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SCIENCES SOCIALES

Lundi 9 novembre 2009
Universitaire et écrivain, Michel Erman essaie de cerner ce qu'est la cruauté, ses mécanismes et ses manifestations. Il envisage cette "passion du mal" dans sa dimension historique, politique et littéraire : en moins de deux cents pages le projet ne manque pas d'ambition et vaut davantage par ses nombreux exemples que par son argumentaire, assez convenu.

L'ambivalence caractérise la cruauté : à la fois "cruor", le plaisir pris à faire "couler le sang", à faire souffrir physiquement et moralement, et "sanguis", le sang qui circule dans le corps, l'énergie vitale. Ces contraires indissociables, pulsion de mort et pulsion de vie, entretiennent une relation dialectique. Entre désir et morale, entre passion et raison, la cruauté c'est la part d'ombre de la nature humaine : elle peut se manifester, dans sa démesure excessive, au hasard des situations, comme un retour du refoulé face à la violence des contraintes de tous ordres. Etrangère à la morale, la cruauté relève de l'intérêt, personnel ou collectif.

Les philosophes des Lumières ont cru pouvoir en "civilisant les moeurs", juguler la part d'animalité humaine ; or règles et lois répriment mais n'annihilent pas la pulsion de cruauté : même au 21° siècle, la civilisation reste un fragile idéal car le bien n'est jamais l'absence totale du mal : les hommes y ont eu souvent recours dans l'histoire au nom du bien recherché. À l'inverse des thèses kantienne et rousseauiste, l'homme reste capable d'outrepasser tous principes moraux, quel que soit le degré de civilisation atteint. Dans le Christianisme, par exemple, la souffrance physique ou mentale constituait une épreuve nécessaire pour mériter le salut ; ainsi des tortures infligées aux hérétiques sous l'Inquisition : la chair martyrisée est rédemptrice. De même, le martyr qui, selon la jihad, commet un attentat suicide, gagne le paradis. En politique encore, "la fin justifie les moyens" : depuis Machiavel, on sait qu'il est souvent nécessaire de faire le mal – la guerre –, pour éviter un mal pire.

Faire souffrir autrui satisfait l'instinct de domination et la nietzschéenne volonté de puissance :" sanguis" appelle "cruor". L'homme légitime son recours à la violence par son projet idéologique ou métaphysique : la victime, déshumanisée, mérite sa souffrance et sa mort, tels le juif ou le tutsi. De surcroît, à la cruauté du tortionnaire répond parfois le plaisir de la victime à souffrir : ainsi du syndrome de Stockholm ou de l'amour passion, indissociable de la mort.

Reste la fascination humaine pour les images, à la télévision ou sur le net, de transgressions sanguinaires, de tortures obscènes comme celles d'Abou Dhabi : elles procurent un plaisir voyeuriste qui libère nos propres pulsions négatives : alors que la violence régresse dans l'espace social, on la vit ainsi par procuration tout en la déniant pour nous-mêmes.

Erman a le mérite de rappeler une évidence : à l'inverse de l'idéalisme de Rousseau, l'homme peut être volontairement méchant, par désir de domination et de reconnaissance. La cruauté constitue notre nature humaine, "cruor" nous habite autant que "sanguis". Nous devons la reconnaître, la regarder en face selon l'auteur, avec lucidité, pour tenter d'en rester maîtres ; mais sans oublier la leçon de Brecht après le nazisme: " le ventre est encore fécond d'où a jailli la bête immonde".

Michel ERMAN
La cruauté
Essai sur la passion du mal

PUF, 2009, 178 pages.

Par Kate
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Dimanche 18 octobre 2009
Cet ouvrage présente les résultats d'une enquête lancée par la C.N.A.V. dans la France entière sur le P.R.I. : le Passage à la Retraite des Immigrés. Environ 6000 d'entre eux, âgés de 45 à 70 ans à l'époque (fin 2002-début 2003), ont répondu à des questions très variées concernant autant leurs propres vies que celles de leurs descendants (environ 19.000 dénombrés). C. Attias et ses collaborateurs voulaient analyser le devenir social de ces enfants d'immigrés et faire tomber les préjugés et stéréotypes qui stigmatisent cette seconde génération. L'enquête a le mérite de son originalité, mais que révèle-t-elle?
La majorité des enfants d'immigrés réussit son insertion socio-professionnelle dans la société
française. Ce bilan peut sembler bien optimiste ; précisons que les données collectées datent de Novembre 2002 à Février 2003 : le contexte social français a beaucoup évolué depuis. De plus, l'enquête prend en compte les immigrés de tous les pays : Europe du Nord, du Centre et de l'Est ; Asie, Maghreb, Turquie et Afrique sub-saharienne.

Qu'apprend-on?

À condition sociale et familiale comparables les enfants d'immigrés nés en France disposent du même potentiel de capacités que les jeunes français de France : ce n'est pas un scoop, Lévy Strauss l'a dit dès les années 1950. L'ethnicité, l' "origine" n'ont aucune influence sur le destin social des enfants. L'enquête montre aussi que la migration brise généralement les transmissions inter-générationnelles : pour se construire une identité personnelle et accéder en France à l'autonomie, les enfants d'immigrés se délient de leurs appartenances aux traditions : leur acculturation les met en désaccord avec les valeurs et les normes qu'elles imposent. Toutefois demeure la solidarité familiale sous forme d'échange de services ou de don d'argent.

Quels sont les facteurs de réussite?

Quel que soit le pays d'origine, le niveau de scolarisation des parents compte autant que leur projet migratoire : s'ils ont choisi d'émigrer pour assurer à leurs enfants un meilleur destin que le leur, ces derniers ont plus de chances que si la famille projette de retourner au pays natal. Car les parents, dans le premier cas, leur transmettent une représentation positive de l'école. Quel que soit le pays d'origine, –sauf la Turquie–, les filles réussissent mieux que les fils : les études les libèrent d'une éducation traditionnelle étouffante et elles réalisent souvent le rêve d'émancipation de leur propre mère. Enfin et surtout, la réussite des enfants d'immigrés dépend du capital économique et culturel des parents, ainsi que de leur maîtrise de l'environnement dans la société d'accueil.
Selon les résultats de cette enquête, le taux de réussite est élevé pour les enfants d'immigrés d'Europe et d'Asie ; très bon pour une majorité des jeunes d'origine maghrébine, turque ou africaine. En revanche, un tiers de ce second groupe affronte un destin social plus incertain : surchômage, précarité, discriminations à l'embauche.

