Avocate algérienne, Wassyla Tamzali témoigne de la tragédie politique, de la guerre d'Indépendance à la guerre civile :
la "décennie noire". L'intérêt du récit tient aussi à la situation de l'auteur "entre deux mondes", en raison de ses origines, de son milieu
social, et à son histoire personnelle, stigmatisée par l'Histoire nationale dont elle reste tragiquement inséparable. Écrire constitue pour Wassyla Tamzali une catharsis autant qu'une thérapie :
en tentant de comprendre pourquoi le FLN a fait assassiner son père, pourquoi son pays s'est soumis aux "Fous de Dieu", elle se libère d'un sentiment de culpabilité. Elle qui avait vingt ans à
l'Indépendance se reproche de n'avoir pas su discerner – ni les intellectuels d'alors – les visées réelles du pouvoir sous les hypocrites promesses. Triste mais lucide, son récit laisse place à
l'espoir : Wassyla Tamzali veut croire encore à l'instauration de la démocratie en Algérie.
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La "différence" de l'avocate tient à ses lignées. Ses ancêtres paternels, aventuriers puis marchands sont venus de Turquie s'implanter en Kabylie. À la veille de la guerre sa famille installée à Bougie avait assis sa domination économique sur la production industrielle d'huile d'olive et de vin destinés au marché national et à l'exportation en France. Ses ancêtres maternels n'étaient pas non plus algériens ni arabes mais Espagnols. Son grand-père, prêtre défroqué et honni, s'était réfugié en Algérie quand sa mère avait quatre ans ; il l'avait reniée lorsqu'elle s'était enfuie par amour pour un Algérien, le père de Wassyla Tamzali. Avant de se convertir à l'Islam pour reposer à jamais auprès de l'époux, elle voulut pour ses enfants une "éducation algérienne". L'auteur garde la nostalgie de son enfance heureuse, dans le luxe et la beauté. Sa famille bourgeoise partageait le même niveau de vie que les colonisateurs, vivait à l'Européenne, parlait français et passait ses vacances en France, tout en suivant la loi musulmane et en respectant la circoncision comme l'endogamie. Bien qu' "entre deux mondes" ses père, oncles et cousins contribuaient au développement économique du pays et prirent part à l'action indépendantiste pour cette Algérie qu'ils chérissaient. Ils subirent pourtant la vengeance et le ressentiment populaires et politiques. Le parti nationaliste considérait le père de Wassyla Tamzali comme "un suppôt du capitalisme international", un ennemi du peuple. Et comme pour mériter d'être résistant au maquis tout jeune Algérien devait tuer un homme, son père fut abattu le 11 décembre 1957. L'auteur avait 15 ans.
Sa mère et ses frère et soeur se réfugièrent à Alger, près du grand-père paternel. On nationalisa les biens familiaux, on réquisitionna les fermes. Wassyla Tamzali bat sa coulpe, pleine de remords face à sa réaction d'alors. Cette tragique dépossession, autant affective qu'économique, ne l'indigna pas ; elle refoula la mort de son père. Étudiante en droit, elle s'engagea totalement pour la Démocratie, militant avec d'autres étudiants pour la liberté de leur pays. Eux avaient vingt ans : idéalistes et utopistes, ils y croyaient. Mais, l'auteur y insiste, les intellectuels – algériens et européens – ont eux aussi été "envoûtés" par le "verbiage idéologique" du pouvoir. Comment tous ont-ils pu à ce point manquer de clairvoyance et de scepticisme ? Wassyla Tamzali, déniaisée selon elle aujourd'hui, tente de répondre.
