Les trente et quelques contributions, réunies par Jacques Weber sous le titre "Le Monde Créole", nous invitent à parcourir les terres de colonisation et d'esclavage, tout particulièrement les îles à sucre de l'Océan Indien, du XVIIe siècle à nos jours.

De fascinantes figures d'aventuriers
• Voyez ce comte de Benyowsky (1746-1786) : c'est un officier hongrois qui après des aventures en Russie parvint à Macao où il gagna la confiance de Robien, un des directeurs de la compagnie des Indes. Passé par la France, il prit la destination de Madagascar pour tenter de s'y établir comme "Empereur" en 1774. Puis après avoir intrigué à Vienne, à Londres et à Baltimore, il retourna dans la Grande Ile en 1785 avant d'être définitivement vaincu par une expédition montée depuis l'île de France par le gouverneur Souillac en 1786 (Bernard Baritaud). Tout un roman à écrire.
• Tout juste auparavant, le missionnaire Pierre Poivre avait été prisonnier à Batavia et c'est là que le monde des épices lui avait été révélé. À son retour en France en 1766, le duc de Praslin décida de le renvoyer aux îles de France et de Bourbon : « Trois à quatre mille arpents de terre cultivés en girofliers et muscadiers donneront plus d'épiceries qu'il n'en faudra pour partager avec les Hollandais le plus riche commerce du monde.» Ce commissaire du roi rêva aussi de faire la fortune des îles que Kerguélen venait de découvrir à trois semaines de mer plus au Sud. (Huguette Ly-Tio-Fane Pineo)
• L'Empire des Indes était alors la base de la puissance britannique, mais des Anglaises avaient entrepris de contester cette domination. C'est ainsi que la théosophe Annie Besant établit un lycée pour jeunes filles à Bénarès en 1898 avant de rejoindre le mouvement nationaliste et d'adhèrer au Congrès National Indien en 1914. Suivant son exemple, une fille d'amiral de Sa Majesté, Madeleine Slade, milita pour l'abolition de l'intouchabilité, devint disciple de Gandhi et rentra en Angleterre dans les années 1930 afin de divulguer la pensée du mahatma (Arundhati Virmani).
Langue et société créoles
• Qu'est-ce qu'un créole ? Il s'agit donc le plus souvent d'un descendant d'esclaves, appelé "cafre" ou "kaf" à la Réunion. Originellement, l'espagnol "criollo" désignait celui qui est né aux Indes de parents espagnols. Ensuite, dans les isles à sucre de l'empire français, ce terme est passé aux personnes nées de la colonisation, et à leur langue jadis qualifiée de "baragouin", de "français corrompu" ou de "patois" et principalement inspirée du français des colons (M.Ch. Hazaël-Massieux). En voici un extrait, pastiche d'une fable de La Fontaine par Marbot, l'auteur de "Bambous" (1846).
Provèbe là bien voué.
Li vouè ladans caze béké,
Li vouè dans caze nèg aussi.
Yon ti mouton, les-autt-fois,
Té ka bouè dans lariviè.
Yon gros loup sòti dans bois.
Li vini tou pou li bouè.
Loup là, dent li té rouillé,
Li pas té trouvé mangé;
Ou'a di li té fè carême;
Guiole li té longue, li té blême
Com yon patate six simaine,
Maig com yon nèg qui dans chaîne.
Quand li tè voué ti mouton là,
Tout suite khé li té content.(…)
• De même que la France des Lumières brille par l'importance de la franc-maçonnerie, Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle voyait les frères tenir le haut du pavé. C'étaient principalement des bordelais du négoce. Après 1791, les loges subirent le contre-coup des troubles et certains maçons migrèrent aux États-Unis, d'ailleurs l'empereur Dessasines les interdit au même titre que le vaudou. Néanmoins les Loges se développèrent à nouveau après 1823 date de la fondation du Grand Orient d'Haïti et aujourd'hui on compte environ 5.000 maçons à Haïti (Jacques de Cauna).
