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TRAITE, ESCLAVAGE & COLONISATION

Vendredi 16 octobre 2009

Adhérant aux objectifs du « Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire » (CVUH), l'auteure, spécialiste reconnue de l'histoire de l’Afrique sub-saharienne, reprend le dossier de l'impact de la colonisation sur notre passé et notre présent. Elle démontre que l'identité nationale n'est plus « homogène et unique » comme sous les III° et IV° Républiques et doit prendre en compte désormais « la notion de cosmopolitisme » inséparable de la situation post-coloniale dans laquelle nous vivons.

 

Un bilan de l'historiographie française de la colonisation met l'accent sur quelques livres-phares citant des thèses d’état consacrées à l’histoire coloniale et de nombreux travaux sur la traite négrière atlantique : ceux de Jean Meyer (1969), Gabriel Debien (1974), Jean Mettas (1978-1984), Serge Daget (1988…) Elle souligne l’intérêt des publications de la revue nantaise « Les Anneaux de la mémoire » suite à l’exposition de 1998 sur l’activité négrière.

 

Mais, si l’on regarde les questions coloniales proprement dites, il apparaît que dans les années 1980-1990 il y eut « une phase de déni de l'histoire de France dans ce qu'elle pouvait avoir de gênant ». C’est-à-dire l’esclavage réaffirmé par Napoléon Bonaparte et la colonisation accentuée sous la Troisième République (avec Jules Ferry). Aussi comprend-on mieux que le « postcolonial à la française » ait heurté une bonne partie des défenseurs de la mémoire nationale, d'où des débats vifs mais souvent faussés. L'auteure rappelle par le détail les débats autour des « lois mémorielles » (cf. la loi Taubira du 21 mai 2001 qualifiant la traite et l’esclavage de « crimes contre l’humanité ») et analyse les réactions passionnées et opposées des historiens selon les chapelles auxquelles ils appartiennent. Ces querelles furent à l’origine du lancement de pétitions et de groupes de pression antagonistes comme « Liberté pour l’histoire » et le « CVUH » précité.


Elle s’intéresse particulièrement à l’exemple du débat lancé par Claude Ribbe contre Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur du livre « les Traites négrières » et qui avait malencontreusement confondu « génocide » et « crime contre l’humanité » dans une interview donnée au Journal du dimanche. Rappelons que cet essai était essentiellement une compilation des travaux existant sur les traites, d’où la domination des travaux d’auteurs anglophones, et que les reproches qui lui ont été adressés sur certains points ne font que traduire les déséquilibres bibliographiques (par exemple, les travaux sur la traite atlantique étant bien mieux chiffrés et étayés que ceux dont on dispose sur la traite intérieure à l’Afrique et vers le monde musulman).

 

Catherine Coquery-Vidrovitch appelle à ne pas mélanger inutilement histoire et mémoire, histoire et politique ; elle invite à utiliser avec précaution des termes comme « repentance » et « communautarisme » qui ne relèvent pas de l’outillage conceptuel de l’historien.  Pour respecter ce louable objectif de rigueur, il est indispensable de développer encore et encore le travail de recherche historique, et de s'ouvrir sans préjugé aux travaux des historiens du Sud, souvent introducteurs des « postcolonial studies » et autres « subaltern studies » dans un Hexagone rétif aux concepts provenant des Etats-Unis où plusieurs de ces historiens travaillent, sans doute parce que le monde universitaire français a été peu accueillant à leur égard. On remarque d’ailleurs que l’auteure, dans ce texte très informé et très militant, règle habilement ses comptes avec un certain nombre de personnalités du monde universitaire français (Daniel Lefeuvre, Jean-Pierre Rioux, Max Gallo, René Rémond…) et s’emploie à attaquer le directeur du musée du quai Branly, Stéphane Martin accusé de venir de l’ENA et de la Cour des comptes, et de commettre un contresens en utilisant le concept d’ « arts premiers ». L’auteur aurait-elle préféré « Musée des Colonies » ? Nous ne le saurons pas.

 

Au total un livre excitant et instructif, et si vous n’êtes pas très familier du petit monde des historiens, vous découvrirez que la polémique peut y être sanglante même si le duel est interdit depuis des lustres.

 

 

Catherine COQUERY-VIDROVITCH

Enjeux politiques de l'Histoire coloniale

Agone, Marseille, 2009, 190 pages.

 

 


Par Mapero
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Lundi 13 juillet 2009

En 1955, à Rome, devant le Xe Congrès des Sciences Historiques, l'historien américain Robert Palmer fut pris par certains pour un agent de la CIA quand il lança le thème de la "révolution atlantique" avec la complicité de Jacques Godechot. La Révolution française était un élément d'un système plus vaste dans l'espace et le temps que notre hexagone le temps d'une décennie. Dans cette époque de guerre froide, ça ne collait pas trop bien avec la culture dominante, marxiste, des historiens français de la Révolution, réunis sous le drapeau sans-culotte d'Albert Soboul. Ou bien ça n'était qu'une "illusion rétrospective" (selon Alice Gérard, 1970). Un demi-siècle plus tard, après l'emploi généralisé du concept de mondialisation, après l'évidence de la créativité des universitaires américains (gender studies, area studies, post-colonial studies, etc) le thème de la "révolution atlantique" revient, en triomphe, mais dans une architecture renouvelée, un cadre spatio-temporel grandiose incluant le début de la colonisation du Nouveau Monde, les luttes religieuses, l'histoire maritime, les origines du prolétariat, le mélange ethnique, etc.


Marcus Rediker enseigne l'histoire à l'Université de Pittsburgh. Spécialiste de l'histoire de l'Atlantique, il a publié des essais sur le navire négrier, sur les marins et les pirates. Avec Peter Linebaugh son collègue de Toledo, ils dessinent dans cette «Hydre aux mille têtes» une étonnante histoire faite de révoltes, de résistances populaires, disséminées entre la fin du XVIe siècle et 1830, dans l'aire atlantique et principalement au sein de l'empire britannique et en reprenant les termes des auteurs « Ce livre s'intéresse aux connexions qui ont été, à travers les siècles, généralement niées, ignorées ou simplement inaperçues, mais qui pourtant ont profondément façonné l'histoire du monde». 


Dans cette longue période de répression, le pouvoir de l'Etat (Hercule) frappe indistinctement les résistances et révoltes populaires (l'Hydre) : paysans sans terre victimes des "enclosures", et révoltés pour cette raison, groupes religieux minoritaires, "non-conformists" rejetés par Cromwell et la Restauration, Irlandais en révolte quasi-permanente, esclaves africains victimes de la traite atlantique et de la mise en place d'une économie de plantation dans le Nouveau Monde, marins indomptables tentés de se libérer des châtiments corporels des officiers du bord en devenant pirates.


Cet ouvrage qui est d'une richesse incroyable, et qui est illustré en noir et blanc, n'est pas très pratique à consulter. Il n'y a pas d'Index des personnes ni des mots-clés... Pourtant, il sera  extrêmement utile aux enseignants français, auxquels l'histoire de l'hexagone est plus familière que celle de l'empire britannique. C'est un trésor pour comprendre par en-bas et non par en-haut l'histoire, notamment anglaise du XVIIe siècle, c'est-à-dire le vécu des questions religieuses, des transformations économiques, de la révolution et de la restauration… C'est une mine incomparable d'informations sur le monde maritime atlantique, l'exploitation coloniale, la vie des esclaves, leurs révoltes. Mais comme je crains que ceci ne soit pas assez clair ; j'espère attirer de nombreux lecteurs vers ce livre unique en effleurant quelques aspects de chacun de ses chapitres.