Après 130 ans de colonialisme, la puissance du ressentiment collectif à l'égard de l'Occident légitimait aux yeux de tous autant la violence, que l'on crut nécessaire, que la guerre, qui semblait juste. Les Français avaient dépossédé les tribus de leurs terres : leur vengeance dévasta tout. Wassyla Tamzali plaide coupable de n'avoir pas voulu voir que cette violence et ces massacres ne se justifiaient pas. Éblouis par la libération, les esprits éclairés d'alors ont manqué la liberté. Car cette violence des années 1960 portait en germe celle de 1992 : c'était l'antique haine tribale de l'Occident venue de l'âge d'or islamique. Il ne fallut que le discours des Fous de Dieu pour la fortifier. Wassyla Tamzali dénonce clairement cet argumentaire de l'identité culturelle arabo-musulmane, ce mythique retour à la "pureté" après les "souillures" du colonisateur. Ce discours communautariste a rendu l'opinion captive. Wassyla Tamzali se remémore l'islamisation des moeurs, l'expansion de l'intolérance dogmatique… bon outil de domination pour ce pouvoir dont elle mesure, avec le recul, la duplicité et l'indifférence à toute démocratie.
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Sa lucidité, l'auteur la tient de son métissage, son "étendard" écrit-elle : issue d'une double lignée de rebelles, elle a hérité leur soif de liberté : elle a compris, grâce à l'écriture, que cette liberté – et celle d'un peuple – ne peut venir du repli identitaire, de l'appartenance unique à une culture ou un clan. Pourtant l'Algérie s'éveillera, Wassyla Tamzali en garde la certitude.
Wassyla Tamzali
Une éducation algérienne.
De la révolution à la décennie noire.
Gallimard, coll. Témoins, 2008, 260 pages.
Ça commence mal. Ensuite, ça va mal. Enfin ça finit vraiment très-très mal. Voilà résumé le roman du maître du réalisme arabe, paru au Caire en 1949. Évidemment, quelques détails ne feraient pas … de mal. Le destin tragique d'une famille cairote, récemment venue de Damiette, tel est le sujet du roman qui se passe dans les années 1930, sur plusieurs années consécutives. La mort subite du père jette dans la misère noire et les problèmes à répétition une famille désormais composée d'une mère courage sur laquelle l'auteur est discret, et des quatre enfants. Nafissa ne se trouve pas belle, se passionne pour la couture et voudrait bien connaître l'amour. Hassan, le fils aîné, a préféré la musique et la drogue à un travail sérieux, il quitte l'appartement familial de l'impasse Nasrallah. Modeste, Hussein passe son bac et devient petit fonctionnaire en province. Jamais content, Hassanein se plaint de la pauvreté dans laquelle il vit, et exige que tous se sacrifient pour ses études : amoureux de Bahia sa jeune voisine, il devient un officier nationaliste et paraît promis à une carrière qui récompenserait les efforts de toute la famille.
Les fiançailles de Bahia et Hassanein sont repoussées à la fin de ses études secondaires, puis à la fin de ses études d'officier. Les années passant, Hassanein s'interroge sur l'intérêt qu'il porte à Bahia : est-elle assez bien pour lui ? Dans son intrépide projet d'ascension sociale, Hassanein ne peut ignorer les points faibles de sa propre famille : ils sont économiques et culturels. Le déterminisme social va-t-il l'emporter, comme chez un Bourdieu livré à la caricature ? Non, car il s'y ajoute le cruel destin contre lequel nulle prière ne vaut. Alors que la famille vient de déménager pour un quartier bourgeois qui convient enfin au jeune officier, que la rupture avec le passé de l'impasse Nasrallah pourrait s'estomper, la vie de Hassan, de Nafissa et de Hassanein tourne au tragique. La 4ème de couverture dit que la malédiction s'acharne sur cette famille. Il faut tenir compte du code d'honneur familial : la tache ineffaçable de la prostitution de Nafissa imposait une décision radicale au jeune officier, soutien de famille, qui a gâché sa vie et celle des autres. Le romancier égyptien avait platement mais judicieusement intitulé son roman "Début et fin" (Bidâya wa-nihâya) ; le titre de la version française est plus poétique, mais ambigu.
