L'américain John Tolan, professeur d'histoire médiévale à l'université de Nantes, a sous-titré cette étude "la rencontre de François d'Assise et de l'islam : huit siècles d'interprétation." Sous sa conduite, on analyse les écrits consacrés à cette rencontre depuis le récit de Jacques de Vitry, contemporain des faits, jusqu'aux publications les plus récentes et souvent plus audacieuses que les hagiographies d'antan. John Tolan confronte méthodiquement les textes et leur mise en image par de nombreux artistes du XIII° au XX° siècle. Ainsi nous livre-t-on une magistrale leçon sur la manière dont on écrit l'histoire, dont on l'interprète, avec des soucis différents au fil du temps.
La construction de la légende (XIII-XIVe siècles)
La rencontre du Saint et du Sultan s'est produite à la fin de l'année 1219, lors de la cinquième croisade, entre la prise de
Damiette par les Croisés et leur écrasement par les forces du sultan al-Kâmil. Le premier chroniqueur de la Rencontre, Jacques de Vitry, avait été nommé évêque de Saint-Jean d'Acre en 1216
et delà il rejoignit les Croisés à Damiette en 1218. Dans une lettre datée de 1220, il évoque la progression des frères mineurs qui "imitent expressément les formes de l'Eglise primitive et la
vie des apôtres" et rapporte la rencontre.
« [Le] maître et fondateur de cet ordre, brûlant du zèle de la
foi, n'a pas craint de traverser l'armée des ennemis, et après avoir prêché quelques jours la parole de Dieu aux Sarrasins, il obtint peu de chose. Le sultan, roi d'Égypte, lui demanda cependant
en secret de supplier le Seigneur à son intention afin qu'il adhère sous l'inspiration divine à la religion qui plairait le plus à Dieu.»
L'évêque, critique à l'égard de ces jeunes gens qui ignorent la "discipline monastique", modifie son récit 3 ou 4 ans plus tard : le sultan relâche frère François de peur "de voir passer dans l'armée des chrétiens des membres de sa propre armée".
Dans la chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier (1227-1229), François n'est plus seul mais accompagné d'un autre frère mineur, et tous deux demandent au sultan une confrontation avec ses clercs musulmans pour organiser une "disputatio". Ceux-ci ne voulant pas entendre dire du mal de Mahomet, ils conseillent au sultan de faire périr ces chrétiens, mais le sultan est un vrai chevalier comme on les aime dans l'Occident chrétien et il leur propose de beaux cadeaux, leur offre à boire et à manger, et les renvoie gentiment dans leur camp. La guerre reprit et les Croisés furent massacrés. Peu après Frédéric II que nous connaissons bien (Kantorowicz) se rendit en Orient, croisé et excommunié, et négocia avec le sultan d'Egypte dix années de libre accès à Jérusalem.
En 1228, Thomas de Celano avait à peine fini de rédiger la Vita prima. Il insiste, lui, sur les mauvais traitements subis par les deux clercs avant leur rencontre du sultan et sur leur refus méprisant des cadeaux. Quatre ans plus tard, dans l'épopée en vers d'Henri d'Avranches, le sultan est devenu un "roi des Perses", ou des Parthes que François renonce à tous convertir à lui seul : plutôt que de chercher chez les Parthes le martyre qui ne vient pas il entame son retour vers Assise parce que "le feu brûle dans l'Église" : en effet, le mouvement franciscain naissant est miné par des divisions.
En 1260-63, Bonaventure rédigea la Legenda maior : dans cette version de son hagiographie, François rencontre le sultan de Babylone, il est en compagnie du frère Illuminé, et il tient un discours nouveau au sultan :
— Si tu hésites à quitter pour la foi du Christ la loi de Mahomet, ordonne qu'on allume un immense brasier
où j'entrerai avec tes prêtres, et tu sauras alors quelle est la plus certaine et la plus sainte des croyances, celle que tu dois tenir.»