En feuilletant les différents chapitres


Chapitre 1 - Les naufragés du "Sea Venture" ou comment un navire isolé d'un convoi parti de Plymouth pour la Virginie se retrouve en juillet 1609 à faire naufrage sur les récifs des Bermudes. Et comment les naufragés s'organisent en défiant les autorités. La "Tempête" de Shakespeare (1611) s'inspira de cet épisode. Comment les débuts de la colonisation de la Virginie sont particulièrement difficiles au point que certains colons britanniques désertent et se réfugient chez les Indiens powhatan.


Chapitre 2 -  Coupeurs de bois et puiseurs d'eau ou comment le sous-prolétariat est  renforcé dans les années 1600-1650 par l'assèchement des marais qui, comme les forêts déboisées pour les besoins de la marine, cessent d'être des ressources communes. En même temps des maisons de corrections convertissent des milliers d'hommes au travail forcé dans les "bridewells" et autres bagnes. Des milliers de sorcières sont jugées et exécutées. En 1636 une rafle de Tziganes aboutit à la pendaison des hommes et à la noyade des femmes. Le Beggars Act de 1598 menace les délinquants des galères — ou de déportation vers les colonies d'Amérique soit 200.000 personnes au XVIIe s. En Amérique les Indiens Powhatans résistent : en 1622, c'est ainsi que 347 colons, près du quart de la population, furent tués.  Pour Francis Bacon, "La Nouvelle Atlantide" (1627) devait exclure les gens dangereux. Les auteurs nous donnent des exemples : assassins, naufrageurs, malfaiteurs de toutes sortes, prédicateurs itinérants, antinomiens et anabaptistes, commoners dépossédés, amazones même, c'est--à-dire des femmes armées qui participaient à des troubles populaires, telles Grace O'Malley ou Captain Dorothy…


Chapitre 3 - "Une servante moricaude nommée Francis" ou comment une soeur anabaptiste venue des colonies fait figure de modèle dans une petite communauté alors même qu'éclatait la première révolte d'esclaves de l'histoire anglaise, en 1638 sur l'île de la Providence. C'est l'âge des mouvements radicaux religieux. Pour certains sectateurs comme les antinomiens, les femmes pouvaient (parfois) être incitées à prêcher. C'est l'époque égalitariste des niveleurs habillés de vert et des bêcheux (diggers) partisans de travailler la terre en commun : pas de propriété privée.


Chapitre 4 - La divergence des débats de Putney ou comment le colonel Thomas Rainborough s'apitoie sur le sort de ceux qui sont recrutés de force par la marine, dénonce l'esclavage et les enclosures. Il est mort en 1648 assassiné par les royalistes. A la même époque, les pêcheurs de Naples avaient suivi Masaniello pour protester contre les nouvelles taxes sur les marchés et contrôler la ville. Le 26 mars 1649, au lendemain de l'écrasement des niveleurs, Cromwell donnait l'ordre de conquérir l'Irlande. On mit le territoire en cartes (cadastre) et des milliers d'Irlandais furent expédiés en Amérique : en 1669, il y avait à La Barbade 8.000 travailleurs venus d'Irlande. Cauchemar pour les autorités, on y vit des exemples de coopération entre Irlandais et esclaves africains lors des complots et révoltes de 1675, 1686 et 1692, comme si "l'Irlandais noir" était devenu une ethnie aux Caraïbes.


Chapitre 5 - L'Hydrarchie : les marins, les pirates et l'Etat maritime  ou comment l'essor de la marine anglaise après 1630 amène une discipline de fer sur les bateaux (Naval Discipline Act) de plus en plus utilisés dans le trafic esclavagiste. Le pidgin devient une langue parlée sur l'Atlantique entre les trois continents. Les mutineries se multiplient. La culture de la flibuste prospère jusque vers 1725 : quand elle se trouve gêner à l'excès la traite atlantique, elle est brisée. Le capitaine William Snelgrave témoigne de ce tournant dans son récit paru en 1734. Les "Frères de la Côte" qui arborent le pavillon noir (le "Jolly Roger") ne sont pas tous britanniques ; il faut mettre leur essor en relation avec les multiples révoltes paysannes qui secouent la France de Louis XIII.


Chapitre 6 - "Les parias des nations de la terre" ou comment arrive la révolte du prolétariat de New York en 1741. Des Noirs et une Irlandaise y jouent un grand rôle : elle s'appelait Margaret Perry et on la surnommait "Negro Peg". La révolte devait d'abord consister en une dizaine d'incendies dans le port. Des pasteurs auraient favorisé l'insurrection : le pasteur John Ury fut pendu. Esclaves africains, marins hispaniques, soldats irlandais, allaient ensuite porter la révolte de New York à toute la Caraïbe. Güemes, le gouverneur de Cuba envisagea  même d'envoyer  des marins espagnols pousser à la révolte les "Nègres de toutes langues" dans les colonies anglaises.


Chapitre 7 - Un équipage bigarré dans la révolution américaine ou comment les marins de toutes ethnies contribuent à l'agitation qui a précédé la Boston Tea Party. Les droits des marins sont de plus en plus affirmés contre les exactions anglaises tandis que le mouvement abolitionnistes prenait son essor à Londres, en relation avec Olaudah Equiano, Granville Sharp ou le quaker Benezet. Dès lors on ne comptera plus les révoltes dans les îles et les futurs Etats-Unis, d'autant que de nouveaux chefs évangéliques, baptistes et méthodistes opéraient.
Quand la révolte prend de l'ampleur, on crie "Nous vivons un parfait Jubilé !"


Chapitre 8 - La conspiration d'Edward Despard est celle d'un officier irlandais qui a servi le pouvoir de Londres, notamment au Honduras Britannique, où il a distribué des terres (!) ce qui lui a valu d'être sanctionné et de devoir rentrer en Europe. Là, témoin de la tragédie irlandaise de 1798, il décide de comploter à Londres pour la République et l'avènement de ses idéaux radicaux et égalitaires. Il sera pendu avec ses partisans, malgré la campagne d'opinion menée par son épouse d'origine africaine.


Chapitre 9 - Robert Wedderburn et le jubilé atlantique. Ce métisse s'inspire de la Révolution anglaise pour développer une sorte de "théologie de la libération" qui doit s'étendre aux plantations ; il encourage sa demi-soeur Elisabeth Campbell à libérer ses esclaves de Jamaïque
, — c'est le Jubilé —contre l'avis des autorités. On est alors après 1815 et au début du luddisme briseurs des "mécaniques" de l'industrie naissante ; de même il s'agit de briser les chaînes de l'esclavage puisque les jours de la traite son comptés. Wedderburn avait repris les idées de Volney (Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires, 1791)


Chapitre 10 - Tigre ! Tigre ! ou comment le peintre et poète William Blake fut amené à illustrer les mémoires de John Gabriel Stedman qui, après avoir combattu les marrons du Surinam, s'est fait porte-parole de la cause des Noirs.


Les étapes de l'Atlantique révolutionnaire


« Nous avons étudié le processus herculéen de mondialisation et les actes de résistance de l'Hydre à mille têtes. La périodisation des presque deux siècles et demi parcourus suit l'énumération des lieux de lutte caractéristiques : le commun, la plantation, le vaisseau, et l'usine.» Ainsi, les auteurs ont-ils en peu de mots résumé leur ouvrage novateur. Mais il y a plus : ils distinguent finalement quatre temps dans cette histoire du capitalisme et de la résistance à sa marche. Je cite, de manière à laisser juger aussi du style de l'ouvrage.