À côté de l'intrigue familiale, c'est aussi, comme souvent chez Mahfouz, la chronique d'un quartier populaire, celui de l'impasse Nasrallah, avec ses petits boutiquiers et des pratiques sociales traditionnelles. Le fils de l'épicier, qui voudrait bien épouser Nafissa, doit accepter le mariage arrangé par les parents. Plus loin, dans le Caire des grandes avenues et des quartiers bourgeois vit une autre Égypte à laquelle Hassanein aspire : villas cossues, parents fortunés, jolies filles à marier, cercles mondains, automobiles et domestiques. Plus loin encore, les campagnes de la vallée du Nil ou du delta, avec son peuple de fellahs qui triment pour survivre, racine de la famille Kamel Ali : juste un coup d'œil par les fenêtres du train quand Hussein rejoint son poste, à la fin de septembre 1936. Mahfouz nous donne à lire un monde de fiction mais nettement ancrée dans la réalité sociale.
Naguib MAHFOUZ
Vienne la nuit
Traduit de l'arabe par Nada Yafi
Denoël 1996 (Folio n°3139, 513 pages)
I. Les habitants de notre quartier
Tel est le titre arabe de ce roman paru en feuilleton au Caire en 1959 dans le quotidien Al-Ahram et en volume à Beyrouth, en 1967 seulement, et pas en Égypte — pour des raisons que l'on verra plus bas.
• Pourquoi "notre quartier" ?
Enfant du Vieux Caire, Naguib Mahfouz s'est engagé après 1945 dans le roman social avec la matière de ces quartiers qu'il connaissait bien, comme cadre de son enfance. Même si nous avons ici globalement un roman allégorique, à l'intérieur des chapitres il reste de vastes pans de réalisme social appliqués au Vieux Caire. L'auteur impose l'unité de lieu : on ne quittera pas la ville ; on arpentera le quartier de la Gamaliyya.
Réitérée, cette formule, "Notre quartier", est la seule intervention du narrateur dans le récit conduit de manière impersonnelle. «Au commencement, là où se trouve actuellement notre quartier, il n'y avait que le désert du Muqattam qui s'étendait à perte de vue. Au milieu du désert se dressait la Grande Maison construite par Gabalawi…»
Le Fondateur du quartier a fini par confier la gestion du domaine de main-morte (le waqf ) à un Intendant autoritaire et rapace qui se réserve l'essentiel des revenus au lieu de les partager. Celui-ci est aidé de "ces futuwwas déchaînés qui nous oppriment aujourd'hui". Ces chefs de bande contrôlent chacun un secteur et y font régner la loi du plus fort à l'aide de leurs gourdins.
• Qui sont ces habitants ?
« Notre quartier était bruyant et surpeuplé ; les enfants, pieds nus et à peine vêtus, jouaient dans tous les coins, remplissant l'air de leur vacarme et couvrant le sol de leurs excréments. Les femmes s'agglutinaient sur le seuil des maisons, l'une hachant des feuilles de mouloukhiyya, l'autre pelant des oignons, une troisième allumant un brasero, toutes échangeant potins et plaisanteries, ou, au besoin injures et malédictions. De jour comme de nuit, c'était un fracas ininterrompu, soutenu par le rythme lancinant du tambourin à exorcismes : les chansons, les pleurs, les voitures à bras courant en tous sens, les engueulades, les rixes, le miaulement des chats et le grognement des chiens se disputant les tas d'ordures. Les rats grouillaient dans les cours des maisons et nichaient dans les murs, et il arrivait fréquemment qu'un groupe se rassemble à grands cris pour tuer un serpent venimeux ou un scorpion. Quant aux mouches, leur nombre n'avait d'égal que celui des poux : elles partageaient la vie des habitants avec une familiarité amicale, mangeant dans leurs assiettes, buvant dans leurs verres, jouant autour de leurs yeux et se glissant même parfois dans leur bouche. » (p.138).Mahfouz peint donc les hommes qui forment la société cairote. Et dans ce microcosme social les pauvres sont les plus nombreux et mènent une vie toujours misérable. En 1977, "La Chanson des Gueux" reprendra plus ou moins la même structure et les mêmes thèmes mais sans les allusions aux religions du Livre.