Quels sont les facteurs de moindre réussite?

En premier le facteur linguistique : la difficulté des parents à parler et lire le français accroît le risque de chômage des fils, algériens surtout, car les parents leur transmettent leur handicap linguistique. En outre, si ces géniteurs venus d'Algérie parlent négativement de la France, s'ils véhiculent les stigmates de la colonisation et de la guerre, ils entravent l'intégration de leurs enfants. S'y ajoute le rôle du lieu de vie : l'enquête montre que la réussite des jeunes de familles maghrébines et africaines vivant en cités reste plus difficile en raison de la culture de la rue et du peu d'insertion des mères dans la vie sociale.

Deux cas à part sont à noter :
— La remarquable réussite des enfants asiatiques : leurs parents attachent une forte valeur à la scolarité et aux mathématiques et peuvent compter sur l'efficacité des réseaux des familles élargies.
— Le destin des filles d'origine turque : la forte tradition du mariage précoce et de la claustration au foyer limite leurs possibilités de réussir, bien que, selon les auteurs, cette situation soit en train d'évoluer.

• Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff ont eu raison d'insister sur la réussite des enfants d'immigrés et de s'insurger contre le refus des médias et des politiques de la reconnaître pour ne mettre en avant que les échecs de ces jeunes. Il faut cependant raison garder face à l'optimisme de l'ensemble des résultats et surtout espérer une meilleure prise en charge, par les politiques publiques, des enfants d'immigrés les plus défavorisés. Avec ses annexes statistiques, cet ouvrage sera du plus haut intérêt documentaire pour les enseignants de sociologie, d'histoire et de géographie, comme pour les élèves recherchant de la matière pour des TPE.

Claudine ATTIAS-DONFUT et François-Charles WOLFF
Le destin des enfants d'immigrés

Stock, 2009, 315 pages.

=> À partir de la même enquête, Claudine Attias a aussi réalisé un travail sur l'enracinement des immigrés, chroniqué sur ce blog.


Par Kate
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Jeudi 17 septembre 2009
La diversité ? C'est le pied, dites-vous, au moins on ne s'ennuiera plus…! Eh bien, vous allez peut-être revoir votre jugement. Professeur d'anglais à l'Université de l'Illinois à Chicago, Walter Benn Michaels se fait fort de vous démontrer que la diversité est un piège, un concept politique à la mode mais dangereux, car il écrase — comme on le dit des données dans un programme informatique — quelque chose de plus important : la lutte contre les inégalités économiques croissantes.

Il continue en vous affirmant que le multiculturalisme est un leurre : où est la diversité culturelle chez ses étudiants (Blancs, Noirs, Asiatiques, Hispaniques…) quand ils parlent tous anglais, s'habillent tous pareils, et écoutent les mêmes musiques ? La diversité culturelle a bon dos : c'est juste une manière hypocrite d'éviter d'avoir à parler de "races" ou de "minorités" (visibles c'est-à-dire de couleur), dès lors que "race" est un gros mot et que l'antiracisme est devenu une politesse partagée sur tous les campus. Il déconstruit aussi la "discrimination positive" qui n'a selon lui qu'un avantage : permettre aux étudiants riches inscrits dans les universités les plus cotées, c'est-à-dire horriblement chères, de trouver dans leurs salles de cours quelques agréables congénères de couleur, en oubliant que s'ils ont été admis dans la Ivy League c'est principalement grâce à un super score au SAT (scholastic aptitude test) que seuls les étudiants bien préparés et donc issus de familles riches ont pu obtenir.

Il est comme ça W. B., il vous explique le principe de l'Amérique nouvelle : « faire payer aux gens beaucoup d'argent devenait un moyen pratique de préserver la hiérarchie raciale de la vie américaine.» Il pioche même des arguments dans "le supermarché des riches", un vieil épisode des Simpsons, qu'il oppose au Wal-Mart des pauvres. Il vous analyse comme pas un l'oubli de l'origine du "Labor Day" réduit à la date de la rentrée, alors que Washington multiplie les "Mois de l'Héritage des Uns" et les "Semaines de Célébration des Autres" qui permettent à la "upper middle class" de louer la diversité d'un bout de l'année à l'autre. Car la diversité est  devenue la meilleure amie du néo-libéralisme qui a conquis aussi bien la gauche que la droite avant la crise des "subprimes".

Aujourd'hui toute Entreprise digne de ce nom doit « s'engager pour la diversité » : l'auteur prend des accents voltairiens pour en décrire les résultats. « S'excuser pour des actes qu'on n'a pas commis soi-même auprès de gens à qui on ne les a pas fait subir relève d'une industrie en plein essor.» C'est pourtant très tendance, et les banquiers font ainsi appel à la History Association ou à la History Factory qui leur facturent des milliers d'heures de recherches dans les archives pour  qu'ils puissent proclamer haut et fort qu'ils sont désolés du passé négrier d'une filiale rachetée il y a des décennies et dont les fondateurs avaient acquis deux ou trois esclaves vers 1850...

Et puisque les Etats-Unis sont imités par la France vingt ans plus tard, c'est sur ce constat des ravages que le culte de la Diversité commence à y provoquer qu'il ouvre son essai décapant jusqu'au dernier chapitre. Alors, dans un "Witz" final, l'auteur apparaît lui-même, non comme un pauvre dont il faut respecter la pauvreté plutôt que l'aider à en sortir, mais comme un privilégié de la "upper class", faite des 3% d'Américains les plus riches — mais diversement riches bien sûr. Voilà donc un homme de progrès Made in USA dont on ne manquera pas de lire l'essai tonique et provocateur, riche d'exemples littéraires et de filons statistiques à exploiter !