— Je doute , remarqua le sultan, qu'un de mes prêtres veuille pour sa foi s'exposer au feu…»
— Si tu veux me promettre, en ton nom et au nom de ton peuple, que vous passez tous au culte du Christ pourvu que je sorte des flammes sans mal, j'affronterai seul le feu.…»
Le sultan, conclut Bonaventure, n'osa point accepter ce contrat aléatoire par crainte d'un soulèvement populaire...
De retour en Italie, François va enfin seulement brûler d'un feu dévorant : celui des stigmates et accumuler les miracles. Le pape Grégoire IX se hâte de le canoniser et le lendemain, 17 juillet 1228, pose la première pierre de la basilique d'Assise où le frère Élie se dépêche d'inhumer le corps du Poverello.
Mais Bonaventure avait de ces délicatesses que d'autres n'hésiteront pas à bousculer. En 1326, Angelo Clareno imagine que le sultan accorde un laisser-passer à François et à ses compagnons pour accéder au Saint-Sépulcre. Ainsi est établie et légitimée la présence des Franciscains à Jérusalem (ce qui est effectivement concédé en 1333 aux Franciscains par le sultan mamelouk).
Bientôt François mettra les pieds dans le feu et l'ordalie — pourtant condamnée à Latran en 1215 — deviendra l'un des grands repères de la légende franciscaine. En 1327-1337, Ugolino da Montegiorgio n'hésite pas à faire à faire de l'expédition du Pauvre d'Assise un véritable "remake" de la vie de Jésus puisque douze apôtres l'accompagnent. Et désormais le sultan al-Kâmil s'est secrètement converti : à sa mort deux frères franciscains reviendront lui assurer les joies éternelles du paradis chrétien.
La rencontre du saint et du sultan vue par les artistes
Bien après la construction d'une nouvelle église franciscaine à Florence, l'actuelle Santa Croce, un retable y fut installé en 1595. Deux siècles et demi plus tôt en effet, le plus riche banquier florentin de ce temps avait commandé cette illustration de la vie du Poverello : c'est le retable Bardi. Au centre, François est représenté grandeur nature, « le visage, hiératique, est parfaitement symétrique, en un formalisme inspiré des icônes byzantines » note John Tolan. L'une des vingt scènes qui l'entourent présente la rencontre du Saint et du Sultan — mais sans aucun feu — une œuvre sans doute inspirée par la Regula non bullata, la toute première règle des franciscains écrite dès 1221.
Fig. 1 - Détail du retable Bardi par Coppo di Marcovaldo (ca. 1240)
Voir le retable Bardi entier
Précédant deux frères, François, en habit franciscain, la corde nouée autour de la taille, les pieds nus, l'Évangile à la
main, s'adresse à une foule de barbus Orientaux sagement rangés pour l'écouter prêcher et exposer les mérites supérieurs du christianisme. À leurs côtés, le sultan sur son trône comme son garde
du corps sont captivés par leurs visiteurs.
À Assise auparavant, entre 1295 et 1299, le cycle de fresques était, dit-on, réalisé par Giotto : «Aucun saint n'avait
auparavant fait l'objet d'un cycle d'une telle ampleur » note John Tolan. Là, le brasier est figuré mais personne n'y met les pieds.
Il en va de même selon Fra Angelico (ca 1395-1455) : François, l'air très sûr de lui, discute avec l'entourage du sultan, le feu est devant eux ; entre le sultan et le saint un garde tient une solide épée, mais le sultan garde son calme et tout se passe bien. L'artiste a porté une attention toute particulière aux visages.
Fig. 2 - Fra Angelico (avant 1455). Lindenau-Museum d'Altenburg
À la même époque, Benozzo Gozzoli est resté plus traditionnel pour représenter les visages. Pour l'église San Francesco de Montefalco, sur une colline à trente kilomètres au sud d'Assise, Gozzoli a imaginé en 1452 un François les pieds nus certes, mais au milieu des braises… À sa gauche la présence d'une séduisante blonde provient d'un étonnant amalgame réalisé par l'artiste : selon cette autre version du brasier, rapportée par Ugolino da Montegiorgio, François avait rencontré dans une "auberge" une fille qui prétendait coucher avec lui, okay fit le saint, il se déshabilla et se jeta… dans les flammes de la cheminée. La fille ne l'y suivit pas. Elle se fit clarisse.
