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Sociologue et chercheur à l'E.P.H.E., Yannick Fer réussit à synthétiser en moins de deux cents pages plusieurs années d'enquête sur le mouvement moteur du nouveau militantisme évangélique depuis un Fer-offensive.jpgdemi siècle : Y.W.A.M. (Youth With A Mission); en français J.E.M. (Jeunes En Mission). Suite à sa rencontre avec des Yamers à Tahiti en 2000, en 2005 en Nouvelle-Zélande, à Belleville également,Y. Fer a multiplié les entretiens, et étudié les publications et les sites internet du mouvement. Il en expose la stratégie, les valeurs, les objectifs et rend sensible "les transformations contemporaines des régimes de légitimité et d'institution en religion". Fondée par le pentecôtiste Loren Cunningham en Californie dans les années 1960, marquée par la contre-culture hippie, YWAM, organisation évangélique internationale prosélyte très active, s'est rapidement déterritorialisée (en 1978 à Hawaï – son premier campus ; en Suisse en 1969, sa première D.T. School – école de formation des disciples; en Nouvelle-Zélande puis à Tahiti dans les années 80 par exemple). Son offensive planétaire cible désormais la Chine.

Organisation non dénominationnelle indépendante de toutes contraintes ecclésiales, peu hiérarchisée, JEM tire sa force de ses réseaux qui tissent une sociabilité religieuse hors de toute Église. Les très discrets Jemiens fréquentent les lieux de la culture jeune (concerts, rencontres sportives) pour établir un "dialogue amical" avec lycéens et étudiants. Invité à une "marche pour Jésus", à partager dans des "églises de maisons" des prières et des chants rythmés, rap ou hardrock, séduit par ces nouvelles formes d'expression de la foi, le jeune fait librement l'expérience de sa spiritualité. Il découvre "Jésus dans son coeur": "born again", les missionnaires le laissent libre de s'engager. S'il en fait le choix, le militant devra établir des contacts, choisir un mode d'action, trouver des sponsors; il apprend à prendre des risques et à prendre "la route": il est essentiel à un Jemien de se dépayser pour se transformer, car le changement est toujours un progrès. Pour tous ces mouvements protestants de "réveil", mieux vaut apprendre par l'expérience qu'obéïr aux régles d'une institution. Ce militantisme informel fondé sur l'individualisation et le respect du choix personnel plaît aux jeunes générations ; la dispersion géographique des missionnaires, leur faible visibilité et l'horizontalité des réseaux favorisent l'expansion, à petit bruit, de l'organisation.

Toutefois, même si elle apparaît souple et peu contraignante, elle n'est pas sans cohérence interne. Selon le "principe spirituel d'identification", tous les missionnaires partagent des valeurs communes dans un objectif précis. JEM s'élève contre la sécularisation, contre "la permissivité de la société et le déclin moral de la nation", contre les libertés sexuelles et l'homosexualité. Car "Jésus est la solution" aux problèmes de la société et "la Bible contient les lois dont (elle) a besoin". Ces valeurs conservatrices inspirent l'activité entrepreneuriale des missionnaires selon une "vision biblique des affaires", de même que leur lobbying politique, prétendûment éthique : Sarah Palin marque la première apparition dans la politique américaine de cette génération charismatique.

Tous partagent le même objectif : "It's Your Planet, Take It "– évangéliser le monde, donc les "peuples non-atteints", de religion non chrétienne. "Soldat de Dieu" lançé dans le "combat spirituel" contre Satan, chaque missionnaire œuvre à la "réconciliation" des populations. Sous-estimant les raisons socio-politiques des conflits, les Jemiens prétendent libérer les autochtones de leurs déterminismes (territoriaux, culturels, religieux) en leur offrant une nouvelle identité en Christ. Les différences culturelles ne constituent pas, pour eux, un obstacle mais un moyen de dialoguer avec les autochtones. En les émancipant des contraintes de l'Église protestante, en leur enseignant que Dieu parle à travers leurs divinités et dans leur langue, les missionnaires attirent là aussi  les jeunes. Les Polynésiennes au corps dénudé peuvent "danser pour Dieu" (ce que l'Église protestante interdit)... JEM a édifié sur un marae sa  première D.T. School neo-zélandaise... Ainsi à l'écoute de Jésus, les autochtones se réapproprient librement leur culture et leur identité : JEM soutient  les revendications des populations face à la domination occidentale (à Tahiti par exemple, où seule l'Église Protestante maori réenracine la liturgie de la messe dans la culture polynésienne). L'organisation veut réunir, au-delà des différences culturelles et sans aucun respect de l' altérité. JEM poursuit en Chine sa stratégie de dissémination informelle,  en déjouant les interdits du régime. Yannick Fer reste prudent quant au succès de cette entreprise et au  projet de rechristianiser, depuis la Chine,"the 10/40 window" – la fenêtre entre le 10° et le 40° parallèle : Afrique, Moyen-Orient, Inde jusqu'à l'Asie du Sud-Est –...les terres d'Islam.

JEM, mouvement protestant conquérant "pour le Royaume", compte déjà des centaines de millions de convertis dans le monde. Séduisant les nouvelles générations par son rejet de la religion à l'ancienne et des institutions écclésiales, par l'individualisme, la liberté d'action, le voyage et les réseaux de frères, JEM véhicule en fait une contre-culture chrétienne très conservatrice. Sous une apparence libérale, ce militantisme peu visible et offensif embrigade les jeunes et récupère les diversités dans le même projet que les Églises conventionnelles : seuls les militants seront sauvés. En outre, cette organisation doit affronter les nombreux conflits qu'elle suscite avec les autres Églises mais aussi avec les religions non-chrétiennes.

Yannick FER - L'offensive évangélique 

Voyage au cœur des réseaux militants de Jeunesse en Mission

Labor et Fides, Genève, 2010, 182 pages. ISBN 978-2-8309-1381-1

 

 

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE, #OCEANIE