Comme de bien entendu, ce pamphlet rapide — dont l'auteur n'enseigne pas plus l'économie, que la science politique ou la philosophie —  provoque la colère et l'indignation de ceux qui le trouvent simpliste puis qu'il ne s'appuie ni sur des traités à la mode dans certains cercles, ni sur la promotion des divas des "luttes minoritaires".

Walter Benn MICHAELS
La diversité contre l'égalité

Traduit de l'américain par Frédéric Junqua
Raisons d'agir éditions, 2009, 155 pages.

Par Mapero
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Mardi 7 juillet 2009

Psychiatre au CHU Avicenne de Bobigny, Taïeb Ferradji propose dans ce récit autobiographique une autre approche de l'expérience migratoire. Jeune médecin kabyle, il a fui l'Algérie tourmentée des années 90 pour parfaire sa formation en France. Mais son statut social ne lui a pas épargné le douloureux arrachement à son pays, ni le ressentiment à l'égard de la société française, si mal accueillante. Il partage ce traumatisme avec ses patients émigrés: en les soignant il soigne sa propre souffrance d'exilé et construit sa résilience.

L'auteur garde la mémoire du village de son enfance perdu dans la montagne kabyle où, malgré la pauvreté, lui-même et sa fratrie n'ont manqué ni d'affection ni d'éducation. L'école lui a ouvert très tôt un espace de liberté et suscité le désir de partir voir plus loin. Nourri du courage et de l'endurance maternels, il fut bon élève, même dans les années 80, au coeur de la Kabylie insurgée pour ses revendications démocratiques. Plus tard, étudiant en médecine, les fondamentalistes islamistes poignardèrent son professeur et son guide, le docteur Boucebci, humaniste démocrate et l'un des fondateurs de la psychiatrie en Algérie. Il aura initié T.Ferradji à la nécessaire relation entre la psychopathologie et la culture traditionnelle du soin. Emigré à Paris, contraint de tout reprendre car le milieu médical ne reconnaissait pas ses diplômes algériens ; discriminé à deux reprises pour "ses origines" par ses chefs de service hospitalier, l'auteur perdit rapidement ses illusions sur la France. Mais la découverte de la misère des émigrés — insoupçonnable quand ils reviennent au pays—, et les méthodes de travail particulières au CHU Avicenne lui donnèrent la force d'atteindre au succès.

La pratique de T.Ferradji montre, s'il en était besoin, que les troubles psychiques des migrants nécessitent un protocole de soins spécifique mené par des praticiens avertis. Tout émigré a l'obligation de réussite vis-à-vis des siens et doit revenir la leur montrer. Il ne peut avouer son échec, ni dans son pays, ni en France. La souffrance morale qu'il doit taire se transcrit alors en  symptômes psychosomatiques. Soigner un migrant, c'est d'abord lui permettre de nommer son mal être dans sa langue, avec ses croyances : c'est déjà l'apaiser. Le praticien amène ensuite peu à peu les patients à se prendre en charge, à clarifier leur objectif de migration, afin d'éviter à leurs enfants toute confusion identitaire.

T.Ferradji éclaire l'approche culturelle du soin: au CHU Avicenne, un groupe accueille l'émigré, l'entoure de bienveillance empathique et l'écoute dans son mode d'expression propre: car ils savent que la notion de "normalité" varie selon les contextes culturels. Loin d'eux la hâte de diagnostiquer et prescrire. L'altérité et l'humanisme de ce récit donneraient à réfléchir à bien des personnels hospitaliers et éducatifs de l'Hexagone.

Taïeb FERRADJI
"Ces exils que je soigne"
Editions de l'Atelier, 2009, 173 pages.


Par Kate
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Lundi 29 juin 2009



Présidente et vice-présidente de "Paroles de femmes", Olivia Cattan et Isabelle Lévy considèrent l'influence négative des trois religions révélées sur la place des femmes dans la société française. Elles espèrent faire réagir le pouvoir politique afin que l'Etat "surveille" les pratiques religieuses et fasse évoluer les institutions qui bafouent les "droits de la femme". Leur démarche comparative s'appuie sur des passages des textes sacrés illustratifs du statut de dominée imposé aux femmes dans les trois monothéismes. Un sérieux travail d'enquête leur permet de produire de nombreux témoignages probants. Depuis le péché originel, fondement des trois religions, la nudité engendre la honte. La pudeur s'impose à Ève tentatrice : le corps féminin doit être couvert afin de ne pas éveiller le désir masculin. Les auteures révèlent que des traductions erronées, des interprétations à contre-sens de certains passages des trois Livres sacrés ont permis aux religieux, par peur et par méfiance de la femme, d'orchestrer son assujettissement, dont on ne trouve pas trace dans la Parole divine.

O. Cattan et I. Lévy ont raison sur ce point; mais leur thèse et leur argumentaire demeurent fragiles et leur ouvrage n'est pas à la hauteur des actions de leur association. Leurs propos ne s'élèvent guère au-dessus de l'émotionnel subjectif, de l'expression d'indignations naïves et de péremptoires injonctions. Ce côté "donneuses d'ordres", pourfendeuses de torts, est sympathique car il prouve la force de leur conviction, idéaliste mais sincère; toutefois, à la longue, il devient irritant.

La religion ne saurait rendre compte, à elle seule, du nombre croissant de femmes battues, violentées, mutilées en France aujourd'hui. L'alcoolisme, le chômage, la pauvreté, entre autres, y ont, hélas, aussi leur part. On ne peut négliger non plus le poids de l'éducation familiale des filles, celui de la tradition tribale et clanique, bien antérieure aux textes sacrés et souvent plus prégnante — Germaine Tillion l'a longuement démontré à propos de l'excision des fillettes ou de l'endogamie. Ce conditionnement de l'esprit des jeunes filles constitue un sérieux contre-poids au discours des deux auteures féministes. Par ailleurs, en quoi les "droits de la femme" se distinguent-ils des "droits de l'homme", ceux de tout être humain au respect de sa vie et de sa dignité?  De même, Olivia Cattan et Isabelle Lévy portent la liberté en étendard sans beaucoup chercher le sens que prend ce mot — s'il en a un —, dans les différentes situations socio-familiales des femmes. Accumuler des témoignages ne suffit pas. Prétendre que l'éducation les émancipe du joug religieux relève du jugement hâtif : bien des diplômées sont des croyantes heureuses. Les auteures ne sont pas sans savoir que l'on n'impose pas l'émancipation par décret : elle doit répondre à un désir, une motivation antérieure des femmes : elles ne dépend que d'elles.

