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Dès l'avant-propos l'auteur déclare avoir "voulu retracer un drame actuel de la misère en Somalie". Le choix de ce pays rend ce roman original plus que l'histoire, désormais banale en littérature, de deux africains tentant de passer en Europe : Dalia, seize ans, enceinte d'on ne sait qui ; et Zou, quinze ans. L'intrigue se noue entre la dramatique détresse de ces enfants perdus et le tragique abordage d'un cargo. Après la noyade du Père Yves et du Passeur, à la Queffélec-Jubaland25e aube – au dernier chapitre –, les amoureux innocents resteront seuls survivants ; l'auteur leur ménage une fin ouverte : peut-être sont-ils partis vers le Yemen... Le narrateur de ce récit, daté, on ne sait pourquoi, de 2011, semble être le Père Yves ; pourtant un prologue intitulé "Rec" laisse le lecteur dans l'embarras... Queffélec tempère bien le réalisme noir par l'évocation des rêves, des souvenirs d'enfance des personnages et la croyance locale aux Fumants, les esprits tapis dans la mer.


Au Sud de la Somalie, le Jubaland est une terre perdue, sans cesse effacée – par le raz-de- marée de décembre 2004, par la mer de sable –, une terre abandonnée comme ces jeunes du village d'Eylat, orphelins depuis "La Vague" et prêts à tout pour survivre. Ils vivent de mots et rêvent de prendre d'assaut, comme leurs frères du Pountland, au Nord, les cargos qu'ils voient passer sur le rail. Ils rêvent de dollars qu'ils partageront avec la milice, celle qui encourage les trafics mafieux de navires contrebandiers. Désoeuvrés, sans avenir, ces "lascars" boivent du Coca, mâchent du qat, s'interpellent en termes orduriers.  Récupèrant les déchets des poubelles de l'ONG locale, les revues des Blancs nourrissent leur rêve de migration, les nourritures périmées les intoxiquent.


Les personnages restent assez monolithiques et convenus, du Passeur exploiteur, voire tueur de migrants, Emile, à la prostituée juste pubère, Safia. Seul le narrateur-personnage, le Père Yves, retient l'attention. Queffélec lui prête un nom bien breton, Guivarc'h, et se projette en lui, semble-t-il. "Secret, jovial et d'une grande érudition", ce Père Yves est un "nomade au service de l'autre, avec la foi pour alibi". Boulingueur dès l'adolescence, engagé deux ans en Algérie, il compte quarante ans d'Afrique. Arrivé par hasard au dispensaire d'Eylat, il y a remplacé, sans aucune compétence médicale, l'infirmier brutalement décédé. Surnommé Bwana-pasteur par ses lascars, il leur tient chaque matin des discours : il leur "infuse ses convictions", les dresse contre les Blancs, maudit la colonisation, la pêche industrielle qui affame le village, le dégazage sauvage qui englue la mer d'huile noire, les "barils radio-actifs" qui souillent la plage. Le Père Yves pousse les lascars au piratage pour se payer des richesses volées à l'Afrique : "le jour où vous attrapez un cargo bien juteux dans vos filets n'en rougissez pas, payez-vous les enfants!". Ce vieil aventurier malade jouit de son ascendant sur ces jeunes et les rêve en "frères de la côte", vieille métaphore des pirates d'antan... Certes Queffélec lui prête quelques tardifs remords – "pas sûr que la vengeance fût un avenir et la piraterie une solution"–, mais le mal est fait.


L'auteur a prévenu d'entrée : il a écrit ce roman "sans compassion ni mauvaise conscience" et on lui en sait gré. Toutefois, la situation énonciative alambiquée gêne la lecture ; le manque de densité de la construction romanesque la démotive. Queffélec semble n'avoir emprunté ce détour somalien que pour mettre en scène ses propres opinions politiques ;  son style ne devient vivace que lorsque le Père Yves se déchaîne contre les Blancs, l'Oncle Sam, Bokassa ou Mobutu... et sous sa plume, la mer du Jubaland est affublée de couleurs bretonnes...

Yann QUEFFELEC
Les sables du Jubaland
Plon, 2010.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE