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HISTOIRE MOYEN AGE

Lundi 7 septembre 2009 1 07 09 2009 11:27

« Richesse franciscaine » voilà bien un titre paradoxal ! Comment la pauvreté du Christ vécue par François d'Assise pourrait-elle aller à la rencontre de la richesse matérielle croissante des années 1200 à 1500 ? C'est qu'avec le choix d'une pauvreté volontaire les franciscains allaient devenir des précurseurs de l'analyse économique.

François d'Assise a vécu dans le début du XIIIe siècle dans un environnement économique favorable marqué par l'urbanisation et l'enrichissement, particulièrement dans l'arc latin, où l'on retrouva des frappes de monnaie d'or. La figure de l'usurier sans cœur et sans patrie choque de plus en plus : il accapare et thésaurise sans profit pour le reste de la cité. À l'opposé «la prodigieuse capacité du Christ à modifier la réalité quotidienne tout en ne possédant rien » marque les esprits et la pauvreté volontaire commence à apparaître comme un chemin vers la sainteté. Pas n'importe quelle pauvreté : celle qui est utile à la communauté. Car on considère avec Gratien (Bologne, 1140) que « la pauvreté oisive doit être marginalisée et éradiquée.» D'autre part, le 4e concile du Latran (1215) souligne la nature usuraire de la richesse juive et l'extranéité de ces infidèles dans l'économie des chrétiens.

Fils d'un riche marchand d'Assise, Pierre Bernardone, François arrivé à l'âge d'environ vingt-quatre ans abandonna subitement la vie laïque pour devenir ascète : le "Poverello". Il n'était ni un romantique attiré par la nature ni un écologiste radical avant l'heure et dans sa règle de 1223 il souligne surtout le rejet de l'argent. « Je défends formellement à tous les frères de recevoir en aucune manière des pièces d'or ou de la menue monnaie, soit directement, soit par personne interposée…» Aussi, pour vivre modestement, les frères recherchent l'hospitalité et le travail, et refusent la propriété des biens mobiliers et immobiliers. Ils en auront l'usage, pas la propriété. Ils auront des "médiateurs" pour gérer leurs fondations.

Après la création de leur Ordre, les franciscains, et notamment les Frères mineurs, sont amenés de plus en plus à prêcher en ville, à s'intéresser à la vie urbaine, prêchant contre le luxe, l'usure, la magie et les jeux de hasard. La défense de leur identité paupériste requiert les efforts de nombreux frères durant tout le XIIIe siècle. La pauvreté franciscaine réclame la lutte contre le gaspillage des ressources par des individus, la construction d'un bien commun par la circulation du capital, donc un commerce honnête entre chrétiens et des prix justes. Le franciscain Pierre de Jean Olivi ou Olieu (1248-1298) a fait partie des plus engagés dans la défense de la pauvreté — il a dû se défendre de l'accusation de "paupérisme extrémiste" de 1283-1287 — et il a composé à Narbonne vers 1294 un traité sur les contrats, le commerce et l'usure d'où il ressort une signification socialement positive de l'argent qui consiste à l'utiliser sans rechercher à l'accumuler, à le vivre comme une unité de mesure et non comme un objet précieux. Olivi et d'autres à Toulouse, Barcelone ou Gênes s'interrogent sur la variation des prix et la variabilité subjective de l'appréciation de la pauvreté, sur la possibilité de calculer la rétribution du travail, sur les qualités du marchand dans la cité chrétienne. Celle-ci a tout intérêt à disposer en son sein de marchands de bonne réputation, dont la compétence professionnelle fait des experts en matière de prix ou de finances de la cité, de poids et mesures, de change, et dont les familles sont honorablement connues, que l'on voit à l'église, et qui sont désirés comme parrains.

L'augmentation de la présence juive dans l'Italie urbaine des XIV et XVe siècles provoque de la part des franciscains un durcissement visible dans les sermons de Bernardin de Sienne. Tandis que les juifs y accroissent leur position par l'essor des prêts sur gage, Bernardin tonne contre eux car, étrangers à la cité, souvent divorcés et remariés à des femmes d'autres villes, ils sont susceptibles d'y exporter le capital. Il critique aussi les femmes qui achètent et des produits de luxe, se couvrent de fourrures et de vêtements de soie. En conséquence, l'époque connut de multiples lois somptuaires, d'ailleurs continuellement transgressées, pour éviter qu'un luxe inouï n'immobilise massivement l'argent des dots. La richesse est là pour circuler par pour se cacher ni se réfugier au loin. Pour stimuler l'économie locale, chrétienne et citadine, les franciscains fondent des Monts-de-Piété auxquels les marchands riches sont priés de confier des capitaux qui seront ensuite prêtés avec un taux d'intérêt faible. Le modèle du parfait commerçant pourrait être le pratois Francesco di Marco Datini (1335-1410), qui après avoir constitué une fortune considérable fit des dons également considérables.

• Les franciscains ont diffusé tout un ensemble de notions sur l'économie de marché. L'auteur donne ainsi en conclusion l'exemple de ce franciscain, Luca Pacioli, qui a publié en 1494 un célèbre manuel de technique comptable. J'ajouterai que les profits qu'il en retira l'amenèrent … à obtenir du pape une exception à la règle de pauvreté des franciscains pour qu'il puisse en faire hériter sa famille.


Giacomo TODESCHINI
Richesse franciscaine.
De la pauvreté volontaire à la société de marché.

Traduit par Nathalie Gailius et Roberto Nigro
Verdier poche, 2008, 281 pages (Il Mulino, Bologne, 2004)

NOTES


• «Micro-revue» électronique, Oliviana publie des articles concernant l’histoire des courants spirituels, dans l’ordre franciscain et ses alentours.
• Sur saint François d'Assise, deux comptes-rendus dans Wodka:

Gwenolé Jeusset :  "Saint François et le Sultan"

John Tolan :  "Le Saint chez le Sultan".

 


 

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE MOYEN AGE
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Jeudi 13 août 2009 4 13 08 2009 18:07

Qu'est-ce que le catharisme ? Comment s'est-il développé et comment a-t-il disparu ? C'est à ces questions que répond Anne Brenon dans cette mise à jour de son ouvrage fondamental de 1988. L'auteur, qui a fondé la revue "Heresis", est en effet l'une des principales spécialistes du sujet.


Une première partie traite du sujet de manière générale. Les cathares sont d'abord situés dans leur époque de crise de l'Eglise romaine et de multiplicité des mouvements dissidents entre l'An Mil et le XIVe siècle : ainsi des Vaudois ou même de certains disciples du "Poverello" d'Assise. Rejetant l'Eglise romaine comme étant gouvernée par le Diable, le catharisme se fonde sur une parfaite connaissance de l'Evangile qui contraste avec l'inculture des curés de l'époque ; il constitue une version dualiste d'un christianisme inspiré des temps paléo-chrétiens, qui apparaît aussi bien en Languedoc qu'en Champagne, en Rhénanie qu'en Italie. Nul besoin d'aller recourir à l'importation de pratiques orientales pour comprendre la foi de ceux que l'histoire a parfois appelés Albigeois et qui se disaient Bons Hommes ou Bons Chrétiens, entourés des croyants auxquels ils prêchaient en successeurs itinérants des apôtres. Les croyances et les pratiques des cathares nous sont connues par les ouvrages polémiques des catholiques, mais aussi par le "Rituel cathare occitan" conservé à Dublin après avoir été sauvé par des Vaudois d'Italie du nord.


La seconde partie se consacre à l'analyse du catharisme en Occitanie. Après le raid infructueux de Bernard de Clairvaux en 1145, les évêchés cathares se créent lors d'une réunion organisée à Saint-Félix de Lauragais en 1167. Pendant une génération le dialogue est encore possible entre cathares et catholiques sur le mode de "conférences contradictoires". La croisade est lancée en 1209 alors les Eglises des Bons Chrétiens étaient en pleine vigueur. La géographie du catharisme coïncide largement avec les grandes routes commerciales des XII-XIIIe siècles. Aussi les Occitans sont-ils en relation avec les cathares de Lombardie et de Toscane. C'est d'ailleurs chez eux qu'après les bûchers de Montségur beaucoup de Parfaits et de croyants originaires des villes occitanes se replieront. En revanche, l'exil en Aragon sera plutôt le fait de ruraux comme Bélibaste.