II. Une allégorie victime de la censure religieuse
• Un roman allégorique
Mahfouz a osé un condensé historique de l'humanité depuis le Jardin d'Eden dont elle est chassée, jusqu'à l'âge de la science moderne. Le roman est divisé en 5 parties – comme le Pentateuque – centrées sur Adham, Gabal, Rifaa, Qasim et Arafa. « Qui examinerait notre quartier avec quelque attention aurait beaucoup de mal à croire à ce que l'on chante dans les cafés, au son du rebab , Gabal, Rifaa, Qasim… ont-ils jamais existé ? Que reste-t-il d'eux ? Un quartier plongé dans les ténèbres, et un rebab qui rassesse des rêves anciens. Comment en sommes-nous arrivés là ? (…) On vous le racontera autour de la pipe à eau dans les fumeries de haschich, entre une quinte de toux et un éclat de rire.» (p.507).
Dans la première partie, le Fondateur confie la gestion du waqf à son jeune fils Adham plutôt qu'à l'aîné Idris, dont la colère provoque l'expulsion. Adham à son tour est chassé pour avoir voulu connaître le Livre des Dix Conditions, gardé sacré dans la chambre du père. Exclus du paradis terrestre, Adham doit travailler pour vivre et sa femme enfanter dans la douleur. Leurs fils s'entre-tuent : vous voyez l'allusion, non ?
Le Fondateur s'étant ensuite retiré du monde pour vivre cloîtré dans la "Grande Maison" entourée de hauts murs, périodiquement se trouve posée la question de la succession de l'Intendant et du remplacement des futuwwas. Le petit Gabal barbotait tout nu dans un ruisseau quand il fut recueilli et adopté par la femme de l'Intendant. Devenu adulte, il va se dresser contre l'arbitraire et se réfugier chez un magicien qui lui apprend l'art de charmeur de serpents. Gabal utilise cet art pour débarrasser le quartier du fléau des serpents puis il réussit à faire périr les futuwwas déconsidérés dans un passage envahi par les eaux. Son triomphe sera cependant de courte durée car « le fléau de notre quartier c'est l'oubli» déplore Mahfouz.
Rifaa est un apprenti menuisier ému par Yasmina la prostituée sa voisine au point de l'épouser. Inspiré par le Fondateur, il ne parle plus que de l'amour du prochain et de la guérison des malades. « Parmi ses anciens malades, Rifaa avait choisi quatre amis, nommés Zaki, Husayn, Ali et Karim ; ils étaient ensemble comme des frères. Aucun d'entre eux n'avait connu l'amitié auparavant ; Zaki était un vagabond, un chômeur professionnel, Husayn un opiomane invétéré, Ali un apprenti futuwwa et Karim un petit souteneur. Grâce à Rifaa, ils étaient devenus des hommes droits et bons.» La vertu de Rifaa menace l'injuste pouvoir établi. Cela lui vaut l'estime de tous les pauvres et malheureusement, après un dîner avec ses amis, les coups de gourdins des futuwwas du quartier. Rifaa mort, on ne retrouve pas son cadavre...
Qasim est un pauvre berger qui épouse une riche veuve. Se croyant inspiré par le Fondateur, il prophétise le partage des richesses du waqf, il doit s'enfuir du quartier et se réfugier dans un camp improvisé dans la montagne. Les futawwas l'attaquent et sont vaincus. Qasim, veuf de Qamar, épouse ensuite une collection de jolies nanas : son oncle Zakariya « affirmait qu'il voulait ainsi établir des alliances avec tous les clans. Mais la plupart des gens n'allaient pas chercher si loin. Disons-le franchement : on le respectait plus encore pour sa virilité que pour tout le reste.» Le bilan de l'époque de Qasim est que le quartier est restauré et la concorde règne… provisoirement.