• « Dans les années 1600-1640, quand le capitalisme né en Angleterre commença à s'étendre autour de l'Atlantique à travers le commerce et la colonisation, les systèmes de terreur et les vaisseaux contribuèrent à l'expropriation des communers d'Afrique, d'Irlande, d'Angleterre, de La Barbade et de Virginie, et à les mettre au travail comme coupeurs de bois et puiseurs d'eau.»

• « Pendant la seconde phase, entre 1640 et 1680, l'Hydre dressa ses têtes contre le capita
lisme anglais, d'abord avec la révolution en métropole, puis les guerres serviles dans les colonies. Les antinomiens s'organisèrent pour lever une nouvelle Jérusalem contre la Babylone décadente et mettre en pratique le précepte biblique selon lequel « il n'y a de partialité dans le jugement de Dieu ». Leur défaite aggrava encore la sujétion des femmes et ouvrit la voie à l'esclavage transocéanique en Irlande, en Jamaïque et en Afrique de l'Ouest. Dispersés sur les plantations américaines, les radicaux furent défaits une seconde fois à La Barbade et en Virginie, ce qui permit à la classe dominante de garantir la plantation comme fondement stable du nouvel ordre économique.»

• «Une troisième phase, entre 1680 et 1760, vit la consolidation et la stabilisation du capitalisme atlantique à travers l'État maritime, un système nautique et financier dédié à la conquête et à l'exploitation des marchés atlantiques. Le vaisseau — la machine caractéristique de cette période de la mondialisation — tenait à la fois de l'usine et de la prison. En réaction, les pirates construisirent en mer un ordre social autonome, démocratique et multiracial, mais comme ce mode de vie alternatif menaçait la traite des esclaves il fut anéanti. Une vague de rébellion éclata alors au sein des sociétés d'esclaves des Amériques dans les années 1730, qui culmina en
1741 avec un complot insurrectionnel multiethnique des travailleurs new-yorkais.»

• «Entre 1760 et 1835, l'équipage bigarré ouvrit l'ère des révolutions atlantiques avec la Tacky's Revolt en Jamaïque, puis une série d'insurrections dans tout l'hémisphère. Ces nouvelles révoltes furent à l'origine d'avancées de la praxis humaine — les droits de l'homme, la grève, la doctrine du droit supérieur —qui contribuèrent à long terme à interdire l'enrôlement forcé et à abolir l'esclavage sur les plantations. Elles participèrent plus immédiatement à l'avènement de la Révolution américaine, qui tourna en réaction quand les pères fondateurs se mirent à faire usage de la race, la nation et la citoyenneté pour discipliner, diviser et exclure ces mêmes marins et esclaves qui avaient initié et porté le mouvement révolutionnaire.»

Désormais, après 1830,  l'Hydre va se scinder en deux. D'une part un mouvement ouvrier et une histoire de la classe ouvrière émergeant après les guerres napoléoniennes. D'autre par un second récit va se structurer : histoire du pouvoir noir dont la révolution d'Haïti a été la matrice. Jusqu'à ce qu'on pense à mélanger les deux !


Pour terminer, je dois insister sur la distance qui existe entre cet ouvrage de Markus Rediker et Peter Linebaugh d'une part et la manière dont on rédige des ouvrages savants en France. L'objet de la recherche est très vite indiqué et on n'en trouve pas de justification par des débats historiographiques indigestes. L'essentiel de la matière est puisé dans des ouvrages déjà parus (avec les références en bas de page) et peu d'informations de première main puisées dans les archives publiques ou privées. Le contenu de chaque chapitre n'est jamais annoncé de manière formelle en introduction où l'on préfère une anecdote, un fait précis, une citation aussi. De la sorte, cela se lit comme un roman ! Ce livre mérite une place dans votre bibliothèque !


Marcus REDIKER & Peter LINEBAUGH

L'Hydre aux mille têtes

L'histoire cachée de l'Atlantique révolutionnaire

Traduit par Christophe Jaquet et Hélène Quiniou

Editions Amsterdam, 2008, 519 pages.


 

Par Mapero
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Lundi 10 novembre 2008

Ce livre évoque la progressive condamnation du trafic négrier en France sous la Restauration, alors que les Anglais venaient d'imposer son arrêt et organisaient des croisières de répression jusque sur les côtes africaines. En recourant à la forme romanesque, l'auteur nous fait faire la connaissance de nombreux personnages mêlés à ces expéditions négrières, ainsi que de ceux qui les combattent. L'action se déroule à Nantes où la résistance des milieux d'affaires dépasse celle des autres ports.

"La Petite Betsy" appareille de Nantes le 15 février 1822 pour Sumatra. En réalité le capitaine Poireau fit escale à Calabar, dans la rivière de Bonny (actuel Nigeria), et c'est là que les Anglais l'attaquèrent le 15 avril et obtinrent sa reddition. Le navire fut restitué aux autorités françaises pour que le procès ait lieu à Nantes. Ce qui fut fait. Au terme du procès, le 5 mars 1823, le navire fut confisqué par l'Etat et le capitaine interdit de commandement après que de multiples pressions aient été exercées sur les protagonistes de l'affaire.

Les informations essentielles sur l'expédition et le procès de "la Petite Betsy" figurent aux pages 250 à 253 du "Répertoire des Expéditions négrières françaises à la traite illégale" (1814-1850) de Serge DAGET, Centre de Recherche sur l'Histoire du Monde Atlantique, Nantes 1988, 603 pages. Une bibliographie détaillée figure à la fin du roman de Marc Tardieu : il s'agit véritablement d'un roman historique bien documenté. Une génération après Arthur Young, c'est un autre Britannique, Gibson, journaliste du Times, que le lecteur accompagne à travers Nantes, curieuse ville où le 21 janvier on fermait boutique pour assister à la messe en mémoire de la mort de Louis XVI. Si Éléonore, l'héritière des indienneurs et Marie sa servante et amie noire, sont prêtes à aider Gibson, en revanche le procureur Bernard père a plus de difficultés pour faire avancer son dossier. Mais le capitaine Poireau n'a pas commandé que la "Petite Betsy" et 140 Noirs jetés à l'océan hantent ses nuits...

L'auteur fait habilement le portrait d'une ville que la Révolution a fortement marquée, lui apportant temporairement la ruine après un "âge d'or" dont témoigne le patrimoine construit : immeubles de l'Île Feydeau, du quai de la Fosse, et de la place Louis XVI que domine la statue de l'ancien roi. "Procès d'un négrier" nous permet donc de visiter un port sous le règne de Louis XVIII et de rencontrer une société aux entrepreneurs encore largement hostiles à la fin du trafic. Aux côtés des armateurs, les indienneurs tiennent le haut du pavé : ils produisent du coton imprimé pour l'Afrique et les Antilles. Pourtant les changements économiques sont en cours, avec la place croissante des raffineries de sucre et le tout début de la vapeur pour la navigation et l'industrie. Et cinq ans plus tard y naîtra Jules Verne : il aura vingt ans l'année de l'abolition de l'esclavage.

Marc Tardieu
Procès d'un négrier

Éditions du Rocher, 2007, 220 pages.

Par Mapero
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Lundi 6 octobre 2008

Ce livre est un regroupement d'articles et de conférences données par l'auteur. Professeur à l'Université McGill à Montréal, Pierre H. Boulle s'est choisi une spécialité peu connue dans l'Hexagone : étudier la présence des Noirs en France avant 1789. Ceci n'était bien connu que pour Bordeaux (1).