Ces cathares méridionaux, d'Occitane ou d'Italie, sont largement insérés dans l'économie médiévale des échanges. Ils pratiquent le prêt à intérêt : « les "biens" de l'Eglise cathare ne furent jamais "gelés" en propriété foncière, mais demeurèrent sur le marché économique : peut-être les diacres, qui avaient mission sacerdotale et pastorale sur les "maisons" de leur territoire se chargeaient-ils aussi de vérifier la gestion de chacune avec son Ancien, voire de "convoyer des fonds". Le monde des affaires prit l'habitude de travailler avec eux : on leur confia des sommes en dépôt, parce que l'on savait que les Bons Chrétiens étaient intègres » écrit Anne Brenon. Plus tard cette honnêteté contribuera à leur perte puisque le mensonge leur est interdit, même face à l'Inquisiteur.

 

"Le vrai visage du catharisme" nous dépeint une société où les femmes tiennent un rôle plus important et plus actif qu'aux siècles de la Renaissance. En effet, le refus des sacrements catholiques entraîne le refus du mariage tel qu'imposé aux laïcs par la réforme grégorienne. Sans aller jusqu'à parler de féminisme cathare, il est remarquable que les filles et femmes croyantes accèdent à quelque liberté, peut-être plus économique que sexuelle, vu l'organisation stable des communautés de femmes tandis que les Parfaits mènent une vie plus itinérante en raison de leur engagement apostolique. De même, l'auteur montre que ces femmes cathares, notamment dans la noblesse, participent à la gloire des troubadours, comme Peire Vidal, et que le "fin amor"  qu'ils célébraient n'était pas exclusivement platonique.


C'est par les dossiers de l'Inquisition que l'on a obtenu une image précise des sociétés cathares, urbaines et villageoises. La noblesse locale joue très longtemps un rôle du protecteur ; autour du château féodal qui appartient très souvent à une famille de croyants voire de Parfaits (ceux qui sont ordonnés du baptême par imposition des mains), s'entassent les maisons des croyants, le tout formant un "castrum" comme à Cabaret en bas des ruines des châteaux de Lastours. (photo ci-dessous). De nombreuses familles de la noblesse locale sont ainsi passées en revue. Le catharisme des princes (comte de Toulouse, vicomte Trencavel, comte de Foix) a attiré contre eux la croisade de 1209 et diverses opérations ultérieures ; au terme de ces guerres, le roi de France a consolidé son domaine, d'autant que les supporters extérieurs de la cause des cathares occitans n'ont pas répondu à leurs espérances. Le roi d'Angleterre fut battu à Taillebourg dans la vallée de la Charente, et le roi d'Aragon écrasé et tué à Muret au sud de Toulouse. En 1229, le traité de Paris-Meaux planifiait la disparition du comté de Toulouse : Raimon VII n'y put rien changer. Guerre et Inquisition ont ruiné une partie de la population : ainsi des "faydits" ces nobles à qui leur engagement cathare fait perdre leurs biens par confiscation au profit de l'Eglise romaine.

 

 

Ruines de Cabaret aux pieds des tours (Lastours)

 

Une fois disparue l'essentiel de la hiérarchie cathare des terres occitanes (plus de 220 parfaits et croyants ont péri par le feu rien qu'à Montségur), la société cathare ne disparaît pas tout de suite. Il y a encore des Parfaits et des Parfaites pour donner le "consolament" jusqu'au milieu du XIIIe siècle. Mais les bûchers des derniers inquisiteurs comme Jacques Fournier  finissent par provoquer l'extinction de l'Eglise cathare vers 1320, dans le comté de Foix. Au bout du compte, la diffusion des ordres mendiants, considérés comme un instrument de la reconquête catholique, a d'une certaine manière été freinée par le déclenchement de la croisade puisque Dominique de Caleruega avait commencé à prêcher dans les années 1206-1208. Après la croisade, les excès des inquisiteurs dominicains provoquèrent maintes réactions populaires d'hostilité.


L'ouvrage dont on vient de voir l'intérêt manifeste est aussi fondé sur de convaincantes citations de traités anti-hérétiques, de dépositions devant les inquisiteurs, et valorisé par une écriture assez travaillée pour créer les conditions d'une lecture agréable, sans verser dans la superficialité. Une bibliographie à jour contourne l'absence de notes infrapaginales mais pas celle d'un index des noms.

 

Anne BRENON

Le vrai visage du catharisme

La Louve éditions, Cahors

2008, 399 pages.

 

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE MOYEN AGE
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Mercredi 5 août 2009 3 05 08 2009 10:53

Si le département de l'Aude a fait de l'expression "Pays Cathare" sa devise touristique, il ne faudrait pas oublier que cette dissidence religieuse qu'on appelle le catharisme s'est étendue de la Flandre à la Catalogne et de la Champagne à la Toscane. De même, l'expression "croisade des Albigeois" (1209…) donnait une illusoire précision spatiale. Mais le sujet de cette thèse n'est pas géographique : Pilar Jimenez a eu pour objectif de redessiner l'image traditionnelle du catharisme, déformée par ses accusateurs comme par ses historiens. A cette fin, elle situe les Cathares dans l'histoire médiévale, et par une lecture critique des sources, démontre la diversité des groupes cathares dans l'Occident chrétien, sans qu'il y ait lieu de leur trouver des origines orientales, telles que l'hérésie des bogomiles, ou l'ancienne secte des manichéens, ainsi que l'affirmait vers 1270 le "Tractatus de haereticis" attribué à l'inquisiteur Anselme d'Alexandrie.


Les Cathares font partie de courants chrétiens dissidents face à une Eglise en cours de réorganisation sous l'impulsion du pape Grégoire VII (1073-1085). Cela nous entraîne au cœur de la Renaissance intellectuelle du XIIe siècle quand la "réforme grégorienne" se caractérise par le renforcement de l'autorité pontificale et romaine, la lutte contre la simonie et le nicolaïsme. Dans ce contexte, se déclenche en différents lieux de la chrétienté une aspiration à la pureté de la foi (catharos = purs) et à l'autonomie des communautés de croyants. Ceci rapproche les divers Cathares de leurs contemporains les Vaudois et ils ont même été considérés comme précurseurs des Réformateurs du XVIe siècle, à tort selon Pilar Jimenez. L'exigence cathare passe en effet par la condamnation généralisée des sacrements de l'Église catholique, par la profonde connaissance des Évangiles (y compris des apocryphes) mais le rejet de l'Ancien Testament, par une théologie fortement marquée par le dualisme, lui-même fondé sur la tradition augustinienne. Le catharisme se distingue par sa position sur le Christ et l'eucharistie : Jésus n'est pas fait homme, il n'est pas né de la vierge Marie, il n'est pas présent dans l'eucharistie (refus de la transsubstantiation). Rien de cela n'est entièrement nouveau. Aussi les hérésiologues ont-ils trouvé dans les catalogues des dissidences passées assez de qualifications permettant de qualifier ces dissidents d'hérétiques. Le Concile du Latran de 1179 mentionne alors les "cathares" dans la liste des hérétiques à côté des "patarins" italiens.

 

La description de la dissidence commence par l'Empire. « On arrêta à Liège en 1135 des gens, qui étaient hérétiques sous les dehors de la religion catholique et de l'habit de la vie spirituelle. Ils niaient le mariage légitime, disaient que les rapports avec les femmes devaient être communs, combattaient le baptême des petits enfants, et affirmaient que les prières des vivants ne peuvent rien apporter aux âmes des morts.» Ce constat dressé lors d'un synode est l'un des tout premiers. La description s'approfondit grâce aux "Sermons contre les cathares" d'Eckbert, un moine de Schönau en Rhénanie (1165). L'examen des cathares de la France du Nord, en Champagne notamment, progresse entre autres grâce au "Liber Antiheresis" d'Ebrard de Béthune (c.1200), mais en même temps commence la querelle d'interprétation de leur dualisme : «Ils croyaient en deux dieux, l'un sauveur et bon en qui ils avouent croire, l'autre mauvais, créateur des choses visibles et des corps humains en qui ils refusent de croire (…) D'après eux, ce monde est mauvais, il est nihil (néant).» Allusion au Prologue de Jean (1,3) «Omnia per ipsum facta sunt et sine ipso factum est nihil.»