Arrive alors Arafa, avec Hanach son gnome de frère, tous deux nés d'une sorcière et de père inconnu. Son truc à lui c'est l'alchimie : c'est par la connaissance qu'il veut sauver le monde. Il invente une sorte de viagra pour se faire bien voir d'Aggag son futuwwa et le cocktail molotov pour éliminer qui voudrait le tuer. Arafa-la-science rêve de s'emparer du Testament de Gabalawi qu'il considère comme un thesaurus alchimique. Il s'introduit dans la Grande Maison par un souterrain, tue un vieux serviteur : Gabalawi en mourra d'une crise cardiaque. Par les mêmes moyens il pénètre chez le futuwwa, le poignarde, puis élimine ses gardes du corps grâce à une "bouteille explosive". Il espère ainsi déclencher une guerre de succession entre les aspirants au pouvoir. Mais l'Intendant le contraint à entrer à son service avec ses inventions. L'oppression sur le quartier atteint son apogée. Quand Arafa veut s'enfuir, il est trop tard, le piège se referme sur lui...
Ainsi, à la fin du roman : «La peur et la haine s'appesantirent à nouveau sur le quartier ; mais tous supportaient les exactions avec courage et opiniâtreté, confiants dans l'avenir. Patience, disaient-ils. Tout a une fin, même l'oppression ! Le soleil finira bien par se lever, et nous verrons la chute du tyran : l'aube viendra pleine de lumière et de merveilles…»
• Un roman victime de la censure
On y a vu – à tort – une critique du régime de Nasser. Mahfouz s'était réjoui de la révolution de juillet 1952 conduisant Nasser au pouvoir avant d'être en effet déçu par la République faute de démocratie et de justice sociale. Mais d'autres ouvrages, plus tard, seront consacrés à cette critique de manière explicite.
Si "Les fils de la médina" a été censuré au Caire, c'est à cause des allusions à toutes les religions du Livre que l'on peut lire comme autant de flèches acides. D'abord, il y a la forme : 5 parties comme le Pentateuque et 114 chapitres comme autant de sourates du Coran. Surtout, il est facile de voir l'ironie d'un libre-penseur dans cette manière d'envelopper l'histoire de l'humanité dans cette série d'espérances qui tournent au cauchemar après un bref triomphe. Adam, Moïse, Jésus, Mahomet se sont succédé en vain. Le lecteur repère en effet, dans chaque aventure, des éléments caractéristiques de ces personnages sacrés. Mahomet apparaît comme le dernier prophète capable de soulever les foules ; mais après lui le quartier retombe dans l'oppression et l'injustice. Avec Arafa, incarnation de la science moderne, c'est la mort de Dieu qui est mise en scène (« Gabalawi est mort !»)
Les docteurs de l’université d'Al Azhar ont interdit ce livre jugé blasphématoire. Quand l'auteur reçut le Nobel en 1988, le président Moubarak, à ce qu'on dit, voulut lever cette interdiction. Or, Mahfouz préféra éviter la republication car le fanatisme avait beaucoup progressé par rapport aux premières années du pouvoir nassérien ! Cette prudence n'empêcha pas une tentative d’assassinat à l’arme blanche (octobre 1994) perpétrée par deux jeunes fanatiques qui ont reconnu au procès ne pas avoir lu une seule ligne de cette œuvre dans laquelle je verrais bien "le grand roman arabe" contemporain. Blessé à la main, Mahfouz fut pour le reste de ses jours obligé de dicter ses textes.
Naguib MAHFOUZ
Les fils de la médina
(Awlâd hâratinâ)
Traduit de l'arabe par J.-P. Guillaume
Actes Sud, coll. Babel, 2003, 628 pages.
• Né en 1912 et décédé au Caire le 30 août 2006, le romancier égyptien Naguib Mahfouz avait reçu le Prix Nobel en 1988. De fait, la littérature arabe lui doit beaucoup. Tout comme les hommes de lettres en France avant le XIXe siècle, les écrivains du Moyen-Orient méprisaient les récits de fiction surchargés de mythologie et d'idéalisme merveilleux. Mahfouz, lui, ancre la prose dans le réalisme social et confère au roman de langue arabe ses lettres de noblesse. Publié en 1947 au Caire, "Passage des miracles" parut en français chez Sindbad en 1970. L'auteur y montre les difficultés socio-économiques du petit peuple cairote confronté au déchirement social, entre tradition et modernité. Il sait aussi analyser les contradictions intimes de l'homme et les relations conflictuelles qu'elles suscitent. Entre Maupassant et Zola, le récit manque un peu de vivacité, certaines descriptions restent convenues, certaines scènes s'engluent dans le mélodrame. Même s'il n'évite pas les longueurs, Mahfouz demeure l'instigateur du renouvellement romanesque arabe et sait tenir son intrigue jusqu'à son terme.