Il est un peu facile d'ériger les trois monothéismes en boucs émissaires de l'infériorité dont les femmes sont victimes. Et plutôt que de réclamer encore de nouvelles lois et d'exiger que l'Etat devienne le censeur des pratiques religieuses, mieux vaut privilégier le dialogue au cas par cas, favoriser l'ouverture des esprits à la compréhension des valeurs d'autrui, pour améliorer la considération des femmes. C'est d'ailleurs une des actions de "Paroles de femmes" auprès des personnels hospitaliers, enseignants, des entreprises et des administrations, afin de réduire les conflits qu'ils connaissent avec des femmes venues d'autres cultures.
On ne peut nier l'engagement enthousiaste et candide des deux auteures, convaincues que les valeurs occidentales sont universelles et que les lois transformeront les pratiques. Utopie hélas! Plutôt que le combat pour les "droits des femmes", la vraie raison d'agir ne consisterait-elle pas à faire accepter, à l'homme comme à la femme, l'idée du respect d'autrui, et donc d'abord du respect de soi-même?   

Lu et Chroniqué par Kate
Olivia Cattan et Isabelle Lévy
La femme, la République et le bon Dieu

Presses de la Renaissance, 2008, 264 pages.

Par Kate
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Samedi 13 juin 2009

Par la double influence de l’idéal républicain qui, comme l’adjudant d’autrefois, ne voulait voir qu’une tête, et de la diffusion du marxisme qui ne veut voir que des classes, les Noirs en tant que groupe ont trop longtemps été "invisibles" pour l’État comme pour l’Université. Contrairement aux États-Unis, on ne les a pas comptés depuis 1807 et l’imprécision quant à leur nombre laisse la porte ouverte à d’inutiles polémiques et à l’impossibilité d’évaluer pleinement les mesures anti-discriminatoires enfin engagées. Jusqu’ici spécialiste des États-Unis (Du nylon et des bombes : DuPont de Nemours, le marché et l'État américain, Belin, 2001) l’historien français nous donne un essai pionnier et vigoureux sur la condition noire en France, qu’il éclaire de riches comparaisons avec les États-Unis, en pointant des zones d’ombre résultant de l’oubli du sujet par les chercheurs français, alors que les cultures africaine et créole alimentent aujourd’hui notre horizon culturel de plus en plus métissé. Subdivisé en six grands chapitres, l’essai de Pap Ndiaye est passionnant.

Le fait d’être noir

L’essai met d’emblée l’accent sur l’intérêt présenté par la notion de minorité (qui n’est pas qu’une question de nombre…) pour parler de ces Noirs, français et étrangers, que l’histoire ancienne ou récente ont amené dans l’Hexagone.  Même si les Noirs de France sont massivement des ouvriers et des employés modestes, des locataires à 85 % (65 % pour les métis) et contribuant à l’économie nationale surtout depuis 1960-70, l’approche par la « classe sociale » ne sert qu’à noyer le sujet dans des généralités et masquer l’essentiel : la société française n’a pas évité le racisme. L’universalité des droits de l’homme reste un beau discours pour les manuels scolaires et les diplomates. Dans le cadre d’une enquête menée par la Sofres pour le CRAN, l’auteur exploite les réponses de 581 personnes se déclarant « noires » et constate l’augmentation du ressenti des discriminations, particulier dans l’espace public.  Certes le racisme est ouvertement condamné depuis 1945, et la notion de « race » a quitté le champ des sciences du vivant, mais la racialisation guette toujours au tournant de l’actualité et de ses faits divers, on l’a vu lors des émeutes de 2005.

Gens de couleur

Refusant de s’en tenir aux seules considérations de revenus comme veut nous faire croire le proverbe haïtien, « Neg wich sé mulat, mulat pov sé neg », l’auteur nous éclaire sur les « hiérarchies mélaniques », sources d’un vocabulaire fourni de dizaines de termes, apparemment plus familier aux Antillais qu’aux métropolitains. Le « colorisme » évolue cependant de manière contrastée. Si le marché de la « beauté noire » contribue à la prospérité de L’Oréal, si la mode se met à l’ethnique, si la télévision met en avant des présentateurs noirs, si la « charte de la diversité » est signée par les grandes entreprises françaises, il reste que pour le plus grand nombre, le fait d’être noir en France est un handicap au quotidien et face à la recherche de l’emploi et du logement. Le grand nombre de footballeurs noirs ne s’explique pas par une explication essentialiste (du type « les Noirs courent vite par nature ») mais par la recherche d’ascension sociale par les immigrés : c’est ainsi que l’histoire du football depuis 1945 porte la trace des vagues successives de l’immigration : Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais, Maghrébins, Antillais et Africains.

Le tirailleur et le sauvageon

Si la présence des Noirs en France est assez bien étudiée pour le XVIIIe siècle (ex. Pierre Boulle), elle l’est beaucoup moins pour le long XIXe siècle qui s’achève en 1914. À ce moment, l’armée fit venir les tirailleurs sénégalais (c’est-à-dire des colonies d’Afrique de l’Ouest) parce que le général Mangin avait publié en 1910 « La Force noire ». La présence de ces militaires fut assez populaire, de Paris jusqu’aux villages. Les Noirs de l’armée américaine constatèrent la même chose, et cela fit beaucoup pour les relations entre Noirs des deux
États. C’est d’ailleurs avec la Grande Guerre que les Noirs deviennent plus visibles en France : l’Art nègre est  apprécié par les Surréalistes, le prix Goncourt est décerné en 1921 à René Maran pour « Batouala », et ensuite Joséphine Baker vint de Saint-Louis — ville où en 1917 des émeutes racistes virent de nombreuses victimes noires. La France se prévalait alors de n’avoir pas de Ku Klux Klan sur son sol et l’anti-américanisme s’y nourrissait d’une dénonciation de la ségrégation. Les écrivains noirs américains pouvaient se retrouver en France alors que le géographie Onésime Reclus,  dans sa « Géographie vivante » de 1926, manuel destiné aux classes primaires, enseignait que «  Le Nègre est un homme à peu près comme les autres.»

