et Inô Riou
Les Allusifs, 2007, 344 pages.
Lire la fiche sur Le Cantique de Meméia
par Rousseau
publié dans :
LITTERATURE BRESILIENNE
Dans une grande famille de vieille ascendance portugaise du Nordeste, embarquée dans des procès sans fin contre la Banque du Brésil —la Cause—, un coûteux collier de 102 émeraudes, unique rescapé du naufrage financier, est à l'origine d'une intrigue serrée permettant à Heloneida Studart de nous présenter la société brésilienne d'une manière très acide.
Quelle fichue famille ! Après le suicide de Maria das Graças Nogueira de Alencar, ses huit cahiers autobiographiques sont expédiés de Fortaleza à sa nièce Mariana, élégante juge, mariée à un riche homme d'affaires carioca, alors que sa soeur Leonor a épousé un universitaire glacial. Le roman se déroule entre le début et la fin de la lecture que Mariana fait de ces cahiers, découvrant pas à pas, atterrée, l'histoire de ses aïeux, de sa mère Mimi et de ses tantes Maria et Melba, tandis qu'en parallèle s'enclenche un nouveau cycle tragique, centré sur la haine de Leonor pour Alfredo depuis leur mariage. Ce roman se place essentiellement du point de vue des femmes et Heloneida Studart souligne fortement la dictature égoïste des mères sur leurs filles.
« À chaque génération de Nogueira, une des filles était préparée pour le célibat dans le but de servir, plus tard, sa vieille mère. À cette élue, on refusait les symboles de la féminité; personne ne lui adressait de galanterie, ne lui offrait un petit bracelet, une paire de boucles d'oreilles, un flacon de parfum. Pour qu'elle soit mieux disposée à son futur sort de vieille demoiselle dédiée à mitonner les soupes et les bouillons de sa mère, on lui interdisait d'aller à la fenêtre, de se rendre à des fêtes ou d'avoir des amis et des confidents.»
C'est ainsi que Maria das Graças aurait dû rester servir sa mère, dona Mimi. Mais quand Melba est cruellement enfermée au couvent du Bon Pasteur parce qu'elle a flirté avec un beau garçon nommé Cid, Maria se révolte secrètement puis ouvertement. Les parents sont intraitables sur la réputation et la virginité des filles à marier. Devenue veuve, dona Mimi a quitté le Nordeste pour Rio avec les décombres de la fortune ancienne. Outre la Cause, elle ne pense plus qu'à ses bonbons, ses robes noires, et ses pendentifs de jais — même quand Leonor risque la prison.
On retrouve ici la plupart des thèmes du magnifique "Cantique de Méméia", y compris l'allusion à la violence de l'autre dictature, celle des généraux des années 1964-1985, qui a enlevé à Mariana son cher Vasco. Romancière engagée, Heloneida Studart y ajoute le thème de la corruption ambiante du Brésil contemporain. Seul un flic y échappe… mais il prend sa retraite anticipée pour aller cultiver son jardin.
Heloneida STUDART
Les Huit Cahiers
Traduit du portugais par Paula Salnot et Iño Riou
Les Allusifs, 2005, 236 pages
Sur le dernier ouvrage traduit de la même auteure : le Bourreau.