• Nosy Bé, rattachée à Madagascar après la conquête de 1895, avait connu auparavant un médiocre premier cycle sucrier dans les années 1860-1890. Bientôt on assisterait à la relance de l'exploitation sucrière dans les années 1910. Ce petit monde sucrier s'étend sur quelques grands domaines où travaillent métropolitains, créoles et "zanatany" (Réunionnais nés à Madagascar). Certaines de ces plantations font aussi la culture de l'ylang-ylang et de la vanille. Le tout sur des terres prises aux "réserves indigènes" des Malgaches du canton du Dzamandzar. Un seul autochtone put s'offrir les services d'un avocat français pour tenter — vainement — de résister à la perte de ses terres (F.V. Rajaonah).
• À la Réunion, l'apport culturel malgache est souvent méconnu. Pourtant les esclaves venus au XIXe siècle sont à l'origine de divers usages : tel est le "service kabaré", une cérémonie pour une personne décédée, origine de la danse "maloya" qui sert encore d'initiation à la créolité (Stéphane Nicaise).
Des esclaves aux engagés et au travail forcé
• Sous la Révolution, armer des esclaves pour faire la chasse aux "marrons" et pour défendre l'île la Réunion contre
les Anglais pouvait sembler paradoxal. Mais la société esclavagiste était si fragile à cause du petit nombre de soldats blancs sur place que cela eut raison de certaines réticences. Et le colon
pouvait même y trouver son intérêt : si son esclave requis pour le service est tué, il est dédommagé par l'administration bienveillante qui lui en donne deux... Alors pourquoi se priver ?
Néanmoins, le risque était bien réel de voir les esclaves utiliser leur apprentissage des armes contre les colons, la révolte de 1811 le prouvera (Claude Wanquet).
La paix revint après Waterloo et de 1815 à 1848, on procéda à l'affranchissements de 6.200 personnes dont 39 % d'enfants. On devine qu'il s'agit de garçons et de filles illégitimes que les colons
veulent libérer. Même proportion de 39 % de femmes. Fait-il rappeler que le mariage du Blanc avec une Négresse était hors la loi ? (Prosper Ève).
• Plus que la Réunion, l'île Maurice est connue pour sa population indienne apportée par le "coolie trade" du XIXe siècle. Ces travailleurs engagés étaient loin d'être les premiers Asiatiques à y débarquer. Car il ne faut oublier que des esclaves malais et chinois y furent acheminés par les Hollandais de la V.O.C. à partir de 1619. En 1715 les Français à leur tour s'établissent à Maurice —qu'ils rebaptisent île de France— et ils introduisent des esclaves venant de l'Inde. Il faut compter 5.000 et quelques Indiens déportés vers Maurice et la Réunion jusqu'en 1769. Puis de 15 à 18.000 Indiens pour la période 1770-1810. Ils venaient de Chandernagor au Bengale, de Pondichéry et Yanam sur la Côte de Coromandel, et de Mahé sur la Côte de Malabar. Les autorités anglaises, déjà marquées par l'abolitionnisme, tentèrent de freiner la mise en esclavage et les expéditions à partir du Bengale. L'occupation par les Anglais des possessions françaises en Inde entre 1793 et 1816 mit fin à ces expéditions françaises vers les Mascareignes. Pourtant, après le passage de Maurice sous domination anglaise en 1810 : des esclaves malais y seront encore introduits illégalement avant que n'intervienne leur libération en 1834. (Articles de Richard B. Allen et de Marina Carter)