L'historienne toulousaine nous montre ensuite l'expansion du catharisme en Italie, particulièrement en Lombardie ; les communautés s'y divisent sur la question du dualisme, sous l'impulsion de leurs guides et des textes qu'ils produisent, sous l'influence par exemple de l'«Interrogatio Iohannis» d'origine grecque. On aborde ainsi de manière détaillée et controversée la grande affaire de la chute et du péché de chair, bref de la responsabilité de Satan dans l'origine du mal — pour les Cathares, Dieu n'est en rien la cause du mal— et la question du salut, tous soucieux d'éviter à leur âme les errances de corps en corps car il n'y a pas de Purgatoire. Petits seigneurs dont le château forme un "castrum" avec le village attenant, paysans et artisans qui y vivent regroupés, les Bons Hommes du Languedoc, semblent un peu en retrait des subtilités théologiques des Italiens, mais tous sont fortement acquis au mépris de la sexualité, et tous comptent sur le "consolamentum" et croient au baptême par imposition des mains (cf. illustration de couverture). Sur tous ces points, les archives de l'Inquisition permettent de préciser la dissidence des Bons Hommes et des Bonnes Femmes. En Catalogne (Couronne d'Aragon), le catharisme paraît surtout représenté par les familles d'exilés venues du comté de Toulouse et du comté de Foix après la Croisade de 1209, depuis l'époque de la chute de Montségur, jusqu'aux années du périple de Guillaume Bélibaste, le dernier Parfait. Arrêté au sud de l'Aragon par le "chasseur de primes" qu'était Arnaud Sicre, il finira sur le dernier bûcher, allumé en 1321 à Villerouge-Termenès près de son village natal de Cubières (Aude).

 

«L'ennemi de Dieu, Satan, fit des corps d'homme dans lesquels il enferma ces esprits [...]. Ces esprits, quand ils sortent des tuniques, c'est-à-dire d'un corps, se sauvent tous nus, apeurés, et ils courent si vite, que si un esprit était sorti d'un corps à Valence et devait entrer dans un autre dans le comté de Foix, et qu'il plût abondamment sur tout le parcours, c'est à peine si trois gouttes de pluie l'atteindraient. Courant ainsi apeuré, il se pose dans le premier trou vide qu'il peut trouver, c'est à dire dans le ventre de tout animal qui porte un embryon encore sans vie : chienne, lapine, jument, ou n'importe quel autre animal, ou encore dans le ventre d'une femme, de telle sorte cependant que si cet esprit a mal agi dans son premier corps, il s'incorpore dans le corps d'une bête brute ; si au contraire il n'a pas fait de mal, il entre dans le corps d'une femme. Ainsi les esprits s'en vont de tunique en tunique jusqu'à ce qu'ils entrent dans une belle tunique, c'est à dire dans le corps d'un homme ou d'une femme qui a l'entendement du bien, que dans le corps ils soient sauvés, et qu'après être sortis de cette belle tunique, ils retournent au Père saint.» C'est ainsi que l'inquisiteur Jacques Fournier nota le credo de Bélibaste tel que rapporté par Arnaud Sicre.

 

• Outre l'objectif déclaré de remettre en ordre le passé des Cathares, de "démystifier" la doctrine cathare, l'ouvrage de Pilar Jimenez a plusieurs mérites que je voudrais souligner. D'abord, pour les communautés de toutes les régions étudiées, on voit bien l'importance d'un idéal difficilement accessible mais exaltant de mépris du monde et de la sexualité. Ensuite ces recherches donnent vie aux textes théologiques qui s'étendent sur les XIIe et XIIIe siècles, abondamment cités, certains en latin comme la profession de foi des cathares florentins (29 juin 1227).

Enfin, on voit bien que l'arme absolue contre les Cathares n'est pas la controverse mais l'extermination quand l'Église radicalise son combat contre l'hérésie au XIIIe siècle. Les deux cents Parfaits victimes des bûchers de Montségur en 1244 sont ainsi précédés à Mont-Aîmé, en Champagne, par les 183 hérétiques qui furent brûlés le 13 mai 1239 en présence de nombreux évêques du nord de la France. Plus anciennement, le nommé Ramirdh qui prêchait contre les simoniaques de Cambrai y fut brûlé — seul— en 1076 par ordre de son évêque. Plus anciennement encore, en 1022, dix chanoines d'Orléans avaient été envoyés au bûcher par le roi Robert le Pieux.

 

 

Pilar JIMENEZ-SANCHEZ

Les Catharismes

Modèles dissidents du christianisme médiéval (XIIe-XIIIe siècles)

Préface de Dominique Iogna-Prat

Presses Universitaires de Rennes, 2008, 454 pages. Avec annexes, bibliographie, index.


Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE MOYEN AGE
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Jeudi 10 juillet 2008 4 10 07 2008 10:02

« Quand la sagesse est descendue des étages du ciel vers le centre de la Terre, elle s'est établie en quatre gîtes et s'est installée en quatre demeures : dans le cerveau des Grecs, sur la langue des Arabes, dans la main des Chinois et dans le coeur des Perses.»

Empruntée aux "Sagesses du monde" publiées par G. Gadoffre, cette formule d'al-Sadjâssi (début XIIIe s.) vient achever poétiquement l'essai de l'historien Sylvain Gouguenheim. Si la pensée grecque est si fondamentale, comment son influence s'est-elle diffusée ? "Histoire d'une transmission" donc, comme l'indique l'introduction de cet essai passionnant mais difficile, portant sur les seuls VII°-XII° siècles, et susceptible enfin de faire glisser les lecteurs vers de stériles polémiques.

Aristote est à considérer ici comme le centre de la culture grecque antique.

L'historien lyonnais en suit la transmission vers l'ouest. Pour les Romains cultivés, pas besoin de traduire Aristote : ils en pratiquaient la langue. Plus tard, quand on passa de l'antiquité tardive aux "dark ages", il ne reste plus guère d'hellénistes dans l'Occident barbare. Néanmoins, tous les contacts n'ont pas cessé avec le "cerveau des Grecs" : ce sont surtout des ecclésiastiques qui établissent ces contacts et Sylvain Gouguenheim les a pistés. Parmi eux, Jacques de Venise le Grec après avoir vécu à Constantinople, s'est installé sur le Mont, et a traduit en latin une collection d'écrits d'Aristote entre 1127 et 1145-50, y compris sa "Physique", quarante ans avant Gérard de Crémone. Autrement dit, Aristote est arrivé à la connaissance des érudits d'Occident sans passer par le relais islamique, dont on dit pourtant l'importance, via l'Andalousie médiévale relayée par les Juifs expulsés.

Mais quel Aristote ?

Si l'on considère d'abord le passage de la culture grecque vers l'empire musulman, le point le plus certain est l'enchaînement des traductions du grec au syriaque (parlé par les chrétiens d'Orient) et du syriaque à l'arabe, langue souvent jugée plus propice à la poésie qu'à la réflexion critique. Passant enfin de l'arabe au latin, le texte antique n'est plus très frais, d'ailleurs l'Occident du XIIIe siècle commencera à s'en apercevoir. Et à tout retraduire depuis les "originaux" : ce sera la tâche des humanistes (et de leurs successeurs) que Jacques de Venise avait anticipée. Par ailleurs, quel aspect du "cerveau grec" a fait le détour par le syriaque et l'arabe ? Uniquement semble-t-il ce qui ne porte pas atteinte à l'hégémonie du Coran et des hadiths, et ce qui est utilisable par l'islam : l'astronomie, la médecine (Galien). Mais pas la "Physique", la "Métaphysique", et surtout pas la "Politique". Or c'est justement sur ces aspects d'Aristote que l'Occident se nourrira sur le long terme (au-delà de 1200). Ces constats n'enlèvent rien à l'éclat de la civilisation matérielle de l'aire musulmane (cf. "L'âge d'or des sciences arabes", co-édition Actes Sud et Institut du monde arabe à Paris, catalogue de l'exposition de 2005).