par Rousseau
publié dans :
LITTERATURE BRESILIENNE
Plus qu'un roman policier classique, vous lirez avec Hotel Brasil une savoureuse galerie de portraits : Cândido le personnage principal, ses relations en ville, et tous les pensionnaires de l'établissement, depuis Marcelo le journaliste jusqu'à Madame Larência l'ex-maquerelle. Tandis que l'éditeur Lassale pour qui travaille Cândido fait son beurre avec la "littérature de développement personnel", la tenancière, elle, est l'illustration même de l'inflation galopante sur le marché de la spiritualité au Brésil, une activité qui assure parfois l'ascension sociale :
Elle était femme à faire brûler des cierges pour toute une galerie de saints — encore qu'elle eût aussi l'habitude de fréquenter, avec la même conviction, les lieux de culte afro-brésiliens : terreiros et encruzilhadas. Elle était adepte de pratiques divinatoires — les buzios et les horoscopes—, de l'ésotérisme égyptien et de l'ascèse hindoue, des séances de spiritisme et des breuvages magiques des Indiens. Née pauvre dans la favela, Dino avait débuté comme femme de ménage. Puis elle était devenue gouvernante de l'immeuble qui, plus tard, s'était transformé en pension sous le nom pompeux d'Hotel Brasil. Dévot de Thor, l'Égyptien Horus avait fait tout ce qu'il fallait pour initier sa jeune employée aux courants spirituels qui rapprochent les eaux du Nil de celles du Gange. Il s'en allait souvent passer des mois en Amazonie, se passionnant pour les croyances indigènes, les légendes des bords du fleuve, les mythes de la forêt. La maison restait alors sous l'autorité de Dino, unique fidèle qu'Horus ait réussi à convertir au Brésil. Un jour, sous le coup d'une inspiration surnaturelle, Horus avait ôté du mur le marteau qui décorait son bureau et était parti sans la moindre explication, abandonnant l'immeuble aux bons soins de sa gouvernante. (Extrait, page 116).
L'action du roman se passe à Rio de Janeiro, vers 1999. À l' Hotel Brasil qui est une pension pour personnes seules tenue par dona Dino et son chat Osiris, un locataire, Seu Marçal, ancien fonctionnaire aux Minas Gerais, amateur de belles pierres et de femmes vénales, est retrouvé mort dans sa chambre, décapité, énucléé. Le commissaire Olinto Del Bosco mène l'enquête auprès des pensionnaires —belle série de personnages dont nous apprenons les faiblesses et le passé— mais fait "chou blanc". Pour ne pas perdre la face, il fait arrêter Jorge, le factotum de l'hôtel ; après les tortures d'usage dans une police encore très inspirée par les méthodes datant de la dictature militaire (1964-1985), celui-ci avoue tout. Tout et tout.
Simplement, tandis que nous suivons la vie professionnelle et amoureuse du professor Cândido le protégé de dona Dino, et que l'auteur nous promène à travers la société brésilienne, d'autres pensionnaires sont pareillement envoyés ad patres. S'occupant à l'occasion des enfants des rues par le biais d'une association caritative, le naïf Cândido, ne se soucie pas trop de savoir la vérité sur le meurtre de Seu Marçal ni la suite de l'enquête. Il se soucie d'une bien jeune droguée, Bia/Beatriz, et il s'inquiète des violences policières à l'égard des jeunes cariocas. Il s'intéresse également à la jolie Mônica, l'anthropologue qui a l'âge d'être la mère de la petite sauvageonne. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?
Réjouissez-vous, il y aura une happy end (enfin, pas pour ceux qui auront perdu la tête…). Réjouissez-vous aussi parce que cet unique roman est un condensé de vrai Brésil (il n'y manque à peu près, et sans doute volontairement, que samba et carnaval). L'auteur s'y connaît en matière de Brésil : il est conseiller du président Lula. Alors quand un cafard irrespectueux part à l'assaut du portrait présidentiel qui orne le mur du commissariat, j'ose espérer que vous penserez qu'il s'agit non de Lula mais de son prédécesseur : Cardoso. L'auteur s'y connaît enfin largement dans le domaine spirituel, juste un indice : "Frei" ce n'est pas un prénom.
Frei BETTO
Hotel Brasil
Traduit du portugais par Richard Roux
Éditions de l'Aube, 2004 (en poche "l'aube noire, 2006)
300 pages.