 
Leur nombre, inférieur à 5000 personnes sous le règne de Louis XVI, tendait à augmenter et un procureur du roi parlait d'un "déluge de Nègres". Un édit d'octobre 1716 avait autorisé l'entrée dans le Royaume d'esclaves accompagnant leur maître venant des colonies, à la condition qu'une déclaration en soit faite à l'arrivée, faute de quoi leur affranchissement serait prononcé conformément au Code Noir de 1685. À Paris, la "Table de marbre" de l'Amirauté peut ainsi être amenée à libérer de leur joug des esclaves présents en France. En 1738, on porta la limite du séjour à trois ans et les mariages d'esclaves furent interdits. Néanmoins, après la Guerre de Sept Ans, le gouvernement estima qu'il y avait trop de Noirs en France, quel que soit leur statut personnel ou leur origine géographique. Le 30 juin 1763 une circulaire de Choiseul ordonnait leur expulsion avant d'être annulée l'année suivante après avoir renvoyé quelques centaines de personnes vers les "isles à sucre". Après un recensement des Noirs, de nouveaux textes, en août 1777 et janvier 1778, devaient reprendre l'ensemble de la question noire en France. On renouvelait l'obligation des déclarations de présence sur le territoire, remplie par le maître ou par le Noir libre, une sorte de pièce d'identité ou "cartouche" lui étant établie, on créait des dépôts — sorte de centres de rétention — pour les Noirs débarquant des colonies avec leur maîtres mais sans être à leur service. Un arrêt du Conseil d'État du 5 avril 1778 interdit bientôt les mariages mixtes, car la pureté du sang était devenue une inquiétude officielle. Mais les autorités avaient quelque mal à distinguer les Noirs d'origine africaine des Indiens, notamment originaires du Bengale. Et puis, aux Mascareignes (île Bourbon et île de France) les termes "blanc" et "noir" signifiaient qu'on possédait ou non des habitations sans trop tenir compte de la couleur de la peau.


Or, dès 1684 un article de Bernier, disciple de Gassendi, dans le "Journal des Sçavans" prétendait montrer la supériorité de la race blanche. Au temps des Lumières, le durcissement du discours raciste ira bien au-delà des théories de Boulainvilliers (2) qui, parlant de race à propos de l'aristocratie, concevait des évolutions possibles sur trois ou quatre générations, du fait notamment de l'éducation, "race" signifiant originellement la lignée, le lignage, constitutif d'une "noblesse de race" distinction suprême par rapport à la noblesse acquise par des roturiers. De fait, passé le milieu du XVIIIe siècle on voit se mettre en place un "racisme moderne" — on veut dire par là qu'il n'est plus un préjugé traditionnel ou religieux — tandis que Buffon théorise la hiérarchie des races considérées comme des invariants.  Le racisme n'a donc nullement épargné les Lumières.


Lorsque la Révolution arriva, les Noirs de France étaient plus nombreux à Paris que dans le reste du pays, à l'exception des principaux ports comme Nantes, Bordeaux, Lorient, Marseille. Les Sans-Culottes auraient, selon l'auteur, plutôt bien accueilli dans leurs rangs ces victimes de l'ancienne aristocratie et des milieux liés au trafic négrier et aux habitations sucrières. Il s'était créé une Société des Amis des Noirs à Paris en 1788. En revanche, il s'est constitué dès 1789 un groupe de pression — des "députés extraordinaires" — cherchant à dissuader les Assemblées d'abolir l'esclavage : en faisaient partie Jean-Baptiste et Alexis Mosneron, issus d'une famille d'armateurs et négriers nantais. Pour eux, l'universalité des Droits de l'Homme s'arrêtait aux rives du golfe de Gascogne.


Malgré ses imperfections, le recensement des non-Blancs en 1777 permet à Pierre H. Boulle de faire le portrait de groupe des 2000 et quelques personnes qu'il a pu identifier avec précision, de construire une pyramide des âges, une carte de répartition des Noirs (utilisant les départements de 1790) et quelques autres analyses statistiques. En dehors d'exceptions très remarquables (le chevalier de Saint-Georges, le père d'Alexandre Dumas), ces personnes ont pour l'essentiel une activité de domestiques alors que la législation voulait leur faire apprendre des métiers utiles aux "isles à sucre" ! L'explication de cette contradiction provient de ce que — outre une non-application des exigences du pouvoir d'autant plus fréquente que les Noirs étaient souvent au service de familles aristocratiques — les jeunes Noirs, spécialement les jeunes garçons, étaient à la mode comme serviteurs. Ce qui a comme conséquence qu'à l'arrivée en France la moyenne d'âge est un peu plus faible pour les Noirs de sexe masculin. L'illustration de couverture montre ainsi Zamor (3), petit esclave au service de la comtesse du Barry. Cette mode a été ironiquement décrite par Louis Sébastien Mercier dans son "Tableau de Paris" que je cite en respectant l'orthographe d'époque : 

 

« Le singe, dont les femmes raffoloient (...) a été relegué dans les antichambres (...) et les femmes ont pris de petits Negres (...) Le petit Negre brûlé par le soleil n'en paroît que plus beau. Il escalade les genous d'une femme charmante, qui le regarde avec complaisance ; il presse son sein de sa tête languineuse, appuie ses levres sur une bouche de rose, & ses mains d'ébene relevent la blancheur du col éblouissant. Un petit Negre aux dents blanches, aux lèvres épaisses, à la peau satinée, caresse mieux qu'un épagneul & qu'un angora. Aussi a-t-il la préférence ; il est toujours voisin de ces charmes que sa main enfantine dévoile en folâtrant, comme s'il étoit fait pour en connoître tout le prix.»


En somme, un livre précieux pour qui s'intéresse à l'histoire de la traite négrière, ou de la société du dix-huitième siècle.


(1) Pour Bordeaux, le sujet a été traité par Éric Saugera. Voir le compte-rendu de son "Bordeaux port négrier".
(2) Sur Boulainvilliers, voir "Les Lumières Radicales" de Jonathan Israël, chapitre XXX. Essai dont on peut lire ici le compte-rendu.
(3) Portrait de Zamor dû à Marie Victoire Le Moine, 1785, Museum of Art and Gardens, Jacksonville, Floride.


Pierre H. BOULLE
Race et esclavage dans la France de l'Ancien Régime

Perrin, 2007, 286 pages. Avec notes, bibliographie et index.


 

Par Mapero
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Mercredi 17 septembre 2008

Mende est une Nuba, une Noire du Soudan central où les Arabes font des razzias pour s'emparer d'esclaves destinés, entre autres, aux bourgeois de Khartoum. Son récit est composé en trois temps.

Capturée à l'âge de onze ans, Mende décrit la vie de famille et la vie au village chez les Nubas. Son père lui enseigne que les hommes sont égaux en droit et devant Dieu. Elle va aux champs. Elle va aussi à l'école apprendre que les Arabes font la loi. Son texte rapporte aussi les coutumes du mariage et la violence de l'excision qu'elle subit dramatiquement. Et puis c'est le raid des esclavagistes, les cases sont incendiées, des habitants sont égorgés, les filles sont capturées et violées.

Un marchand d'esclaves la transporte avec un groupe d'autres jeunes filles jusqu'à Khartoum où elle est vendue à un couple et devient la "yebit", l'esclave de la maîtresse de maison, la brutale et irascible Rahab. Le récit est alors le catalogue des brutalités journalières. Mende en vient ainsi à penser que les Arabes veulent l'extermination des Noirs de leur pays. Seul point positif pour Mende, l'autorité jalouse de sa maîtresse la préserve des convoitises sexuelles des hommes (le mari, les invités). Année après année, la perspective de revoir la famille au village s'estompe... Rahab a une soeur à Londres, épouse d'un diplomate, mère de cinq enfants. Elle lui expédie Mende par avion.