Fig. 3 - Benozzo Gozzoli (1452), San Francesco, Montefalco
L'Espagne était en pleine "reconquista" quand le poverello se mourrait à Assise. A Madrid, le Prado conserve le retable de la Bañeza (1434). À côté de la Vierge à l'enfant, trois scènes sont consacrées à saint François dont une mise en scène très spectaculaire de sa rencontre avec al-Kâmil. François et son disciple sont des captifs enchaînés. Le sultan et ses gardes n'ont rien de commode. Le peintre léonais Nicolàs Francès mort en 1468 figure un alter Christus traîné devant un nouveau Pilate : les Sarrasins sont des ennemis implacables du Christ et de ses serviteurs.
Fig. 4 - Nicolàs Francès, retable de la Bañeza, détail. Le Prado, Madrid
Voir le retable en entier
Ensuite les redoutables Ottomans vont prendre la place des Sarrasins dans l'imaginaire et la géopolitique de l'Occident. Il
faut attendre le milieu du XIXe siècle pour qu'ils fassent moins peur. John Tolan nous montre alors la gravure de Gustave Doré : pour la première fois saint François est représenté
surmontant le sultan. Un sultan passif et décadent.
Fig. 5 - Gustave Doré. Illustration pour l'Histoire des Croisades de J.F. Michaud
À chacun son Poverello
Si François n'existait pas, il faudrait l'inventer ! François est paraît-il le saint le plus populaire, et à ce titre tout le monde veut s'en réclamer, quitte à insister sur tel ou tel aspect de sa vie : choix de la pauvreté, recherche du martyr, volonté missionnaire et d'évangélisation, ou bien encore prédication aux oiseaux, ouverture spirituelle, imitation du Christ, miracles et stigmates. D'un côté, un courant spirituel, cordelier et capucin, de l'autre un courant "conventuel" c'est-à-dire plus institutionnalisé en un standard acceptable de la Pologne au Portugal puisque l'ordre s'est vite étendu à la fin du moyen-âge. Entre ces deux courants, les relations sont souvent brutales comme en témoigne le recours à l'Inquisition pour faire taire les plus exaltés des partisans du Poverello.
À l'âge de la Réforme, Luther et les Huguenots veulent voir en saint François une figure d'Antéchrist. Avec la Contre-Réforme, au contraire, les Jésuites l'admirèrent et Bossuet en fit autant dans un célèbre Panégyrique. Quand arriva l'âge des Lumières, Pierre Bayle dans son Dictionnaire de 1697 eut la sagesse de rejeter les pires accusations de l'"Alcoran des cordeliers" pamphlet huguenot de 1542, les stigmates n'étant que le résultat d'une dispute avec saint Dominique qu'il l'aurait blessé de plusieurs coups de broche ! Mais les Lumières suivantes virent généralement dans saint François le pire de l'Eglise catholique jusqu'à ce qu'un doute s'empare des Romantiques.
Suite à la prise d'Alger (1830), on put imaginer un saint François missionnaire, simplement en avance sur Mgr Lavigerie, sur
Charles de Foucauld et les Pères blancs. Archéologue devenu franciscain en 1932, Louis Massignon cherche en mystique à accorder l'islam et le christianisme : la rencontre du Saint et du Sultan
n'était qu'amour. Continuateur de Massignon, Giulio Basetti-Sani voit dans l'ordalie proposée par saint François le pendant de celle proposée par Mahomet aux chrétiens arabes de
Najran...
Déjà qu'on a vu en lui un précurseur de Gandhi ! Quand arrive l'heure de l'oecuménisme, saint François devient un
pacifiste hostile aux Croisades, un précurseur du pluralisme religieux célébré à Assise par Jean-Paul II (1986), un militant de la paix dans le monde selon Albert Jacquard (1996), voire un
écologiste non-violent.