Hotel Brasil
Traduit du portugais par Richard Roux
Éditions de l'Aube, 2004 (en poche "l'aube noire, 2006)
300 pages.
par Rousseau
publié dans :
LITTERATURE BRESILIENNE
Une famille du Nordeste
Ce bref roman de 176 pages, publié au Brésil en 1975, est une pure merveille. Une extraordinaire galerie de portraits et de petits riens révélateurs de la société brésilienne du Nordeste, puisque cette famille de grands propriétaires, les Carvalhais Medeiros, vit à Bahia. Trois générations de femmes cohabitent dans une immense villa entourée d'un jardin luxuriant. Le chef du clan c'est grand-mère Menina, la centenaire, dont le testament est attendu par ses filles Nini et Luciana. La grand-mère se voit comme la gardienne d'un temple de traditions et de vertus chrétiennes. Le récit envoutant est conduit par Marina, l'une des deux filles de Luciana. Une fois veuve d'un pauvre facteur, Luciana est revenue vivre dans la villa familiale, avec ses filles et sa bonne, la bonne Meméia qui connait d'autres traditions, celles des remèdes de bonne femme, celles des divinités du candomblé et celles des saints populaires.
Désordre familial
Mais la réalité dérape hier comme aujourd'hui. Hier, c'était Guiomar, la tante internée au couvent : « On la traina jusqu'à l'oratoire où elle dut reconnaitre, en présence de toutes les statues baroques de l'église, qu'elle s'était donnée à un amant, nuit après nuit, durant six mois…» Hier encore l'oncle Lucas, qui se disait « poursuivi par des sorcières [qui] avaient des seins et des visages de vieilles femmes, des pieds et des becs d'oiseau » qu'il exorcisait en confectionnant des centaines de cerfs-volants, après quoi il fallut l'interner dans un hôpital psychiatrique.
L'oiseau bleu
Aujourd'hui c'est à cause de Pablo, le réfugié politique qui ne parle plus, recueilli par la foucade de la grand-mère, qui va par sa présence au grenier créer le trouble et causer la perte de la tante Nini avant d'être exfiltré vers une terre de liberté (la dictature militaire dura au Brésil de 1964 à 1985). Ce Pablo a été envoyé à la villa par João, le petit ami de Marina, celui-ci croupit en prison, et y dépérit malgré les sucreries bahianaises apportées par Marina, seule sensible à la misère environnante. Finalement seule héritière, Marina ne peut empêcher la mort de João en prison. « Le moineau est un oiseau bleu » disait-il, et c'était subversif.
Extrait
Je me décidai à monter jusqu'à la petite chambre du grenier, pour essayer de parler avec Pablo. J'avais l'intention de lui décrire les malheurs de João : de la viande salée jusqu'à l'horreur absolue de l'araignée. Je savais que l'étranger était la cause de tout et je voulais lui demander quand il pensait s'en aller. S'il ne pouvait pas parler, il devait au moins pouvoir gribouiller quelque chose sur un papier. J'emportai donc avec moi deux feuilles et un crayon.
Pablo dormait, habillé d'un slip rouge et allongé dans son lit étroit. Il avait toujours son morceau de bois accroché an cou; jamais il ne me parut si beau. Rien d'étonnant à ce que Dalva soit folle de lui et que tante Nini s'habille en blanc, comme une promesse du mois de Marie. Rien d'étonnant à ce que João...
— Je sais déjà que tu t'appelles Pablo, chuchotai-je.
II se réveilla immédiatement et s'assit sur le lit, alerte.
— Tu n'es pas du tout un enchanteur. Tu es seulement un de ces hommes dont la photographie est placardée dans les gares routières, «Recherché par la police»... Pourquoi n'es-tu pas allé te cacher dans une grande ville, ou dans un autre pays? Pourquoi es-tu venu te cacher dans cette maison et dans cette ville pourrie où tout se sait? Depuis que tu es arrivé, ils sont en train d'en terminer avec João.
Il se mit de nouveau à regarder mes oreilles, mes seins. Je reculai un peu, haïssant l'idée qu'il puisse me désirer. Pablo prit la feuille de papier; il était gaucher. D'une écriture irrégulière, il écrivit: «Il y a des douleurs chaudes et des douleurs froides. Pendant un interrogatoire, ils m'arrachèrent la langue. Ce fut une douleur froide.»