A peu près… Mais faute de statistiques une connaissance plus fine reste impossible, tant des discriminations que des résultats des politiques anti-discriminatoires. Aussi l’auteur ne s’étend guère sur l’analyse des émeutes de 2005, mais il est d’accord avec le sociologue Loïc Wacquant pour refuser l’utilisation du terme « ghetto » dans le cas des « quartiers populaires » français. Ainsi mesure-t-on mal l’effet de la "politique de la ville" depuis 25 ans, alors qu’aux
États-Unis on sait que l’ «affirmative action» a renforcé la classe moyenne noire sans réduire la pauvreté de ceux qui restent dans les ghettos. De même la monoparentalité est une caractéristique suggérée de la condition noire en France, mais sans qu’on puisse nettement chiffrer son étendue, contrairement aux États-Unis où les familles monoparentales (mères seules) sont passées de 18 % en 1940 à 70 % des familles noires aujourd’hui.  En attendant, comme le CRAN le souhaite, une meilleure couverture statistique, l’auteur salue les intentions anti-discriminatoires de la HALDE, le CV anonyme, le rapport de 2004 sur « les oubliés de l’égalité des chances » rédigé par Laurence Méhaignerie et Yazid Sabeg, et la politique de la « diversité » — même si elle reste parfois un pur affichage symbolique (« tokenism »). Pourtant que de chemin parcouru depuis 1914 !
 
La cause noire

Pap Ndiaye passe en revue les étapes des organisations politiques noires depuis 1919 quand un premier congrès panafricain fut organisé à Paris par Blaise Diagne, député du Sénégal. Ce mouvement associatif noir français a eu des relations avec les mouvements américains, mais aussi avec le PCF et la SFIO. Le Front populaire donna une impulsion que la guerre brisa rapidement. Je retiendrai ici la carrière de Félix
Éboué en phase avec les milieux socialistes et francs-maçons de l’entre-deux-guerres. Il fut nommé gouverneur de la Guadeloupe par le ministre des colonies Marius Moutet puis gouverneur du Tchad par Georges Mandel. 

Pour défendre la cause des Noirs on ne peut oublier la négritude. Le concept a été forgé par Aimé Césaire et repris par Léopold Sédar Senghor. Il rejette l’assimilationnisme au profit de la revendication d’une identité noire et voit dans l’Afrique un paradis originel.  Pour Senghor, il s’agit d’unir enracinement et ouverture, culturalisme et universalisme. Par contre, chez Césaire, il y a une tendance au repli communautaire.

Le danger du repli identitaire

Le tournant identitaire, américain d’origine, a valorisé les différences entre Noirs de France. L’auteur souligne ainsi la gravité de la fracture entre Antillais et Africains — ce que l’on retrouve aussi dans le dernier roman d’Alain Mabanckou, « Black Bazar ». Je cite Pap Ndiaye :


L’écrivain de la créolité, Raphaël Confiant dénonça bruyamment l’ « idéologie césairienne » comme ayant créé chez les Antillais un « déficit d’africanité » par lequel ils seraient moins authentiques que les Africains : « Or, l’Antillais n’a aucune dette envers qui que ce soit et n’a de leçon a recevoir ni de l’Européen ni de l’Africain. L’Antillais est la victime absolue. Celle envers qui le roitelet et l’esclavagiste européens tout autant que le roitelet et le chasseur d’esclaves africains ont contracté une dette.» Confiant a fustigé les Africains comme n’ayant pas été capables de défendre leurs ancêtres contre les esclavagistes européens, quand ils ne les vendirent pas eux-mêmes. De telle sorte que l’Antillais et l’Africain ne sont pas frères, tout au plus « cousins germains ». Il n’y a donc pas de lien particulier à entretenir avec les Africains, explique Confiant, un lien qui n’est que « rêverie de poète ». L’identité antillaise est créole, métissée, par opposition à l’idéologie de la négritude, et la créolité se situe sur un terrain culturel plutôt que racial. (P. Ndiaye, pp. 340-341).


Plus encore qu’à Confiant, l’auteur s’en prend à Dieudonné l'antisémite et à ses faussaires encouragés par l’universitaire dévoyé Leonard Jeffries, par Louis Farrakhan et sa  "Nation of Islam" et in fine par les sites antisémites qui prolifèrent sur Internet. L’auteur dénonce aussi le nationalisme noir de la Tribu Ka, hostile au monde blanc et qui singe le Black Power états-unien de manière grotesque. Supporter du CRAN fondé en 2005 par Patrick Lozès, l’auteur milite contre ceux qui se complaisent dans le repli victimaire du ressassement infini suite à l’esclavage d’antan, au lieu de militer comme les formes actuelles de l’esclavage et du travail forcé. Les Noirs de France doivent se garder d’un ethnocentrisme stérile tourné vers un passé remâché et une victimisation sans issue. « La mémoire de l’esclavage peut être un facteur de repli sur soi et d’indifférence aigrie au reste du monde ; elle peut être vaine.»

 

• Je n'ai pas cherché à évoquer tous les aspects de cette œuvre, ainsi de l'histoire migratoire, mais assez néanmoins pour conclure que l'essai de l'historien parisien est à la fois innovant, instructif et stimulant. Il est accompagné de tableaux statistiques qui seront utiles aux lycéens pour des exposés ou des TPE. Les enseignants y trouveront une bibliographie substantielle d'articles et d'ouvrages tant français qu'américains. Il serait donc mal venu d'adresser à l'auteur des critiques ; on peut par exemple regretter que "la moitié du ciel" soit assez peu évoquée, même si les gender studies ne lui sont pas inconnues. Les qualités de ce livre donnent envie de se précipiter pour lire l'ouvrage  jumeau consacré aux Noirs des États-Unis et paru en 2009 (Découvertes, Gallimard).