John Tolan de conclure : « Dans un monde hanté par la violence interreligieuse et les prévisions apocalyptiques de
nouveaux chocs de civilisations, je risque d'être perçu comme pédant si j'insiste sur les bases fragiles de cette image d'un saint œcuménique et ennemi des croisades. Mais ces auteurs des XX° et
XXI° siècles ne font pas autre chose que leurs devanciers : créer un saint à la mesure de leurs exigences idéologiques.»
l Finalement, le plus grand miracle de saint François n'est-il pas de
transmettre à notre époque raisonnable un virus, celui de l'hagiographie ? S'il n'y a pas de preuves, c'est donc que c'est vrai. Si personne ne l'a dit, c'est qu'il est temps d'inventer. Et
si c'était vrai ? Comme dirait Marc Lévy...
John TOLAN
Le Saint chez le Sultan
Éditions du Seuil, 2007, 522 pages.
Pour le franciscain qu'est Gwenolé Jeusset, "Dieu est courtoisie". L'histoire du Poverello qui a rencontré le neveu de Saladin en est l'application. L'auteur s'est largement investi dans le dialogue entre les religions – spécialement entre l'Eglise catholique et l'Islam. Etait-ce plus facile au XIIIe siècle qu'aujourd'hui ? Ce n'est pas certain.
Le décor historique. La toile de fond c'est la 5è croisade. Après le fiasco de 1204, (cf. le roman d'Umberto Eco, "Baudolino"), la papauté a besoin de reprendre la main et les preux chevaliers d'aller guerroyer non plus contre Saladin – le sultan ayyubide est mort à Damas en 1193 – mais contre ses successeurs et voici les Croisés devant Damiette en 1218, sans l'empereur Frédéric II qui a été excommunié et qui entend faire les choses à sa façon le moment venu (cf. sa biographie par Kantorowicz). L'armée musulmane est dirigée par le sultan d'Egypte, Al-Malik al-Kamil, après une défaite momentanée, il sera vainqueur des Croisés mal commandés ; par la suite il signera avec Frédéric II une trêve de dix années.
Né en 1186, François d'Assise est déjà bien connu pour son engagement religieux quand il arrive à Damiette en juillet 1219. En août il franchit les lignes accompagné de quelques frères. On pense qu'il recherchait ainsi le martyre. Il reste probablement deux semaines au camp du sultan al-Kamil. Il a des entretiens avec lui sur leur foi respective, chrétienne et musulmane. Et peut-être sur d'autres sujets que les chroniqueurs du XIIIe siècle n'ont pas précisés. Après avoir refusé –non par offense mais par voeu de pauvreté– les cadeaux du sultan, François et ses accompagnateurs rentrent dans le camp des croisés. Quand ceux-ci prennent Damiette, François est déjà reparti, via la Syrie, d'où il regagne l'Italie durant l'été 1220. Et de cette aventure, Franois n'a laissé aucun témoignage direct.
Quelle a été la portée de cette rencontre ? D'abord, écartons la trêve conclue à Jaffa en 1229 par Frédéric II et le Sultan car l'empereur élevé à Palerme avait déjà ses vues particulières sur l'Orient. Gwenolé Jeusset a plutôt recherché la logique de cette rencontre entre le Poverello et le Sultan à la lumière de la règle franciscaine en cours d'élaboration. Le chapitre 16 du projet de règle – écarté de la version définitive – prend position en faveur du dialogue pacifique avec l'Islam et l'envoi des missionnaires respectueux de la foi et des usages de l'Autre. Compatriote et disciple de François, Claire (fondatrice des clarisses) a une attitude comparable sur ce sujet.
Dire l'originalité de cette attitude au XIIIe siècle paraît superflu. À la même époque, des missionnaires chrétiens étaient mis à mort au Maroc à cause de propos offensifs et offensants à l'égard de la religion musulmane. D'autre part, après la disparition de François, le 3 octobre 1226, et malgré une canonisation rapide, l'interprétation de la rencontre avec le Sultan serait déformée par les Franciscains et l'Eglise en général, comme nous le montre l'auteur. Cette rencontre a donné lieu à de nombreuses interprétations au fil des siècles (cf. John Tolan "Le Saint et le Sultan"). Au XXe siècle, après le concile de Vatican II, le dialogue interreligieux a connu un vif renouveau : le 800è anniversaire de la naissance de François a été marqué à Assise par un rassemblement de nombreux chefs religieux à l'appel de Jean-Paul II. Malheureusement, quinze ans plus tard, les mots "croisade" et "croisés" allaient connaître un nouvel usage...