— Mensonge, répliquai-je. Supercherie. J'ai vu de mes propres yeux ta langue quand tu mangeais le repas que Margarida t'avait apporté ici, sur un plateau. Tu inventes tout.
Il commença à trembler. Les lettres tombaient sur le papier, irrégulières, hors des lignes, comme des fourmis en folie. Il écrivit, mélangeant l'espagnol et le portugais, qu'il venait d'une ville pauvre en bord de fleuve où habitaient des enfants maigres et des Indiens misérables, mais où les fleurs ne pouvaient s'arrêter de pousser. Elles apparaissaient sur les toits de tuile, envahissaient les rues de terre battue, s'accrochaient aux poteaux électriques. Le nuage formé par leurs parfums était visible de loin. La fille du bar à la peau brune, qui servait l'eau de vie à Pablo et à ses amis, mettait des oeillets dans ses nattes. Un jour, des forces obscures arrivèrent dans la ville et cherchèrent tous ceux qui affirmaient que les moineaux sont des oiseaux bleus. Et il fut capturé dans ce bar. Avant qu'il soit enfermé, il eut le temps de voir que les inquisiteurs avaient saccagé les fleurs. Ils s'étaient attaqués aux jardins suspendus avec des lance-flammes, avaient envahi les parterres et brûlé les barques chargées de jasmin. Rien n'avait échappé à la vigilance des hélicoptères, du lopin de terre le plus secret à la plus humble agapanthe bleue. Quand les forces obscures partirent, la ville resta sombre, brûlée, poussiéreuse, désertée pat les colibris et abandonnée par les papillons.
Pablo fut transporté dans une autre ville et interrogé en espagnol, en guarani et en anglais. Certaines méthodes étaient primaires, d'autres bien plus sophistiquées. Il dit beaucoup des choses qu'il savait, niais pas tout. Et soudain, au cours d'un de ces interrogatoires, il vit sortir de sa bouche, sur la pointe du poignard d'une des forces obscures, un morceau de viande blanchâtre et sanguinolent. Sa langue. Il cracha une épaisse salive, du sang et deux dents. Il ne pourrait plus jamais parler. Plus tard, alors qu'il était transféré d'un commissariat à un autre, ses amis réussirent à le libérer en soudoyant quelques personnes. Depuis ce jour il allait de ville en ville, muet, avec sa médaille autour du cou pour que ses frères puissent l'identifier et le reconnaître. Dans une clinique de Montevideo, un médecin lui avait dit que personne ne lui avait arraché la langue, que cela avait été une machination morbide. Il avait néanmoins senti la douleur de la mutilation. Une douleur glacée.
— Je pense que tu as décidé de perdre ta langue, lui dis-je. C'était pour arrêter de cafter. Pauvre lâche. Sale mauviette.
Il commença à trembler, mais il ne m'inspirait aucune peine.
— Je ne sais pas quel rapport tu as avec mon cousin..., dis-je. Ce doit être cette histoire de moineaux bleus. Si c'est autre chose, je ne veux pas le savoir. Il fut un temps où cette histoire me faisait l'effet d'une morsure venimeuse. Je vomissais presque chaque jour. Quand je fermais les yeux, je voyais l'homme que j'aimais dans les bras d'un autre homme... Nulle autre femme ne voit ça! Je voyais des mains viriles touchant ses seins — de petites taches d'iode. Je ne pouvais même pas pleurer, parce que c'était comme si je pleurais de l'acide; mes larmes me brûlaient immédiatement les paupières... Alors, je pensais «Aucun organisme ne peut vivre avec son venin; je vais finir par l'expulser, tout cela sortira bien d'une manière ou d'une autre...» Je voulais me débarrasser de cet amour, comme s'il s'agissait d'une chose pourrie. Mais je n'ai pas pu. Il pourrait être l'homme le plus blessé et déshonoré de la terre qu'il resterait toujours le même João mon petit agneau de sucre. Fais bien attention qu'il ne lui arrive rien par ta faute, sinon, tu ne sortiras de cette maison que les pieds devant. J'ai bien remarqué que tu fais tourner la tête des femmes... Séduis qui tu veux, fais ce dont tu as envie. Mais prends garde à ne pas rendre la vie de João plus cruelle. J'ai encore l'espoir de le faire sortir de cette prison. Aujourd'hui, je n'attends plus rien de lui ni d'aucun homme. Je suis devenue une poupée de cire, sans ouvertures. Quand il m'appelle Calunguinha, il ne sait pas comme il dit la vérité. Mais j'ai encore l'espoir d'aller avec lui à Jaçanã à la pêche aux siris. C'est ce que je veux de plus dans la vie. Tu peux penser: «Quelle misère!» Ça m'est égal. Mais si João est tué par ta faute, tu regretteras le jour où tu es né, n'aie aucun doute là-dessus.