Pap NDIAYE
La condition noire

Essai sur une minorité française
Calmann-Lévy, 2008, 435 pages.


Par Mapero
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Mercredi 29 avril 2009

En 2008, à la demande de Valérie Pécresse, le sociologue Michel Wieviorka a piloté une vaste enquête sur la diversité en France. Il ressort que le sens même du mot "diversité" reste très imprécis et euphémise souvent toutes les formes de différences : de nationalité, culture religion, aspect physique... Comment vivre ensemble avec elles? Juridiquement, quels droits culturels doivent être officiellement reconnus? En fait ce terme place le débat sur deux axes opposés et indissociables : la lutte des "minorités visibles" pour la reconnaissance de leur spécificité identitaire et culturelle ; et celle contre les discriminations dont sont souvent victimes ces mêmes minorités.

On accepte difficilement la diversité en France en raison des mentalités et de l'idéal républicain. La xénophobie demeure, même si le racisme a changé de forme, on considère encore les autres cultures comme réfractaires aux valeurs de la société française, donc comme une menace pour la culture nationale. Dans les esprits persiste l'arrogance de la France coloniale qui se croit toujours le centre du monde, cultive son "exception française" et affiche un antiaméricanisme systématique. La réticence de l'opinion à la diversité tient à cette prégnance de l'identité nationale, mais aussi au poids de l'idéal républicain. Selon M.Wieviorka, la première passion française c'est l'obsession égalitaire : on privilégie l'égalité de principe sur celles des chances. Or, donner également à tous — autant de moyens pour chaque élève —, ne compense pas les inégalités de départ et même, les entretient. Ainsi en France, la question sociale occulte totalement celle des diversités culturelles. Or, comment traiter le social séparément du culturel? Ce "républicanisme radical" entrave encore l'ouverture à la diversité ; elle fait cependant son chemin dans certains secteurs.

Dans le domaine économique, l'Oréal, par exemple, pratique le marketing ethnique, écoute les attentes de la femme noire, même si cette approche n'est pas morale mais mercantile. D'ailleurs, le groupe ne lance aucune publicité destinée à la femme maghrébine, minorité trop peu " visible" et donc peu rentable. La recherche médicale et pharmacologique s'intéresse elle aussi à la diversité, aux caractéristiques génétiques des populations et à leurs maladies spécifiques,  telle la drépanocytose sur le Continent Noir.

Dans l'enseignement, "Sciences Po" affiche sa détermination à prendre en compte la diversité des étudiants, tant culturelle que sociale. La réussite de son partenariat avec une cinquantaine de lycées "défavorisés" en est la preuve : à l'inscription," Sciences po" s'intéresse aux qualités personnelles, au potentiel, à la motivation de chaque candidat, et pas seulement à son niveau scolaire. Cette expérience innovante met en cause le modèle français républicain et constitue une révolution dans l'enseignement supérieur.

Pourtant, déplore Wieviorka, elle n'influence encore ni les grandes écoles, —dont la fermeture sociale et culturelle se renforce—, ni l'Université : la diversité n'est pas son enjeu principal, l'innovation y est mal vue, qui dévaloriserait les diplômes. Malgré des différences considérables entre les universités, la question sociale y prévaut sur la diversité culturelle. L'auteur dénonce le mauvais accueil souvent réservé aux professeurs et aux étudiants étrangers, la fréquence des discriminations visant les maghrébins, l'insuffisance des informations, rédigées d'ailleurs uniquement en français.

En France, l'Université à encore beaucoup à faire pour se moderniser et s'ouvrir à toutes formes de diversité : tisser des liens avec l'enseignement secondaire, organiser l'accompagnement de chaque étudiant et développer les partenariats internationaux : leur rareté entrave la formation des étudiants français à la diversité du monde.

Même si le terme “diversité” reste discutable, il permet de contester la supériorité du seul modèle républicain et d'un unique système de valeurs ; d'éviter le traitement uniformisant de tous et de promouvoir de nouveaux droits pour les membres des minorités. Mais,  le sociologue y insiste, il faut "se garder de mêler" les deux directions que recouvre ce mot :
-1-permettre que soient satisfaites les revendications culturelles des minorités.
-2-réduire les discriminations dont elles pâtissent.

  Lu et chroniqué par Kate  
Michel WIEVORKA
La Diversité

Rapport à la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche
Robert Laffont, 2008, 229 pages


Par Mapero
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Jeudi 16 avril 2009


• Dans cet essai, Fr.Jullien considère les transformations silencieuses, les signes de changement à l'oeuvre en tout domaine, de l'érosion des montagnes à la dégénérescence cellulaire et, que nous ne savons pas percevoir. Ainsi, lorsqu'ils saillent, veut-on y voir une rupture, tragique ou bienvenue, un signe du destin : alors que, cancer ou révolution, ce n'est que le résultat devenu évident d'un silencieux processus de mutation bien antérieur. L'hypermédiatisation l'érige alors  en “évènement”, distille de l'émotionnel que le spectateur aveuglé consomme et s'approprie,  opportune diversion dans la grise routine des jours. Or, insiste l'auteur, aucun changement, dans la nature ou en nous-mêmes, n'est une rupture imprévisible et irréversible ; pas plus qu'un heureux et définitif acquis! Car tout fluctue, à l'image de la succession des saisons ou de notre vieillissement, aboutissement naturel de l'érosion générale. De même, la crise actuelle encore se creuse ; mais déjà, à petit bruit, les forces qui l'ont induites se dissolvent ; d'autres se recomposent en une  configuration de “sortie de crise”.