Dialogue ou choc des civilisations ?

L'auteur peut ensuite élargir le champ de sa réflexion aux échanges entre civilisations. L'Islam médiéval et l'Occident médiévale ont "échangé" beaucoup par le commerce (catalan, italien), par la guerre (conquêtes musulmanes, croisades, reconquêtes). L'art roman et notre vocabulaire en portent la trace. Mais la paraphrase d'Avicenne mit un point final à l'utilisation de la pensée grecque par le monde musulman (cf. Rémy Brague, Au moyen du Moyen-Âge, pages 194-195) et Averroès, tenté de renouer avec l'œuvre d'Aristote, tomba en disgrâce vers 1195 et mourut peu après. L'Islam s'enferma dans un complexe de supériorité dû à sa religion et l'Occident inventa l'orientalisme, forme raffinée du colonialisme. L'ethnocentrisme étant en place, le dialogue des civilisations attendrait un jour meilleur. Jusqu'à présent, le Saint n'a pas dialogué avec le Sultan.


Sylvain GOUGUENHEIM
Aristote au Mont Saint-Michel
Les racines grecques de l'Europe chrétienne

Le Seuil, 2008, 280 pages.


Note : d'Aristote à Averroès  Quand on évoque tel ouvrage de tel auteur ancien, on oublie souvent de se demander dans quel état le texte a pu être transmis. Je renvoie ici à un débat de l'IHRT sur la traduction de la Métaphysique d'Aristote dont Averroès a pu disposer. Gouguenheim a sans doute simplifié pour le "grand public".
Les controverses ont révélé à coup sûr, d'une part l'insuffisance de la vulgarisation par les spécialistes des champs érudits de la transmission qui se sont dits choqués par l'intervention d'un généraliste du moyen-âge, et d'autre part la susceptibilité des spécialistes de l'islam médiéval qui ne voient pas que la transmission des antiquités grecques à l'Europe par l'Islam est devenue aujourd'hui la pensée dominante et se précipitent pour dénoncer tout ce qui peut être compris comme une remise en cause de la "doxa". Serait-elle si fragile ?



Par Rousseau - Publié dans : HISTOIRE MOYEN AGE
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Jeudi 3 juillet 2008 4 03 07 2008 17:30

L'américain John Tolan, professeur d'histoire médiévale à l'université de Nantes, a sous-titré cette étude "la rencontre de François d'Assise et de l'islam : huit siècles d'interprétation." Sous sa conduite, on analyse les écrits consacrés à cette rencontre depuis le récit de Jacques de Vitry, contemporain des faits, jusqu'aux publications les plus récentes et souvent plus audacieuses que les hagiographies d'antan. John Tolan confronte méthodiquement les textes et leur mise en image par de nombreux artistes du XIII° au XX° siècle. Ainsi nous livre-t-on une magistrale leçon sur la manière dont on écrit l'histoire, dont on l'interprète, avec des soucis différents au fil du temps.


La construction de la légende (XIII-XIVe siècles)


La rencontre du Saint et du Sultan s'est produite à la fin de l'année 1219, lors de la cinquième croisade, entre la prise de Damiette par les Croisés et leur écrasement par les forces du sultan al-Kâmil. Le premier chroniqueur de la Rencontre, Jacques de Vitry, avait été nommé évêque de Saint-Jean d'Acre en 1216 et delà il rejoignit les Croisés à Damiette en 1218. Dans une lettre datée de 1220, il évoque la progression des frères mineurs qui "imitent expressément les formes de l'Eglise primitive et la vie des apôtres" et rapporte la rencontre.


« [Le] maître et fondateur de cet ordre, brûlant du zèle de la foi, n'a pas craint de traverser l'armée des ennemis, et après avoir prêché quelques jours la parole de Dieu aux Sarrasins, il obtint peu de chose. Le sultan, roi d'Égypte, lui demanda cependant en secret de supplier le Seigneur à son intention afin qu'il adhère sous l'inspiration divine à la religion qui plairait le plus à Dieu.»


L'évêque, critique à l'égard de ces jeunes gens qui ignorent la "discipline monastique", modifie son récit 3 ou 4 ans plus tard : le sultan relâche frère François de peur "de voir passer dans l'armée des chrétiens des membres de sa propre armée".


Dans la chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier (1227-1229), François n'est plus seul mais accompagné d'un autre frère mineur, et tous deux demandent au sultan une confrontation avec ses clercs musulmans pour organiser une "disputatio". Ceux-ci ne voulant pas entendre dire du mal de Mahomet, ils conseillent au sultan de faire périr ces chrétiens, mais le sultan est un vrai chevalier comme on les aime dans l'Occident chrétien et il leur propose de beaux cadeaux, leur offre à boire et à manger, et les renvoie gentiment dans leur camp. La guerre reprit et les Croisés furent massacrés. Peu après Frédéric II que nous connaissons bien (Kantorowicz) se rendit en Orient, croisé et excommunié, et négocia avec le sultan d'Egypte dix années de libre accès à Jérusalem.


En 1228, Thomas de Celano avait à peine fini de rédiger la Vita prima. Il insiste, lui, sur les mauvais traitements subis par les deux clercs avant leur rencontre du sultan et sur leur refus méprisant des cadeaux. Quatre ans plus tard, dans l'épopée en vers d'Henri d'Avranches, le sultan est devenu un "roi des Perses", ou des Parthes que François renonce à tous convertir à lui seul : plutôt que de chercher chez les Parthes le martyre qui ne vient pas il entame son retour vers Assise parce que "le feu brûle dans l'Église" : en effet, le mouvement franciscain naissant est miné par des divisions.

En 1260-63, Bonaventure rédigea la Legenda maior : dans cette version de son hagiographie, François rencontre le sultan de Babylone, il est en compagnie du frère Illuminé, et il tient un discours nouveau au sultan :


— Si tu hésites à quitter pour la foi du Christ la loi de Mahomet, ordonne qu'on allume un immense brasier où j'entrerai avec tes prêtres, et tu sauras alors quelle est la plus certaine et la plus sainte des croyances, celle que tu dois tenir.»
— Je doute , remarqua le sultan, qu'un de mes prêtres veuille pour sa foi s'exposer au feu…»
— Si tu veux me promettre, en ton nom et au nom de ton peuple, que vous passez tous au culte du Christ pourvu que je sorte des flammes sans mal, j'affronterai seul le feu.…»
Le sultan, conclut Bonaventure, n'osa point accepter ce contrat aléatoire par crainte d'un soulèvement populaire...


De retour en Italie, François va enfin seulement brûler d'un feu dévorant : celui des stigmates et accumuler les miracles. Le pape Grégoire IX se hâte de le canoniser et le lendemain, 17 juillet 1228, pose la première pierre de la basilique d'Assise où le frère Élie se dépêche d'inhumer le corps du Poverello.

Mais Bonaventure avait de ces délicatesses que d'autres n'hésiteront pas à bousculer. En 1326, Angelo Clareno imagine que le sultan accorde un laisser-passer à François et à ses compagnons pour accéder au Saint-Sépulcre. Ainsi est établie et légitimée la présence des Franciscains à Jérusalem (ce qui est effectivement concédé en 1333 aux Franciscains par le sultan mamelouk).

Bientôt François mettra les pieds dans le feu et l'ordalie — pourtant condamnée à Latran en 1215 — deviendra l'un des grands repères de la légende franciscaine. En 1327-1337, Ugolino da Montegiorgio n'hésite pas à faire à faire de l'expédition du Pauvre d'Assise un véritable "remake" de la vie de Jésus puisque douze apôtres l'accompagnent. Et désormais le sultan al-Kâmil s'est secrètement converti : à sa mort deux frères franciscains reviendront lui assurer les joies éternelles du paradis chrétien.