Extrait, pages 88-91.
Heloneida STUDART
Le Cantique de Meméia
Traduit par Paula Salnot et Inô Riou
Les Allusifs, Montréal, 2004, 176 pages.
par Rousseau
publié dans :
LITTERATURE BRESILIENNE
Paulo LINS
La Cité de Dieu
Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Henri Raillard
(Folio n° 4157, 578 pages)
La Cité de Dieu
Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Henri Raillard
(Folio n° 4157, 578 pages)
Ce gros roman expose avec une certaine complaisance et beaucoup de redites les rivalités des dealers d'une favela : la "Cité de Dieu", où l'auteur a passé plusieurs années de sa vie. Le récit est une avalanche de personnages pittoresques seulement par leurs noms: la Ficelle et la Fouine, Tremblement-de-Terre, le Canard, P'tite Mangue ou Zé Rikiki. Mais tous assassins, les uns simplement plus prompts à dégainer que d'autres, ou plus barbares dans leurs crimes. Il y a aussi de la samba, des plages, de l'alcool, des filles, et des flics véreux. Et encore de la drogue.
Côté culture, on se limitera à une phrase : « Ils se rappelaient Bonanza, Buffalo Bill, Zorro.» On peut préférer l'original à la copie. On nous dit que ce livre en tant que document a alerté les Brésiliens sur le pourrissement de leurs favelas par la criminalité liée au trafic de drogue. Je suis persuadé qu'en 1997, ils le savaient déjà d'expérience.
Le Bouseux était né avec un ictère dans la sècheresse du Pernambouc. Avant l'âge de cinq ans, il avait contracté les oreillons, avait été atteint de déshydratation, il avait eu la varicelle, la tuberculose et tant d'autres maladies que sa famille prit l'habitude d'allumer un cierge et de le lui mettre dans la main quand ses yeux se révulsaient, qu'il avait des sueurs froides et qu'il tremblait des heures durant sous un fort soleil et sous les couvertures prêtées à la hâte par les voisins, pour qu'il ait de la lumière au cas où il mourrait, étant donné que le mioche était païen. La médecine était déjà allée le chercher dans le ventre de sa mère, mais le mioche avait résisté à la mort foetale. Il arriva à Rio de Janeiro à l'âge de onze ans avec juste sa mère, car son père avait été assassiné à la demande du propriétaire pour qui il travaillait. À l'occasion des élections municipales. Le peuple disait qu'il avait publiquement déclaré son intention de voter en faveur de l'adversaire du patron. Aux côtés de sa mère, il mendia pendant plusieurs années dans les mes du centre de la ville jusqu'au jour où elle fut emportée par une crue place de la Bandeira, où elle donnait avec d'autres mendiants. L'enfant n'oublia jamais la scène, dans laquelle sa mère était avalée par un égout alors qu'elle résistait à la pression des eaux, accrochée à un poteau.