• Pourquoi emprunter le détour par la pensée chinoise? — Pour ouvrir notre regard et élargir notre intelligibilité du monde. Car c'est la langue qui structure notre réflexion. Or, les langues européennes nous maintiennent dans une appréhension faussée de ce qui nous entoure car leur syntaxe disjoint, définit et classe: en genre, nombre, verbes et conjugaisons. Leur logique analytique nous mène à penser par catégories séparées. Or c'est l'inverse dans la nature : tous les éléments communiquent et s'influencent selon un incessant mouvement de mutation. La langue chinoise, elle, ne conjugue ni ne sépare : chaque idéogramme associe des signes dont le potentiel signifiant varie selon leurs rapports ; l'idéogramme même reste susceptible de diverses significations selon le contexte général du propos. L'opposition des deux systèmes linguistiques reflète celle des deux conceptions du monde. Depuis Aristote et Platon, le Christianisme ou Darwin, s'enseigne en  Occident une représentation ordonnée du monde ; entre une “origine” — bing-bang ou geste divin—, et une “fin” annoncée, —explosion planétaire ou Apocalypse—, court la flèche du Temps : comme si le monde et l'humanité avaient une direction, et l'existence un sens. Aux commandes, le sujet-homme, cartésien “maître et possesseur de la nature”, agit au nom de grands idéaux, de buts déterminés et lointains, que le progrès permettra censément d'atteindre, quoi qu'il en coûte. Fondé sur l'abstraction, ce mode de pensée nous éloigne de ce qui nous est proche, et où nous sommes impliqués.

• A l'inverse, l'appréhension chinoise du monde reste très pragmatique ; à l'inverse de la rationalité grecque, l'esprit du sage chinois ne domine pas le monde dont il est un composant ; il n'a recours à aucun dieu ni mythe originel : tout est immanence et impermanence, tout se régénère sans cesse selon l'équilibre bipolaire du Yin —énergie négative—, et du Yang, positif. Ces forces opposées, mais indissociables et complémentaires, fondent le processus cosmique : c'est parce qu'il ne cesse de se transformer que le monde dure ; ainsi de l'homme.

• Fr. Jullien nous invite à plus de vigilance et d'anticipation : en pratiquant la prise de recul, on peut déceler dans une situation apparemment positive une tendance négative, l'infléchir à temps et induire l'évolution de la situation vers le résultat attendu.
   
Ainsi de l'amour, quand se glisse un silence entre les partenaires, symptôme d'une mutation à l'oeuvre qui lentement se creuse et induit la séparation... Ainsi de toute rétractation de l'énergie vitale : on n'ose plus, on ne s'investit plus dans un projet. Selon l'essayiste, éduquer notre regard peut, en améliorant notre adaptabilité, modifier notre manière de concevoir notre devenir, et y aider autrui.
    
Ainsi du 11 Septembre : ce basculement du monde résulte d'une "maturation silencieuse" de forces négatives restée inaperçue. Après la chute du Mur, celles-ci n'ayant plus de cible visible, se sont occultées et silencieusement diffusées en terrorisme.
   
Ainsi de l'expansion des Chinois dans le monde, selon la stratégie en réseaux enveloppants du jeu de Go, inverse de celle, frontale, du jeu d'échecs ; de même celle du bon politique, tel, pour l'auteur, Fr. Mitterrand entre 1986 et 88 : celui qui sait faire mûrir les conditions favorables pour épuiser son adversaire, ou pour que ses concitoyens récoltent de bons fruits : sans bruit, ni réactivité directe à l'événement médiatique.

A la différence de ses précédents ouvrages, Fr. Jullien ancre celui-ci dans l'actualité récente. Sa suggestion y gagne en force persuasive: “l'art de la maturation” la stratégie d'infléchissement d'une situation dans la discrétion et la durée, concerne autant la vie personnelle que sociale ou politique. Pour le sinologue, seul Montaigne, à l'inverse d'Aristote et Platon, savait percevoir et s'adapter à “la propension des choses”, titre d'un précédent essai de Fr.Jullien.  

• Lu et critiqué par Kate •
François JULLIEN
"Les transformations silencieuses"

Grasset, 2009, 197 pages


Par Mapero
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Lundi 6 avril 2009


« Je suis trop petit pour la place.» (Max Jacob)


Dans cet essai littéraire, de facture libre, sans prétention d'exhaustivité, selon la loi du genre, l'impression de coq à l'âne n'est qu'apparente. Belinda Cannone conduit tout au long une analyse approfondie, souvent paradoxale, avec une grande "conscience essayistique" selon ses propres termes. Son narrateur, par dédoublement, converse avec lui-même afin de tirer au clair ce qui provoque ce "sentiment d'imposture" et les comportements qu'il engendre.

C'est un sentiment très répandu mais dont on n'ose pas parler. Alors que le véritable imposteur usurpe une place à laquelle il ne peut prétendre et dupe sciemment autrui en se faisant passer pour autre qu'il n'est, le sentiment d'imposture est un ressenti intime de «décalage entre le sentiment de soi et l'image que nous en renvoie autrui.» Celui qui en souffre pense « être pris pour celui qu'il croit n'être pas »; il pense tromper autrui alors qu'il se trompe lui-même. L'auteur identifie là un trouble de l'identité : lorsque celle-ci est stable, l'image que l'on a de soi coïncide avec celle que l'on donne à voir à autrui et celle qu'il nous renvoie de nous-mêmes. Le sentiment d'imposture naît de la discordance entre la première image et les deux autres. En réalité, cette représentation de soi-même à soi n'est qu'une illusion intérieure sans justification externe et sans rapport avec la valeur personnelle. Les hommes et les femmes touchés par ce sentiment connaissent la réussite, tant professionnelle que privée. Pourtant, ils restent intimement convaincus de ne pas avoir la posture adéquate à la "case" où ils sont parvenus. Im-posteurs, ils taisent ce ressenti de crainte qu'autrui ne s'en aperçoive.

D'où vient alors ce doute de soi ? B. Cannone prend ses exemples autant parmi les personnages littéraires que chez les acteurs, les lauréats, les anonymes… Aucun individu éprouvant ce sentiment n'a connu l'échec ou l'humiliation ; aucun ne souffre d'un traumatisme psychique d'enfance, ou d'inhibition, ou de dépression ; aucun ne manque d'ambition ou de désir de réussir.