La troisième partie du récit évoque les déconvenues de se séjour londonien : il fait froid, et Hanan, après de brèves gentillesses, devient à son tour une maîtresse aussi dure que sa soeur. À l'occasion d'un voyage de ses maîtres, Mende prend contact avec d'autres Noirs et son évasion est organisée (cela se passe en septembre 2000). Des manifestations ont eu lieu en Angleterre et en Allemagne pour qu'elle ne soit pas renvoyée au Soudan. L'avocat anglais Damien Lewis a participé aux démarches qui ont permis à Mende d'obtenir le droit d'asile en Grande-Bretagne : il a été associé à l'écriture de ce récit publié en anglais en 2002.

L'intérêt de ce livre tour à tour naïf et poignant n'est pas de découvrir que le Royaume-Uni fait toujours partie des pays concernés par les droits de l'homme, mais bien plutôt de montrer l'actualité de l'esclavage visant les populations noires, au Soudan notamment.


Mende NAZER  avec Damien Lewis
Ma vie d'esclave

Traduit de l'anglais par Marie-Claude Elsen
Archipoche, 2008, 377 pages.


Par Mapero
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Lundi 15 septembre 2008

 

À tous ceux qui doivent expliquer des documents : étudiants, professeurs du secondaire, lycéens, journalistes, etc, ce Dictionnaire est — semble-t-il— destiné. Il fournit des informations précises sur l'aventure coloniale française depuis la Révolution de 1789 jusqu'à la Décolonisation. Ainsi y trouve-t-on, après une introduction qui fournit une utile vue générale et chronologique du sujet, des articles nombreux sur des notions (nationalisme, bande dessinée, exotisme, métissages, orientalisme, race, résistances à la conquête…), sur des protagonistes (Jules Ferry, Félix Houphoët-Boigny, Napoléon III…), des écrivains (Camus, Céline, Feraoun, Ségalen…), des événements (abolitions, bataille d'Alger, révolte druze…), des organisations (FLN, Étoile nord-africaine…), des scientifiques (Bourdieu, Griaule…)

Néanmoins quelques réserves de ma part. D'abord pour éviter une déconvenue au lecteur, il faudrait que l'éditeur précise sur la couverture que ce Dictionnaire thématique ne concerne que les XIX et XXe siècles, même si certains articles comme "Christianisme, missions" remontent à l'époque antérieure. Ainsi n'y cherchez pas l'histoire du Québec de Champlain, ni la situation de Saint-Domingue avant 1789.

Ensuite je voudrais signaler quelques petits défauts. L'article "agriculture" évoque René Dumont comme étant l'auteur de "L'Afrique est mal partie" (1962) alors qu'il s'agit de "L'Afrique noire…", publication présentée comme constituant les premiers travaux de Dumont  alors que celui-ci avait publié dès 1935 sa thèse sur les rizières du Tonkin, comme on le trouve justement précisé dans l'article "René Dumont" de Wikipedia. Plus gênant : l'article "syncrétismes religieux" nous permet de lire avec surprise que "l'islam est bien antérieur au christianisme"... Sans doute une coquille due au "rewriting"...

Autres exemples : l'article "capitalisme et colonisation" (comme celui sur les investissements aux colonies) laisse dans le vague le fait qu'en 1913 c'est 10 % des investissements français qui ont pris le chemin des colonies (cf. Rondo Cameron, Seuil, 1971) : alors peut-on vraiment parler des colonies comme des "lieux privilégiés d'expansion du capitalisme français" ? (la Russie c'était alors 25 %). Sur la question de la place des colonies dans la situation financière et commerciale de la France les travaux de Jacques Marseille n'apparaissent d'ailleurs pas en bibliographie. Enfin, au sujet de la conférence de Bandung, le contenu de la déclaration concernant nommément des territoires sous contrôle français n'est pas précisé.

Vétilles certes, mais on espérait mieux !

Claude LIAUZU (sous la direction de)
Dictionnaire de la colonisation française

Larousse, 2007, 853 pages


Par Mapero
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Vendredi 29 août 2008


Olaudah Equiano naquit au Nigeria en 1745. Originaire du pays Ibo, il fut enlevé à 11 ans par des Africains chasseurs d'esclaves en même temps que sa soeur dont il fut rapidement séparé. Acheté 172 cauris par un artisan et revendu à plusieurs maîtres en l'espace de quelques mois, Olaudah a donc été d'abord un "esclave de case". Puis, à Bonny probablement, il fut embarqué sur un navire négrier pour la "Grande Traversée". Le désespoir des Noirs à bord du négrier est intense : malgré des filets destinés à les empêcher de sauter par dessus bord, deux hommes parviennent à se suicider. À voir à l'œuvre l'équipage anglais, avec un marin blanc fouetté à mort, le jeune ibo est effaré — «J'acquis alors la certitude que j'avais pénétré dans un monde de démons et qu'ils allaient me tuer » — et il avoue aussi sa peur d'être mangé par les Blancs. Arrivés à la Barbade, le moral n'est pas meilleur : de vieux esclaves montent à bord pour leur assurer qu'ils ne seront pas mangés. Cette crainte reviendra à l'occasion d'une trop lente expédition vers l'Angleterre, quand les vivres vinrent à manquer, comme dans cette vieille chanson où l'on tirait à la courte-paille pour savoir qui serait mangé...


Olaudah a eu la chance d'éviter quasiment le travail en plantation mais il a été le témoin de la violence subie par les esclaves. Il s'est surtout retrouvé au service d'officiers de marine. De passage en Virginie, un lieutenant de la marine anglaise, Michael Henry Pascal le rachète pour environ 40 £, un bon prix en 1757 pour un gamin de 12 ans. Rebaptisé du nom de Gustave Vasa, le narrateur va découvrir l'Angleterre et la neige, l'amitié avec un jeune Blanc, la "civilisation". «Le fait de voir que ces Blancs ne vendaient pas leur semblables comme nous le faisions me réjouit fort.» Un bémol cependant, ils passent à table sans se laver les mains ce qui choque notre jeune homme, de même que «la minceur évidente de leurs femmes.» La "civilisation" s'est aussi la découverte de la lecture — le livre qui parle — car des amies de son maître l'envoient un temps à l'école et à l'église. Notre héros se retrouve à bord d'un navire de Sa Majesté en Méditerranée (Guerre de Sept Ans). Sur le "Namur" il participe à des combats contre les Français puis au débarquement de Belle-Isle. Mais son maître devenu capitaine de vaisseau le vend à un collègue, etc.


Commence alors une vie d'aventures caraïbes au service d'un maître installé à Montserrat et aussi à Philadelphie. C'est un quaker du nom de Robert King. Pour ce commerçant et armateur, il sert d'homme de confiance ou de capitaine par intérim. Ceci l'amène à participer comme marin au trafic négrier ("une cargaison de vifs") et à fréquenter « Saint Eustache qui était un centre commercial commun à toutes les Caraïbes, à environ vingt lieues de Montserrat.» Les affaires sont plus ou moins bonnes : cependant il rachète sa liberté pour 40 £ et quitte son maître pour Londres où il travaille chez le Dr Irving, le précurseur du dessalement de l'eau de mer, et de ce fait, en 1773 il participe à l'expédition Phipps vers l'Arctique : au nord du Spitzberg jusqu'à 81° de latitude nord. En 1787, actif dans le milieu abolitionniste, il est nommé Commissaire de l'expédition anglaise qui doit réinstaller des Africains libérés en Sierra Leone, mais la corruption d'autres cadres de l'opération le pousse à s'en retirer au dernier moment et à rester en Angleterre. Il y mourut dix ans plus tard.