Par la suite, le Bouseux cira des chaussures, eut une carriole de livraison au marché, vendit des cacahuètes, des revues pornos dans le train, il lava des voitures de rupins, bouffa le cul d'un pédé des quartiers chauds pour se faire un peu d'argent. Avec sa dernière activité il réussit à louer un taudis dans
la favela de la Veuve. Il se joignit à la bande des gamins de la favela pour commencer à voler les petites vieilles qui passaient par la place Saens Pena. Son premier revolver, il l'avait obtenu d'un homosexuel de la Zone-Basse-des-Putes avec qui il avait couché pendant deux ans d'affilée. Quand il avait entendu dans un troquet que ceux qui se rendraient au stade Mario Filho recevraient une assiette de soupe à l'heure des repas et, en plus, auraient droit à une maison à soi, il ne perdit pas de temps, il se joignit aux victimes des crues de 1966 et tout se déroula comme il l'avait imaginé. C'est au stade même qu'il se lia d'amitié avec Pelé, son fidèle équipier.
Pelé était né dans la favela du Borel. Son père, qui se disait petit-fils d'esclaves, était un homme solide, beau, il travaillait comme éboueur, il ne buvait que le week-end; quand il travaillait, il préférait fumer un petit joint dans les ravins de la favela où il avait toujours été respecté des vauriens et des bandits. Passiste à Unidos da Tijuca et ailier droit dans le club de l'Everest, équipe de deuxième division, Cibalena avait toujours été assailli par les femmes de l'école de samba, des supporters de l'équipe dans laquelle il jouait, et de la favela où il résidait. Il était fier de dire, dans les cercles d'amis, qu'il avait des enfants qu'il ne connaissait même pas, mais c'étaient les femmes les coupables car dans la perspective de se le garder pour toujours, elles se laissaient engrosser par pure duplicité.
Pelé avait été victime de cette vacherie. Il souffrait quand sa mère lui disait d'aller voir son père et que celui-ci ne le recevait même pas, prétendant ne pas le connaître. L'enfant fut élevé uniquement par sa mère, son grand-père maternel avait mis sa fille à la porte quand elle était tombée enceinte. Sa patronne fit de même. Désespérée, avant même d'accoucher, elle avait sombré dans la prostitution. Elle avait des amies prostituées et s'initia facilement à cette vie. Ensuite, elle s'engagea sur le chemin du crime. Elle commença par voler les ménagères sur les marchés de la Tijuca, puis elle transporta de la drogue et des armes pour les bandits de la favela, cacha de la cocaïne et de l'herbe dans son vagin pour fournir les prisons de Rio. Elle négociait avec les shérifs pour pouvoir vendre dans les prisons.
Pelé n'allait pas à l'école. Encore enfant, il opérait déjà sur les marchés, il volait les portefeuilles des passants. Quand il comprit que sa mère était une prostituée, il ne lui adressa plus jamais la parole. S'il venait à rencontrer les hommes qui lui apportaient des bonbons trompeurs, qui lui faisaient des câlins sinistres, des plaisanteries usées pour tromper le bêta, et qui de temps en temps s'enfermaient avec sa mère dans la chambre de la maison de la Zone-Basse-des-Putes où elle passait ses journées, il les tuerait. Il alla au Maracana pour avoir une maison parce que dans la favela il était condamné à mort. À quinze ans, c'était déjà un bandit accompli. Il ne se sentirait bien que quand il trouverait le bon coup. Sa mère n'alla pas à son enterrement, elle avait contracté une maladie que les médecins n'arrivaient pas à identifier, elle mourut une semaine après son fils. Par charité, son grand-père maternel paya les funérailles, mais durant la veillée funèbre il dit que le gamin était tombé dans le crime par pure dépravation, il en avait connu qui étaient passés par des épreuves pires que les siennes et qui étaient convenables.