• Une partie de Madagascar se souleva en 1947 contre la présence française et contre le travail forcé. Celui-ci faisait partie du Code de l'Indigénat, c'est-à-dire des dispositions arrêtées par Galliéni dès 1897 et modifiées par la suite à plusieurs reprises. Mais il avait été aboli en 1946. Effectivement, avait été créé en 1926 le "S.M.O.T.I.G." où le travail forcé était institué sous couvert de travail d'intérêt général pour tous les oisifs et vagabonds, qui rappelaient le fahavalo, le guerrier insoumis des lendemains de la conquête. Ainsi "le travail est conçu comme corollaire de la répression ou instrument de répression" ce qui arrivait à l'indigène qui ne s'était pas acquitté de ses impositions ou n'était pas muni de sa "karta" — livret du travailleur où figurent des empreintes digitales (1925…) et même une photographie comme on le décida en 1934 ! (Chantal Valensky)
• En 2008, l'actualité est à la Chinafrique et l'on s'émerveille de l'activité intense de milliers de Chinois sur les les chantiers du continent noir. Ce n'est pas un phénomène
totalement nouveau. Il y a quatre-vingts ans, l'AEF construisit le chemin de fer "Congo-Océan". Le chantier, critiqué par André Gide, avait eu mauvaise presse jusqu'en Chine. Pourtant on y
recruta 800 engagés sous contrat pour alléger les efforts des Africains qui mouraient en grand nombre. Les Chinois recrutés par une officine de Hong Kong arrivèrent en 1929. L'affaire se déroula
mal. Les interprètes vietnamiens parlaient mal leur langue et ces ouvriers, qui étaient surtout des professionnels des villes, furent réputés paresseux et furent de mauvais manœuvres. Sans
compter que certains firent de la propagande communiste ! Dès 1932 on les rapatria tous. (Colette Dubois).
Les romans de Marius et Ary Leblond évoquèrent (un peu) ces constructions de chemins de fer mais … à propos de Madagascar et de la Réunion. Ces auteurs aujourd'hui oubliés avaient été
encouragés à écrire par Lyautey en vue de l'exposition coloniale de 1931. Dans l'un de leurs romans coloniaux, ils présentent ainsi le port malgache de Tuléar comme une future "blanche capitale
du charbon noir" puisque le chemin de fer le transportant en ferait "l'émule de Durban". Pourtant leur écriture semble plus tournée vers la tradition que vers la modernité. (Edmond
Maestri)
Devoirs de mémoire et Droits de l'homme
• À Madagascar comme ailleurs, l'esclavage a fini par devenir un enjeu de mémoire. La Grande Île connaît une originalité historique : l'affranchissement date de 1896 ; il est la conséquence de la conquête française. Le 50è anniversaire qui précède de peu l'insurrection malgache n'a guère été célébré. Mais le centenaire davantage fêté en 1996. On retrouve trace de l'esclavagisme dans la toponymie avec notamment des marchés aux esclaves (andevo). (G.A. Rantoandro).
• La "fête kaf" du "20 desemb" rappelle l'abolition de 1848 à la Réunion en insistant sur l'identité ethnique dominante alors que les autorités tentent de la transformer en fête universelle acceptable pour toutes les communautés — y compris les Zoreils — alors que Paris célèbre le 10 mai ! Dans l'île voisine, avec la domination numérique hindoue, c'est le 1er février qui est devenu fête nationale mauritienne en 1978, mais sans aboutir à l'unité des créoles et des hindous : les descendants des esclaves y restent en bas de l'échelle sociale, situation qui à la Réunion est celle des récents immigrés comoriens. (Alexandra de Cauna).