Gwenolé JEUSSET
Saint François et le Sultan
Albin Michel, coll. "Spiritualités vivantes",
2006, 296 pages.
• Parce qu'il est spécialiste de Cola di Rienzo, éphémère dictateur romain du milieu du Trecento, Tommaso di Carpegna Falconieri, professeur à l'Université d'Urbino, s'est un jour retrouvé nez à nez dans les archives de Sienne avec le fantôme d'un marchand et changeur dénommé Giannino di Guccio qui prétendait être le roi de France Jean Ier. L'historien italien décortique pour nous l'histoire et la légende du Siennois, le suit dans ses prétentions à être le roi Jean Ier, et tente de démêler le vrai et le faux.
• Il y a un demi-siècle, Maurice Druon a donné sa version : les "Rois Maudits" sont les successeurs de Philippe le Bel mort en 1314 : ses fils Louis X, Philippe IV et Charles IV se succèdent au trône de France. Sans héritier mâle. Reste pourtant une fille, Isabelle, mais les barons de la cour n'en veulent pas parce qu'elle est mariée au roi d'Angleterre et lui préférèrent un sien cousin, Philippe VI de Valois. Le droit constitutionnel suivit : on réactiva la loi salique pour justifier le coup d'état. Mais cent ans de guerre résultèrent de la crise dynastique. Maurice Druon et d'autres avant lui ont expliqué la tragédie comme résultat de la malédiction proférée par Jacques de Molay le grand-maître de l'Ordre du Temple quand la monarchie capétienne l'envoya au bûcher. — Et Giannino dans cette affaire ?
• Voilà. Louis X dit le Hutin avait eu de la reine Clémence un fils posthume, mais celui-ci mourut peu après sa naissance –peut-être empoisonné par sa tante Mahaut– si bien qu'il ne régna pas, lui qui aurait pu être Jean Ier. Pour d'autres rumeurs, suite à un échange de bébés au berceau, le fils posthume de Louis X aurait vécu…en Italie. La nourrice princière, Marie de Cressay, aurait tout simplement (!) placé le petit prince à la place de son bébé mort pour éviter les foudres de son amant italien. Quelques années plus tard, le bel italien revient pour voir son enfant. Il prend l'enfant et laisse Marie. L'enfant est envoyé vivre à Sienne où il se fond mal dans le paysage : un blondinet qui parle le français d'oil. Devenu un homme d'affaires, différents événements l'amènent à se croire vrai roi de France alors que les catastrophes s'abattent sur "son" royaume : guerres, pestes, etc.
• Le marchand siennois aurait été appelé à Rome et reconnu comme roi Jean en 1356 par le tyran extravagant qu'est Cola di Rienzo. Celui qui a cherché à se faire passer pour le fils naturel de l'empereur germanique doit juger possible d'identifier un vrai roi de France dans la personne d'un marchand toscan. Il lui remet un sceau avec soleil et fleurs de lys – À moins que ce soit une idée de Giannino!
• En 1356, les circonstances parurent propices à un début d'action. En effet, le roi de France Jean II le Bon venait d'être fait prisonnier du roi d'Angleterre à la bataille de Poitiers, tandis que Charles le Mauvais roi de Navarre, lui même prétendant au même trône, était prisonnier du roi de France. Giannino s'entoura d'un conseil des six, issus de familles connues (Salimbeni, Tolomei, Piccolomini…) et multiplia les lettres en direction des rois, des princes et des ecclésiastiques.