Par la suite, le Bouseux cira des chaussures, eut une carriole de livraison au marché, vendit des cacahuètes, des revues pornos dans le train, il lava des voitures de rupins, bouffa le cul d'un pédé des quartiers chauds pour se faire un peu d'argent. Avec sa dernière activité il réussit à louer un taudis dans
la favela de la Veuve. Il se joignit à la bande des gamins de la favela pour commencer à voler les petites vieilles qui passaient par la place Saens Pena. Son premier revolver, il l'avait obtenu d'un homosexuel de la Zone-Basse-des-Putes avec qui il avait couché pendant deux ans d'affilée. Quand il avait entendu dans un troquet que ceux qui se rendraient au stade Mario Filho recevraient une assiette de soupe à l'heure des repas et, en plus, auraient droit à une maison à soi, il ne perdit pas de temps, il se joignit aux victimes des crues de 1966 et tout se déroula comme il l'avait imaginé. C'est au stade même qu'il se lia d'amitié avec Pelé, son fidèle équipier.
Pelé était né dans la favela du Borel. Son père, qui se disait petit-fils d'esclaves, était un homme solide, beau, il travaillait comme éboueur, il ne buvait que le week-end; quand il travaillait, il préférait fumer un petit joint dans les ravins de la favela où il avait toujours été respecté des vauriens et des bandits. Passiste à Unidos da Tijuca et ailier droit dans le club de l'Everest, équipe de deuxième division, Cibalena avait toujours été assailli par les femmes de l'école de samba, des supporters de l'équipe dans laquelle il jouait, et de la favela où il résidait. Il était fier de dire, dans les cercles d'amis, qu'il avait des enfants qu'il ne connaissait même pas, mais c'étaient les femmes les coupables car dans la perspective de se le garder pour toujours, elles se laissaient engrosser par pure duplicité.
Pelé avait été victime de cette vacherie. Il souffrait quand sa mère lui disait d'aller voir son père et que celui-ci ne le recevait même pas, prétendant ne pas le connaître. L'enfant fut élevé uniquement par sa mère, son grand-père maternel avait mis sa fille à la porte quand elle était tombée enceinte. Sa patronne fit de même. Désespérée, avant même d'accoucher, elle avait sombré dans la prostitution. Elle avait des amies prostituées et s'initia facilement à cette vie. Ensuite, elle s'engagea sur le chemin du crime. Elle commença par voler les ménagères sur les marchés de la Tijuca, puis elle transporta de la drogue et des armes pour les bandits de la favela, cacha de la cocaïne et de l'herbe dans son vagin pour fournir les prisons de Rio. Elle négociait avec les shérifs pour pouvoir vendre dans les prisons.
Pelé n'allait pas à l'école. Encore enfant, il opérait déjà sur les marchés, il volait les portefeuilles des passants. Quand il comprit que sa mère était une prostituée, il ne lui adressa plus jamais la parole. S'il venait à rencontrer les hommes qui lui apportaient des bonbons trompeurs, qui lui faisaient des câlins sinistres, des plaisanteries usées pour tromper le bêta, et qui de temps en temps s'enfermaient avec sa mère dans la chambre de la maison de la Zone-Basse-des-Putes où elle passait ses journées, il les tuerait. Il alla au Maracana pour avoir une maison parce que dans la favela il était condamné à mort. À quinze ans, c'était déjà un bandit accompli. Il ne se sentirait bien que quand il trouverait le bon coup. Sa mère n'alla pas à son enterrement, elle avait contracté une maladie que les médecins n'arrivaient pas à identifier, elle mourut une semaine après son fils. Par charité, son grand-père maternel paya les funérailles, mais durant la veillée funèbre il dit que le gamin était tombé dans le crime par pure dépravation, il en avait connu qui étaient passés par des épreuves pires que les siennes et qui étaient convenables.
Extrait, pages 134-137.
Dix ans après la parution de ce "roman social", les tragiques épisodes qui ont touché São Paulo, commandités par des chefs de bandes emprisonnés, confirment la gravité des faits analysés par Paulo LINS. Le régime du Président Lula da Silva a entamé une politique d'aide sociale. Mais son projet de récupérer les armes semble avoir échoué : on ne livre que des pétoires rouillées.
par Rousseau
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LITTERATURE BRESILIENNE