Le narrateur — qui semble avoir connu Ukawsaw Gronniosaw cet autre témoin de l'esclavage qui avait publié son autobiographie en 1774 — nous a fourni un témoignage vivant et intéressant qui nous emmène sur trois continents. Grandes idées et petits détails, voilà un livre qui contribue à la mémoire de la traite, de l'abolitionnisme et de l'aventure maritime. Parue à Londres en 1789, l'autobiographie d'Olaudah Equiano est à juste titre sous-titrée : Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre. 1789 était il est vrai une bonne année pour parler de liberté.


Olaudah EQUIANO
La véridique histoire d'Olaudah Equiano par lui même.

Traduit de l'anglais par Claire-Lise Charbonnier
Éditions Caribéennes, Paris, 1987,166 pages


  Les textes d'esclaves du XVIIIè siècle à lire en anglais sur Internet 

Olaudah Equiano  (alias Gustavus Vassa)
The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano,
written by himself. (1789)

Ukawsaw Gronniosaw
A narrative of the most remarkable particulars in the life of James Albert Ukawsaw Gronniosaw, an African prince, written by himself. (1774)

Ottobah Cugoano
Narrative of the Enslavement of Ottobah Cugoano, a Native of Africa. (1787).


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Par Mapero
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Jeudi 19 juin 2008

Les trente et quelques contributions, réunies par Jacques Weber sous le titre "Le Monde Créole", nous invitent à parcourir les terres de colonisation et d'esclavage, tout particulièrement les îles à sucre de l'Océan Indien, du XVIIe siècle à nos jours.


De fascinantes figures d'aventuriers


• Voyez ce comte de Benyowsky (1746-1786) : c'est un officier hongrois qui après des aventures en Russie parvint à Macao où il gagna la confiance de Robien, un des directeurs de la compagnie des Indes. Passé par la France, il prit la destination de Madagascar pour tenter de s'y établir comme "Empereur" en 1774. Puis après avoir intrigué à Vienne, à Londres et à Baltimore, il retourna dans la Grande Ile en 1785 avant d'être définitivement vaincu par une expédition montée depuis l'île de France par le gouverneur Souillac en 1786 (Bernard Baritaud). Tout un roman à écrire.

• Tout juste auparavant, le missionnaire Pierre Poivre avait été prisonnier à Batavia et c'est là que le monde des épices lui avait été révélé. À son retour en France en 1766, le duc de Praslin décida de le renvoyer aux îles de France et de Bourbon  : « Trois à quatre mille arpents de terre cultivés en girofliers et muscadiers donneront plus d'épiceries qu'il n'en faudra pour partager avec les Hollandais le plus riche commerce du monde.» Ce commissaire du roi rêva aussi de faire la fortune des îles que Kerguélen venait de découvrir à trois semaines de mer plus au Sud. (Huguette Ly-Tio-Fane Pineo)

• L'Empire des Indes était alors la base de la puissance britannique, mais des Anglaises avaient entrepris de contester cette domination. C'est ainsi que la théosophe Annie Besant établit un lycée pour jeunes filles à Bénarès en 1898 avant de rejoindre le mouvement nationaliste et d'adhèrer au Congrès National Indien en 1914. Suivant son exemple, une fille d'amiral de Sa Majesté, Madeleine Slade, milita pour l'abolition de l'intouchabilité, devint disciple de Gandhi et rentra en Angleterre dans les années 1930 afin de divulguer la pensée du mahatma (Arundhati Virmani).


Langue et société créoles


• Qu'est-ce qu'un créole ? Il s'agit donc le plus souvent d'un descendant d'esclaves, appelé "cafre" ou "kaf" à la Réunion. Originellement, l'espagnol "criollo" désignait celui qui est né aux Indes de parents espagnols. Ensuite, dans les isles à sucre de l'empire français, ce terme est passé aux personnes nées de la colonisation, et à leur langue jadis qualifiée de "baragouin", de "français corrompu" ou de "patois" et principalement inspirée du français des colons (M.Ch. Hazaël-Massieux). En voici un extrait, pastiche d'une fable de La Fontaine par Marbot, l'auteur de "Bambous" (1846).


Provèbe là bien voué.
Li vouè ladans caze béké,
Li vouè dans caze nèg aussi.
Yon ti mouton, les-autt-fois,
Té ka bouè dans lariviè.
Yon gros loup sòti dans bois.
Li vini tou pou li bouè.
Loup là, dent li té rouillé,
Li pas té trouvé mangé;
Ou'a di li té fè carême;
Guiole li té longue, li té blême
Com yon patate six simaine,
Maig com yon nèg qui dans chaîne.
Quand li tè voué ti mouton là,
Tout suite khé li té content.(…)


• De même que la France des Lumières brille par l'importance de la franc-maçonnerie, Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle voyait les frères tenir le haut du pavé. C'étaient principalement des bordelais du négoce. Après 1791, les loges subirent le contre-coup des troubles et certains maçons migrèrent aux États-Unis, d'ailleurs l'empereur Dessasines les interdit au même titre que le vaudou. Néanmoins les Loges se développèrent à nouveau après 1823 date de la fondation du Grand Orient d'Haïti et aujourd'hui on compte environ 5.000 maçons à Haïti (Jacques de Cauna).


•  Nosy Bé, rattachée à Madagascar après la conquête de 1895, avait connu auparavant un médiocre premier cycle sucrier dans les années 1860-1890. Bientôt on assisterait à la relance de l'exploitation sucrière dans les années 1910. Ce petit monde sucrier s'étend sur quelques grands domaines où travaillent métropolitains, créoles et "zanatany" (Réunionnais nés à Madagascar). Certaines de ces plantations font aussi la culture de l'ylang-ylang et de la vanille. Le tout sur des terres prises aux "réserves indigènes" des Malgaches du canton du Dzamandzar. Un seul autochtone put s'offrir les services d'un avocat français pour tenter — vainement — de résister à la perte de ses terres (F.V. Rajaonah).


• À la Réunion, l'apport culturel malgache est souvent méconnu. Pourtant les esclaves venus au XIXe siècle sont à l'origine de divers usages : tel est le "service kabaré", une cérémonie pour une personne décédée, origine de la danse "maloya" qui sert encore d'initiation à la créolité (Stéphane Nicaise).


Des esclaves aux engagés et au travail forcé


• Sous la Révolution, armer des esclaves pour faire la chasse aux "marrons" et pour défendre l'île la Réunion contre les Anglais pouvait sembler paradoxal. Mais la société esclavagiste était si fragile à cause du petit nombre de soldats blancs sur place que cela eut raison de certaines réticences. Et le colon pouvait même y trouver son intérêt : si son esclave requis pour le service est tué, il est dédommagé par l'administration bienveillante qui lui en donne deux... Alors pourquoi se priver ? Néanmoins, le risque était bien réel de voir les esclaves utiliser leur apprentissage des armes contre les colons, la révolte de 1811 le prouvera (Claude Wanquet).
La paix revint après Waterloo et de 1815 à 1848, on procéda à l'affranchissements de 6.200 personnes dont 39 % d'enfants. On devine qu'il s'agit de garçons et de filles illégitimes que les colons veulent libérer. Même proportion de 39 % de femmes. Fait-il rappeler que le mariage du Blanc avec une Négresse était hors la loi ? (Prosper Ève).