• Rendons-nous maintenant aux États-Unis. De violents affrontements raciaux se produisirent du côté de la Route 80 en Alabama, suite au passage de Martin Luther King à Selma le 2 janvier 1965 lors de la campagne pour les droits civils. C'était l'époque où, dans la Black Belt, les Noirs se faisaient inscrire sur les listes électorales, ce que dénonçait le Greensboro Watchman, orgueil de la presse locale. Dans cet environnement très influencé par le Ku Klux Klan, surgit une femme noire déterminée, Theresa Burroughs, qui avait de qui tenir : un de ses aïeux avait été en 1870 le premier Noir élu à la Chambre des Représentants de l'Alabama. Afin de maintenir la mémoire de ces luttes pour les droits de l'homme, cette militante de la cause noire a réussi à transformer en musée la maison de Greensboro où le pasteur noir dut se réfugier au cours de la nuit du 16 juillet 1965 : « She is a Black Woman ». (Éric Saugera)
• Le retour de l'esclavage au Soudan dans la dernière décennie du XXe siècle est enfin analysé par Jacques Weber, professeur à l'Université de Nantes. Les négriers arabes sunnites ont repris leurs raids dans le Sud où les Africains sont divisés en nombreuses ethnies (Dinkas, Noubas ou Nuers…) qui sont en partie chrétiens et animistes. La proclamation de la charia par le dictateur Nimeiry en 1983 a provoqué la rébellion sudiste de John Garang. Il en résulta une guerre civile meurtrière et une famine organisée (1998-1999) tandis que le pays exportait des céréales. Certains estiment que la politique totalitaire de Khartoum vise à éradiquer les civilisations africaines du Sud : « Comme s'il n'existait qu'une seule religion, qu'une seule culture, une seule race et une seule langue au Soudan » déplore un juge soudanais du tribunal de La Haye. En 1997, une ONG canadienne fait état de 40 000 esclaves au Soudan et des organismes se spécialisent dans le rachat des captifs. Le CSI affirme en avoir racheté 80 000 entre 1995 et 2003 — comme si l'intervention des ONG aggravait l'importance numérique de la traite. Pendant ce temps, Ryszard Kapuscinski dénonçait dans son livre "Ébène" le peu d'intérêt international pour ces victimes et Mme Taubira remuait ciel et terre pour proclamer la traite crime contre l'humanité, — du seul côté de l'Atlantique ?
C'est le genre qui veut cela : les Mélanges n'ont effectivement pas d'unité très fortement marquée, et encore je n'ai pas évoqué toutes les contributions. Mais n'est-ce pas justement dans la diversité que réside la richesse ?
Le Monde Créole
Peuplement, sociétés et condition humaine, XVII-XXe siècles.
Mélanges offerts à Hubert Gerbeau
Sous la direction de Jacques Weber
Les Indes Savantes, 2005, 257 pages.
Publiées en 1845, ces mémoires figurent parmi les plus célèbres récits d'esclaves. L'auteur est né en 1818 sur une plantation du Maryland, sous le nom de Frederick Ausgustus Washington Bailey. À l'âge de vingt ans il s'enfuit en Nouvelle-Angleterre, où il prit le nom de Douglass pour brouiller les pistes car son ancien propriétaire cherchait à le reprendre : il dut s'exiler à Londres et ses amis l'aidèrent à racheter sa liberté. Très vite il devint un brillant orateur abolitionniste et il édita des journaux à cette fin. Il fit après 1845 une carrière d'homme politique à Washington D.C. et fut ambassadeur à Haïti.
Dans ces mémoires, l'auteur décrit la dure vie des esclaves dans les plantations du Maryland et chez des particuliers à
Baltimore. Séparé de sa mère à l'âge d'un an, il connut cependant plusieurs membres de sa famille. Il donne assez peu de détails sur les plantations où il vécut, près de la Baie de Chesapeake,
mais beaucoup plus sur les punitions sévères et inhumaines infligées par les fouets des esclavagistes. Le sadisme de certains maîtres fit partie du quotidien des filles esclaves, et lui-même
subit certaines cruautés notamment lors qu'il fut loué à un "briseur de nègres" appelé Edward Covey. Il dénonce vigoureusement l'acceptation de l'esclavage par plusieurs pasteurs méthodistes. À
la mort d'un certain planteur, le partage des biens —bestiaux et nègres réunis— l'amena à Baltimore où il travailla sur des chantiers navals comme calfat avant de s'enfuir. À Baltimore il avait
rencontré des Noirs libres, comme Anna Murray qui le rejoignit à New York et devint sa femme. L'auteur ne décrit pas les détails de son évasion pour protéger ceux qui l'avaient aidé.
Frederick Douglass
Mémoires d'un esclave
Traduit de l'anglais par N.Baillargeon et C. Santere
Lux Éditeur, Montréal, 2007, 204 pages.
Utile chronologie en annexe.