La rencontre du saint et du sultan vue par les artistes

Bien après la construction d'une nouvelle église franciscaine à Florence, l'actuelle Santa Croce, un retable y fut installé en 1595. Deux siècles et demi plus tôt en effet, le plus riche banquier florentin de ce temps avait commandé cette illustration de la vie du Poverello : c'est le retable Bardi. Au centre, François est représenté grandeur nature, « le visage, hiératique, est parfaitement symétrique, en un formalisme inspiré des icônes byzantines » note John Tolan. L'une des vingt scènes qui l'entourent présente la rencontre du Saint et du Sultan — mais sans aucun feu — une œuvre sans doute inspirée par la Regula non bullata, la toute première règle des franciscains écrite dès 1221.


Fig. 1 - Détail du retable Bardi par Coppo di Marcovaldo (ca. 1240)
Voir le retable Bardi entier


Précédant deux frères, François, en habit franciscain, la corde nouée autour de la taille, les pieds nus, l'Évangile à la main, s'adresse à une foule de barbus Orientaux sagement rangés pour l'écouter prêcher et exposer les mérites supérieurs du christianisme. À leurs côtés, le sultan sur son trône comme son garde du corps sont captivés par leurs visiteurs.


À Assise auparavant, entre 1295 et 1299, le cycle de fresques était, dit-on, réalisé par Giotto : «Aucun saint n'avait auparavant fait l'objet d'un cycle d'une telle ampleur » note John Tolan. Là, le brasier est figuré mais personne n'y met les pieds.


Il en va de même selon Fra Angelico (ca 1395-1455) : François, l'air très sûr de lui, discute avec l'entourage du sultan, le feu est devant eux ; entre le sultan et le saint un garde tient une solide épée, mais le sultan garde son calme et tout se passe bien. L'artiste a porté une attention toute particulière aux visages.


Fig. 2 - Fra Angelico (avant 1455). Lindenau-Museum d'Altenburg


À la même époque, Benozzo Gozzoli est resté plus traditionnel pour représenter les visages. Pour l'église San Francesco de Montefalco, sur une colline à trente kilomètres au sud d'Assise, Gozzoli  a imaginé en 1452 un François les pieds nus certes, mais au milieu des braises… À sa gauche la présence d'une séduisante blonde provient d'un étonnant amalgame réalisé par l'artiste : selon cette autre version du brasier, rapportée par Ugolino da Montegiorgio, François avait rencontré dans une "auberge" une fille qui prétendait coucher avec lui, okay fit le saint, il se déshabilla et se jeta… dans les flammes de la cheminée. La fille ne l'y suivit pas. Elle se fit clarisse.


Fig. 3 - Benozzo Gozzoli (1452), San Francesco, Montefalco


L'Espagne était en pleine "reconquista" quand le poverello se mourrait à Assise. A Madrid, le Prado conserve le retable de la Bañeza (1434). À côté de la Vierge à l'enfant, trois scènes sont consacrées à saint François dont une mise en scène très spectaculaire de sa rencontre avec al-Kâmil. François et son disciple sont des captifs enchaînés. Le sultan et ses gardes n'ont rien de commode. Le peintre léonais Nicolàs Francès mort en 1468 figure un alter Christus traîné devant un nouveau Pilate : les Sarrasins sont des ennemis implacables du Christ et de ses serviteurs.


Fig. 4 - Nicolàs Francès, retable de la Bañeza, détail. Le Prado, Madrid
Voir le retable en entier


Ensuite les redoutables Ottomans vont prendre la place des Sarrasins dans l'imaginaire et la géopolitique de l'Occident. Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour qu'ils fassent moins peur. John Tolan nous montre alors la gravure de Gustave Doré : pour la première fois saint François est représenté surmontant le sultan. Un sultan passif et décadent.


Fig. 5 - Gustave Doré. Illustration pour l'Histoire des Croisades de J.F. Michaud


À chacun son Poverello


Si François n'existait pas, il faudrait l'inventer ! François est paraît-il le saint le plus populaire, et à ce titre tout le monde veut s'en réclamer, quitte à insister sur tel ou tel aspect de sa vie : choix de la pauvreté, recherche du martyr, volonté missionnaire et d'évangélisation, ou bien encore prédication aux oiseaux, ouverture spirituelle, imitation du Christ, miracles et stigmates. D'un côté, un courant spirituel, cordelier et capucin, de l'autre un courant "conventuel" c'est-à-dire plus institutionnalisé en un standard acceptable de la Pologne au Portugal puisque l'ordre s'est vite étendu à la fin du moyen-âge. Entre ces deux courants, les relations sont souvent brutales comme en témoigne le recours à l'Inquisition pour faire taire les plus exaltés des partisans du Poverello.


À l'âge de la Réforme, Luther et les Huguenots veulent voir en saint François une figure d'Antéchrist. Avec la Contre-Réforme, au contraire, les Jésuites l'admirèrent et Bossuet en fit autant dans un célèbre Panégyrique. Quand arriva l'âge des Lumières, Pierre Bayle dans son Dictionnaire de 1697 eut la sagesse de rejeter les pires accusations de l'"Alcoran des cordeliers" pamphlet huguenot de 1542, les stigmates n'étant que le résultat d'une dispute avec saint Dominique qu'il l'aurait blessé de plusieurs coups de broche ! Mais les Lumières suivantes virent généralement dans saint François le pire de l'Eglise catholique jusqu'à ce qu'un doute s'empare des Romantiques.


Suite à la prise d'Alger (1830), on put imaginer un saint François missionnaire, simplement en avance sur Mgr Lavigerie, sur Charles de Foucauld et les Pères blancs. Archéologue devenu franciscain en 1932, Louis Massignon cherche en mystique à accorder l'islam et le christianisme : la rencontre du Saint et du Sultan n'était qu'amour. Continuateur de Massignon, Giulio Basetti-Sani voit dans l'ordalie proposée par saint François le pendant de celle proposée par Mahomet aux chrétiens arabes de Najran...


Déjà qu'on a vu en lui un précurseur de Gandhi ! Quand arrive l'heure de l'oecuménisme, saint François devient un pacifiste hostile aux Croisades, un précurseur du pluralisme religieux célébré à Assise par Jean-Paul II (1986), un militant de la paix dans le monde selon Albert Jacquard (1996), voire un écologiste non-violent. [Dans une fiche précédente, on a noté que Gwenolé Jeusset, franciscain, voit effectivement en François d'Assise un homme du dialogue des religions.]


John Tolan de conclure : « Dans un monde hanté par la violence interreligieuse et les prévisions apocalyptiques de nouveaux chocs de civilisations, je risque d'être perçu comme pédant si j'insiste sur les bases fragiles de cette image d'un saint œcuménique et ennemi des croisades. Mais ces auteurs des XX° et XXI° siècles ne font pas autre chose que leurs devanciers : créer un saint à la mesure de leurs exigences idéologiques.»


l Finalement, le plus grand miracle de saint François n'est-il pas de transmettre à notre époque raisonnable un virus, celui de l'hagiographie ? S'il n'y a pas de preuves, c'est donc que c'est vrai. Si personne ne l'a dit, c'est qu'il est temps d'inventer. Et si c'était vrai ? Comme dirait Marc Lévy...


John TOLAN
Le Saint chez le Sultan

Éditions du Seuil, 2007, 522 pages.

 

 


 

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE MOYEN AGE
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Samedi 8 mars 2008 6 08 03 2008 11:15

Pour le franciscain qu'est Gwenolé Jeusset, "Dieu est courtoisie". L'histoire du Poverello qui a rencontré le neveu de Saladin en est l'application. L'auteur s'est largement investi dans le dialogue entre les religions – spécialement entre l'Eglise catholique et l'Islam. Etait-ce plus facile au XIIIe siècle qu'aujourd'hui ?  Ce n'est pas certain.