B. Cannone explique ce sentiment d'imposture par le changement de la société depuis les années 1950 : les codes et les lois morales ne sont érodés, on valorise de plus en plus l'initiative individuelle et non l'obéissance conformiste, selon l'unique impératif : « Soyez vous-même !» Or, paradoxalement, tout poste dans une "case" professionnelle enjoint de se plier à un code des apparences. Comment à la fois être soi-même — s'affirmer dans son originalité — et rester conforme ? Les repères se mêlent. S'installe un flottement qui induit le doute chez des hommes et des femmes pourtant dynamiques et motivés : « Suis-je celui que je devrais être pour occuper légitimement cette case ?» Et plus on doute de soi, moins on ose « être soi-même » : la boucle est bouclée.

C'est un sentiment très répandu, si pénible et douloureux que l'on peut être tenté de s'abandonner au conformisme. Pourtant ce ressenti n'est pas sans vertu. L'angoisse de « ne pas être à la hauteur » pousse à réagir, oblige à se rendre meilleur que l'on est et à développer son esprit critique. Ne taisons donc pas ce sentiment, même en amour : qui ne s'est jamais cru indigne d'être aimé ?

  Lu et chroniqué par KATE 
Belinda CANNONE
Le sentiment d'imposture

Calmann-Lévy 2005 puis Folio essais, 2009, 160 pages.




Par Mapero
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Vendredi 20 mars 2009

L'enquête du sociologue Nicolas Walzer est née d'un constat d'évidence : la fréquente confusion, dans le langage médiatique, entre "sataniste" et "satanique", ajoutée à l'amalgame du satanisme et du gothisme avec les profanateurs de tombes. Ces multiples assimilations entretiennent dans l'opinion publique un fantasme de rejet de la jeunesse gothique, infondé selon l'auteur. Il montre dans cet ouvrage que le recours aux divers objets et signes référant à Satan donne forme aux conflits
intérieurs de ces adolescents et leur permet de se construire sans jamais induire le passage à des actes délictueux.

• On sait que la musique métal, radicalisation du rock née avec le groupe AC/DC dans les années 1970 a fait le succès de Led Zeppelin ou de Marilyn Manson. The Cure reste davantage l'emblème de la musique "gothic" aux sonorités de guitares moins saturées. Les jeunes métalleux et gothics affectionnent les tenues sombres ; leur spectacularisation s'inspire de l'imaginaire "satanique": croix inversées, T-shirts "666", chiffre attribut du diable, etc... Il ne faut pas les confondre avec les "satanistes", adeptes d'une religion : le satanisme. Walzer rappelle que la première Église de Satan fut fondée en 1966 à Los Angeles par un excentrique californien de la contre-culture : Anton LaVey. Il en a fixé le dogme, les rites, a rédigé la Bible satanique. Il en fut le Grand Prêtre jusqu'à sa mort ; depuis 2000, P. Gilmore lui a succédé. Le satanisme est un christianisme inversé. Il ne reconnaît ni transcendance ni salut post-mortem. Satan, la force vitale, habite l'animal humain que LaVey invite à l'égotisme et la libération sexuelle. Ce "vitalisme libertaire" nie tout ascétisme et toute morale. S'il incite à la jouissance et en appelle au retour de la loi du talion, le satanisme respecte les règles et cherche surtout à provoquer le puritanisme américain sans recourir à aucune profanation. L'Église de Satan fondée par LaVey comptait environ 10 000 adeptes en 1995. De nombreuses autres institutions du même type existent aux États-Unis. En France, la Fédération Française Sataniste réunit une centaine de fidèles. Tous ont réprouvé les profanations de tombes. Walzer tient par ailleurs à préciser que l'Église Sataniste n'a rien d'une secte : ses membres exercent une profession, vivent en famille, ignorent le prosélytisme et aucun n'a jamais été accusé de troubler l'ordre public.

• Les jeunes de la "culture dark", hormis quelques très rares cas n'adhèrent pas à la religion sataniste ni ne croient au diable : leur imaginaire s'inspire des représentations de Satan selon le Romantisme. Celui-ci a retourné la symbolique négative et érigé Satan en héros. Celui qui  fut Lucifer, porteur des lumières de la connaissance et de la liberté est devenu au 19e siècle le Grand Rebelle auquel beaucoup s'identifièrent en secret. La tribu métal/gothic s'est réapproprié cette figure. Pour les 12-18 ans elle donne une forme à leur opposition au Père — au Dieu du catéchisme de leur enfance — et à leur propre père. Satan c'est leur tuteur et leur porte-parole. Quant aux trentenaires, musiciens dans ces groupes et par ailleurs parfaitement insérés socialement, la violence de leur musique, de leurs textes anticonformistes et subversifs reste symbolique et cathartique : elle permet de libérer les pulsions sans recourir, là non plus, à l'action violente. Si ces jeunes rejettent toute autorité ou appartenance il ne faut les assimiler ni aux néonazis, ni aux déséquilibrés psychiques ou toxicomanes, tous de potentiels profanateurs de tombes selon l'auteur. Mieux encore, gothics et métalleux ne sont pas des nihilistes. Walzer révèle, textes à l'appui, que l'imaginaire satanique leur permet de se construire dans leur besoin de croire, dans leur quête de sacré hors les dogmes. À la recherche d'un nouvel hédonisme, des jeunes de culture musulmane côtoient des adolescents d'éducation chrétienne au sein de la tribu métal/gothic.

• La confusion du langage des médias entretient les préjugés contre la culture dark. Or dans la publicité, la BD, comme au cinéma ou en littérature, Satan est aujourd'hui dédiabolisé. De la bière "Mort subite" aux défilés gothiques de Jean-Paul Gaultier, en passant par Amélie Nothomb grande admiratrice de Marilyn Manson, Satan est devenu un thème vendeur. Les jeunes métalleux et gothics ne font qu'exprimer à leur manière leur trouble d'adolescence, cet âge où, comme l'écrivit Sartre, "on ne se pose qu'en s'opposant".

  Lu et chroniqué par Kate 
Nicolas WALZER
Satan profane. Portrait d'une jeunesse enténébrée
Desclée de Brouwer, 2009, 196 pages.



Par Mapero
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