Encensées les Lumières ! Depuis qu'il existe un Panthéon, les philosophes dits des Lumières ont été considérés comme les meilleurs juges de la démocratie version tricolore, et des droits de l'homme. Mais le "philosophe" Sala-Molins a découvert que le plus "progressiste" d'entre eux, Condorcet, avait publié, sous un nom d'emprunt et au début de la Révolution française, un essai esquissant les conditions de la libération future des Noirs, alors esclaves dans "nos" colonies. Dans sa haine de la civilisation occidentale et du pauvre Condorcet, – et par la bouche d'un fictif narrateur esclave – l'auteur s'en prend, tel un chien enragé, à celui que la République emprisonna et poussa au suicide. Le ci-devant marquis a bien sûr eu tort de ne pas dire en 1788 : « Esclavage plus jamais ça, les Noirs sont des hommes et ils sont libres. Et tant pis pour le sucre dans ma tasse de café.»— Mais au fait qui disait ça en 1789 que les Noirs sont des hommes comme les autres ? Quasi-uniquement des Noirs qui n'avaient pas —encore— pris la parole. Et on ne leur avait pas demandé leur avis… S'il fallait rappeler par prudence, que les Lumières n'étaient pas parfaites, OK, d'accord, elles n'étaient pas parfaites. Il s'en faut de beaucoup. On sait aussi qu'elles ont dit du bien du roi de Prusse, du tsar et de l'empereur de Chine !!! On sait aussi que leur droit de l'homme n'était pas droit de la femme si bien que le même Napoléon qui "rétablit" l'esclavage en 1802, faisait aussi de la femme une mineure dans son Code Civil de 1804. Il me semble donc qu'une partie du pamphlet de Sala-Molins est pour le moins injuste (in Condorcet "En gémissant"). Pourquoi pas s'en prendre à Érasme, à Rabelais, ou à Montaigne ?
Le reste de l'ouvrage est également consacré à jeter le discrédit sur les Lumières avec des procédés que Louis Sala-Molins a
appris à bonne école, lui qui a publié un "Dictionnaire des Inquisiteurs". D'ailleurs il reconnaît « la mauvaise foi de [son] analyse » (page 134). Je suis bien d'accord : les Lumières auraient
dû, au lieu de regarder «avant et ailleurs», désavouer l'esclavage qu'ils avaient sous les yeux pour se conformer à l'image sulpicienne que la plupart de nos contemporains auraient d'eux. Mais
ils étaient les poissons rouges dans le bocal du XVIIIè siècle, pour parler comme Paul Veyne dans son essai sur Foucault.
La réédition de 2008 ajoute un Épilogue où Sala-Molins reprend les querelles franco-françaises qui ont suivi les lois mémorielles depuis une décennie. C'est un relevé nauséabond des combats douteux qui ont été portés contre la recherche historique en France et contre certains historiens. Je ne pense pas que l'auteur fasse avancer la cause des Noirs en considérant l'Histoire —au sens de la recherche historique, pas de la mémoire propre à chacun— comme une chose trop grave pour la laisser aux historiens de métier. « Le spécialiste, reconnaît-il, ne supporte pas mon langage. Le spécialiste me sortira une bibliographie conséquente qui semblera contredire par sa seule existence la véracité massive de ce que je raconte.» (page 252) Donc puisque "le rouge prime l'expert", vive les travaux trompeurs et qui écrivent n'importe quoi. Que Napoléon c'est Hitler ! Ou que Mao était le meilleur ami du Tibet.
kkk
« Les Noirs ne pouvaient pas savoir ce que liberté pouvait bien vouloir dire, ni droits individuels ni, moins encore, égalité ou indépendance. Les concepts ne naissent pas chez les gens par génération spontanée. Il y faut des conditions. Or les conditions n'étaient pas réunies à Haïti, mais seulement chez les bourgeois français et chez les aristocrates éclairés de la noble nation. Haïti ne se lève donc pas toute seule, scientifiquement elle ne peut pas : c'est la France révolutionnaire qui soulève Haïti.»