Ambrogio Lorenzetti, Effets du bon gouvernement à la
ville (détail), 1338-1340Sienne, Palazzo Pubblico
• Giannino commença par se rendre à Venise où le juif Daniello lui promit monts et merveilles au nom des Juifs de l'Empire et d'ailleurs, ou bien de vendre son titre au sultan de Turquie ou aux Tatares. Puis Giannino passa en Hongrie pour obtenir l'aide du roi Louis, neveu de la reine Clémence. Abandonné par une grande partie de son entourage, Giannino rencontra en Hongrie un autre aventurier, Francesco di Mino, qui se disait évêque. En 1359, après avoir rencontré des dignitaires de Buda, il se trouva détenir un double du sceau du roi de Hongrie ! Nouvelle source de faux documents à authentifier. Mais il lui fallut détaler en vitesse…
• Revenu en Italie du Nord, Giannino essaya de recruter des troupes en s'abouchant avec des mercenaires. Que ses revendications fissent sourire ou pas, il fut reconnu dans sa ville comme prétendant au trône de France : sous ce prétexte, Giannino perdit ainsi sa citoyenneté siennoise le 27 octobre 1359. Alors que s'achevait en France la trêve conclue aux États Généraux de Bordeaux, Giannino partit pour Avignon le 31 mars 1360, espérant y rencontrer le pape Innocent VI, et pousser ses pions de l'autre coté du Rhône. Il fut reçu par plusieurs grands personnages de l'Église : l'évêque de Florence, le cardinal d'Aragon, le patriarche latin de Constantinople. Il se mit aussi en relation avec la cour de Navarre où l'on aspirait à faire libérer Charles le Mauvais et où l'on voyait Giannino comme un agitateur susceptible de créer des troubles opportuns dans le Sud du Royaume de France pour peser ainsi sur la politique nationale tandis qu'Étienne Marcel, prévôt des marchands, tenait le haut du pavé parisien.
• Au moment où la paix de Brétigny entra en application, Nicolo Buglietti, un capitaine de "routiers" désormais au chômage technique lui offrit ses services. Toute une armée se constitua autour des florentins Buglietti et Agnolo Bianchi, de Giovanni Vernee, avec une masse de soldats de Navarre. Ils rêvaient de conquérir tout l'espace de Lyon à Toulouse. Le 29 décembre 1360, ils réussirent à s'emparer de Pont-Saint-Esprit, contrôler un franchissement du Rhône, bloquer les convois emportant une partie de la rançon du roi Jean le Bon, et… affamer Avignon — que la reine Jeanne de Naples venait de détacher de la Provence pour la vendre au Pape.
• Pour avoir déjà vu la région mise à feu et à sang deux ans auparavant par les mercenaires d'Arnaud de Cervole dit l'Archiprêtre, la Papauté avignonnaise réagit rapidement : Innocent VI alerta les princes et proclama la croisade ! Il confia ses troupes au cardinal d'Ostie qui sans tarder réussit à arrêter une grande partie de la cour de Giannino. Le juif Daniello parvint à fuir par le Rhône en sauvant une partie du trésor du "roi". Le 7 janvier 1361, sur ordre de Matteo di Gesualdo, sénéchal de Provence, Giannino di Guccio fut arrêté et emprisonné à Aix-en-Provence et tout s'écroula avec la capture de son lieutenant Vernee.
• Transféré à Marseille, Giannino s'évada mais la population ne l'aida pas et il fut repris. La justice de Provence l'inculpa d'une tonne de délits, y compris fabrication de fausse monnaie, fornication et sodomie sur les cardinaux ; seule l'accusation d'hérésie fut omise. Devenu le Diable, bon pour l'échafaud, il fut expédié en bateau à Naples, la capitale des Angevins, pour y finir ses jours en prison. Il y rédigea son histoire et énuméra tout ce qu'il avait perdu : couronne, vêtements royaux, argenterie, dizaines de miliers de florins d'or, etc. De sa prison, Giannino eut la "satisfaction" de voire brûler dans le port de Naples la galée de son royal geôlier, incendiée le 27 février 1362 par les corsaires catalans ; en mai le roi de Naples mourut et la reine Jeanne épousa un quatrième mari, un prince aragonais. Quant à Giannino il mourut en prison avant 1369 quand sa veuve, la Necca, fit son testament.
L'histoire de Giannino nous est parvenue une fois mise en forme par des copistes successifs. Mais tout n'y est pas inventé. Selon l'historien italien, il y a au moins deux documents qui authentifient cette aventure : la délibération du Conseil de Sienne en 1359 et une lettre d'Innocent VI à la reine Jeanne de Naples en 1361. Finalement, cela ne ferait-il pas un beau scénario ?