• Plus que la Réunion, l'île Maurice est connue pour sa population indienne apportée par le "coolie trade" du XIXe siècle. Ces travailleurs engagés étaient loin d'être les premiers Asiatiques à y débarquer. Car il ne faut oublier que des esclaves malais et chinois y furent acheminés par les Hollandais de la V.O.C. à partir de 1619. En 1715 les Français à leur tour s'établissent à Maurice —qu'ils rebaptisent île de France— et ils introduisent des esclaves venant de l'Inde. Il faut compter 5.000 et quelques Indiens déportés vers Maurice et la Réunion jusqu'en 1769. Puis de 15 à 18.000 Indiens pour la période 1770-1810. Ils venaient de Chandernagor au Bengale, de Pondichéry et Yanam sur la Côte de Coromandel, et de Mahé sur la Côte de Malabar. Les autorités anglaises, déjà marquées par l'abolitionnisme, tentèrent de freiner la mise en esclavage et les expéditions à partir du Bengale. L'occupation par les Anglais des possessions françaises en Inde entre 1793 et 1816 mit fin à ces expéditions françaises vers les Mascareignes. Pourtant, après le passage de Maurice sous domination anglaise en 1810 : des esclaves malais y seront encore introduits illégalement avant que n'intervienne leur libération en 1834. (Articles de Richard B. Allen et de Marina Carter)


• Une partie de Madagascar se souleva en 1947 contre la présence française et contre le travail forcé. Celui-ci faisait partie du Code de l'Indigénat, c'est-à-dire des dispositions arrêtées par Galliéni dès 1897 et modifiées par la suite à plusieurs reprises. Mais il avait été aboli en 1946. Effectivement, avait été créé en 1926 le "S.M.O.T.I.G." où le travail forcé était institué sous couvert de travail d'intérêt général pour tous les oisifs et vagabonds, qui rappelaient le fahavalo, le guerrier insoumis des lendemains de la conquête. Ainsi "le travail est conçu comme corollaire de la répression ou instrument de répression" ce qui arrivait à l'indigène qui ne s'était pas acquitté de ses impositions ou n'était pas muni de sa "karta" — livret du travailleur où figurent des empreintes digitales (1925…) et même une photographie comme on le décida en 1934 !  (Chantal Valensky)


• En 2008, l'actualité est à la Chinafrique et l'on s'émerveille de l'activité intense de milliers de Chinois sur les les chantiers du continent noir. Ce n'est pas un phénomène totalement nouveau. Il y a quatre-vingts ans, l'AEF construisit le chemin de fer "Congo-Océan". Le chantier, critiqué par André Gide, avait eu mauvaise presse jusqu'en Chine. Pourtant on y recruta 800 engagés sous contrat pour alléger les efforts des Africains qui mouraient en grand nombre. Les Chinois recrutés par une officine de Hong Kong arrivèrent en 1929. L'affaire se déroula mal. Les interprètes vietnamiens parlaient mal leur langue et ces ouvriers, qui étaient surtout des professionnels des villes, furent réputés paresseux et furent de mauvais manœuvres. Sans compter que certains firent de la propagande communiste ! Dès 1932 on les rapatria tous. (Colette Dubois).
Les romans de Marius et Ary Leblond évoquèrent (un peu) ces constructions de chemins de fer mais … à propos de Madagascar et de la Réunion. Ces auteurs aujourd'hui oubliés avaient été encouragés à écrire par Lyautey en vue de l'exposition coloniale de 1931. Dans l'un de leurs romans coloniaux, ils présentent ainsi le port malgache de Tuléar comme une future "blanche capitale du charbon noir" puisque le chemin de fer le transportant en ferait "l'émule de Durban". Pourtant leur écriture semble plus tournée vers la tradition que vers la modernité. (Edmond Maestri)


Devoirs de mémoire et Droits de l'homme


• À Madagascar comme ailleurs, l'esclavage a fini par devenir un enjeu de mémoire. La Grande Île connaît une originalité historique : l'affranchissement date de 1896 ; il est la conséquence de la conquête française. Le 50è anniversaire qui précède de peu l'insurrection malgache n'a guère été célébré. Mais le centenaire davantage fêté en 1996. On retrouve trace de l'esclavagisme dans la toponymie avec notamment des marchés aux esclaves (andevo). (G.A. Rantoandro).


• La "fête kaf" du "20 desemb" rappelle l'abolition de 1848 à la Réunion en insistant sur l'identité ethnique dominante alors que les autorités tentent de la transformer en fête universelle acceptable pour toutes les communautés — y compris les Zoreils — alors que Paris célèbre le 10 mai ! Dans l'île voisine, avec la domination numérique hindoue, c'est le 1er février qui est devenu fête nationale mauritienne en 1978, mais sans aboutir à l'unité des créoles et des hindous : les descendants des esclaves y restent en bas de l'échelle sociale, situation qui à la Réunion est celle des récents immigrés comoriens. (Alexandra de Cauna).


• Rendons-nous maintenant aux États-Unis. De violents affrontements raciaux se produisirent du côté de la Route 80 en Alabama, suite au passage de Martin Luther King à Selma le 2 janvier 1965 lors de la campagne pour les droits civils. C'était l'époque où, dans la Black Belt, les Noirs se faisaient inscrire sur les listes électorales, ce que dénonçait le Greensboro Watchman, orgueil de la presse locale. Dans cet environnement très influencé par le Ku Klux Klan, surgit une femme noire déterminée, Theresa Burroughs, qui avait de qui tenir : un de ses aïeux avait été en 1870 le premier Noir élu à la Chambre des Représentants de l'Alabama. Afin de maintenir la mémoire de ces luttes pour les droits de l'homme, cette militante de la cause noire a réussi à transformer en musée la maison de Greensboro où le pasteur noir dut se réfugier au cours de la nuit du 16 juillet 1965 : « She is a Black Woman ». (Éric Saugera)


• Le retour de l'esclavage au Soudan dans la dernière décennie du XXe siècle est enfin analysé par Jacques Weber, professeur à l'Université de Nantes. Les négriers arabes sunnites ont repris leurs raids dans le Sud où les Africains sont divisés en nombreuses ethnies (Dinkas, Noubas ou Nuers…) qui sont en partie chrétiens et animistes. La proclamation de la charia par le dictateur Nimeiry en 1983 a provoqué la rébellion sudiste de John Garang. Il en résulta une guerre civile meurtrière et une famine organisée (1998-1999) tandis que le pays exportait des céréales. Certains estiment que la politique totalitaire de Khartoum vise à éradiquer les civilisations africaines du Sud : « Comme s'il n'existait qu'une seule religion, qu'une seule culture, une seule race et une seule langue au Soudan » déplore un juge soudanais du tribunal de La Haye. En 1997, une ONG canadienne fait état de 40 000 esclaves au Soudan et des organismes se spécialisent dans le rachat des captifs. Le CSI affirme en avoir racheté 80 000 entre 1995 et 2003 — comme si l'intervention des ONG aggravait l'importance numérique de la traite. Pendant ce temps, Ryszard Kapuscinski dénonçait dans son livre "Ébène" le peu d'intérêt international pour ces victimes et Mme Taubira remuait ciel et terre pour proclamer la traite crime contre l'humanité, —  du seul côté de l'Atlantique ?