Entre guillemets, car ça vaut presque citation mot à mot : j'ai entendu mille fois cette cantilène marxiste-léniniste chez les philosophes et les historiens de la Sorbonne pendant mes longues années d'étudiant et de prof dans cette auguste maison, et ça dure encore (…) étrange galimatias passe-partout généreusement colporté des décennies et des décennies durant par les historiens sorbonnards d'obédience marxiste…»
Voilà qui vous donne un sacré brevet de libéralisme !
Louis SALA-MOLINS
Les misères des Lumières (1992)
Homnisphères, 2008 (réédition), 264 pages.
L'écrivaine née à l'île Maurice a bâti son premier roman sur une réalité historique qui a marqué également l'île de la Réunion : le "coolie trade". De quoi s'agit-il ? Après la suppression de la traite négrière et de l'esclavage, les plantations de canne à sucre recherchaient une nouvelle main-d'œuvre docile et bon marché. Entre les années 1840 et 1910, des armateurs britanniques français et autres entreprirent d'aller la chercher en Inde en la recrutant par contrat d'une durée de cinq ans. Dans la pratique, quelle différence avec la poursuite de l'esclavage ? Le roman très réussi de Natacha Appanah nous éclaire sur ce point.
Nous ferons la connaissance de diverses personnes du Bengale, du Bihar et d'autres régions de l'Inde (en ce temps c'était l'Empire des Indes…) qui pour telle ou telle –mauvaise ?– raison signent sans pouvoir le lire un contrat qui leur est proposé par un "maistry". Cet intermédiaire les conduit au navire qui les embarque à Calcutta puis à Madras pour traverser l'océan Indien jusqu'à l'île Maurice. Le jeune Badri aimait trop jouer aux cartes et il voulait voir la mer. Chotty Lall était trop endetté auprès du "zamindar". Vythee voulait rejoindre son frère aîné. Ganga aurait dû épouser le rajah de Bangalore mais le décès du fiancé l'exposait au pire. Tous se retrouvent dans les cales de l' Atlas, un méchant rafiot qui porte presque toute la misère du monde. Grant, le médecin du bord — qui lit, devinez quoi ? la Tempête de Shakespeare ! — nous raconte entre deux whiskies le long calvaire vécu par les passagers, lui-même en perd la raison. Ces pages sont très poignantes et sans doute les plus fortes du roman.
Dans la seconde partie du livre, les travailleurs immigrés rejoignent les plantations tenues par des Français, comme les Rivière, mais la vie rêvée ne sera pas au rendez-vous. Sans dévoiler la fin du récit, je tiens à dire que ces Indiens vont travailler dur. Badri, trop malingre pour bien réussir à couper les cannes, s'enfuit et sa rencontre avec les Noirs, dans le village des anciens esclaves, est un morceau de choix du livre. Badri ne sera pas, comme il le redoutait, dévoré par les Noirs (les "hubshis") mais son sort sera-t-il plus enviable ? Quant à la jolie Ganga, le lecteur devine à la fin de chaque partie que son avenir est lié à ses charmes.
Le "coolie trade" ne s'est pas limité aux îles de l'océan Indien. Il s'est aussi dirigé vers les Antilles comme le trafic des "engagés" du XVIIè siècle. Il a ainsi contribué à façonner les bases de la diaspora indienne et Natacha Appanah n'est pas le premier auteur à s'en réclamer, pensons à V.S. Naipaul...
Natacha Appanah
Les rochers de Poudre d'Or
Gallimard, 2003 et Folio, 231 pp.
Or, si la traite au profit des Européens s'est échelonnée du XVe au XIXe siècle, celle au profit des Arabes et Musulmans s'est étirée sur une période plus longue, entre le VIIe et le XXe siècle et a brisé la vie d'un nombre de Noirs encore plus important.
Tel est le sujet du passionnant travail historique de T. N'Diaye intitulé « Le génocide voilé ».