Tommaso di Carpegna Falconieri
L'uomo che si credeva re di Francia
Laterza, 2005, 286 pages.
La force de ce roman est en effet de tenter de prendre le point de vue méconnu des musulmans vivant sous la domination normande, qu'il s'agisse de l'entourage du "sultan Rujari" avec Idrisi et son ami Philippe al-Mahdia présenté comme le successeur de Georges d'Antioche, l'amir al-bahr, le puissant mécène qui fit construire la Martorana de Palerme, ou qu'il s'agisse de comparses, ainsi des paysans de l'intérieur. L'action démarre quand Idrisi ayant terminé ses travaux de cartographe, les dédie au prince : c'est le kitab al-Rujari. Mais Roger II est au terme de sa vie et tous s'interrogent et avec crainte quant à l'avenir. Les barons normands et les prélats trouvent un prétexte pour abattre Philippe al-Mahdia, justement suspecté d'être faussement converti au catholicisme, et ainsi montrer aux musulmans qu'ils n'ont qu'à bien se tenir. Les émirs et les prédicateurs musulmans veulent au contraire une insurrection qui libérerait l'île de la domination chrétienne. Force aussi, avec le recours à des citations de poètes d'autrefois, siciliens, arabes et andalous.
La faiblesse de ce roman ? D'abord l'intrigue ne justifie pas le titre : le récit est centré sur Idrissi, sa famille et ses amours multiples. Certes on rencontre Roger II et son fils Guillaume Ier, mais le sel de l'histoire est bien dans les relations du cartographe avec Mayya, une courtisane du harem royal et avec sa demi-sœur Balkis épouse d'un émir cocufié tandis que des agitateurs comme l'Éprouvé tentent de soulever les fidèles du Prophète. Ensuite, le récit ne paraît pas toujours extrêmement cohérent : par exemple, Idrissi, après avoir retrouvé la trace de son fils Walid installé à Venise, annonce qu'il va lui rendre visite et au lieu de celà il s'embarque pour Bagdad — « La ville qui sera toujours à nous. La ville qui ne tombera jamais.» Et puis ces personnages semblent davantage sortis d'un conte que d'un roman (certains peuvent y voir une qualité): je veux dire peu d'épaisseur pyschologique, des réactions convenues. Enfin des détails sur lesquels j'ai tiqué : page 101, un voyageur qui s'embarque de Palerme "de bon matin avec la marée" (!) ou page 305 "un poète mineur de Noto, hôte assidu des bars et des bordels" (!) — Ce qui fait que je ne sais plus si l'action se passe en Méditerranée au XIIè siècle ou dans un port de l'Atlantique en 2000.
Tariq ALI
Un sultan à Palerme
Roman traduit de l'anglais par Diane Meur
Sabine Wespieser, 357 pp, 2007
L'ouvrage de Pierre Aubé est consacré aux empires que les Normands issus de la branche des Hauteville ont conquis dans le monde méditerranéen à compter du XIe siècle. La grande richesse de ce volume c'est d'exposer les hauts faits de Guillaume Bras-de-fer, Robert Guiscard (c'est-à-dire le rusé), Roger Ier et Roger II de Sicile, Guillaume Ier et Guillaume II, Tancrède et Frédéric II. Le récit est plus particulièrement éclairant et détaillé en ce qui concerne le règne de Roger II. (Ci-contre Roger II couronné par le Christ, la Martorana, Palerme).
Des chevaliers normands revenus en 1016 d'un pélerinage à Jérusalem débarquent à Salerne. Ils deviennent indispensables dans des conflits locaux. Et bientôt Robert Guiscard s'est emparé d'une grande partie de l'Italie du Sud sur les Byzantins. Le pape lui en reconnaît la possession en 1059. Son jeune frère Roger de Hauteville est envoyé conquérir la Sicile sur les émirs musulmans. Palerme tombe en 1072. Neuf siècles plus tard, le maire de Hauteville-le-Guiscard assistera, aux côtés de Mgr Pappalardo, à la commémoration de l'aventure normande qui a doté la Sicile d'une richesse artistique qui en fait la "perle" de la Méditerranée.