Le décor historique. La toile de fond c'est la 5è croisade. Après le fiasco de 1204, (cf. le roman d'Umberto Eco, "Baudolino"), la papauté a besoin de reprendre la main et les preux chevaliers d'aller guerroyer non plus contre Saladin – le sultan ayyubide est mort à Damas en 1193 – mais contre ses successeurs et voici les Croisés devant Damiette en 1218, sans l'empereur Frédéric II qui a été excommunié et qui entend faire les choses à sa façon le moment venu (cf. sa biographie par Kantorowicz). L'armée musulmane est dirigée par le sultan d'Egypte, Al-Malik al-Kamil, après une défaite momentanée, il sera vainqueur des Croisés mal commandés ; par la suite il signera avec Frédéric II une trêve de dix années.

Né en 1186, François d'Assise est déjà bien connu pour son engagement religieux quand il arrive à Damiette en juillet 1219. En août il franchit les lignes accompagné de quelques frères. On pense qu'il recherchait ainsi le martyre. Il reste probablement deux semaines au camp du sultan al-Kamil. Il a des entretiens avec lui sur leur foi respective, chrétienne et musulmane. Et peut-être sur d'autres sujets que les chroniqueurs du XIIIe siècle n'ont pas précisés. Après avoir refusé –non par offense mais par voeu de pauvreté– les cadeaux du sultan, François et ses accompagnateurs rentrent dans le camp des croisés. Quand ceux-ci prennent Damiette, François est déjà reparti, via la Syrie, d'où il regagne l'Italie durant l'été 1220. Et de cette aventure, Franois n'a laissé aucun témoignage direct.

Quelle a été la portée de cette rencontre ? D'abord, écartons la trêve conclue à Jaffa en 1229 par Frédéric II et le Sultan car l'empereur élevé à Palerme avait déjà ses vues particulières sur l'Orient. Gwenolé Jeusset a plutôt recherché la logique de cette rencontre entre le Poverello et le Sultan à la lumière de la règle franciscaine en cours d'élaboration. Le chapitre 16 du projet de règle – écarté de la version définitive – prend position en faveur du dialogue pacifique avec l'Islam et l'envoi des missionnaires respectueux de la foi et des usages de l'Autre. Compatriote et disciple de François, Claire (fondatrice des clarisses) a une attitude comparable sur ce sujet.

Dire l'originalité de cette attitude au XIIIe siècle paraît superflu. À la même époque, des missionnaires chrétiens étaient mis à mort au Maroc à cause de propos offensifs et offensants à l'égard de la religion musulmane. D'autre part, après la disparition de François, le 3 octobre 1226, et malgré une canonisation rapide, l'interprétation de la rencontre avec le Sultan serait déformée par les Franciscains et l'Eglise en général, comme nous le montre l'auteur. Cette rencontre a donné lieu à de nombreuses interprétations au fil des siècles (cf. John Tolan "Le Saint et le Sultan"). Au XXe siècle, après le concile de Vatican II, le dialogue interreligieux a connu un vif renouveau : le 800è anniversaire de la naissance de François a été marqué à Assise par un rassemblement de nombreux chefs religieux à l'appel de Jean-Paul II. Malheureusement, quinze ans plus tard, les mots "croisade" et "croisés" allaient connaître un nouvel usage...

Gwenolé JEUSSET
Saint François et le Sultan
Albin Michel, coll. "Spiritualités vivantes",
2006, 296 pages.


Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE MOYEN AGE
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Vendredi 14 décembre 2007 5 14 12 2007 08:15

• Parce qu'il est spécialiste de Cola di Rienzo, éphémère dictateur romain du milieu du Trecento, Tommaso di Carpegna Falconieri, professeur à l'Université d'Urbino, s'est un jour retrouvé nez à nez dans les archives de Sienne avec le fantôme d'un marchand et changeur dénommé Giannino di Guccio qui prétendait être le roi de France Jean Ier. L'historien italien décortique pour nous l'histoire et la légende du Siennois, le suit dans ses prétentions à être le roi Jean Ier, et tente de démêler le vrai et le faux.
Rois Maudits
• Il y a un demi-siècle, Maurice Druon a donné sa version : les "Rois Maudits" sont les successeurs de Philippe le Bel mort en 1314 : ses fils Louis X, Philippe IV et Charles IV se succèdent au trône de France. Sans héritier mâle. Reste pourtant une fille, Isabelle, mais les barons de la cour n'en veulent pas parce qu'elle est mariée au roi d'Angleterre et lui préférèrent un sien cousin, Philippe VI de Valois. Le droit constitutionnel suivit : on réactiva la loi salique pour justifier le coup d'état. Mais cent ans de guerre résultèrent de la crise dynastique. Maurice Druon et d'autres avant lui ont expliqué la tragédie comme résultat de la malédiction proférée par Jacques de Molay le grand-maître de l'Ordre du Temple quand la monarchie capétienne l'envoya au bûcher. — Et Giannino dans cette affaire ?

•  Voilà. Louis X dit le Hutin avait eu de la reine Clémence un fils posthume, mais celui-ci mourut peu après sa naissance –peut-être empoisonné par sa tante Mahaut– si bien qu'il ne régna pas, lui qui aurait pu être Jean Ier. Pour d'autres rumeurs, suite à un échange de bébés au berceau, le fils posthume de Louis X aurait vécu…en Italie. La nourrice princière, Marie de Cressay, aurait tout simplement (!) placé le petit prince à la place de son bébé mort pour éviter les foudres de son amant italien. Quelques années plus tard, le bel italien revient pour voir son enfant. Il prend l'enfant et laisse Marie. L'enfant est envoyé vivre à Sienne où il se fond mal dans le paysage : un blondinet qui parle le français d'oil. Devenu un homme d'affaires, différents événements l'amènent à se croire vrai roi de France alors que les catastrophes s'abattent sur "son" royaume : guerres, pestes, etc.

• Le marchand siennois aurait été appelé à Rome et reconnu comme roi Jean en 1356 par le tyran extravagant qu'est Cola di Rienzo. Celui qui a cherché à se faire passer pour le fils naturel de l'empereur germanique doit juger possible d'identifier un vrai roi de France dans la personne d'un marchand toscan. Il lui remet un sceau avec soleil et fleurs de lys – À moins que ce soit une idée de Giannino! 
Tentatives et errances
• En 1356, les circonstances parurent propices à un début d'action. En effet, le roi de France Jean II le Bon venait d'être fait prisonnier du roi d'Angleterre à la bataille de Poitiers, tandis que Charles le Mauvais roi de Navarre, lui même prétendant au même trône, était prisonnier du roi de France. Giannino s'entoura d'un conseil des six, issus de familles connues (Salimbeni, Tolomei, Piccolomini…) et multiplia les lettres en direction des rois, des princes et des ecclésiastiques.

Ambrogio Lorenzetti, Effets du bon gouvernement à la ville (détail), 1338-1340
Sienne, Palazzo Pubblico

• Giannino commença par se rendre à Venise où le juif Daniello lui promit monts et merveilles au nom des Juifs de l'Empire et d'ailleurs, ou bien de vendre son titre au sultan de Turquie ou aux Tatares. Puis Giannino passa en Hongrie pour obtenir l'aide du roi Louis, neveu de la reine Clémence. Abandonné par une grande partie de son entourage, Giannino rencontra en Hongrie un autre aventurier, Francesco di Mino, qui se disait évêque. En 1359, après avoir rencontré des dignitaires de Buda, il se trouva détenir un double du sceau du roi de Hongrie ! Nouvelle source de faux documents à authentifier. Mais il lui fallut détaler en vitesse…

• Revenu en Italie du Nord, Giannino essaya de recruter des troupes en s'abouchant avec des mercenaires. Que ses revendications fissent sourire ou pas,
il fut reconnu dans sa ville comme prétendant au trône de France : sous ce prétexte, Giannino perdit ainsi sa citoyenneté siennoise le 27 octobre 1359. Alors que s'achevait en France la trêve conclue aux États Généraux de Bordeaux, Giannino partit pour Avignon le 31 mars 1360, espérant y rencontrer le pape Innocent VI, et pousser ses pions de l'autre coté du Rhône. Il fut reçu par plusieurs grands personnages de l'Église : l'évêque de Florence, le cardinal d'Aragon, le patriarche latin de Constantinople. Il se mit aussi en relation avec la cour de Navarre où l'on aspirait à faire libérer Charles le Mauvais et où l'on voyait Giannino comme un agitateur susceptible de créer des troubles opportuns dans le Sud du Royaume de France pour peser ainsi sur la politique nationale tandis qu'Étienne Marcel, prévôt des marchands, tenait le haut du pavé parisien.