Les Noirs, la traite et l'Islam
l Le génocide voilé. Pourquoi un tel titre ? Pour l'auteur, spécialiste d'histoire africaine, anthropologue et économiste, seule la traite arabo-musulmane justifie pleinement l'appellation de « génocide » en raison de la pratique étendue de la castration et de l'émasculation des jeunes esclaves destinés notamment aux harems, jusqu'à la fin de l'empire ottoman en 1918. Et comme lettrés et intellectuels arabo-musulmans « ne se décident toujours pas à regarder leur histoire en face et à en débattre » ce passé négrier reste « voilé ». L'auteur en appelle à rejeter ce « syndrome de Stockholm à l'africaine » qui par une fausse solidarité religieuse — puisque l'Islam est important en Afrique noire — amène victimes et bourreaux à choisir le silence : un silence coupable.
l Cet ouvrage ne doit pas être lu comme une attaque contre l'Islam et contre le Coran ; s'il mentionne les versets du Coran qui autorisent les relations sexuelles des croyants avec des captives non-musulmanes, il s'élève contre toute interprétation qui en ferait la légitimation hypocrite de l'esclavage passé, présent et à venir, la guerre sainte n'étant faite que pour capturer ces esclaves. D'autre part, l'auteur analyse comment la culture et les traditions arabes placent le travail de l'esclave noir au centre du système économique et social, au risque, pour les Arabes, de paraître voués à d'autres activités comme la sexualité, la prière, la guerre, et la chasse au faucon.
l Tandis que la route transsaharienne se dirigeait au Nord vers un grand Maghreb, plus à l'est, elle se dirigeait vers l'Égypte, rejointe par la voie fluviale, descendant le Nil. À l'Est du continent, les routes de l'esclavage débouchaient sur les ports de la mer Rouge et ceux de l'océan Indien, échelonnés de la Somalie au Mozambique. Là, l'île de Zanzibar – longtemps liée au sultanat d'Oman – fut le grand marché, expédiant ses Noirs vers l'Arabie, la Turquie, la Perse, et l'Inde. Son activité atteignit son apogée au XIXe siècle, au moment où les Européens qui venaient de condamner la traite et l'esclavage, étendirent leur projet anti-esclavagiste à l'Afrique en achevant de la coloniser.
Des témoignages percutants
À mes yeux, cette enquête historique de Tidiane N'Diaye vaut davantage encore pour deux raisons.
l D'abord, les témoignages d'auteurs anciens et modernes, arabes et européens, apportent un éclairage vivant sur ces sujets que l'on a souvent éludés. Ils éclairent d'un jour nouveau l'invraisemblable racisme que les uns et les autres ont pu, non pas trouver en leur for intérieur, mais manifester par écrit. Un exemple, Ibn Jobayr se rendant à La Mecque, dut traverser le pays des Bujas :
« Les hommes et les femmes circulent presque nus, avec un chiffon pour dissimuler leur sexe, encore que la plupart ne cachent rien ! Bref, dit-il, ce sont des gens sans moralité et ce n'est donc pas un péché que de leur souhaiter la malédiction divine. Et de les pourchasser jusque dans leurs villages, pour en ramener des esclaves.»
Des siècles plus tard, le voyageur anglais J.F. Kean philosophait ainsi sur le sort des esclaves rencontrés en Arabie :
« Le Nègre se trouve là à sa juste place, celle d'un travailleur utile et facile à diriger. Les Nègres sont portiers, porteurs d'eau et accomplissent l'essentiel du travail à La Mecque. Heureux et bien portants, bien nourris, bien habillés, ce sont des esclaves fiers de leurs maîtres… Et le Nègre lui- même peut, par ce moyen, être amené de l'état sauvage d'une existence au jour le jour, à l'état de membre rentable de la société, d'ouvrier solide et docile, situation pour laquelle la Nature semble l'avoir fait.»
Tidiane N'DIAYE
Le génocide voilé
Gallimard, "Continents noirs", 2008, 253 pages.
Du même auteur sur les Falachas - Sur l'auteur -
k k k k