• Le réalisme appert dans la description de "l'impasse du mortier", familière à l'auteur. Après une vue générale classique, le lieu se révèle au pas du lecteur-piéton qui pénètre dans chaque boutique, emprunte chaque escalier. La saleté, la promiscuité, les bruits et les odeurs l'agressent : il est immergé dans la vie populaire grouillante de ce "passage des miracles" où tout se sait, où les habitants – souvent fort pauvres – ont encore souci de leur réputation et de leur dignité. Toutefois Mahfouz ne précise guère les dates ni la durée de son récit : les allusions à l'éventuelle chute d'Hitler, la présence des soldats anglais près du Caire, situent l'action vers 1944-1945, car le temps s'écoule sans laisser de traces dans l'impasse. Les journées des petites gens se ressemblent, difficiles et monotones ; et la rumeur surdimensionne le moindre fait divers, le hausse en "événement" sitôt oublié : petite joie, souffrance ou deuil, on accepte ce que Dieu envoie.
• Mahfouz, en narrateur omniscient – excepté deux incises d'implication personnelle – déroule une intrigue linéaire et globalement chronologique resserrée par d'étranges "hasards" jusqu'à son issue tragique. Rien là que de très classique du roman réaliste. Le traitement des personnages retient l'attention : le romancier évoque l'histoire personnelle de chacun, en brosse un portrait physique, psychologique et social minutieux qui les distingue bien les uns des autres. C'est d'autant plus remarquable que ses personnages sont nombreux, ce qui est typique du genre. Cependant, s'il fait naturellement allusion aux coutumes cairotes, jamais Mahfouz ne se laisser aller à un excès de pittoresque couleur locale. L'ensemble des personnages constitue une micro-société très hiérarchisée. Deux sages, tout d'abord, durement éprouvés par l'existence, vivent dans la paix intérieure et le dénuement : le cheik Darwiche – "un saint homme" – et Sayyid Ridwâne – "le seigneur du quartier". L'impasse a ses "riches" propriétaires, telles la sèche quinquagénaire Saniyyeh Afifi et Oumm Hamida la marieuse ; le patron du bazar – Selim Alwâne – et celui du café, Karcha. On y croise aussi le docteur Bouchi, dentiste en retraite, et le père Kamil, marchand de beignets. Des jeunes habitent l'impasse : Abbas Al Helou le coiffeur et son ami d'enfance Hussein, fils de Karcha ; Hamida, la sœur de lait d'Hussein, fille adoptive d'Oumm Hamida. Enfin on peut apercevoir une créature noire et nocturne : c'est Zayta, qui fabrique des infirmités aux mendiants pour mieux les racketter ensuite.
• Ce monde marginal, mêlé de cruauté et de solidarité, s'ouvre sur l'extérieur car ses habitants en sortent, les gens du Caire y viennent : ces déplacements fondent toute l'intrigue. Hussein travaille pour l'armée anglaise et incite Helou à l'imiter pour gagner plus et pouvoir construire sa vie. Après ses fiançailles avec Hamida, Helou suit son conseil ; mais en son absence sa fiancée se laisse entraîner par un souteneur qui l'a suivie dans le passage : elle n'y reviendra jamais. Hussein lui, congédié, y revient ; Helou aussi, mais juste en permission. En ville il reconnaît Hamida aguichant des soldats. Tous ces mouvements mènent à la tragédie. Car Bouchi et Zayta sortent eux aussi la nuit du passage pour profaner les tombes : arrêtés, ils finissent en prison. Mahfouz libère le roman arabe des histoires d'amour merveilleuses : si Helou aime Hamida, celle-ci n'a consenti à leurs fiançailles que par raison, pour assurer son statut de femme. Et si elle croit aimer le proxénète qui lui joue la comédie du luxe et de l'affection, elle comprend vite que les sentiments n'ont pas cours sur le marché des filles à soldats !