• Au moment où la paix de Brétigny entra en application,
Nicolo Buglietti, un capitaine de "routiers" désormais au chômage technique lui offrit ses services. Toute une armée se constitua autour des florentins Buglietti et Agnolo Bianchi, de Giovanni Vernee, avec une masse de soldats de Navarre. Ils rêvaient de conquérir tout l'espace de Lyon à Toulouse. Le 29 décembre 1360, ils réussirent à s'emparer de Pont-Saint-Esprit, contrôler un franchissement du Rhône, bloquer les convois emportant une partie de la rançon du roi Jean le Bon, et… affamer Avignon — que la reine Jeanne de Naples venait de détacher de la Provence pour la vendre au Pape.
Les prisons de Giannino
• Pour avoir déjà vu la région mise à feu et à sang deux ans auparavant par les mercenaires d'Arnaud de Cervole dit l'Archiprêtre, la Papauté avignonnaise réagit rapidement : Innocent VI alerta les princes et proclama la croisade ! Il confia ses troupes au cardinal d'Ostie qui sans tarder réussit à arrêter une grande partie de la cour de Giannino. Le juif Daniello parvint à fuir par le Rhône en sauvant une partie du trésor du "roi". Le 7 janvier 1361, sur ordre de Matteo di Gesualdo, sénéchal de Provence, Giannino di Guccio fut arrêté et emprisonné à Aix-en-Provence et tout s'écroula avec la capture de son lieutenant Vernee.

• Transféré à Marseille, Giannino s'évada mais la population ne l'aida pas et il fut repris. La justice de Provence l'inculpa d'une tonne de délits, y compris fabrication de fausse monnaie, fornication et sodomie sur les cardinaux ; seule l'accusation d'hérésie fut omise. Devenu le Diable, bon pour l'échafaud, il fut expédié en bateau à Naples, la capitale des Angevins, pour y finir ses jours en prison. Il y rédigea son histoire et énuméra tout ce qu'il avait perdu : couronne, vêtements royaux, argenterie, dizaines de miliers de florins d'or, etc. De sa prison, Giannino eut la "satisfaction" de voire brûler dans le port de Naples la galée de son royal geôlier, incendiée le 27 février 1362 par les corsaires catalans ; en mai le roi de Naples mourut et la reine Jeanne épousa un quatrième mari, un prince aragonais. Quant à Giannino il mourut en prison avant 1369 quand sa veuve, la Necca, fit son testament.

L'histoire de Giannino nous est parvenue une fois mise en forme par des copistes successifs. Mais tout n'y est pas inventé. Selon l'historien italien, il y a au moins deux documents qui authentifient cette aventure : la délibération du Conseil de Sienne en 1359 et une lettre d'Innocent VI à la reine Jeanne de Naples en 1361. Finalement, cela ne ferait-il pas un beau scénario ?



Tommaso di Carpegna Falconieri
L'uomo che si credeva re di Francia

Laterza, 2005, 286 pages.





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Dimanche 4 novembre 2007 7 04 11 2007 10:28

Roer II de Sicile, c'est lui le "sultan" à Palerme. La conquête normande a laissé en Sicile, du moins dans un premier temps, une forte proportion de musulmans. D'ailleurs Roger —le père de Roger II— s'était appuyé sur tel ou tel émir pour prendre pied dans l'île. Et l'on sait que de Roger de Hauteville à Frédéric II la Sicile fut gouvernée par des souverains qui eurent généralement des relations positives avec l'islam, pour la grande colère de bien des Papes. J'ai donc ouvert ce roman pour cette première raison. La seconde est que le personnage central est le cartographe Idrisi que l'on accompagne du Palais de Roger II jusque chez l'émir de Syracuse et dans la campagne de Noto. Enfin, troisième raison, parce que l'auteur est de culture musulmane, né à Lahore en 1947, et installé à Londres.

La force de ce roman est en effet de tenter de prendre le point de vue méconnu des musulmans vivant sous la domination normande, qu'il s'agisse de l'entourage du "sultan Rujari" avec Idrisi et son ami Philippe al-Mahdia présenté comme le successeur de Georges d'Antioche, l'amir al-bahr, le puissant mécène qui fit construire la Martorana de Palerme, ou qu'il s'agisse de comparses, ainsi des paysans de l'intérieur. L'action démarre quand Idrisi ayant terminé ses travaux de cartographe, les dédie au prince : c'est le kitab al-Rujari. Mais Roger II est au terme de sa vie et tous s'interrogent et avec crainte quant à l'avenir. Les barons normands et les prélats trouvent un prétexte pour abattre Philippe al-Mahdia, justement suspecté d'être faussement converti au catholicisme, et ainsi montrer aux musulmans qu'ils n'ont qu'à bien se tenir. Les émirs et les prédicateurs musulmans veulent au contraire une insurrection qui libérerait l'île de la domination chrétienne. Force aussi, avec le recours à des citations de poètes d'autrefois, siciliens, arabes et andalous.

La faiblesse de ce roman ? D'abord l'intrigue ne justifie pas le titre : le récit est centré sur Idrissi, sa famille et ses amours multiples. Certes on rencontre Roger II et son fils Guillaume Ier, mais le sel de l'histoire est bien dans les relations du cartographe avec Mayya, une courtisane du harem royal et avec sa demi-sœur Balkis épouse d'un émir cocufié tandis que des agitateurs comme l'Éprouvé tentent de soulever les fidèles du Prophète. Ensuite, le récit ne paraît pas toujours extrêmement cohérent : par exemple, Idrissi, après avoir retrouvé la trace de son fils Walid installé à Venise, annonce qu'il va lui rendre visite et au lieu de celà il s'embarque pour Bagdad — « La ville qui sera toujours à nous. La ville qui ne tombera jamais.» Et puis ces personnages semblent davantage sortis d'un conte que d'un roman (certains peuvent y voir une qualité): je veux dire peu d'épaisseur pyschologique, des réactions convenues. Enfin des détails sur lesquels j'ai tiqué : page 101, un voyageur qui s'embarque de Palerme "de bon matin avec la marée" (!) ou page 305 "un poète mineur de Noto, hôte assidu des bars et des bordels" (!) — Ce qui fait que je ne sais plus si l'action se passe en Méditerranée au XIIè siècle ou dans un port de l'Atlantique en 2000.

Tariq ALI
Un sultan à Palerme
Roman traduit de l'anglais par Diane Meur
Sabine Wespieser, 357 pp, 2007



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Samedi 27 octobre 2007 6 27 10 2007 15:30
Roger-II.jpg L'ouvrage de Pierre Aubé est consacré aux empires que les Normands issus de la branche des Hauteville ont conquis dans le monde méditerranéen à compter du XIe siècle. La grande richesse de ce volume c'est d'exposer les hauts faits de Guillaume Bras-de-fer, Robert Guiscard (c'est-à-dire le rusé), Roger Ier et Roger II de Sicile, Guillaume Ier et Guillaume II, Tancrède et Frédéric II. Le récit est plus particulièrement éclairant et détaillé en ce qui concerne le règne de Roger II. (Ci-contre Roger II couronné par le Christ, la Martorana, Palerme).

Des chevaliers normands revenus en 1016 d'un pélerinage à Jérusalem débarquent à Salerne. Ils deviennent indispensables dans des conflits locaux. Et bientôt Robert Guiscard s'est emparé d'une grande partie de l'Italie du Sud sur les Byzantins. Le pape lui en reconnaît la possession en 1059. Son jeune frère Roger de Hauteville est envoyé conquérir la Sicile sur les émirs musulmans. Palerme tombe en 1072. Neuf siècles plus tard, le maire de Hauteville-le-Guiscard assistera, aux côtés de Mgr Pappalardo, à la commémoration de l'aventure normande qui a doté la Sicile d'une richesse artistique qui en fait la "perle" de la Méditerranée. 

