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  On peut se fier au titre ! C'est bien un roman historique qu'a écrit Bruce Chatwin, écrivain voyageur qui s'est documenté sur les deux rives de l'océan. Il utilise aussi le travail pionnier de Pierre Verger, "Flux et reflux de la traite des Nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos os Santos" (1968) qu'il cite dans la préface et auquel il emprunte certaines anecdotes.

   Entre le Brésil et l'Afrique de l'Ouest, le trafic des esclaves dure jusqu'en plein XIXe siècle, réprimé alors par les croisières britanniques. Comme l'auteur l'indique, le patronyme Da Silva remplace celui de Da Souza : car on est dans le monde de la fiction, pas de l'histoire universitaire.

   Le récit est donc centré sur la figure de Francisco Manoel da Silva, sa vie difficile dans le Nordeste brésilien, son association avec un homme d'affaires de Bahia, son commerce criminel à Ouidah, sa fortune et sa chute qui l'empêchera de retourner au pays natal. L'aventurier brésilien est devenu l'ami d'un rois de Dahomey —d'où le titre—; il a épousé une fille du pays et donné naissance à une grande famille dont les descendants se trouvent réunis au chapitre premier sous la direction de Papa Agostinho et de Mama Benz pour célébrer sa mémoire. « À sa mort en 1857 [dom Francisco] laissa soixante-trois fils mulâtres et une quantité inconnue de filles; sa progéniture, de plus en plus noire au fil des générations, se répandait maintenant, innombrable comme les sauterelles, de Luanda au Quartier latin…» Chatwin brosse ainsi d'un ton léger la saga africaine des Da Silva. Les personnages truculents abondent, sans pour autant cacher au lecteur la réalité de l'odieux trafic.

   Arrivé comme lieutenant brésilien en 1812, Da Silva remet en état un vieux fort portugais : « De nouveau les navires passant au large virent les "cinq écus" de la maison royale de Bragance flotter sur le mât, annonçant que le fort Saint-Jean-Baptiste avait des esclaves à vendre.» Encore faut-il disposer d'esclaves à vendre vers les marchés du Brésil ou de Cuba. C'est là que jouent les bonnes relations de dom Francisco avec le Yovogan, sorte de ministre du roi d'Abomey chargé des relations commerciales avec les Blancs. Celui qui est devenu "frère de sang" du nouveau roi sait trouver des cadeaux exotiques pour le satisfaire. De son côté, le roi n'accepte en règlement que des cauris — une monnaie qui ne peut se dévaluer— et refuse les pièces d'or portant effigie de souverains étrangers (Louis XVI, Napoléon, Victoria...) car il ne lui paraît pas convenable qu'on joue avec les têtes des souverains, tandis que lui-même collectionne les crânes de ses ennemis et construit sa funèbre légende.

   Au fil du récit, de multiples traits décrivent avec humour et compassion cette société du littoral de Guinée au XIXe siècle, marquée notamment par l'installation d'autres Brésiliens, descendants d'esclaves. Il verra aussi les visées des Anglais et des Français sur la Côte d'Afrique alors que l'âge de la traite va céder la place à l'impérialisme. Un siècle plus tard le pouvoir "révolutionnaire" — dont se moque gentiment Chatwin — cherche à en combattre les séquelles et les ombres.

• Bruce CHATWIN. Le Vice-roi de Ouidah. Traduit par Jacques Chabert. Grasset, 1982, 220 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

On peut se fier au titre ! C'est bien un roman historique qu'a écrit Bruce Chatwin, écrivain voyageur qui s'est documenté sur les deux rives de l'océan. Il utilise aussi le travail pionnier de Pierre Verger, "Flux et reflux de la traite des Nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos os Santos" (1968) qu'il cite dans la préface et auquel il emprunte certaines anecdotes. Entre le Brésil et l'Afrique de l'Ouest, le trafic des esclaves dure jusqu'en plein XIXe siècle, réprimé alors par les croisières britanniques. Comme l'auteur l'indique, le patronyme Da Silva remplace celui de Da Souza : car on est dans le monde du fiction, pas de l'histoire universitaire.

Le récit est donc centré sur la figure de Francisco Manoel da Silva, sa vie difficile dans le Nordeste brésilien, son association avec un homme d'affaires de Bahia, son commerce criminel à Ouidah, sa fortune et sa chute qui l'empêchera de retourner au pays natal. L'aventurier brésilien est devenu l'ami d'un rois de Dahomey —d'où le titre—; il a épousé une fille du pays et donné naissance à une grande famille dont les descendants se trouvent réunis au chapitre premier sous la direction de Papa Agostinho et de Mama Benz pour célébrer sa mémoire. « À sa mort en 1857 [dom Francisco] laissa soixante-trois fils mulâtres et une quantité inconnue de filles; sa progéniture, de plus en plus noire au fil des générations, se répandait maintenant, innombrable comme les sauterelles, de Luanda au Quartier latin…» Chatwin brosse ainsi d'un ton léger la saga africaine des Da Silva. Les personnages truculents abondent, sans pour autant cacher au lecteur la réalité de l'odieux trafic.

Arrivé comme lieutenant brésilien en 1812, Da Silva remet en état un vieux fort portugais : « De nouveau les navires passant au large virent les "cinq écus" de la maison royale de Bragance flotter sur le mât, annonçant que le fort Saint-Jean-Baptiste avait des esclaves à vendre.» Encore faut-il disposer d'esclaves à vendre vers les marchés du Brésil ou de Cuba. C'est là que jouent les bonnes relations de dom Francisco avec le Yovogan, sorte de ministre du roi d'Abomey chargé des relations commerciales avec les Blancs. Celui qui est devenu "frère de sang" du nouveau roi sait trouver des cadeaux exotiques pour le satisfaire. De son côté, le roi n'accepte en règlement que des cauris — une monnaie qui ne peut se dévaluer— et refuse les pièces d'or portant effigie de souverains étrangers (Louis XVI, Napoléon, Victoria...) car il ne lui paraît pas convenable qu'on joue avec les têtes des souverains, tandis que lui-même collectionne les crânes de ses ennemis et construit sa funeste légende.

Au fil du récit, de multiples traits décrivent avec humour et compassion cette société du littoral de Guinée au XIXe siècle, marquée notamment par l'installation d'autres Brésiliens, descendants d'esclaves. Il verra aussi les visées des Anglais et des Français sur la Côte d'Afrique alors que l'âge de la traite va céder la place à l'impérialisme. Un siècle plus tard le pouvoir "révolutionnaire" —dont se moque gentiment Chatwin— cherche à en combattre les séquelles et les ombres.

Bruce CHATWIN. Le Vice-roi de Ouidah. Traduit par Jacques Chabert. Grasset, 1982, 220 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE, #AFRIQUE, #ESCLAVAGE & COLONISATION