• Le réalisme social et la force de ce roman tiennent à la violence et aux passions que la précarité exacerbe. Les personnages ne peuvent dominer leurs réactions impulsives : ils vivent dans l'instant submergés par leurs désirs et leurs émotions. Violence des propos injurieux entre parents et enfants, entre conjoints ; violence des gestes, des actes, de la simple gifle – même d'une femme à son mari – à la rixe finale. La pauvreté décuple cette réactivité passionnelle et mène à bafouer les interdits : Karcha compense son quotidien difficile par son homosexualité nocturne ; et les profanateurs de tombe par les dentiers en or volés sur les cadavres, aisément revendus. L'amour même ne saurait échapper à cette violence : la précarité empêche le mariage, toujours la jalousie taraude. La vengeance la suit, qui mène à la mort le plus pacifique de tous, Helou, "mort pour rien". Même un sage comme Ridwâne cède à la violence verbale sous la colère : mais en maudissant l'autre sage, Darwiche, il le fait pleurer. Or les larmes d'un sage attirent toujours le malheur…
• Avec ce roman Mahfouz tourne le dos aux affabulations des mille et une nuits ; il reste cependant baigné dans son contexte culturel. Si l'auteur montre bien la faiblesse de l'être humain écartelé dans ses contradictions internes, soumis à la précarité, son incapacité à choisir sa vie tient au poids de la destinée : "Tout est entre les mains de Dieu" – Ridwâne le dit bien : "le démon a aveuglé deux hommes et une jeune fille" – car c'est le diable qui inspire les passions, même l'amour. "Il n'y a rien de bon à aimer sans mourir" déclare le cheikh. Le bonheur ne peut être qu'un éphémère instant voué à l'oubli car toute passion humaine mène au malheur. C'est à tel point que les personnages ne se sentent pas responsables de leurs actes passionnels, même si, comme Hamida, ils s'en reconnaissent coupables. Seul le sage Ridwâne assume sa responsabilité et entreprend le pèlerinage dans l'espoir du pardon. L'impasse est une métaphore du destin : on ne peut s'en échapper. Ceux qui s'y sont essayés en ont durement payé le prix : la prison ou la déchéance morale et sociale. Seul Ridwâne la quitte et y revient, rasséréné. On déplore la traduction du titre arabe car elle efface la connotation centrale : le "mortier" caractérisait autrefois cette impasse où l'on écrasait graines et plantes médicinales ; aujourd'hui, on y écrase des hommes : aucune sortie, aucune ascension sociale n'est possible sauf à y perdre leur âme. Qui est le pilon ? Le roi Farouq ?
Lu et critiqué par Kate
Naguib MAHFOUZ
Passage des miracles
Traduit de l'arabe par Antoine Cottin
Sindbad, "La Bibliothèque arabe", 1970, 315 pages.
Réédition Sindbad/Actes Sud 2002
Premier écrivain franco-arabe élu à l’Académie Française en 2005, Assia Djebar, de son vrai nom Fatima Imalayenè, est née en1936 à Cherchell en Algérie. Romancière et cinéaste elle a publié, entre autres, « La Femme sans sépulture ». Ce court récit se veut la biographie d’une femme, Zoulikha, engagée pour l’indépendance algérienne. Mais l’originalité de ce roman tient surtout à sa construction polyphonique, à son écriture très élaborée, enfin à sa portée symbolique.
• L’historicité du récit se fonde sur le personnage anonyme et autobiographique de « l’invitée ». Au printemps 1976 elle revient dans sa ville natale, Césarée de Maurétanie, avec assistants et bobines afin de terminer un documentaire pour la TV. Ainsi apprend-on l’histoire tragique de Zoulikha, fille du cultivateur Chaieb. Née en 1916, première titulaire du certificat d’études français dans la région, son destin se révèle à 13 ans. Fière de sa jupe écossaise et de ses cheveux rougis au henné, elle affichedéjà un caractère trempé. Prise à parti par un colon qui l’a traitée de « déguisée en pseudo-Européenne » elle tire fierté de l’offense. Dès lors sa détermination nationaliste prit corps : « aller libre dans l’espace des maîtres », provoquer les Blancs dans leur propre langue. Fait rarissime au Maghreb, son père la laissa libre de choisir ses époux. Mariée à 16 ans, son conjoint s’enfuit en France après une querelle avec un Européen ; elle ne le rejoignit pas, confia sa fille Hania à ses proches et partit travailler à la poste de Blida. Elle y épousa par amour un sous-officier de l’armée française, lui donna un fils El Habib (devenu nationaliste, il fut exécuté avant sa mère). Mais elle divorça en raison du désaccord politique conjugal. En 1945 elle convola avec un notable nationaliste et pratiquant, Oudai El Hadj, dont elle resta veuve avec deux jeunes enfants : Mina et un petit garçon. Bien qu’elle fût une mère très aimante, l’engagement pour son pays l’emporta. En 1957 elle prit le maquis, confiant ses petits à Hania. Elle tissa au village un réseau de femmes solidaires dans l’organisation résistante : elles récoltaient argent, poudre et médicaments que Zoulikha remontait dans son couffin à la quarantaine de jeunes maquisards cachés en montagne et dont elle était la mère symbolique. Arrêtée, soumise à interrogatoire, torturée sous la gégène, son corps ne fut jamais restitué aux siens. Mais l’histoire de cette héroïne locale n’est pas l’essentiel : ce qui retient le lecteur c’est sa restituion à travers la parole polyphonique de celles qui l’ont aimée et admirée : telle le choeur antique, elle magnifie sa vie en épopée, et ses actions en geste héroïque.
• Les voix de Zohra Oudai, la tante et de Lla Lbia l’ex-cartomancienne amie de l’héroïne alternent avec les dialogues de Hania, Mina et l’invitée, les reprennent et les complètent ; enfin la prosopopée en quatre monologues de Zoulikha parachève sa propre biographe. Émaillé d’arabe lettré, piqueté d’arabe populaire et de berbère, le français de ce roman a capella résonne comme un chant. Chant de deuil, lyrique et élégiaque, psalmodié parfois dans la tradition musulmane de la mélopée litanique ; chant d’amour et de joie lumineuse aussi, il habite ces femmes, mi-conteuses, mi-tragédiennes. Dire et redire Zoulikha, maisser couler cette « hémorragie sonore » c’est la catharsis de ces récitantes ; elles libèrent leur douleur et gardent présente celle qui « flotte comme un oiseau », celle qui n’eut pas de sépulture et dont le deuil est impossible – c’est la tradition de l’Islam : une fois suppliciés, les fils de Fatima – la fille du Prophète – ce sont ses filles qui « déroulèrent la parole ».
• Tout fait sens dans ce court roman : à travers les coutumes et rituels, la figure de la femme maghrébine s’associe à la lumière s’associe à la lumière, à la nature ; les pierres surtout, celles de Césarée la romaine, celles des mosaïques aux sirènes, car elles seules se souviennent quand l apopulation, consommatrice oublieuse, semble frappée d’amnésie aux yeux de l’invitée. Elle ne finalisera par son documentaire : À quoi bon ? En outre, aucune image télévisuelle, aucune bande-sonne restituerait l’éternelle présence de Zoulikha.
• « La Femme sans sépulture » s’inscrit dans le combat d’Assia Djebar « contre la répression et la misogynie » au Maghreb. Mais surtout la composition et l’écriture font de ce roman une magistrale célébration d’harmonie cosmique et culturelle.
Assia DJEBAR
« La femme sans sépulture »
Albin Michel, 2002
Rédigé par Kate