Palais-Jardins.jpg Palais des Normands - Appartement de Roger II

Ces souverains ont en effet érigé un grand nombre de bâtiments civils et religieux qui témoignent aujourd'hui encore de la rencontre de plusieurs civilisations. À l'évocation du Palais des Normands et de la Zisa, de la Martorana, de San Cataldo et San Giovanni degli Eremiti, à Palerme, de Monreale et de son cloître, et de l'immense cathédrale de Cefalu, il nous revient le souvenir des arcs entrecroisés, des mosaïques dorées, et des Christs pantokrator — autant d'illustrations qui manquent à une édition de poche. Les Normands n'apportent pas tout : les lettrés et artistes musulmans se retrouvent à la cour de Palerme. L'île baigne dans le multiculturalisme et la diversité linguistique. Petit-fils de Roger II, Frédéric II y fera son éducation d'humaniste avant l'heure.

  Le roi de la Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires (…) et tous, ou presque, restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants (…). Grâce à eux le royaume brille de tout son éclat. C’est le souverain de la chrétienté qui mène le train le plus somptueux, le plus luxueux et qui est le plus opulent. Il ressemble aux souverains musulmans : comme eux, il plonge dans les délices du pouvoir, établit ses lois, règle ses modalités, répartit les dignités parmi les hommes, exagère la pompe royale et l’étalage de son apparat (…) Un autre fait admirable qu’on rapporte à propos de sa personne, c’est qu’il lit et écrit l’arabe (…). Nous avons appris qu’il y avait eu dans cette île un séisme qui avait fait trembler la terre et effrayé ce roi polythéiste. Il parcourait son palais et entendait ses femmes et ses eunuques invoquer le nom de Dieu et celui de son prophète. Comme ils conçurent quelque crainte en voyant le roi, celui-ci leur dit pour les rassurer : « Que chacun évoque son Dieu et Celui en qui il croît ! ”(…)
••• I
BN JUBAYR, Voyages, trad. M. Gaudefroy-Demombynes, Paris, 1956
M--decins-arabes.jpg Guillaume II malade assisté de son médecin et de son astrologue


Il ne faut pas se voiler la face, cette culture raffinée, ces œuvres d'art sont la partie glorieuse d'une époque pleine de carnages, de trahisons et de vengeances. Les rois normands ont régné par la terreur : prisonniers aux yeux crevés, décapitations, rapts et pillages. Non pas que leurs gênes se souvenaient de la grande peur qu'ils avaient véhiculée de l'Atlantique (les Vikings) à la Volga (les Petchénègues), mais parce que leur pouvoir qui tendait à imposer une monarchie mieux administrée était sans cesse remis en question par des barons vengeurs et des cités volcaniques prêtes à se révolter pour peu que le Pape ou la convoitise les y pousse. En matière de cruauté, avec Henri VI, époux de Constance et père de Frédéric II, on a cru atteindre des sommets. Mais Charles d'Anjou, recueillant du Pape le royaume normand, verrait ses hommes massacrés lors des "Vêpres siciliennes" du lundi de Pâques 12 mars 1282.

Pierre AUBÉ
Les empires normands d'Orient

Perrin, 1991 - coll. "tempus" en 2006, 344 pages.




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Vendredi 19 octobre 2007 5 19 10 2007 18:27

 ALAMUT dépayse le lecteur français car l'action se passe dans les montagnes du Nord de l'Iran, en 1092. Le récit se met en place avec l'arrivée de deux personnages à Alamut. D'abord, Halima, une jeune esclave, est escortée après avoir été achetée à Boukhara. Puis vient un jeune homme, Avani ibn Tahir qui se rend lui, volontairement à la forteresse, pour se mettre au service du chef des Ismaéliens, des Chiites hostiles au pouvoir seldjoukide d'origine turque qui règne à Téhéran et Bagdad. Tandis que Halima fait connaissance des autres pensionnaires d'une sorte de harem luxueux qui contraste avec la sévérité des lieux, Ibn Tahir apprend à devenir un fedayin au milieu d'autres soldats qui suivent une instruction complète mais dure. Le lecteur découvre petit à petit l'originalité de cette institution, sorte d'ordre militaire et religieux, que gouverne en despote Hassan ibn Saba. Les jeunes soldats sont entraînés au sacrifice suprême et pour les fanatiser totalement, celui qu'ils appellent Seïduna, alias le "Vieux de la Montagne", leur "ouvre les portes du paradis". Après avoir absorbé une dragée au haschich (cultivé sur place), Ibn Tahir et deux de ses camarades passent une nuit dans les bras des "houris" toujours vierges, dans un décor paradisiaque conforme à la description qu'en donne le Coran. Après avoir goûté aux délices du paradis, ils sont prêts à obéir aveuglément à leur Maître...

• On reconnaît ici la légende des Assassins ou Haschichins! Le roman nous initie à l'histoire politique agitée qui fut celle du Moyen-Orient vers 1092. Le repaire des ismaéliens étant attaqué par les armées du sultan, Hassan ibn Saba utilise ses "fedayins" drogués pour "assassiner" le grand vizir et le sultan. Ibn Tahir est bien sûr l'un des martyrs que les filles des jardins de Deilem ne reverront plus au coeur des nuits d'été et des histoires d'amour pourraient sans doute finir mal. Mais les assassinats plongent aussi l'empire seldjoukide dans une grave crise interne, le pouvoir convoité attise les conflits tandis que les périphéries s'émancipent. Profitant du chaos, le Vieux de la Montagne fonde le régime nizarite que Buzruk Umid et ses continuateurs mèneront jusqu'au début du XIIIe siècle. En 1256, la forteresse d’Alamut se rendra sans combat à l'armée mongole d'Houlagou Khan déferlant sur l'Iran. Alamut sera entièrement rasée.

• L'histoire des Assassins ou Haschichins est celle d'une secte fondamentaliste. Il n'est pas sûr que ces combattants de la foi étaient drogués car le mélange s'est fait entre le mot persan signifiant "fondement" et le mot "haschich". Assassins et fondamentalistes donc. Mais en arrière plan de la description de l'implacable pouvoir de Hassan ibn Saba, le romancier nous invite à regarder vers l'Europe du XXe siècle et ses dictateurs. Quand  Vladimir Bartol évoque un despote prêt à éliminer ceux qui l'ont aidé à parvenir au pouvoir, je ne peux que songer à Hitler et à la "nuit des longs couteaux", ainsi qu'à Staline et aux "procès de Moscou". De plus, Hassan est un véritable ingénieur des âmes. Or, justement, Bartol a écrit dans ce contexte-là. Il a d'ailleurs rédigé "ALAMUT" dans les années 35-37 en même temps que son compatriote Anton CILIGA écrivait cet implacable réquisitoire contre le stalinisme qu'est "Voyage au pays du grand mensonge". Et —est-ce un hasard ?— les deux livres furent édités en 1938.

• Depuis que Marco Polo a évoqué l'existence du Vieux de la Montagne et de ses guerriers, la littérature et l'histoire se sont emparées du sujet. L'Autrichien Joseph von Hammer-Purgstall est resté célèbre pour "L'Ordre des Assassins", ouvrage qui date du début du XIXe siècle et réunit tout le savoir du temps sur le sujet. Aujourd'hui le travail le plus connu est celui de Bernard Lewis, "Les Assassins - Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval" (éd. Complexe). Du côté des romanciers contemporains, Umberto Eco a fait voyager son "Baudolino" (livre analysé dans ce blog) jusqu'à ce repaire d'Alamut et Freidoune Sahebjam a écrit " Le Vieux de la montagne" (Grasset).

Ce roman reposant sur l'histoire des Ismaéliens, j'indique ici un lien vers leur site officiel.

Vladimir BARTOL
A L A M U T

Traduit du slovène par Claude Vincenot
Phébus, 1988, réédité en 2001.



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