C'est le genre qui veut cela : les Mélanges n'ont effectivement pas d'unité très fortement marquée, et encore je n'ai pas évoqué toutes les contributions. Mais n'est-ce pas justement dans la diversité que réside la richesse ?


Le Monde Créole
Peuplement, sociétés et condition humaine, XVII-XXe siècles.

Mélanges offerts à Hubert Gerbeau
Sous la direction de Jacques Weber
Les Indes Savantes, 2005, 257 pages.

 


 

Par Mapero
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Dimanche 11 mai 2008

Publiées en 1845, ces mémoires figurent parmi les plus célèbres récits d'esclaves. L'auteur est né en 1818 sur une plantation du Maryland, sous le nom de Frederick Ausgustus Washington Bailey. À l'âge de vingt ans il s'enfuit en Nouvelle-Angleterre, où il prit le nom de Douglass pour brouiller les pistes car son ancien propriétaire cherchait à le reprendre : il dut s'exiler à Londres et ses amis l'aidèrent à racheter sa liberté. Très vite il devint un brillant orateur abolitionniste et il édita des journaux à cette fin. Il fit après 1845 une carrière d'homme politique à Washington D.C. et fut ambassadeur à Haïti.

Dans ces mémoires, l'auteur décrit la dure vie des esclaves dans les plantations du Maryland et chez des particuliers à Baltimore. Séparé de sa mère à l'âge d'un an, il connut cependant plusieurs membres de sa famille. Il donne assez peu de détails sur les plantations où il vécut, près de la Baie de Chesapeake, mais beaucoup plus sur les punitions sévères et inhumaines infligées par les fouets des esclavagistes. Le sadisme de certains maîtres fit partie du quotidien des filles esclaves, et lui-même subit certaines cruautés notamment lors qu'il fut loué à un "briseur de nègres" appelé Edward Covey. Il dénonce vigoureusement l'acceptation de l'esclavage par plusieurs pasteurs méthodistes. À la mort d'un certain planteur, le partage des biens —bestiaux et nègres réunis— l'amena à Baltimore où il travailla sur des chantiers navals comme calfat avant de s'enfuir. À Baltimore il avait rencontré des Noirs libres, comme Anna Murray qui le rejoignit à New York et devint sa femme. L'auteur ne décrit pas les détails de son évasion pour protéger ceux qui l'avaient aidé.


Frederick Douglass
Mémoires d'un esclave

Traduit de l'anglais par N.Baillargeon et C. Santere
Lux Éditeur, Montréal, 2007, 204 pages.
Utile chronologie en annexe.

Par Mapero
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Mardi 22 avril 2008

Encensées les Lumières ! Depuis qu'il existe un Panthéon, les philosophes dits des Lumières ont été considérés comme les meilleurs juges de la démocratie version tricolore, et des droits de l'homme. Mais le "philosophe" Sala-Molins a découvert que le plus "progressiste" d'entre eux, Condorcet, avait publié, sous un nom d'emprunt et au début de la Révolution française, un essai esquissant les conditions de la libération future des Noirs, alors esclaves dans "nos" colonies. Dans sa haine de la civilisation occidentale et du pauvre Condorcet, – et par la bouche d'un fictif narrateur esclave – l'auteur s'en prend, tel un chien enragé, à celui que la République emprisonna et poussa au suicide. Le ci-devant marquis a bien sûr eu tort de ne pas dire en 1788 : « Esclavage plus jamais ça, les Noirs sont des hommes et ils sont libres. Et tant pis pour le sucre dans ma tasse de café.»— Mais au fait qui disait ça en 1789 que les Noirs sont des hommes comme les autres ? Quasi-uniquement des Noirs qui n'avaient pas —encore— pris la parole. Et on ne leur avait pas demandé leur avis… S'il fallait rappeler par prudence, que les Lumières n'étaient pas parfaites, OK, d'accord, elles n'étaient pas parfaites. Il s'en faut de beaucoup. On sait aussi qu'elles ont dit du bien du roi de Prusse, du tsar et de l'empereur de Chine !!! On sait aussi que leur droit de l'homme n'était pas droit de la femme si bien que le même Napoléon qui "rétablit" l'esclavage en 1802, faisait aussi de la femme une mineure dans son Code Civil de 1804. Il me semble donc qu'une partie du pamphlet de Sala-Molins est pour le moins injuste (in Condorcet "En gémissant"). Pourquoi pas s'en prendre à Érasme, à Rabelais, ou à Montaigne ?

Le reste de l'ouvrage est également consacré à jeter le discrédit sur les Lumières avec des procédés que Louis Sala-Molins a appris à bonne école, lui qui a publié un "Dictionnaire des Inquisiteurs". D'ailleurs il reconnaît « la mauvaise foi de [son] analyse » (page 134). Je suis bien d'accord : les Lumières auraient dû, au lieu de regarder «avant et ailleurs», désavouer l'esclavage qu'ils avaient sous les yeux pour se conformer à l'image sulpicienne que la plupart de nos contemporains auraient d'eux. Mais ils étaient les poissons rouges dans le bocal du XVIIIè siècle, pour parler comme Paul Veyne dans son essai sur Foucault.

La réédition de 2008 ajoute un Épilogue où Sala-Molins reprend les querelles franco-françaises qui ont suivi les lois mémorielles depuis une décennie. C'est un relevé nauséabond des combats douteux qui ont été portés contre la recherche historique en France et contre certains historiens. Je ne pense pas que l'auteur fasse avancer la cause des Noirs en considérant l'Histoire —au sens de la recherche historique, pas de la mémoire propre à chacun— comme une chose trop grave pour la laisser aux historiens de métier. « Le spécialiste, reconnaît-il, ne supporte pas mon langage. Le spécialiste me sortira une bibliographie conséquente qui semblera contredire par sa seule existence la véracité massive de ce que je raconte.» (page 252) Donc puisque "le rouge prime l'expert", vive les travaux trompeurs et qui écrivent n'importe quoi. Que Napoléon c'est Hitler ! Ou que Mao était le meilleur ami du Tibet.

kkk

Alors pourquoi n'ai-je pas vertement procédé au tri sélectif et envoyé ce joli petit livre de poche au recyclage ? À cause du style, de la verve, de l'acrimonie, des règlements de compte. Pour preuve ce passage nécessaire et décapant où l'auteur ironise avec la langue de bois de certains au sujet de l'influence des Lumières et de la Révolution française quant aux origines du soulèvement de Haïti – qui s'appelait encore Saint-Domingue en 1791 :

« Les Noirs ne pouvaient pas savoir ce que liberté pouvait bien vouloir dire, ni droits individuels ni, moins encore, égalité ou indépendance. Les concepts ne naissent pas chez les gens par génération spontanée. Il y faut des conditions. Or les conditions n'étaient pas réunies à Haïti, mais seulement chez les bourgeois français et chez les aristocrates éclairés de la noble nation. Haïti ne se lève donc pas toute seule, scientifiquement elle ne peut pas : c'est la France révolutionnaire qui soulève Haïti.»
Entre guillemets, car ça vaut presque citation mot à mot : j'ai entendu mille fois cette cantilène marxiste-léniniste chez les philosophes et les historiens de la Sorbonne pendant mes longues années d'étudiant et de prof dans cette auguste maison, et ça dure encore (…) étrange galimatias passe-partout généreusement colporté des décennies et des décennies durant par les historiens sorbonnards d'obédience marxiste…»

Voilà qui vous donne un sacré brevet de libéralisme !


Louis SALA-MOLINS
Les misères des Lumières (1992)

Homnisphères, 2008 (réédition), 264 pages.





Par Mapero
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