Palais des Normands - Appartement de Roger II
Ces souverains ont en effet érigé un grand nombre de bâtiments civils et religieux qui témoignent aujourd'hui encore de la rencontre de plusieurs civilisations. À l'évocation du Palais des Normands et de la Zisa, de la Martorana, de San Cataldo et San Giovanni degli Eremiti, à Palerme, de Monreale et de son cloître, et de l'immense cathédrale de Cefalu, il nous revient le souvenir des arcs entrecroisés, des mosaïques dorées, et des Christs pantokrator — autant d'illustrations qui manquent à une édition de poche. Les Normands n'apportent pas tout : les lettrés et artistes musulmans se retrouvent à la cour de Palerme. L'île baigne dans le multiculturalisme et la diversité linguistique. Petit-fils de Roger II, Frédéric II y fera son éducation d'humaniste avant l'heure.
Le roi de la Sicile est admirable en ceci qu’il a une conduite parfaite ; il emploie des musulmans comme fonctionnaires (…) et tous, ou presque, restent attachés à la loi musulmane. Le roi a pleine confiance dans les musulmans et se repose sur eux pour ses affaires et ses travaux les plus importants (…). Grâce à eux le royaume brille de tout son éclat. C’est le souverain de la chrétienté qui mène le train le plus somptueux, le plus luxueux et qui est le plus opulent. Il ressemble aux souverains musulmans : comme eux, il plonge dans les délices du pouvoir, établit ses lois, règle ses modalités, répartit les dignités parmi les hommes, exagère la pompe royale et l’étalage de son apparat (…) Un autre fait admirable qu’on rapporte à propos de sa personne, c’est qu’il lit et écrit l’arabe (…). Nous avons appris qu’il y avait eu dans cette île un séisme qui avait fait trembler la terre et effrayé ce roi polythéiste. Il parcourait son palais et entendait ses femmes et ses eunuques invoquer le nom de Dieu et celui de son prophète. Comme ils conçurent quelque crainte en voyant le roi, celui-ci leur dit pour les rassurer : « Que chacun évoque son Dieu et Celui en qui il croît ! ”(…)
••• IBN JUBAYR, Voyages, trad. M. Gaudefroy-Demombynes, Paris, 1956Guillaume II malade assisté de son médecin et de son astrologue
Il ne faut pas se voiler la face, cette culture raffinée, ces œuvres d'art sont la partie glorieuse d'une époque pleine de carnages, de trahisons et de vengeances. Les rois normands ont régné par la terreur : prisonniers aux yeux crevés, décapitations, rapts et pillages. Non pas que leurs gênes se souvenaient de la grande peur qu'ils avaient véhiculée de l'Atlantique (les Vikings) à la Volga (les Petchénègues), mais parce que leur pouvoir qui tendait à imposer une monarchie mieux administrée était sans cesse remis en question par des barons vengeurs et des cités volcaniques prêtes à se révolter pour peu que le Pape ou la convoitise les y pousse. En matière de cruauté, avec Henri VI, époux de Constance et père de Frédéric II, on a cru atteindre des sommets. Mais Charles d'Anjou, recueillant du Pape le royaume normand, verrait ses hommes massacrés lors des "Vêpres siciliennes" du lundi de Pâques 12 mars 1282.
Pierre AUBÉ
Les empires normands d'Orient
Perrin, 1991 - coll. "tempus" en 2006, 344 pages.
L'ouvrage de Pierre
Aubé est consacré aux empires que les Normands issus de la branche des Hauteville ont conquis dans le monde méditerranéen à compter du XIe siècle. La grande richesse de ce volume c'est
d'exposer les hauts faits de Guillaume Bras-de-fer, Robert Guiscard (c'est-à-dire le rusé), Roger Ier et Roger II de Sicile, Guillaume Ier et Guillaume II, Tancrède et Frédéric
II. Le récit est plus particulièrement éclairant et détaillé en ce qui concerne le règne de Roger II. (Ci-contre Roger II couronné par le Christ, la Martorana, Palerme).
Guillaume II malade assisté de son médecin et de son astrologue