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   Dans ce roman écrit avant l'indépendance, Assia Djebar —qui n'a alors que vingt-cinq ans— présente une journée d'une ville anonyme, en province, dans l'Algérie de 1956, alors que l'insurrection a débuté depuis plus d'un an. « Dans notre histoire, poursuivait Khaled, nous avons toujours eu à résister ; ce peuple s'est toujours formé en se jetant dans le combat, ou en se fermant dans l'orgueil... Et c'est maintenant un défi immense qui commence, qui durera... mais au prix de quels massacres !...»
   Sans donner d'importance majeure aux différences sociales et aux différences d'âge, les événements impliquent les personnages dans un présent dramatique et une action exaltante pour les combattants de l'indépendance. L'attente de ce nouveau monde motive Ali, Omar, Youssef, ou encore le toute jeune Hassiba. Certains montent au maquis proche de la ville, qui s'est installé dans les montagnes, où des opérations militaires se déroulent dès le début du jour, incendiant « les forêts de châtaigniers et d'oliviers sauvages » et détruisant « le douar des Béni Mihoub ». L'après-midi, la ferme du colon Ferrand est incendiée par Bachir qui a interrompu des études prometteuses pour participer à la lutte, à « la Révolution » comme il dit. Le soir même cela lui coûte la vie et conduit à l'arrestation de Lila qui espérait vivre dans l'attente et à l'écart des troubles tandis que son mari avait rejoint la guérilla, soucieux d'indépendance nationale. C'est au contraire par souci d'indépendance personnelle que la jeune Touma a choisi de rompre avec sa famille et travaille comme secrétaire dans une société d'assurances ; elle s'habille à la mode et fréquente Martinez, l'inspecteur de police qui pourchasse les hommes du mouvement de libération. La conduite de Touma est jugée inacceptable, telle une trahison, par son frère Tawfik : « Tu es la honte de cette ville !» La séparation entre les communautés arabe et européenne est soulignée par les modes de vie, — café sans alcool, café avec alcool— et elle est avivée par les rumeurs, les arrestations, le sang qui coule. Dans la petite ville, la violence s'installait et « la peur s'infiltrait partout».
   Le style très classique d'Assia Djebar me semble produire chez le lecteur non pas une mise en alerte ou une tension vive mais l'effet inverse : souvent elle lui donne l'impression d'estomper, de gommer le sentiment de violence plutôt que de l'amplifier ; elle tend à adoucir la brutalité des faits dans une écriture impersonnelle et tout extérieure. La rédaction à la troisième personne du singulier donne une distance qui peut paraître excessivement apaisante, endormant le suspense. En fait, ceci n'est qu'une illusion que vient briser —en de rares moments— une séquence dialoguée plus brutale, plus dramatique, par exemple lorsque le policier Hakim interroge Saidi, ancien tenancier du café Bagdad, jadis condamné pour viol et aujourd'hui soumis à la torture.
   Depuis cinquante ans, bien d'autres romans nous ont intéressés à la guerre d'Algérie. Celui-ci est l'un des premiers ! Il ne se caractérise pas que par sa belle écriture. Le récit donne plus d'importance au point de vue des femmes qu'à celui des hommes : leurs pensées, leurs soucis, leurs espoirs prennent le pas sur le reste, comme le soulignent les intitulés des quatre premiers chapitres (sur neuf) : Chérifa, Lila, Salima, Touma. Le traitement de la dimension politique est exempt d'indications précises : l'auteure reste dans l'allusif, ne mentionne ni MLN ni FLN, et ne nomme aucun leader du mouvement national, même si le bref soulèvement de 1945 est judicieusement rappelé comme un événement précurseur. Ainsi, "Les enfants du nouveau monde" reste bien plus un roman psychologique et féministe qu'un roman politique engagé. Cette quasi absence des détails d'actualité en fait une œuvre légèrement intemporelle — ce par quoi on reconnaît le chef-d'œuvre littéraire par opposition au document d'histoire.
Assia Djebar : Les enfants du nouveau monde. - Julliard, 1962, 272 pages. Réédition "Points" 2012.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ALGERIE